CHAPITRE II
Ferdinand Fabre, — H. de Bornier. — La Cigale. — Boudouresque. — Hector Malot. — Michel Lév y — Alphonse Daudet. — Th. Delcassé. — Séverine. — Charles Laurent.
Suivant les conseils de Ferdinand Fabre, j'eus vite fait de choisir dans son voisinage, à la lisière du bois de Vincennes, un petit pavillon, sur l'avenue des Charmes où j'avais comme vis-à-vis le ravin du chemin de fer qui va de la Bastille à Nogent, et puis des prairies, des jardins potagers, jusqu'aux doux coteaux de Montreuil et de Rosny, parsemés de rares villas, peuplés de bosquets et de vergers. Naturellement, j'allais désormais chez Fabre tout à mon aise, presque à mon gré.
Un jour que Henri de Bornier venait une fois de plus d'échouer à l'Académie, Fabre me parla spontanément de notre compatriote. Vous savez sans doute, depuis le si joli discours d'Edmond Rostand qui, prenant sa succession sous la coupole, nous conta la légende des pêcheurs de lune dans la vieille cité du Bas-Languedoc, vous savez que Bornier était natif de Lunel. Lunel, c'est dans l'Hérault, sur la route de Nîmes à Montpellier, dans une plaine couverte de vignobles, à l'origine
du port qui va rejoindre le canal des Etangs, du côtéd'Aigues-Mortes. Drôle déport : en deux sauts on le franchirait. De petites barques, qui datent du temps des cités lacustres, s'y ennuient proton dément, plates et boueuses, parmi les ajoncs et les roseaux.
J'ai vu Lunel une fois. Sur les berges de ce port, qui déclinent tranquillement vers l'eau, des lessiveuses au patois leste et goguenard lavaient du linge au soleil : de leurs coups de battoir sur de larges pierres, elles troublaient le silence du morne paysage ; elles montraient des croupes provocantes, des seins abondants, dorés, entre les plis de la fine chemisette que chaque mouvement des brasentre-bâillait d'une façon espiègle ; elles agitaient parfois leurs frimousses mal nettoyées, brunesi ardentes, chargées d'une chevelure broussailleuse. Et ces lavandières au travail, radieuses d'amour et de gaieté, c'est ce que j'ai vu déplus digne d'admiration à Lunel. Vous y trouverez néanmoins des boulevards minuscules portant des noms gigantesques : Victor Hugo, La Fayette, Lamartine, et puis un collège qui, en comptant les professeurs, renferme une quarantaine de personnes.
Henri de Bornier n'a pas été élevé dans ce coh lège, mais à Saint-Pons, en même temps que Fer dinandFabre, dans le séminaire si banal, si froid, où je me suis vainement efforcé, un après-midi,
de retrouver quelque chose de leur tempéraQieiit. Ils avaient tous les deux, surtout F'abre, conservé de leur éducation une certaine onction dans les manières. Si l'on sentait chez Bornier une rudesse d'âme, un peu l'âpreté de ses épopées dramatiques, on observait chez Fabre un esprit plus aiguisé, une intelligence plus forte. Dans la littérature de Bornier on surprend la trace de la peine, de la fatigue. Ses ambitions certes dénotent une noblesse de pensée. Mais son œuvre sort des livres autant que de son cœur. Comme le forgeron battant le fer sur l'enclume, il a lutté sans relâche contre les mots, pour forger son abondant alexandrin d'où jaillissaient parfois des étincelles. Avec la même opiniâtreté il a travaillé pour imposer dans le monde sa personne et son nom, et il a fini par les imposer. Il fut le petit Corneille de Lunel, un des premiers parmi les poètes de second rang.
L'année dernière, Lunel, dans son parc silencieux, que décorait déjà le Remords, un marbre d'Amy, ce même statuaire qui est l'auteur de la spirituelle statuette dominant le seuil du journal le Figaro, Lunel a inauguré le buste de son poète. Un buste ! Alors que Mistral a, de son vivant, attrapé sur la place d'Arles une statue en bronze. Je dois ajouter pourtant que Mistral a envoyé de Maillane sa bénédiction à la simple borne de Bornier.
Quoi qu'il en soit, Ferdinand Fabre, qui me
parut ce jour-ln très guilleret, frémissant d'une joie de vivre dans la fraîche clarté du ciel et des feuilles prochaines, me parla de notre compatriote, de son échec nouveau à l'Académie. D'abord, en termes pompeux, il célébra sa patience, sa ténacité. Ensuite, il vous aurait fallu entendre avec quelle malice d'honnête homme scandalisé, il s'écria :
— Bornier devra donc recommencer ses visites pour la huitième fois ! Et maintenant, il lui faudra, m'assure-t-on, envoyer aussi sa fille chez les académiciens. Je souhaite que, cette fois, ceux-ci s'émeuvent de quelque pitié.
Et je ne sais pas s'il raillait ou s'il s'apitoyait sérieusement, lorsque, après un silence, il soupira :
— Je vois en cette enfant une réincarnation d'Antigone...
Dans le méchant Landerneau littéraire, on traitait Bornier de Ponsard de deuxième classe. Edouard Pailleron, dans sa fameuse comédie du Monde où l'on s'ennuie, essaya de le ridiculiser. Henri de Bornier, tel qu'un gros bonhomme de pierre indifférent aux boules de neige que des enfants luijettent à la face, ne bougeait pas. Et, tout de même, il reste l'auteur de la Fille de Roland. C'est quelque chose, eu littérature comme en tous les domaines de l'intelligence et du travail, d'être l'homme d'une œuvre.
La première fois que je l'ai va, — oh 1 qu'il y a longtemps, mon Dieu ! — c'était à un de nos banquets familiers de la Ciyale^ au Palais Royal, dans un de ces restaurants autrefois célèbres, ouverts délicieusement sur les verdures du paisible jardin, que fréquentaient surtout les provinciaux du Midi, et qui aujourd'hui fermés, constituent, au milieu des tapages de Paris, une sol-te d'oasis à peu près déserte. A un bout de table, je m'étais assis dans un groupe de poètes, d'artistes, d'acteurs, tous bavards, retentissants de désirs et de rêves.
