CHAPITRE PREMIER
Ferdinand Fabre, — Henri de Bornier. — Le Séminaire de Saint-Pons. — U Abbé Tirjrane et Francisque Sarcev. — Une lettre inédite d'Emile Zola. — La première salle des Conférences. — Lucijer. — A Tlnstitut. — L'Académie, Le Chevrier et Jean-Paul Laurens. — Les critiques parisiens. — Au bois de Vincennes. — André Theuriet. — Les (]évennes. — Un beau roman inachevé.
Ferdinand Fabre était de chez moi, du Bas- Languedoc, comme Alphonse Daudet et Henri de Bornier. Seulement, tandis que- je suis de la plaine qui s'en va par de doux coteaux toucher la mer, il appartenait au roc des Gévennes ; il venait de la vieille ville de Bédarieux, qui est assoupie au pied des énormes causses déserts. Pézenas, Bédarieux, deux cités voisines, qui ont toujours fait échange de produits et d habitants et que les réformateurs de la Bévolution comprirent dans la même circonscription de Béziers, la deuxième.
Dans Pézenas, si on ne connaissait guère, ou pas du tout, les œuvres de Ferdinand Fabre, on connaissait extrêmement son nom et ses tendances. Juste en face de ma maison, dans cette babillarde
b PARAII LES VIVANTS ET CES MORTS
rue Saint- JeaD, occupée d'un bouta l'autre par des boutiques, il y avait une dame native de Bédarieux. l'épouse du pâtissier Roucairol, qui me parlait souvent du romancier. Elle était née dans le même quartier que lui, et elle l'avait intimement fréquenté chez son père, où se rendait parfois le fameux oncle Fulcrand, curé de Calvimont. Dès son enfance, Ferdinand Fabre avait subi les pires épreuves. Son père, qui était une sorte d'architecte mâtiné d'entrepreneur, avait dans une entreprise de canalisation des eaux, à Bédarieux, dé-^ pensé un tel zèle, une telle probité, qu'au lieii de gagner de l'argent, il s'était ruiné. La misère l'avait rapidement conduit à la mort. Pourtant, il avait eu l'heureuse inspiration de confier l'éducation de Ferdinand à son frère, le curé. C'est là, au presbytère de Calvimont, tout parfumé de tendresse et de charité, que F'erdinand fit plus que de s'instruire dans les livres et de prendre goût aux belles-lettres. Il observa l'humble mais profonde vie du village, qui en ces temps lointains n'avait pas de secrets pour son pasteur. Dans ses vagabondages à travers la campagne, dans sa fréquentation des paysans dont la conscience est parfois, comme la nuit, remplie de mystères, il s'émut pour toujours du noble dessin et de la couleur des Cévennes, il imprégna son cœur du charme des idylles qui fleurissent librement sous le ciel, le long des haies sauvages. Au sein d'une nature si
attachante par ses vertus de force et d'éternelle pureté, il assista pieusement à ces fêtes traditionnelles qui, à cette époque, réveillaient, certains jours de l'année, l'esprit indolent des simples.
Le curé Fulcrand, lorsque son neveu eut achevé sous sa direction ses premières classes de latin, l'envoya au séminaire de Saint-Pons, plus haut que Bédarieux, sur le versant du Saumail. Que de fois j'ai visité le séminaire de la sordide villette de Saint-Pons, qui allonge ses pattes d'araignée dans un pli de la Cévenne, sur le bord du Jaur, encombré de joncs et de roseaux, souillé par les immondices des tanneries ! Bâti au-dessus de la ville, enfermé entre des murailles de prison, le séminaire n'a pour voir le ciel, à travers les aiguilles des pins et les branches des platanes, que des cours poudreuses communiquant entre elles par d'étroits escaliers. Dans ses salles froides, aussi pâles que les parois de caveaux mortuaires, j'ai plaint Henri de Bornier et Ferdinand Fabre d'avoir passé là leurs années d'études, de travaux forcés, et j'ai compris que les deux poètes aient cherché à s'en évader. Bornier se réfugia dans son riche patrimoine de Lunel.
Fabre partitpour Paris. Le désir d'écrire le tourmentait déjà. Mais dans sa dure caboche de Cévenol veillait, comme une lampe prudente, le bon sens du paysan qui se méfie de l'incormu. Sachant qu'on ne paie pas son boulangeravec de la gloire.
il se laissa guider par l'un de ses parents, Faustin Hélie, plus tard président du Conseil d'Etat, qui le casa d'abord dans le bureau d'une bibliothèque, à Lille, ensuite à Paris. Pendant que Fabre tournait la meule du fonctionnaire, il commença par composer une nouvelle, qu'il s'en fut. un peu timide, présenter à Francisque Sarcey, dans iin journal.
