ACTE QUATRIÈME 2U
MARIE, qui est restée assise, immobile, le regard perdu dans le vide, se redresse brusquement.
Non, père, non !
ZARNCKE
Comment, non ? Et de quoi as-tu rair... une figure de l'autre monde.
MARIE, avouant, avec détresse.
Père !
ZARNCKE, après un silence, passant derrière elle.
Marion ! {Il lui pose la main sur la tête, et très doucement.) On te l'a donc arraché, ce grand secret ?
MARIE, éclatant en sanglots.
Ne me regarde pas !
Elle cache son visage aans le vêtement de son père.
ZARNCKE, la caressant.
Ainsi, c'était ça ! Et ce que tu cachais au plus profond de ton cœur, on vient de te le...
210 l'AUMI LES PIEIIIIES
{M (mirant la cantine.) Mais coininciit cela a-t-il pu... ?
MARIE, secouée par des sanglots.
Jo ne sais pas... je ne sais pas.
ZARNCKE
Mais voyons, lâche donc ma veste! {Marie }ie s'en cache que plus la figure.) Tu ne veux pas?... Tu as donc si grande honte ? Tu ne peux plus me regarder ? Tu voudrais ne plus voir la lumière du jour ? Tu voudrais, si possible, disparaître cette nuit même ?... {Marie fait étiergiquement signe que oui.) Et pourtant tu ne fais que passer par où passent tous ceux qui voient tomber une étoile de leur ciel. {Montrant le ciel.) Lève un peu le nez... Tu ne peux pas encore ? On en voit déjà quelques-unes. Et derrière il y en a des milliards d'autres. On les croirait accrochées là pour l'éternité... et elles tombent toutes. Mais nous autres homrn.es, nous n'en devenons pas plus pauvres pour cela... C'est la jeunesse qu'on perd d'abord... mais nous n'en voyons que plus clair... puis les amis s'é-
Act E <^ U AT H i È M K J 1 1
niietteiit, mais nous étendons notre aniitié à tout ce qui est capable de nous dire quelque chose, aux idées... aux chiens... aux pierres... Ah! et puis, il y a l'amoiu*... L'un le voit tomber dans la boue, comme toi, l'autre le voit s'user au jour le jour, — vite ou lentement, c'est toujours la même chose... mais il y en a tant d'autres qui attendent à la porte et qui veulent absolument être aimés, — et le diable sait s'ils en ont besoin !... Enfin le Seigneur Dieu lui-m.ême est arraché de nos cœurs, mais nos cœurs n'en battent que plus fort. Ah, toi, ma mignonne, tu souffriras encore un bout de temps... car la honte nous brûle... Mais aucun être ne doit avoir honte de ce qui était son droit... Et c'était bien ton droit... Oui, oui, ça l'était... comme c'est le mien de t'aimer et de te le dire. Résigne-toi... les résignés sont les sages. Et pour posséder le monde, il faut en être loin, bien loin.
MARIE, se redressant.
Père, as-tu toujours eu ces idées-là ?
212 PARMI LES PIEHUES
ZARNCKE
Je t'avoiio, ma chère enfant, ([ue c'est une sagesse à l'usage des malades et des vieillards. iNlais celle que se fabriquent les être jeunes et bien portants ne vaut pas grand'chose non plus... Tiens, voilà que tu recommences à sourire. {Marie a un bref sanglot.) Non, non, non... Viens, remontons. Il me semble avoir entendu battre la porte plusieurs fois déjà. {Montrant la cantine.) Il y a là quelqu'un qui ne se hasardera pas à venir respirer le frais avant que nous ayons disparu.
Cette })auvre Laure !
ZARNCKE
Ah oui ! Allons, viens.
Ils rentrent tous deux dans l'intérieur.