Je m'étais assis au hasard, comme les autres convives. A ma gauche, j'avais un monsieur âgé, de haute et lourde taille, tout paternel, à qui chacun ne s'adressait qu'avec respect. Il me charma tout de suite par sa bonne humeur et sa simplicité, et presque tout le long du repas, il ne me parla que de Marseille, du chalet paisible où il se reposait de ses nombreuses années de Paris devant la mer caressante, et des aquarelles, des tableaux, qu'il peignait à loisir, pour lui seul. Evidemment, je me disais qu'il était un peintre glorieux se recueillant aux approches de la mort, eu philosophe, . sous le ciel bleu de sa Provence.
Pourtant, à la fm du banquet, après bien des discours et des récitations de poèmes français ou patois, tous les convives, en un chœur de prières et de louanges, demandèrent à mon voisin de payer,, comme d'habitude, son écot à la fête. Je le
regardai, un moment de stupeur. Est-ce qu'il allait nous montrer quelqu'un de ces tableaux de Marseille?... Il quitta lentement son siège, et s'adossant contre la cheminée, il chanta. Sa limpide voix de basse éveilla les nobles échos du palais : tandis que le piano discrètement l'accompagnait, nous récoutions avec une émotion croissante. Quand il se tut, doux et modeste, nous applaudîmes tous d'un même éJan. Sous l'orage des bravos, qu'il s'efforçait vainement d'apaiser de la main, il regagna sa place, auprès de moi. J'avais interrogé mon autre voisin :
— Quel est donc ce chanteur ?
— Vous ne le connaissez pas 1... C'est Boudouresque.
— L'artiste de l'Opéra ?...
Moi qui l'avais pris pour un amateur de peinture I... D'une façon assez confuse, je me permis de le féliciter de ses succès, je me félicitai moimême d'avoir été par le hasard conduit à son côté. Alors, en appuyant sa main robuste sur mon bras, il me répondit :
— Chut I... Laissez dormir mon trop longpassé. Vous me feriez croire que je suis vieux...
Mais un Tom Pouce pliait sa serviette sur la table, agitait ses blanches manchettes démesurées, puis labourant de ses gros doigts sa chevelure, sa rude barbe grise, se levait solennellement. C'était Henri de Bornier, notre président de ce soir, assez
semblable à l'un de mes braves maîtres d'études de Pézenas, qui ne mettait une redingote que le jour de la distribution des prix, au collège. Il distribua des fleurs de rhétorique et des éloges à droite et à gauche, sur le front attentif de toutes les cigales ; ensuite, songeant à lui-même, il se plaignit, non sans naïveté, des malices agressives que la moitié du Landerneau littéraire adressait depuis si longtemps à son œuvre.
— Bah I que vous importe ?. .. s'écria un jeune poète de Nîmes que la fortune rendait téméraire. Quand on a du génie, comme vous I...
Bornier. à cette apostrophe, aussi brusque qu'un coup de pied dans la poitrine, tressaillit à peine. Et je trouvai qu'il montrait ainsi, devant toutes les cigales, un grand courage. Il protesta, cependant, après réflexion , car il avait le sentiment du ridicule. Il avait même l'esprit d'à-propos. Un jour qu'il se promenait dans les rues de Lunel, en compagnie de ses édiles, l'un d'eux gravement demanda :
— Où élèverons-nous, plus tard, la statue de M. de Bornier .^Toutes nos places sont occupées...
Celui-ci proposa le parc, celui-là un boulevard, un troisième la cour de la mairie. Enfin, comme les maîtres de Lunel n'arrivaient pas à s'accorder sur l'emplacement de la statue, H. dp Bornier s'impatienta :
— Si nous finissions là cette discussion ?
AU PAYS DES LETTRES Sq
— Quoi ! Elle ne vous intéresse pas ?
— Ma foi, non. Vous oubliez que je suis le mort...
H. de Bornier fut un isolé au milieu des romantiques, des parnassiens, des décadents, d'un tas de fumistes que personne nelit plus On joue toujours la Fille de Roland. Pendant des années il songea à un beau projet de drame qui devait être en quelque sorte le pendant de cette tragédie, et dont la mort empêcha l'exécution. Il se proposait d'évoquer, avec l'ardent et méconnu moyen âge, l'un de ses premiers héros, Guillem, duc d'Aquitaine, célébré dans les chansons de geste, pour ses exploits contre les Sarrasins d'Espagne, sous le nom de Guillaume au Court-Nez, et qui vint, las de guerres et d'aventures, chercher une retraite favorable à la prière et à l'efTusion de sa charité chez nous, dans cette gorge sauvage et délicieuse de Gellone, bai-i gnée par l'Hérault, et appelée depuis son séjour Saint-Guilhem-le Désert.
Un dimanche, je surpris Ferdinand Fabre dans son petit jardin, sous le kiosque à chapeau chinois. Il fit apporter delà limonade, et pendant que les promeneurs passaient le long de la grille, nous causâmes de notre sacrée littérature. Comme il était de très bonne humeur, je l'interrogeai sur ses débuts :
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— Est-ce que vous n'avez eu un roman à la Revue des Deux Mondes ?
— Mais si. Ecoutez l'histoire : je venais de terminer les Courbezon, non sans fatigue, comme toujours. Car, au contraire de cet excellent Paul Arène, qui est venu me voir hier, je n'écris pas facilement (i). S'il y a, vous ]e savez, la joie profonde de créer une œuvre d'art, il y a, d'autre part, pour le placement de cette œuvre dans un journal ou un périodique, l'ère parfois longue des plus angoissantes difficultés. Tous les journaux, quelques revues, me refusèrent ces Courbezon, auxquels on reprochait uniquement d'être des campagnards. Je ne savais plus qu'en faire, lorsque
(i) Ferdinand Fabre se trompait. Il n'avait pas compris la réponse, ou plutôt le silence charitable d'Arène. Léopold Dauphin, ami intime de celui-ci, et qui assistait à l'entrevue, en raconte ce détail de la manière suivante, dans une brochure très rare et très curieuse : « A cette écriture qui nous semble si facile, Arène ne parvenait qu'à force de soins, récrivant des feuillets entiers, raturant sans cesse des mots, des passages, jusqu'à ce qu'il fût complètement satisfait. Personne ne soupçonnait la peine infinie dont il souffrait dans son travail. Ainsi, un jour, nous nous trouvions ensemble chez Ferdinand Fabre. L'auteur des Courbezon avait une crise de goutte qui le clouait dans son fauteuil, la jambe allongée sur une chaisse basse. Fabre, se plaignant des difficultés qu il éprouvait à mettre d'aplomb une bonne page, envia Paul Arène d'arriver si aisément à la perfection du style : « Vous « êtes bien heureux, dit-il, d'écrire sans effort !... » Arène ne répondit que par un haussement d'épaules, que Fabre n'aperçut pas. »
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me vint l'idée bizarre d'éprouver s'il est bien vrai que ia fortune quelquefois favorise les audacieux. Depuis toujours, comme tous mes camarades, j'avais le grand désir d'être imprimé par la Revue des Deux Mondes. J'eus donc le courage de présenter mon roman à Buloz. Le courage, c'est trop dire, je me flatte, puisque je n'osai pas apporter le manuscrit moi-même. Mais je n'ignorais pas que, si Buloz traitait ses visiteurs avec une parole un peu rude, il ne craignait pas au moins, dans son inquiétude d'augmenter constamment la valeur de sa revue, d'accueillir des auteurs inconnus ou presque. Par lui je serais lu, peutêtre sans bienveillance, mais sans parti pris. Alors, je fis un paquet de mon ouvrage, qui n'était pas très lourd, puisque j'écris très fin, à lignes très serrées ; et à tous hasards, je flanquai ce paquet dans une boîte aux lettres, pas même dans la boîte d'un bureau de poste, mais n'importe où, sur mon passage, quai des Grands- Augustins. Sans annoncer mon envoi d'aucune façon, je me bornai à indiquer mon adresse au bas du manuscrit.