Sarcey, ayant fini par lire cette nouvelle, manda un soir auprès de lui son auteur, qui n'était plus jeune. Il lui dit :
— Votre nouvelle me plaît. Le style en est un peu lourd, chargé d'expressions vieillotes. Mais vos personnages sont solidement campés ; ils ont de l'accent. Vous avez dû les connaître.^
— Oui, Monsieur, répondit Fabre.
— Il y a dans ces âmes de prêtres un drame profond que vous n'avez pas suffisamment développé.
— Ah 1...
— Je ne puis pas publier votre œuvre dans cette forme trop mince. Vous allez la reprendre. Vous creuserez le sujet davantage, vous fouillerez sans crainte Tâme de vos héros, telle que vous l'avez connue ; et quand vous aurez refondu votre œuvre, vous me la rapporterez. Ce n'est donc pas un refus.
Fabre remit patiemment l'œuvre sur le chantier. Et ce fut F Abbé Tigrane.
Lorsque ce roman parut en librairie, Sainte- Beuve lui consacra plusieurs pages d'éloges. A ce propos, Ferdinand Fabre me dilunjonr:
— En ce temps-là, il suffisait qu'un critique sérieux étudiât l'œuvre d'un débutant, pour qu'aussitôt le nom de celui-ci émergeât de la foule. Donc, Sainte-Beuve donna en mon honneur un coup de cloche, et le lendemain je fus presque célèbre. J'étais aussi, hélas ! étiqueté définitivement, contraint presque de me cantonner dans ce monde clérical où se complaisent mes habitudes, et malgré les apparences peut-être, mes sympathies...
Le succès de tA.bbé Tigrane séliùt propagé lentement jusque dans les villages de notre province. Là-bas, on est trop distrait, trop savant, pour y éprouver beaucoup la passion de la lecture. Qui donc y aurait lu l'Abbé Tigrane, un livre pas bien gros, exigeant une dépense qu'on aimait mieux faire au café ? Chacun pourtant était flatté des rumeurs de la renommée d'un compatriote tombant sur ce coin du Languedoc. Moi qui étais, à mon tour, dévoré par le mal d'écrire, je me sentais jaloux du grand homme dcBédarieux. Arranger avec des mots des histoires de mon terroir me paraissait une besogne aussi facile qu'agréable. Mais comment, du fond de la province, présenter mes histoires à un éditeur de Paris, avec quelques chances d'en être agréé ? Ferdinand Fabre, dont
les succès excitaient mon impatience, accepteraitil de m'accorder son aide ?...
Cependant, j'avais assez de clairvoyance pour remarquer que, si Fabre poussait convenablement ses œuvres sur le marché, il ne possédait pas dans les milieux littéraires l'influence d'un grand aîné, capable d'imposer les œuvres d'un débutant. Un autre écrivain la possédait, cette influence, du moins je le croyais : c'était l'auteur des Rougon- Macquart.
J'eus alors l'idée, brave et naïve, de demander à Emile Zola, — on a du courage par la poste, — comment il avait fait, lui, sans fortune, rien que par son travail, pour acquérir une situation si fortunée dans les lettres, et comment un débutant devait faire pour aboutir heureusement auprès d'un libraire parisien.
Zola ne se contentait pas de composer des romans ; il bataillait dans la presse. De loin, du fond de mon Languedoc, je le voyais un maître souverain auprès des grands journaux, ainsi que dans les librairies. Et en même temps que des conseils, je sollicitais de sa bienveillance un appui.
Il ne tarda point à me répondre la lettre suivante, qui ne figure pas dans le recueil de sa Correspondance, édité par Fasquelle :
« Mon cher confrère, ne croyez donc pas à la
protection ; ne perdez pas votre temps à faire lire vos manuscrits par des confrères que vous supposez plus ou moins puissants. Vous n'aboutirez à rien ainsi, surtout en étant à deux cents lieues des éditeurs.
« Personne n'a le pouvoir de faire le succès d'un débutant. C'est le débutant qui doit se faire lui-même, absolument. Envoyez votre manuscrit à un éditeur, Gbarpentier, Ollendorff, ou un autre, et il sera lu, et il sera édité, s'il doit l'être. C'est la grande route, la seule droite, la seule possible même.
« Personnellement, je n'ai jamais pu faire accepter dans un journal l'article d'un ami. Tous les manuscrits qu'on m'a envoyés, ont dormi inutilement dans mes tiroirs. Ma conviction est que je vous retarderais, rien de plus.
« Plus tard, vous me remercierez de ces conseils virils.
