CHAPITRE XIII CHEZ ROBERT DE FLERS, EN LOZÈRE
Voilà Robert de Fiers à rAcadémie. Bien qu'il soit né à Pont-l'Evêque, il appartient au Midi par ses origines. Et je vais à ce propos vous raconter une histoire...
Cette année-Jà, mon vieil ami, le libraire Albert Lacroix, ne savait, à la belle saison, où aller en villégiature. Je le décidai à me rejoindre à Saint- Chély-d'Apcher, dans la pauvre Lozère, sur le plateau granitique qui s'étend de Saint-Flour à Marvejols.
Le plateau, dont Saint-Chély, ancienne place forte du Gévaudan, occupe le milieu, s'élève jusqu'à près de mille mètres. Aussi, pour y monter, le train doit-il, depuis ^eussargues, réclamer une seconde machine. On n'y rencontre de loin en loin que des boqueteaux de sapins et des villages aux maisons accroupies.
La montagne trahit çà et là des velléités de soulèvement que domine, sur ses 1.858 mètres d'altitude, le Plomb du Cantal, solitaire en cette étendue de rocs, Saint-Flour, ville noire, vraie capitale du Cantal, dominée par sa cathédrale aux deux lourdes
tours carrées, se dresse sur une butte orgueilleuse.
Papa Lacroix nous arriva seul, muni de pittoresques bagages, vêtu en brave Parisien qui, pour quelques semaines, veut devenir campagnard. Sur le chemin de Ja gare au bourg, nous croisâmes un groupe de paysans qui nous observèrent longuement, non sans réprimer un sourire. Aussi, voyezvous mon Lacroix en sa jaquette à longs pans, son pantalon à carreaux gris, ses souliers à empeigne de toile jaune, un gros bâton à la main, et sur la tête un vaste chapeau de planteur de la Havane.
Chaque jour, afin de faire la connaissance du pays, nous vagabondâmes, par n'importe quel temps, autour de Saint-Chély. Lacroix, qui était venu prendre quelque repos, ne se reposait pas du tout. Il se couchait très tard et se levait très tôt. Un matin, des coups terribles ébranlèrent la porte de ma chambre. Et la voix aigrelette de Lacroix cria :
— Beaume î . . . Le courrier est là-bas. Levez-vous, fainéant I... Robert de Fiers est arrivé.
Tous les matins, la voiture du courrier stationnait un quart d'heure devant l'hôtel, ensuite quittait Saint-Chély, pour descendre au Malzieu. Aujourd'hui, grande affaire. Robert de Fiers s'en allait dans son domaine de La Truyère passer deux mois de vacances. A cette époque. Fiers n'était connu à Paris que dans les milieux lettrés, En son terroir de Lozère, il avait, dès sa naissance, conquis la gloire :
d'abord par le prestige d'une famille très aimée et aussi par la distinction de sa personne.
Bien qu'il n'eût que 26 ans, les électeurs du canton l'avaient bombardé conseiller général ; ceux de l'arrondissement souhaitaient d'en faire un député. Mais Robert de Fiers, ce matin-là, avait abandonné un moment le courrier, pour se réchauffer d'une tasse de café, sur la terrasse de l'hôtel, juste sous la fenêtre de ma chambre. Aiguillonné par l'impatience de papa Lacroix, je m'habillai aussi rapidement que possible, et je descendis.
Lorsque nous atteignîmes le seuil de la terrasse, le courrier venait de repartir. Rien n'était perdu, cependant, car Robert de Fiers nous priait, par l'intermédiaire d'un ami commun, d'aller le samedi prochain au Malzieu déjeuner chez lui. S'il nous fixait un jour, c'était parce qu'il nous réservait une surprise. L'invitation fut acceptée avec enthousiame.
Le samedi, par an soleil délicat, scintillant sur les pierres et sur les prés, nous empruntâmes, à notre tour, la voiture du courrier. La route blanche roule à travers des bois jusqu'au bord du plateau, et brusquement on voit là-bas, parmi des écharpes d'eaux rapides, la vallée s'ouvrir en corbeille de verdures, au centre desquelles s'agglomère la grappe des maisons grises du Malzieu, qu'enfermait jadis une ceinture de remparts. De ces remparts trois grosses tours sont les seuls témoins qui subsistent.