— Il aurait pu se perdre dans le fatras des paperasses que reçoit chaque jour une revue.
— Sans doute !... Ma foi, il avait tellement roulé dans Paris que j'en ressentais du dégoût. Je tâchais de l'oublier, lorsque au bout de trois mois je reçus un mot me demandant de passer à la
Revue. Mes Coiirbezon étaient acceptés. Ils ne tardèrent pas à paraître, et même je vous garantis qu'ils eurent du succès. Par la suite, Buloz ne m'admit plus dans sa maison parce que je me consacrais à l'étude du clergé..
Hum ! Hum !... Le maître parlait. Moi, pardi, je n'avais qu'à me taire. Ce dimanche-là, il était en verve. Tandis que dans les arbres égayés par le soleil les oiseaux pépiaient nombreux, il m" interrogea brusquement à son tour :
— Est-ce qu'il y a longtemps que vous avez vu Daudet ?
— Non, jeudi dernier.
— Ah I Bien !... Et, dites-moi, il est toujours gai, toujours bavard, malgré sa maladie :*
— Toujours.
— Quel esprit charmant ! Quelle fraîcheur d'intelligence et de' bonne grâce ! Quel don merveilleux de se moquer de la vie, de la dominer avec UQe sorte de coquette bravade !... Oui, je l'ai beaucoup aimé. Nos deux familles étaient liées. On ne se voit plus. Nous sommes brouillés... Tant pis î Je crois bien que je ne le verrai jamais plus. Et le temps passe. Me voilà vieux.
Fabre avait baissé la tête, dans l'ombre de ses souvenirs. Une flamme glissa sur sa figure grasse, sur son front que couronnaient de beaux cheveux blancs. Il était pour moi l'ancêtre. Je me taisais respectueusement, ému de le voir si attendri par
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le chagrin d'une amitié ancienne, qu'avaient brisée des malentendus. C'est aussi par prudence, je l'avoue, que je me taisais. Je redoutais les emportements subits de Fabre. ses manifestations d'une envie, peut-être légitime, qu'il enveloppait à l'ordinaire des caresses du geste et de la voix. Il s'irritait parfois, non contre lui-même, mais contre ses camarades plus heureux, de sentir que le grand public ne fût pas venu, ne viendrait jamais à ses œuvres. Et il semblait, en ses moments de dépit, reprocher à ses camarades de lui dérober quelque chose de son bien.
Il grattait le sol du bout de sa canne, lorsque soudain, en relevant la tête, il repartit :
— Daudet a du talent, certes, un talent énorme. 11 habille très bien ses amusantes poupées parisiennes. Mais ce sont des poupées... Elles manquent un peu, voyons... comment dirai-je ?... un peu d'âme. . . Hein ! vous ne le croyez pas ?
11 me regarda fixement dans les yeux. Il sentit mon malaise, ma répugnance. Aussitôt, honteux d'avoir en quelque sorte calomnié celui qu'il avait loué tout à l'heure, il crut dissiper sa confusion dans un éclat de rire. Et il s'excusa :
— Monsieur Beaume, mettons que je n'aie rien dit...
C'est bien l'occasion de rapprocher de cette crise d'humeur hargneuse de l'auteur de Lucifer une appréciation peu indulgente de Daudet sur son
ami d'autrefois. Daudet savait, naturellement, que dans le bois de Yincennes j'étais le voisin de Fabre, et il comprenait, par conséquent, que je m'entretenais souvent avec celui-ci des littérateurs de l'heure présente. Eut-il, un jour, le soupçoa que je devais parfois entendre à son sujet des paroles malsonnantes, des menteries, et alors essaya-t-il, en me tâtant un peu, d'en recevoir l'écho, afin de les réfuter ?
Je me présentai rue de Bellechasse un dimanche matin, chez Alphonse Daudet, pour me réchauffer, comme d'habitude, à la flamme de son cœur. Car, s'il est vrai que je n'ai pas connu d'homme plus intelligent, je n'en ai pas connu surtout de plus généreux. Sans doute, il parlait beaucoup, avec cette bonne humeur languedocienne qui ressemble trop à de l'insouciance et même à du scepticisme ; il accompagnait son discours de gestes expressifs et nuancés, qui faisaient une sorte d'illustration aux mouvements de sa pensée ; par espièglerie, il se plaisait, en sa clairvoyance de philosophe sans prétention que ne trompaient jamais les apparences, à caractériser d'un mot et à tourner en ridicule les pauvres fantoches qui se croyaient de grands écrivains, et dont la plupart n'allaient chez lui que pour profiter des charités de sa gloire.
Dans ses observations, dans ses critiques, il n'apportait aucune amertume. Qui donc eût-il
envié ? Ses œuvres l'avaient placé au-dessus de la foule, et si haut!...
Je le voyais toujours seul. Ce dimanche-là, après qu'il m'eut demandé des nouvelles de ma maisonnée (qui pourtant n'avait pas l'honneur de le connaître), il me dit, dans le patois de notre Languedoc :
— lo loua téns qu'as pas mangia d'aïoli ? (Y at-il longtemps que tu n'as pas mangé de l'aïoli ?)