(( Bon courage I
(ï Emile Zola. »
Cette lettre, dont je reconnus sur l'enveloppe la robuste écriture, sans l'avoir jamais eue sous mes yeux, est certes toute frémissante de franchise. Mais là-bas, dans l'isolement de ma petite ville, je fus ennuyé de ne recevoir que des exhortations. Maintenant, après de trop longues années de labeur et de patience, j'estime qu'Emile Zola,
en me parlant ce langage sage et digne, me rendit le service de m'arracher de funestes illusions. Car le poète de vingt ans se fie trop quelquefois, par paresse ou par pusillanimité, aux indulgences généreuses de la camaraderie.
En i884, je voulus tâter du séjour de Paris...
Je m'y trouvais seul, riche d'espérances, un peu badaud, errant à l'aventure, comme un pâtre dépaysé dans une campagne nouvelle. Par timidité, je n'essayai pas plus d'abcrder Emile Zola que mon grand compatriote de Bédarieux. Or, un soir, j'aperçus brusquement, boulevard des Capucines, sur le montant énorme d'une haute porte voûtée, derrière le grillage d'un humble cadre, une affiche qui annonçait une conférence de Francisque Sarcey sur le livre récent de Ferdinand Fabre, Lucifer. Cela faisait bien mon affaire. La Providence de Paris m'assistait pour la première fois.
Je passai sous la voûte, traversai une cour et pénétrai doucement dans la salle des Conférences, alors fameuse, et qu'on appelait la (' Salle des Capucines », Elle est bien oubliée aujourd'hui, après avoir été la première, et pendant très longtemps, l'unique salle des Conférences, si oubliée que Paul Ginisty, mieux informé d'habitude, a
reporte son prestige de priorité sur la Bodinière.
Ail ! je vous garantis qu'elle manquait de lu\e complètement. Au fond de la cour presque obscure, sur la droite, on pénétrait par une porte vitrée dans un rez-de-chaussée humide, bas de plafond, si mal éclairé par des lampes à huile, comme l'étude d'un collège, que les coins demeuraient noyés d'ombre. Des chaises de bois blanc au siège de paille s'alignaient par rangs irréguliers. Un silence triste régnait, le silence d'une chapelle dans un village. Je me trouvai seul, longtemps...
Il ne vint pas beaucoup d'auditeurs : des femmes plus que des hommes, ceux-ci jeunes, celleslà plutôt âgées, tous discrets, avides de s'instruire, et sans doute d'apercevoir à travers le tumulte des beautés artificielles de Paris quelques tableaux charmants de nos Gévennes. On chuchotait à voix basse, on attendait patiemment le moment solennel de l'ouverture. Enfin, une porte s'ouvrit, un rectangle de lumière vive, qui s'éteignit presque aussitôt. Et le bon gros Sarcey se présenta, sans cérémonie, se hissa d'un pas allègre sur l'estrade. Pour bien ajuster ses lunettes aux branches d'or, il déposa sur la table un livre à couverture jaune, le classique 3 fr. 5o de la librairie Charpentier. Quelle table ! Si grêle de pattes, sans tapis, sans ornement ; une table de pensionnat, peinte en noir.
Sur le ton de bonhomie qui lui était coutumier,
l4 l'AHMI LES VIVANIS ET LES MOUTS
Sarcey ne lut pas, mais improvisa sa conférence. D'abord il dessina le portrait du romancier laborieux qui, par goût et par nature, s'isolait dans les souvenirs de sa lointaine province. Ensuite, il célébra son dernier ouvrage", Lucljer, un Ahlié Tigraiie plus dramatique, d'une prose un peu lourde pénétrée de douleur. Lucifer, un évêque gallican qui, par son père, conventionnel de l'Hérault, procède des utopies de la Révolution, et qui, par sa mère, catholique fervente, procède des doctrines de l'Eglise, évolue, avec une intelligence d'apôtre et un cœur de saint, dans cette période belliqueuse de i83oà 18/48, au milieu d'un clergé fanatique déchiré par ses rivalités intestines. Dans ce livre on ne sent point de haine ; il veut déborder d'amour. On le dirait presque composé par un prêtre attentif à la pureté de sa foi, et que les dogmes de la religion gênent dans ses enthousiasmes de libéral. Lucifer, ce n'est pas l'ange déchu qui vient bouleverser l'ordre de la société. C'est, au contraire, le porteur de flambeau qui, souffrant de la misère des hommes, veut par sa vertu et par sa charité les ramener aux vérités premières du christianisme. Pendant les 5oo pages massives de ce livre d'idées, l'intérêt dramatique ne languit pas un instant. Pourtant, « on n'y voit jamais, selon l'expression de Francisque Sarcey, passer l'ombre d'un chapeau de femme ».
Le lendemain de cette conférence, je me sentis
réchauffé par un souffle de courage. Au lieu d'errer à travers Paris comme un imbécile, je me tournai vers la glorieuse étoile de chez moi, le nom si familier de Ferdinand Fabre. Puisqu'avec une piété fidèle il chantait notre Bas-Languedoc, le romancier consentirait peut-être à m'accueillir de bonne grâce dans son foyer, où je trouverais quelque chose de moi-même. Je lui demandai donc par lettre la faveur d'un entretien. Il me répondit assez longtemps après, et en estropiant si drôlement mon nom, puisqu'il m'appela Gabriel Bonnel, que je ne sais vraiment pas pourquoi sa lettre me parvint. N'importe !
J'embellis autant que possible mon accoutrement de provincial. Ganté de frais, chaussé de grosses bottines qui résonnaient comme des galoches, tout recouvert d'un vieux pardessus dont le col et le bord des manches étaient fourrés d'astrakan, je m'acheminai sans hâte, après avoir renouvelé le cordon de mon lorgnon, vers l'Institut. C'est à l'Institut, en effet, que Ferdinand Fabre, en sa qualité de bibliothécaire de la Mazarine, logeait, dans l'aile droite du Palais, au-dessus du Dépôt des Marbres.
Ce soir de novembre, il faisait une de ces pluies persistantes qui enveloppent la ville d'un lin réseau de tristesse. Je grelottais dans mon pardessus, et cela contribuait à diminuer mes pauvres moyens de solliciteur. Par un large escalier dont les pas
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de'tantde générations ont creusé le milieu des marches grisâtres, je grimpai jusqu'au second étage. Palais muet, murs froids ; atmosphère de vétusté, d'ennui. Cet aspect de couvent délaissé, à la lisière d'un si ancien quartier boueux, convenait au séminariste d'autrefois qui ne put jamais, et qui d'ailleurs ne s'y efforçait guère, effacer de son âme ni de sa personne la forte empreinte de l'Eglise...
Sur le palier du second étage, je soufflai un moment. Et aussi, ému de pudeur, de quelque crainte, j'hésitai un peu. Songez donc î J'allais pour la première fois voir de près un grand écrivain, un homme célèbre !... Dans un coin pendait un énorme cordon très usé, et qui ressemblait à la corde d'un puits. Je le tirai discrètement. La clochette tinta d'une façon si stridente, si prolongée, que l'appartement me parut immense et vide. Après une attente assez pénible, des pas de velours sans hâte s'approchèrent ; la porte s'ouvrit, non sans précaution ; enfm, il me fut permis d'entrer.
D'abord, j'étais attendu. La vieille servante m'accueillit avec un air de protection. Lue Cévenole assurément, puisqu'elle portait le bonnet tuyauté de Bédarieux, bonnet d'étoffe noir à bandeau blanc, puis fichu très noir abritant les épaules et sachevant en pointe au milieu du dos ; cette servante m'évoqua tout de suite les braves mamètes du Languedoc qui, les jours de cérémonie, savent coquettement s'attifer. En ménagère soigneuse, elle s'empara de
AU PATS DES LETTRES I -y
mon parapluie, le déposa contre un bahut antédiluvien, et tout près de l'ample porte d'entrée, elle ouvrit une autre porte, toute polile, peinte en gris.
Je n'avait plus la sensation d'être à Paris, sur le bord de la Seine, non loin des boulevards, mais là-bas, au fond d'une vieille cité de la France du Midi, dans l'hôtel d'un noble faubourg, chez un bourgeois célibataire, peureux et maniaque, vivant de silence et de songe. Tandis que derrière moi la porte se refermait sans bruit, le maître se levait de son fauteuil et me tendait la main. C'était là, dans sa chambre, qu'il travaillait. Chambre d'étudiant pas riche, épris de médiocrité, d'avarice peut-être. Un diminutif de tapis essayait d'amortir la rudesse glaciale des dalles larges. Un long canapé à six pattes, vêtu d'une housse blanche comme un prêtre de son surplis, occupait un côté de la pièce. Un lit sans rideau, un énorme lit de bois, me rappelait les lits solides et à paillasse odorante de nos auberges des Cévenncs : plus que les murs nus, blanchis à la chaux, il mettait de la blancheur dans la pénombre, sous le plafond très bas. Une seule fenêtre, étroite, laissait apercevoir la nuit descendue sournoisement sur le fleuve, sur le Louvre noir, dans le ciel que troublaient des fumées et des lumières, et où s'élevait le grondement de Paris pareil à la rameur du veut roulant sur desmontagnes.
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Un feu de bois, pas terrible, pétillait dans la petite cheminée au marbre blanc. Une lampe menue, que protégeait un abat-jour de papier vert à ramages, était posée sur le coin d'une table malingre, parseinée de feuillets à l'encre encore fraîche ; et sur cette table l'écrivain, qui se servait d'un porte-plume d'écolier et d'un encrier de deux sous, ne pouvait sûrement pas appuyer ses deux coudes à la fois. Des livres traînaient partout, sur le lit, sur le canapé, sur la cheminée, même sur les dalles. C'était le logis quelconque, la chambre d'hôtel banale, où le client de passage n'attache rien de son âme.