— Un paon. Es pas tan bouno à Paris qiià Nîmes ou à Pézénas. (Un peu de temps. Elle n'est pas si bonne à Paris qu'à Nîmes ou à Pézenas.)
Je m'asseyais contre sa table, au-dessous de lui, lorsque tout à coup il me demanda :
— Eh bien, petit Beaume, est-ce que vous voyez toujours Ferdinand Fabre ?
— Toujours. Nous sommes si voisins !
— Je sais. Et comment va-t-il .^
— Pas trop bien. Les rhumatismes le tracassent. Et puis, nous fasén biels ! (Nous nous faisons vieux.)
— Le pauvre !... C'est vrai, tout de même, qu'il marche vers les soixante-dix. Mais enfin, estce qu'il travaille ;' Est-ce qu'il fabrique toujours ses gros cacas P. . .
Et voilà Daudet parti dans une grande hilarité, se divertissant tout le premier de la chiquenaude qu'il avait si prestement appliquée sur son ancien ami. Je demeurai un moment abasourdi. Puis, je
me mis également à rire. Le maître s'apaisa soudain et me dit :
— Allons, Beaume, ne soyons pas si sévères. Seulement, dites-moi, il ne sait pas beaucoup rire, Fabre. Qu'en pensez-vous P Vous ne devez guère vous amuser avec lui P
J'étais rudement embarrassé. Je balbutiais de vagues explications sur les agréments de notre joli bois de Vincennes, lorsque, se penchant de nouveau vers moi et agitant ses mains fines et nerveuses, il ajouta :
— Tout de même, Fabre a fait des œuvres fortes, pleines de saveur. Ça sent la châtaigne : il faut briser l'écorce hérissée d'épines pour goûter le fruit nourrissant et délicieux. Des œuvres pesantes, oui... Avouez-le, oui, il est du roc bourru de la Cévenne, de l'éclatant Caroux qui supporte le causse sauvage. Nous sommes de la plaine, nous autres...
Sautant à l'un de ses cadets, l'un de mes contemporains, dont j'avais cité le nom dans la conversation, et qui aujourd'hui occupe une place importante sur le marché littéraire, Daudet me dit :
-- Celui-là, par exemple, ne me parlera plus de ses affaires. C'est un lascar de Parisien qui ne pense qu'à lui. Tellement, qu'à sa dernière visite, je ne lui ai pas caché mon aversion de son encombrant égoïsme. « Ecoutez, mon cher, lui ai-je dit, vous êtes bien gentil, je vous aime bien. Mais je
serais content que vous ne veniez ici, au moins une fois, que pour me voir. » Notre lascar ne broncha pas. Mais ce fut fini . Jamais plus il n'a sollicité une de ces recommandations, qui me paraissent, quand elles sont régulièrement répétées, aussi indiscrètes que des demandes d'argent.
Plus loin, dans notre causerie, comme je manifestais unefois de plus mon admiration delà belle destinée qu'il s'était faite, il me répondit avec un accent de tristesse, en haussant les épaules ;
— Ah ! mon petit Beau me, que j'aimerais mieux jouir d'une bonne santé !... La gloire, ce que je m'en moque I... Qu'est-ce que vous voulez que (.a me fasse d'être appelé « mon cher maître » par... (le nom d'un littérateur aujourd'hui bien casé dans une administration, heureusement pour nous : car il a presque cessé d'écrire).
Et le jour delà mort d'Alphonse Daudet je vis, dans la rue de l'Université, arriver ce brave littérateur, tout lugubre, affairé, comme si dans la maison frappée par le malheur on n'eût attendu que lui, grosse mouche indispensable.
Je me promettais, depuis mon installation à Vincennes, d'aller chez Hector Malot. Comme nous habitions à peu de distance l'un de l'autre, la simple courtoisie, ce me semble, m'engageait à présenter mes hommages de bon voisin à mon glorieux aîné. Par crainte de le déranger, je lui fis
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connaître mes intentions. Il me répondit aussitôt qu'il serait charmé de me voir, un matin, cjuand je voudrais. Cela faisait bien mon affaire. En ce temps-là, il y a quinze ans, la vie nous était plus douce, aux poètes. Presque tous les matins, en costume rustique, pantoufles et vieux chapeau, je me promenais dans le bois, et comme je ne rencontrais personne dans cette partie très élégante de Fontenay-Xogent, je me croyais tout de suite l'unique propriétaire d'un royal domaine.
Ce jour-là, donc, au lieu de prendre l'allée des Sabotiers, je m'en fus par l'avenue des Charmes prendre l'allée de la Pépinière, et puis, sur la gauche^ longer l'avenue de la Dame-Blanche jusqu'à son extrémité. Que de jolis noms, n'est-ce pas ?... Notez encore que, pour évoquer l'image de Henri IV qui venait en galante équipée chasser dans la forêt alors épaisse, il y a, faisant suite à l'avenue de la Dame-Blanche, l'avenue de la Belle- Gabrielle.
Ces noms- là décoraient dignement, ce matin de frais soleil, le gai paysage parfumé. A travers le gras feuillage des arbres, qu'enveloppait une fine pluie de rayons d'or, on voyait frissonner l'herbe jeune, et tout au bout d'une large prairie, en face du pavillon de Malot, une buée légère effleurait un bosquet de pins compacts, recueillis dans une mauve pénombre. Il avait plu, la veille. La nature paraissait sourire à un printemps nouveau. Les
oiseaux, point effarouchés, chantaient éperdument dans les taillis. De temps à autre, sur le sable de la chaussée, passait rapide la voiture d'un fournisseur de Vincennes, ou bien, pour me rappeler Paris, le lourd camion d'un grand magasin. Le plus souvent, j'étais seul, et la canne en main, je me grisais de la beauté de la lumière...
Le pavillon de Ferdinand Fabre, ses persiennes à demi closes, sommeillait encore ce matin-là. Le pauvre, ainsi que l'avait appelé Daudet, souffrait sans doute de ses rhumatismes, à moins que sur sa petite table il ne grignotât du papier avec sa mince écriture. Une centaine de pas, et me voici chez Hector Malot. Tout le monde, dans les parages delà Porte-Jaune, connaissait son riche et coquet pavillon. Que de fois j'en avais longé la grille, tendue d'un lierre aussi imperméable qu'un mur !... Mais, à travers les barreaux de la petite porte, élégante et grise, je pouvais apercevoir le jardin profond qui, discrètement orné de fleurs, s'en allait dans des flots de verdures, sous de vieux grands arbres.