Nous parlâmes à bâtons rompus de la profession littéraire qui était déjà hérissée de tant de difficultés. Ferdinand Fabre, de sa voix tranquille mais avec une obstination qui témoignait des peines et des humiliations de son passé, me conseilla de m'assurer, avant d'entreprendre quoi que ce fût en littérature, un emploi susceptible de me donner la sécurité matérielle qui est indispensable, il avait mille fois raison, à l'indépendance et même à la dignité de l'artiste.
Hélas 1 j'étais très jeune ; je m'imaginais que la jeunesse durerait longtemps * je croyais que le succès, parce que je le souhaitais d'une volonté très pure, viendrait en même temps que la gloire me débarrasser, dès mes premiers pas dans la carrière, des infâmes soucis de l'argent. Les conseils
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de Fabre, selon la tradition, furent donc inutiles. Car il doit être écrit au ciel de la littérature que Texpérience des aînés, parfois si chèrement acquise, ne servira jamais à l'éducation des jeunes et que ceux-ci, au contraire, retrouvant sur leur chemin les mêmes épreuves, seront obligés d'amasser dans la douleur la science de vivre, qui n'est enfin chez eux à peu près complète que lorsqu'elle ne peut plus les éclairer.
Nous parlâmes de certains de nos compatriotes adoptés par Paris et même touchés par le rayon de la gloire : Henri de Bornier, par exemple, son ancien condisciple, son ami qui était déjà bibliothécaire à l'Arsenal. Et je vis sousla blanche moustache de Fabre passer un sourire malicieux, pendant qu'il me disait :
— Ce pauvre de Bornier travaille son élection à l'Académie. Mais la question n'est pas de savoir s'il la mérite. Il la mérite cent fois 1 A-t-il su gagner la sympathie des électeurs ? Tout est là. L'Académie est une élite, oui, certes, mais, ne l'oublions pas, une élite électorale, qu'un candidat doit habilement flatter dans ses préjugés.
Et Fabre, qui allait à son tour manifester le désir si légitime d'entrer à lAcadémie, semblait se divertir profondément, sous ses manières d'honnête homme scandalisé, des convoitises laborieuses de son camarade du Languedoc.
Il m'avait fait asseoir dans le second fauteuil, près
de la cheminée. Des silences parfois nous mettaient l'un bien en face de l'autre, les yeux dans les yeux, ainsi que le père et son enfant. Il s'exprimait sans hâte, avec l'accent à peine atténué de notre terroir de l'Hérault Gros, court, un vrai pot à tabac, il se serrait douillettement dans une robe de chambre à carreaux rouges et, allongeant ses petites jambes pour présenter aux flammes menues ses pieds chaussés de pantoufles, il montrait faiblement, d-ans un nuage de clarté, sa figure rose, joufflue, le menton bien rasé, le froni vaste sillonné dérides et couronné de cheveux blancs; il joignait avec béatitude sur son ventre replet ses mains dodues.
C'était un chanoine en retraite, heureux de vivre dans son coin solitaire, après une douce journée de labeur. Sa bouche aux lèvres charnues laissait tomber nonchalamment des paroles souriantes, parfumées de sagesse. Puis, brusquement, ses paroles trahissaient de l'orgueil, de l'impatience, lorsqu'il me déclarait, par exemple, que le temps n'était pas juste envers lui. Car il n'avait pas reçu, du moins encore, les récompenses auxquelles lui donnait droit sa vie pleine de nobles efforts et de probité intellectuelle.
Si je voyais en sa carrure l'énergie du patient ouvrier qui avait bâti des livres lourds comme les lumineux rochers de nos Gévennes, CAbbé Tigr-ane, Lucifer^ les Coiirbezon, je voyais aussi
dans l'étiacellement de ses yeux, dans le pli moqueur de ses lèvres, daas la modestie de sou maintien, l'auteur du Chevrier, de Barnabe, le frère si gaillardement vagabond de l'Ordre de Saint- François, de Monsieur Jean, le maladroit adoles cent du village qui, sur le dos de son âne espiègle, se promène dans la nature comme dans son paradis. Enfin, dans Ferdinand Fabre, je voyais le paysan et le prêtre ; je sentais un mélange de réserve, de dignité, de force et de gentillesse.
Gomme avec modération, pour ne pas le blesser par la vulgarité d'une flagornerie, je vantais son œuvre nombreuse et d'une si ferme tenue, il s'abandonna sincèrement à mon admiration et me répondit :
— Je vais vous raconter quelque chose qui peutêtre vous étonnera. Vous connaissez le Chevrier ?
— Certes!
— Eh bien, je l'ai écrit d'abord dans notre idiome languedocien, afin qu'il exprime tout à fait la saveur de mon pays. Ensuite, je l'ai traduit en français.
— Eneffet, ce détail d'art littéraire, très important, n'est pas connu. Vous avez réussi à merveille...
— Oh !... Autre chose. Jean-Paul Laurens, qui est, comme vous le savez, le fils de pauvres paysans d'un village voisin de Toulouse, devait illustrer le roman. Mais il n'eut que le temps de
composer une eau-forte... Jean-Paul ! Quel rude talent ! Quel ami chaleureux de notre saison si jolie des débuts !... Hélas! Je ne le vois plus.
— Le tourbillon de Paris...
— Non, pas précisément. Voici : Vous avez lu la Vie d'un Peintre. Eh bien, j'avais eu l'ambition de raconter la vie de Jean-Paul, qui est si belle de vaillance, et j'ai fâché, par ma sincérité, mon modèle. Voyez vous, il peut vous arriver, avec les meilleurs intentions du monde, d'offenser vos meilleurs amis.. . Quel malheur !
Fabre se tut pendant quelques minutes, en se frottant les mains. Tout à coup il repartit :
— Tenez, là, sans prétention, je vaux quelque chose ?... Oui. Eh bien, mes livres n'atteindront jamais une grosse vente. J'arrive à épuiser un tirage de 2.000 exemplaires, quelquefois 3. 000. Tout de même, ce n'est pas négligeable. Que d'auteurs voudraient en dire autant !... Ce qui me semble injuste, c'est qu'un tas d'écrivailleurs qui s'inspirent, consciemment ou non, des œuvres à la mode, ont parfois une vente extraordinaire, aidée d'ailleurs par les agaçants ramages des perroquets delà presse. Ne croyez pas que ces perroquets soient tous et toujours payés pour faire de la réclame... Seulement, qu'est-ce que vous voulez ! Ils ont un cerveau trop vite fatigué pour étudier sérieusement une œuvre sérieuse. Et puis, c'est si parisien de chanter les louanges d'un auteur pari-
sien!... Au fond, çam'estégal rjenesuis pasjaloux. Ce qui me console, c'est que je suis acheté par deà lettrés qui conservent dans leurs bibliothèques mes livres comme des amis. La preuve ! Cherchez dans les boîtes des quais, vous n'y trouverez pas un de mes volumes.
Le brave homme regarda le feu avec mélancolie, en tapotant ses doigts les uns contre les autres, sur son ventre bien rond. Il n'avait parlé que de lui ', je n'osais pas l'intéresser à mes petites affaires. Pourtant, je le retenais depuis trois quarts d'heure sans qu'il manifestât la moindre impatience. Je m'aperçus qu'en prolongeant davantage ma visite, je pouvais commettre une indiscrétion, et je pris congé.
11 se leva, pataud, le cou entre les épaules. Devant sa corpulence qu'enfermait tant bien que mal la robe de chambre, ceinturonnée d'une cordelière de moine, j'eus la vision d'un Balzac plus massif, un peu vieilli.
— Venez ici quand vous voudrez, me dit-il, sans façon, en serrant à peine dans ses mains grasses les miennes qui tremblaient.
Ferdinand Fabre me laissa tout seul dans le vestibule, où je me débrouillai malaisément. Et je finis par rencontrer à travers la pénombre la porte de l'escalier.
Plus de dix ans après, alors que j'avais publié quelques romans dont la couleur ne lui avait pas déplu, il m'invita paternellement à déjeuner chez lui. Dans le bois de Vincennes, il avait loué, non loin de la gare de Fontenay, avenue de la Dame- Blanche, un pavillon modeste et agréable. Un peu plus haut, vers la gare,dans la même avenue, habitait un autre romancier, original et vigoureux. Hector Malot. En passant, je recommande aux écrivains très jeunes et, par conséquent, sauf quelques exceptions, présomptueux, de ne pas dédaigner trop vite l'auteur de Sans Famille. Sainte-Beuve l'estimait beaucoup ; Jules Vallès lui avait voué une amitié profonde ; Buloz, le sévère directeur de la Revue des Deux Mondes^ sollicita de lui un roman que Malot ne consentit pas à lui donner ; ïaine lui consacra spontanément, dans les Débats, un long article d'éloges.
Donc, un jeudi, je me rendis avec empressement chez Ferdinand Fabre. Je connaissais le bois de ^'iucennes pour m 'être promené deux ou trois fois dans les environs de ce vaste polygone qui, pareil à un vaste Sahara, tantôt de poussière, tantôt de boue, le coupe en deux parties égales. Ce jour-là, j'empruntai le tramway du Louvre, que
deux lents chevaux traînaient encore. Fabre m'avait indiqué, pour que je pusse me diriger sans erreur vers son pavillon, la longue allée oblique qui depuis le fort file jusqu'à l'avenue de la Dame-Blanche.