Deux ou trois fois, je m'étais arrêté dans l'abri du bosquet de pins, là-bas, au bout de la prairie, afin d'épier à mon aise. Car j'étais sûr, le matin, de n'être pas surpris dans ma curiosité. La maison, isolée au milieu du jardin, apparaissait chaque jour toute neuve. Pareille à un chalet suisse, que protège un manteau de bois, elle affectait une
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allure gracieuse et confortable. Ce manteau de bois rouge foncé était lui-même paré d'un lierre abondant qui. autour des fenêtres garnies de fins rideaux blancs et de tentures rouges à peine apparentes, formait des encadrements toujours verts et gais. De loin, on eût songé à un grand nid bâti dans du feuillage vif, qui frissonnait comme de la chair au moindre soufiQe, sous les branches de sapins unpeu sombres et de lumineux marronniers, remplis d'oiseaux.
Quel enviable logis pour un poète, pour un travailleur, qui chaque jour trouvait autour de lui des éléments nouveaux de santé et de joie ! Tout y respirait l'ordre, la dignité, la paix divine. Il convenait exactement au romancier qui, pour jouir de la vie dans la chaleur jalouse de son foyer, l'avait créé à son image, selon ses goûts de sagesse, de recueillement, pour n'y rien attendre que de son labeur. Lui-même, à cette extrémité de l'avenue tranquille, avait choisi le terrain. Il avait aménagé sa demeure de telle sorte que, défendue de son unique voisin par une haute muraille de lierre, il ne pouvait de ses fenêtres voir, par les deux petites portes de la grille, gardées à droite et à gauche par des fusains en sentinelle,, que les deux chemins qui, composant un angle, enfermaient la propriété.
L'ne fois, j'avais surpris Hector Malot installé sur le large balcon qui continuait le salon, à l'abri
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de l'ample balcon du premier étage. C'était une radieuse après-midi de juin. Les oiseaux chantaient, les fleurs embaumaient ; un jardinier, au fond du jardin, arrosait une pelouse. Malot, qui était seul, corrigeait des épreuves. Tête nue, sa plume à la main, il jouissait de l'heure dorée, sans jamais regarder les passants.
... Enfin, ce matin-là, je sonnai à la petite porte de l'avenue de la Dame-Blanche. Une boniie en tablier blanc vint m'ouvrir. La porte était rigoureusement fermée à clef. La gentille soubrette me fit faire le demi-tour de la maison ; je gravis un escalier de bois. Et sur un perron de bois, tapissé d'amples nattes de joncs épais, abrité par un dôme à colonnettes enroulées de lierre, je vis brusquement, au seuil du vestibule, le maître très simple qui me tendait la main, en souriant de sa bonhomie paternelle. Il était grand, vigoureux. La gravure a popularisé sa tête, d'ailleurs si facile à reproduire, avec ses traits réguliers, son large front, son nez robuste, sa barbe drue, carrée, grisonnante, et ses fins yeux clairs. On sentait le brave homme, aussi résolu à l'ouvrage que solidement armé, pour la bataille, d'une conscience sans défaut. Sa voix sonnait profonde, lente, accompagnée d'un fort accent normand.
Il me précéda, tout de suite à droite, dans son cabinet de travail, une pièce plus longue que large, aux trois côtés généreusement éclairés par de hautes
fenêtres. Point de bibelots, de fioritures, presque pas de livres. Partout, dans les moindres choses, une discipline méticuleuse, un souci de propreté parfaite. Surtout du confortable : enfin, le cadre nécessaire à un bon travail, accompli de bonne humeur. Le tapis était écarlate, la cheminée énorme en marbre grenat. A l'intérieur comme à l'extérieur, le rouge devenait souverain, s'harmonisant à merveille avec les verdures.
Près de la cheminée, dans un coin, Hector Malot s'était assis, à sa table de bois massive, pas grande, pas encombrée. De son fauteuil, lorsqu'il interrompait son travail, un moment de repos, il pouvait sans peine, sur sa droite, par la fenêtre dont les glaces étaient à demi parées de blancs rideaux, voir la petite porte par laquelle j'étais entré, et au delà, le chemin, la pelouse, le bosquet de pins aux ombres violettes.
En ce "temps-là, il avait soixante-cinq ans : on ne les lui aurait jamais donnés. Il avait débuté en i855, au Journal pour tous, fondé par la maison Hachette, avec un article sur une exposition de fleurs aux Champs-Elysées. Chez Didot, ensuite, à la Nouvelle Biographie générale, on lui avait confié quelques biographies, maigrement payées. Normand et fils de notaire, par conséquent trop pratique pour s'égarer longtemps en des besognes aussi fastidieuses que stériles, il se tourna vers le roman. Les Amants, publiés d'abord dans le Cons-
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liiationnel, parurent en volume le 19 mai 1869. Le volume eut du succès. C'était déjà, sans tapage, sans étalage de théories, le roman naturaliste.
Avant d'aller plus loin, je veux par le récit d'une anecdote montrer aux lecteurs trop pressés qu'Hector Malot est digne de leur attention. Il venait de publier les Epoux, lorsqu'il eut la chance, car le hasard fait parfois bien les choses, d'être lu par Hippolyte Taiue. Et celui ci publia dans \es Débats un article d'autant plus intéressant qu'il y expose, avec sa précision habituelle, ses idées sur le roman.
« Il y a quelques mois, ayant fait une longue course, j'entrai pour me reposer chez un ami, qui se trouva absent. J'ouvris, en l'attendant, un livre qui était sur la cheminée, cl j'en lus environ la moitié, oubliant de m'asseoir. Quand mon ami rentra, il y avait une heure et demie que j'étais debout. Je supposai qu'un livre qui maintenait si longtemps et dans une telle attitude un homme fatigué, devait être bon et même beau ; et je me promis, à la première occasion,- ou même sans occasion, d'en dire mon sentiment aux gens qui aiment à lire.
« M. Hector Malot est un écrivain connu, mais qui n'est pas assez connu. Ses deux romans, les Amours de Jacques et les Victimes (F amour, celuici en deux séries distinctes, sont excellents de tout point ; et si l'on excepte Madame Bovary, je les
estime égaux aux meilleures œuvres de fiction qui aient paru depuis dix ans.