En descendant du tramAvay, je m'engageai sous une voûte de feuillages. Partout, dans les allées, dans les taillis touffus où froufroutaient, au bruit de mes pas, des couples d'oiseaux, c'était un frais recueillement, imprégné des odeurs du terreau et du parfum des fleurs sauvages. De temps à autre, j'entendais le tintement de gaies clochettes : des fournisseurs qui s'arrêtaient à la porte des pavillons. Sur ma droite, et cela me semblait très loin, roulaient sourdement les charrois des routes deNogentet deJoinville. Je croyais bien que ma promenade ne finirait plus.
Enfin, le grand jour parut, une allée sablée, Je long de laquelle s'alignaient les grilles des pavillons, si tranquilles à l'ombre des arbres. Je sonnai au numéro indiqué. Le pavillon de Ferdinand Fabre se présentait quelconque, pourtant agréable en son attitude faussement agreste qu'affectent les maisons coquettes de notre banlieue parisienne. Il y avait un morceau de jardin, trois sapins qui levaient la tête par-dessus le toit et, sur la gauche, un kiosque garni d'une table de bois et de chaises de fer.
Une bonne, une jeune cette fois, vint m'ouvrir.
La vieille s'était en allée mourir dans son village des Cévennes. Je gravis un haut perron ; j'entrai dans une pièce sommairement meublée, où le maître m'attendait. Souffrant de rhumatismes, il ne put se lever.
Je le trouvai beaucoup changé, tassé par l'âge et par la maladie. Mais ses yeux, sous les blancs sourcils, pétillaient toujours de gentillesse et de malice ; ses mains fines caressaient sur une table minuscule les feuillets d'un manuscrit ou l'épaisse couverture de laine qui enveloppait ses jambes. De sa voix lente, musicale, il me parla d'abord des ennuis de sa santé, puis subitement, non sans espièglerie, du plaisir qu'il aurait eu à fuir, comme tous les hivers, ce diable de Paris emmitouflé de brumes, et à rejoindre sur la Côte d'Azur André ïheuriet.
— Ah ! soupira-t-il, en se frottant les mains avec une sorte d'onction. Ce brave Theuriet ! Imaginez-vous que l'année dernière, à Cannes, pendant un dîner de vieux camarades (je ne me rappelle pas chez qui), où se trouvaient, entre autres convives, Paul Bourget et Jean Aicard, ce brave Theuriet me confessa qu'il était fort irrité contre lui-même...
— Pourquoi donc ?
— Oui, mon ami, ça vous étonnera : il était furieux depuis quelque temps de ressentir un dégoût de la littérature. Pensez donc ! La Revue
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Hebdomadaire lui demandait un roman, et il ne savait plus quoi écrire.
— C'est étonnant, en effet.
— Non, pas tant que ça. Entre nous, Theuriet n'avait pas tort de geindre. Certes, il a écrit des choses charmantes, qui lui sont très personnelles. Mais il a tant et tant produit ! Et toujours la même faridondaine de ces petits bourgeois qui sont presque des paysans et que rongent des passions toutes petites ! Et ces paysans qui sont habillés en bourgeoisde la ville, proprets, gentils, gris, gris, gris !...
Comme par mon geste j'exprimais une stupéfaction de tant de sévérité, si leste et railleuse, Fabre se ressaisit aussitôt et, après un moment de silence, il me demanda d'un ton calme :
— Vous le connaissez, Theuriet i'
— J'ai déjeuné chez lui, il y a un mois, à Bourg-la-Reine. C'est le meilleur des hommes.
— Parbleu, je le crois bien ! Pasbavard, si serviable !... Alors, vous connaissez également sa femme .^
— Evidemment.
— Elle, par exemple, elle bavarde. Il n'y en a que pour elle, dans la conversation. On dirait que c'est elle quia écrit tous les ouvrages de son mari. . , Ah ! le pauvre ! Il a bien besoin qu'on le soutienne. Il ne sait plus quoi puiser dans son imagination surmenée. Il me disait : « Mon cher Fabre, vous ne le croiriez pas, je suis au bout de mon rouleau. »
Alors, pour le réconforter, je lui ai répondu : « Puisque vos lecteurs ne s'aperçoivent pas que c'est toujours la même histoife que vous leur racontez, vous n'avez qu'à la recommencer. » Et il a recommencé sa ritournelle, et ça passe comme une lettre à la poste. Il obéit trop au succès, il a tort, d'autant plus que le/talent ne lui manque pas. Quoi qu'il en soit, il a du mérite ; il travaille... Ah I le public est bien bcte !...
Et Fabre, avec une indignation qu'il s'efforçait de rendre aussi vive que désintéressée, frappa la table de ses mains grasouillettes. Etait-il jaloux des grands succès de Theuriet P Peut-être. Mais je pense que cette jalousie de l'écrivain, trop conscient de la noblesse de son œuvre, n'entachait en rien l'affection qu'il portait à son vieux camarade. C'était surtout contre l'indifférence du public à son égard, qu'il s'irritait une fois de plus.
Nous déjeunâmes en famille, dans une exquise simplicité On servit des fruits de notre terroir languedocien, des olives, des figues, des amandes.
— J'ai conservé, me dit Fabre, quelques relations avec le pays. Cependant, je n'y vais plus. J'aurais trop de chagrin à revoir mes belles montagnes, que mes yeux ne retrouveraient plus les mêmes que dans ma jeunesse, et où il me serait impossible de grimper. Ne vaut-il pas mieux que je garde leur image d'autrefois dans ma mémoire, avec leurs parfums et leurs couleurs ?
— J'espère bien, moi, y revenir bientôt.
— Vous avez raison. Vous êtes encore trop jeune pour n'avoir pas quelque chose à apprendre des émotions de notre Languedoc. Moi, j'ai passe le temps des rêves...
Nous nous étions promis d'aller, après le déjeuner, faire un tour dans le bois. Mais il pleuvotait. Nous revînmes au salon paisible où les jours de forte chaleur, il devait faire bon de lire un beau livre, à l'abri des persiennes closes. Fabre me demanda quel ouvrage j'avais alors sur le chantier. Et spontanémeut il m'exposa le sujet de celui dont il s'occupait depuis longtemps et qui n'a jamais paru.
C'était encore l'histoire d'un prêtre, toujours à Bédarieux, dans ce pays de châtaigniers et de grands ruisseaux perfides. Elle différait des précédentes histoires par son cadre et par les éléments de son drame, empruntés à la période révolutionnaire de la fin de notre xviii^ siècle. Un prêtre était frappé par le coup de foudre de 89 : autour de son église, le peuple charriait, comme un torrent aux ondes innocentes et brutales, le mal mêlé au bien. Le prêtre, dans les furies de la tempête soudaine, se dépouilla de sa robe. Instruit, homme de devoir et de volonté, il mena le peuple contre les choses du passé. Puissant orateur, administrateur intègre et habile, il dominait sans effort les citoyens de la vieille cité des Gévennes, lesquels, attachés par un besoin de croyance et presque de superstitieux fana-
tisme à la religion nouvelle, le suivaient aveuglément. Restant, à son insu, le prêtre de douceur et de charité, ilprêchait lepardon des injures, Famour, la justice ; il réprimait de tout son pouvoir les attentats contre les biens et contre les personnes...
Enfm, il prend femme, il fonde une famille. Il est pauvre. Il a de la peine à vivre ; il n'a autour de lui que des pauvres. Cependant, la tempête se dissipe. Et comme si la Providence avait voulu le punir en l'accablant de tous les maux à la fois, il perd sa femme, ses enfants. La paix revient peu à peu sur la terre de France, l'ordre indispensable à l'existence des êtres et à celle des sociétés. Au milieu du monde, il se trouve seul. Le commerce d'hommes à jamais souillés de sang et de boue lui rend la vie douloureuse davantage, intolérable.
Il croit en Dieu. La lumière du Passé remonte en lui, pour le purifier. Il s'enrôle dans le clergé nouveau, tandis que sa province redevient sage et prospère. On pardonne à ses faiblesses, parce qu'il est généreux, toujours de bonne foi... Bientôt, tremblant de l'émotion d'être admis de nouveau à officier dans son église, un dimanche que tout son peuple qui l'a connu révolté contre leur religion commune, est assemblé pieusement pour entendre la messe, il se présente, vieilli, mais courageux. Il officie, comme autrefois, de toute son âme. Mais, à l'instant où il lève l'hostie avec un geste d'humi-
lité et d'adoration, il tombe mort sur les marches de l'autel...
Voilà le drame que Ferdinand Fabre a dû laisser inachevé. J'ai eu l'occasion de le raconter à plusieurs de mes camarades : j'avoue qu'ils ne m'ontpasparu l'admirer beaucoup. Peut-être n'aije pas su le raconter. Je persiste à le trouver très beau. Quelle tragédie que le destin de cet honnête homme, jeté avec son cœur et son intelligence au milieu d'unesociété plus remuée dans ses profondeurs que l'océan dans ses obscurs abîmes ! Quel décor pittoresque et pathétique que celui d'une province où tous les mauvais ferments de la vie se mêlent aux anciennes rivalités de terroirs et de familles, sous les rafales de la Révolution î...