« Ce qui leur a manqué pour les mettre à leur raog dans l'opinion publique, c'est probablement ce qui, à mes yeux, fait leur principal mérite. Ils n'ont rien d'énorme ni de trop visiblement saillant ; ils ne soutiennent pas de thèse, ils ne sont ni moraux ni immoraux ; ils n'évoquent pas, de parti pris, des personnages-très vils et très grands ; ils ne sont point écrits dans un style très pittoresque ni dans un style très sec ; ils ne copient pas le réel avec la fidélité minutieuse d'un moulage ; ils ne représentent pas l'idéal avec l'accent poétique d'une déclamation ; ils sont simplement une œuvre de bon aloi. celle d'un esprit attentif et sincère qui, ayant vu de près, avec un coup d'œil juste, les sentiments et les actions humains, les raconte sans s'astreindre à un plan trop systématique, sans se ménager des effets trop calculés. Ils sont composés de /aiïs, voilà leur excellence.
(( J'éprouve aujourd'hui un plaisir vif et neuf pour un critique : celui de saluer un talent précoce, original et solide, dans un homme que je ne connais pas et que je n'ai jamais vu. »
Donc, cette première fois que j'eus l'honneur de causer avec Hector Malot, je lui exprimai l'opinion qu'en somme, il n'avait pas à se plaindre de la destinée.
— Non, me répondit-il. La destinée m'a peut-
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être récompensé d'avoir eu quelquefois du courage, li en a fallu, surtout contre les éditeurs. Si j'ai connu des heures d'inquiétude, même d'angoisse, c'est parce que je ne voulais pas céder aux exigences du plus fort. Ainsi, tenez, pour une œuvre de début, les Amants , Sainte-Beuve m'avait recommandé à Michel Lévy, qui recherchait les bons auteurs parmi les jeunes. Michel Lévy m'avait reçu très cordialement, sans façon. Mon manuscrit lui plut. Mais il n'accepta de le publier qu'à la condition que je consentirais à modifier certains passages qui l'effarouchaient. Je ne consentis pas. Et reprenant mon manuscrit, je le promenai dans les maisons d'édition : aucune ne l'accepta. Je sortais une après-midi de la maison Lacroix, au coin de la rue Vivienne, lorsque sur le trottoir je heurtai Michel Lévy.
— Eh bien, votre roman ! me demanda-t-il. Est-ce que vous l'avez casé quelque part ?
— Ma foi, non. Je l'ai sous le bras.
— Ah ! Jeune homme obstiné ! Est-ce que maintenant vous ne me le donnerez pas, en supprimant ces passages un peu trop libres ?
— Libres 1 C'est vous qui le dites. Qu'en pensera votre clientèle ? vous n'en savez rien.
— Me le donnez-vous, oui ou non ?
— J'ai besoin de réfléchir. Je n'ai pas encore vu tous les libraires.
— Alors, continuez la promenade. Bonne chance !
Malot, débarrassant de sa forte main ses lèvres des poils rudes de sa barbe, souriait gentiment aux radieux souvenir de cette heure de jeunesse. Il continua :
— Je rentrai chez moi pour m'accorder quelques jours de recueillement. Je réfléchis que, si un autrelibraire acceptait mon ouvrage, il serai tcapable d'exiger de moi les mêmes modifications, et qu'après tout, je ne trouverais pas de meilleure maison que celle de Lévy, ni plus attachée au sort de ses auteurs. Donc, un peu tremblant de l'accueil qu'allait a présent me faire le puissant éditeur, je me présentai chez lui de nouveau. Il me reçut avec sa cordialité ordinaire, et voyant aussitôt mon manuscrit entre les mains, il s'écria, non sans malice :
— Nous revoilà ! Et le roman aussi P
— Oui, tous les deux.
Comme j'avais saisi dès la première entrevue que, si je tenais à entrer dans sa maison, il tenait également à me publier, je n'hésitai pasà lui dire :
— Je consens à pratiquer les coupures que vous m'avez indiquées, mais je me permettrai de vous poser quelques conditions.
— Oh ! Oh ! Lesquelles ?... Moi, le jour de la mise en vente, je vous paierai votre roman 4oo francs, et je m'en réserve la propriété pendant cinq ans.
— Ces conditioQs n'étant pas fameuses, je vous
prie de les améliorer de la façon suivante : vous prendriez l'engagement de publier les deux autres volumes de cette série des Victimes d'amour, que les ^ma/i/5 inaugurent.
— Ah ! Ah 1,.. Comme vous y allez !... Enfin, c'est bon. Je prends cet engagement. . .
Michel Lévy ne courait pas de grands risques, et moi j'étais content, parce que je voulais à tout prix paraître en volume. Ce n'était que par le livre que je pouvais arriver jusqu'au pubiic. Autrefois, en effet, nous n'avions pas, comme vous autres maintenant, la bonne fortune que des journaux et des revues payent la primeur de notre travail et le répandent forcément dans un cercle de lecteurs... Cette affaire ne fut point mauvaise, ni pour l'éditeur, qui gagna de l'argent, ni pour moi, dont les critiques les plus influents. Ed. Thierry, Castagnary, Jules Levallois, parlèrent avec éloges. Mon nom émergea de la foule, dans une clarté si flatteuse, que Buloz, le terrible Buloz, qui ne découvrait pas toujours dans le tas des manuscrits présentés à la Revue des Deux Mondes l'œuvre convenable à sa clientèle, pria Michel Lévy de lui communiquer eri confidence mon prochain roman. Lévy, bien entendu, et sans rien me révéler, communiqua mon manuscrit nouveau.
Un jour, Buloz me fit appeler à la Revue. Et si je vous disais qu'en me rendant à cet appel je ne tremblais pas du tout!... Non, vraiment, je n'ai
jamais ressenti aucune émotion devant le directeur d'un journal ou d'un périodique, qui pourtant tenait entre ses mains, du moins à cette heure de jeunesse, le sort de mes ouvrages... Je revois encore, dans son petit cabinet, Buloz debout à la cheminée, le dos en boule, sa taille corpulente comme ramassée par une intention agressive. Dès ,^ mon entrée, il leva la tcte, pour braquer sur moi son œil ardent : car il était borgne. Puis, d'un geste d'autorité, sans s'asseoir lui-même, il médit :
— Asseyez-vous là !...
Tandis que je m'installais sur le fauteuil recouvert de cuir, il repartit :
— J'ai lu les Amours de Jacques. Ce roman m'intéresse. Je vous ouvre la Revue. Mais à une condition. Ce roman souffre d'une note antireligieuse qui ne plairait pas à ma clientèle, qui ne me plaît pas du tout, et qu'il faudra supprimer.
— C'est impossible. Monsieur. Autant vaudrait supprimer mon ouvrage.
— Vous dites : impossible î...
Buloz était suffoqué de surprise. Il ne comprenait pas qu'un écrivain jeune, presque inconnu, osât opposer une résistance à sa volonté de directeur d'une revue tant recherchée. Dans son désarroi, il s'écarta de la cheminée, mit les mains dans les poches de sa veste, et vivement poursuivit :
— Quoi ! Vous n'acceptez pas mes observations ?...
— Permettez-moi de dire que vos 'appréhensions ne sont pas fondées. Le lecteur verra bien que je n'ai pas l'intention de le blesser dans ses croyances, et j'ai présenté mes personnages sous un jour très sympathique.
— C'est vrai. Us sont même très vivants.
— Si je modifie quelque chose de leur âme, mon œuvre perdra la portée morale que j'ai essayé de. .
— Oui, vous défendez votre œuvre Je défends la mienne... Allons, modifiez certains passages selon ines indications, et rapportez-moi ce roman que je publierai avec le plus grand plaisir.
— C'est impossible. .. Je regrette...
— Pour être publié chez moi, vous ne consentez pas ce sacrifice d'amour-propre ! C'est un peu fort ! C'est la première fois que je vois ça 1...
Il grondait d'une colère sourde ; mais, par dignité, il se modéra soudain. Comme il était homme de décision, il prit aussitôt son parti :
— Tenez, voici votre manuscrit. Je regrette, à mon tour, de l'avoir retenu si longtemps...
Malot s'arrêta de parler. Après un silence, je lui dis :
— C'est un trait d'héroïsme que vous me racontez là. Qu'il est rare !...
— Il le serait encore plus aujourd'hui, n'est-ce pas? Les caractères s'émoussent tous les jours. Je jouais gros jeu, en repoussant les conditions de Buloz .
6o PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS
Si un autre directeur me les imposait encore, resterais-je aussi intransigeant PEst ce que j'avais le droit de négliger la question matérielle ?... Heureusement,sur la recomm.andation de Castagnary, Constant Guéroult publia les Amours de Jacques dans r Opinion nationale, qui était alors un des organes les plus importants de la presse parisienne... Plus tard, j'essayai de revenir à la Revue. Tous mes efforts furent inutiles. D'ailleurs, mes livres marchaient très bien. Les journaux et les périodiques m'appelaient à eux, en m'offrant les plus flatteuses conditions...
Malot me regardait fixement, une de ses larges mains posée sur la table, l'autre appuyée sur le bras de son fauteuil. Il souriait aussi, en sa bonté de sage, de voir dans mes yeux l'étonnement et l'admiration. L'heure avait passé rapidement. Je pris congé, en lui demandant si je ne le dérangerais pas trop de venir le surprendre chez lui de temps à autre.
— Pas du tout, me répondit-il. Venez quand vous voudrez.
— Si je savais vos heures de travail...
— Je n'en ai pas. J'ai discipliné ma vie... comment dirai- je ') ma vie physique, à cause des exigences d'une bonne santé. Mais je ne suis l'esclave d'aucune habitude. Et vous voyez que je me porte bien.
■ — Certes !
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— Tous les matins, je suis debout à six heures. Quand j'ai quelque chose en train, je travaille tout le long de la journée, tant que je peux. Mon ouvrage achevé, je boucle mes malles et je pars pour un long voyage. Tenez, maintenant, je songe à filer vers la Hollande... Quand je ne suis pas absorbé par un ouvrage, je lis...
Il daigna m'interroger sur ma façon de travailler.
— J'ai pris, lui répliquai-je, la mauvaise habitude de ne travailler que l'après-midi. Le matin, je me promène dans le bois.
— Vous avez raison. Il est si joli, notre bois, plein de silence et de clarté. Je le connais dans ses moindres détails, je l'aime comme un ami, toujours accueillant et discret, qui serait capable de comprendre mon attachement et d'y répondre.
Malot m'avait accompagnée travers le jardin, jusqu'à la grille de l'avenue de la Dame-Blanche. Sur le pas de la porte, il me demanda :
— Et Fabre, vous le voyez souvent ?
— Assez souvent. Nous sommes compatriotes.
— Je sais, kh ! il se fait bien vieux, il traîne lamentablement ses rhumatismes...
Je saisis sur le visage, devenu grave, d'Hector Malot, une lueur de généreuse pitié pour l'ami, le voisin, dont il connaissait les souffrances et l'amertume.
Depuis un mois je ne l'avais pas revu, lors-
qu'une après-midi que je ne pouvais pas, à cause du vilain temps, sortir dans le jardin, on m'annonça qu'un monsieur me demandait. Nous étions en juillet, et il faisait un temps de novembre, ciel gris, vent âpre qui bouleversait les feuillages. Aussi, Hector Malot, que je trouvai dans le vestibule, était-il vêtu de son lourd pardessus, coiffé de sa casquette de loutre. Grand, robuste, avec sa barbe fourrée, sa figure resplendissante de santé, il ressemblait à un Russe. J'étais un peu ému de l'honneur qu'il me faisait de venir chez moi simplement, en camarade.
Au coin du feu, nous causâmes sans façon, après qu'il m'eut obligé à reprendre ma pipe, lui qui ne fumait pas. Je lui exposai l'un de mes présents soucis, 1 histoire désagréable d'un journal qui, ayant publié de moi un roman, refusait de me payer ; et comme il était de bon conseil, je lui demandai par quel moyen je pourrais me tirer de ce mauvais pas.
— Avec ces animaux-là. me dit-il, je ne connais qu'un rnoyen d'avoir raison, c'est de les appeler en justice. Dommage que vous ne fassiez pas encore partie de la Société des gens de lettres. Elle se chargerait de votre procès, au moins des frais sous forme d'avance.
— Un procès ! Je serai bien faible pour le soutenir.
— C'est précisément sur votre faiblesse que
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compte ce journal. Ah ! voyez-vous, en affaires, il faut toujours prendre ses précautions. Et même, quand on les a prises toutes, il faut surveiller jusqu'au bout la scrupuleuse observation du contrat. Tenez ! Ecoutez Taventure qui m'arrive avec l'un des plus riches quotidiens de province. Mes romans, d'abord, sont très reproduits Ils n'ont pas paru en librairie, que d'un peu partout on sollicite de moi la priorité de la reproduction. Je ne l'accorde, naturellement, qu'à un seul journal par région, et à celui que je sais susceptible de payer le prix le plus élevé.
— Il y a pourtant un tarif imposé par la Société ?
— Oui. Mais voici : le journal paye ma reproduction à la Société suivant le tarif ordinaire. Seulement, moi, je demande, en sus, une somme globale, cinq cents, mille francs, somme évaluée selon l'importance matérielle de l'œuvre, et qui doit m'être versée dès l'échange de nos signatures; ou bien je demande un tant par ligne, calculé naturellement après la publication. Dans un cas comme dans l'autre, j'exige que pas une ligne ne soit supprimée, au cours de cette reproduction. Que voulez- vous ! Mes œuvres ne sont pas des chefs-d'œuvre, je le sais très bien. Néanmoins, il me paraît essentiel que le public les connaisse intégralement ou pas du tout... Or, ces temps derniers, un très grand journal du Sud-Est solHcite de
moi la faveur de reproduire, avant toute autre feuille du Midi, mon récent roman. Je l'accorde: nous établissons le prix, tant par ligne. Bien entendu, le journal me fait le service ; je prends chaque jour la peine de lire attentivement mon œuvre, et voilà que je constate bientôt dans un feuilleton, puis dans un deuxième, des omissions. Je proteste par dépêche. Les feuilletons désormais m'arrivent intacts. A l'heure du payement, le journal, essayant de contester mes droits, refuse de compter les lignes omises. Je menace d un procès. Un des gros rédacteurs vient chez moi parlementer, et cela par amour-propre, ainsi que moimême, car le jeu n'en valait pas la chandelle. Je n'écoute rien. Ou plutôt, je menace encore d'exiger finalement une indemnité, si le contrat doit être davantage discuté. Alors le journal s'est incliné... AhîAhl...
— C'est de la bonne comptabilité.
— Et de la bonne confraternité. En effet, en défendant mes intérêts, je défendais la dignité et le droit de tous les écrivains.
— Il faut avoir votre autorité pour obteni-r ainsi gain de cause.
— Puisque je dois donner l'exemple, je le donne.
— Eh bien, lui déclarai-je à mon tour, il m'est arrivé, tout à fait lors de mes débuts, une histoire qu'il vous plaira peut-être d'entendre, parce que
la personne qui daigna me soutenir dans mes embarras est votre amie.
— Qui donc?
— Séverine.
— Je crois bien. Qu'a-t-elie lait encore ?
— Il y a longtemps déjà, le Jour pui)liait mon premier roman. C'était un journal du soir, dirigé par un journaliste de talent, Charles Laurent.
— Certes ! Et de race.
— Et plus rempli de bonnes intentions que de bonne galette. Je vous garantis qu'il était plus difficile de l'approcher que d'approcher le président de la République. Son principal souci était de se dérober à la chasse de ses créanciers. Notez que, pour payer ses dettes, il travaillait énormément, et qu'il ne s'endettait que pour le plaisir de posséder un journal très personnel, de jouer un rôle politique, d'influer enfin de sa pensée sur l'opinion française. Charles Laurentreste pour moi, malgré les pires inquiétudes qu'il m'infligea par ses continuelles dérobades, le type du journaliste imprégné des pures traditions nationales, habile à manier avec courage, comme une épée, un style clair et souple... Par une lettre trop flatteuse pour moi, Emile Zola m'avait recommandé à Charles Laurent. Mon roman avait paru dans le Jour sans trop de retard. Tout avait marché à merveille. Le moment pénible était venu, celui de passer à la caisse. On devait me payer, oh ! pas cher, deux sous la
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ligne. Je n'avais pas eu l'honneur d'apercevoir encore Charles Laurent. Malgré tous les rendezvous, il se cacha plus farouchement que jamais.
— L'araignée au fond de son trou, interrompit Malot.
— Le malheur, c'est que je ne soupçonnais même pas où il avait creusé son trou. Le garçon de bureau, toujours très poli et si habitué, avec ses airs d'innocence niaise, à éloigner au moins jusqu'au lendemain les créanciers les plus tenaces, savait par des promesses nouvelles se débarrasser de moi, chaque matin. Une fois, je voulus aller au j ou rnallesoir, àl'heure où la besogne est terminée, etoù j'avais quelque chance de pincer Laurent à la sortie de son bureau. C'était rue Montmartre, un sombre escalier, un premier étage poudreux et bas. Dans l'antichambre, le silence le plus parfait; derrière le grillage de la caisse, pas le moindre employé. Mais, me dis-je, puisque la boutique n'est pas fermée, il y a sûrement une âme dans quelque coin. Je m'assieds sur une chaise, invisible à cause de l'ombre, lorsque près de moi, derrière une porte, je perçois un froissement de papier. Discrètement je frappe : toc ! toc !... «Entrez !... » fait une voix douce. J'entre sans hâte, ma timidité me ressaisit, et je découvre dans un fond de petit cabinet, contre un mur, à une petite table, un petit bonhomme à la figure rouge, barrée d'une moustache noire. A la lueur d'un modeste bec de gaz, il re-
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muait un nombreux dossier et prenait des notes. 11 fixe sur moi ses yeux tranquilles, qui étincellent derrière les verres de son lorgnon. Ce bonhomme n'est pas Charles Laurent, dont des camarades m'ont dessiné maintes fois le portrait. Tout de même, il faut que je m'explique:
— Pardon, Monsieur. Je demande le directeur du Jour.
— Ce n'est pas moi, Monsieur. Et j'ignore si le directeur est là. Attendez le garçon.
— J'attends depuis une demi-heure.
— Il doit être en courses. Il va revenir.
— Pardon, Monsieur. A qui ai-je l'honneur de parler ?
— Je suis M. Delcassé.
— Ah I... Me permettriez-vous de laisser un mot P
— Volontiers. Tenez!...
Et M. Delcassé, qui n'était alors que journaliste, m'offrit avec une extrême obligeance une feuille de papier, un porte-plume ; et à côté de lui, sur une table aussi pauvre que la sienne, j'adressai à Charles Laurent ma nouvelle prière. Naturellement, je ne reçus point de réponse. ..
Un incident ridicule interrompit notre conversation. Je ne pus, ce jour-là, racontera Malot l'intervention bienveillante de Séverine.