Jugeant qu'il est trop tôt pour nous rendre chez
de Fiers, nous explorons les alentours. Lacroix examinait des fleurettes qu'il croyait n'avoir jamais vues, des haies dont il disait les fruits empoisonnés, même les menus ruisseaux qui parfois traversaient le sentier.
Nous longions la Truyère bondissante, pour aller admirer je ne sais quelque ruine, lorsqu'on étirant son corps maigre, pour attraper sur l'extrémité d'un jonc une bestiole aux ailes diaphanes, Lacroix perdit l'équilibre, et patatras ! il s'étendit sur le dos, les pattes en l'air.
Quelle émotion !... Je l'aidai de mon mieux à se relever. Son chapeau s'était envolé dans une touffe d'herbes, où il resplendissait comme un bouclier d'or ; par extraordinaire, son lorgnon était resté sur le bout de son nez très pointu.
— Vous vous êtes fait mal?... lui demandai-je.
— Pas trop. Ça ne sera rien.
Il peigna entre ses doigts les poils rebelles de sa barbe, et ajouta :
— Ce qui m'ennuie, c'est de me présenter comme ça chez Robert de Fiers.
— Oh ! personne ne s'apercevra que vous êtes tombé...
— Tombé, peu m'importe. Mais, s'il y a des dames à table...
— Allons donc ! vous allez très bien.
— Comment ! mon soulier droit a plongé dans le ruisseau, et un pan de ma redingote... Touchez!
— C'est vrai. Allons faire sécher tout ça...
Nous cherchâmes du soleil. Ce fut au milieu d'un énorme rocher que Lacroix se posta, tel qu'un épouvantait à moineaux, tournant sur lui-même ou soulevant son pied droit. Il eut la constance d'endurer pendant une demi-heure les rayons violents de Mahomet, Du moins, il en fut récompensé ; car, lorsque nous frappâmes chez Rohert de Fiers, il était aussi sec qu'une allumette.
De Fiers habitait, dans la structure même des remparts, un château très ancien, à figure rébarbative, mais d'une puissance aristocratique. Tout y était simple, le mobilier, la décoration, l'accueil ; tout y exprimait les vertus traditionnelles de la pure race française.
Dans une salle exiguë, au fond d'une tour ronde, dont l'épaisseur des murailles et la pénombre assuraient la fraîcheur exquise, nous déjeunâmes. La surprise qu'il nous avait réservée, c'était la présence de Ganne, son ami, le compositeur, qu'avait rendu célèbre, d'un élan subit, le chant militaire des Pioupious d'Auvergne. Petit, vif et souple, Ganne ressemble à un officier de chasseurs à pied. Il nous parla de la Lozère, lui qui est Breton, avec un amour aussi fervent que raisonné. On causait sans bruit, sur un ton de sympathie souriante.
Et quel déjeuner, chef-d'œuvre de familiale gourmandise, composé avec les meilleures ressources du pays ! Des perdreaux, tués dans les landes de la
Margeride, rôtis à la broche, entre deux tranches de lard ; des truites fermes, aussi juteuses que des fruits, et qui ce matin encore nageaient dans les eaux froides de la Truyère ! ..
Par l'étroit escalier d'une tour, nous montâmes au cabinet de travail. Point de luxe. Des murs blanchis à la chaux. Une table pour Ganne, une table pour de Fiers. Dans la cheminée, des cendres, des morceaux de branches qu'on avait laissés doucement s'éteindre, la veille. Dans ces montagnes, en effet, dès qu'un orage éclate, le froid survient. Mais il y avait une large fenêtre qui attirait toute la lumière de l'espace doré, et d'où l'on découvrait une partie de la cité, des champs entourés de chênes ou de peupliers, un ruban de la rivière...
Nous parlâmes peu de Paris, beaucoup de ces paysans de la Lozère qui sous leur balourdise dissimulent si bien le sens exact des exigences matérielles de la vie. Je ne sais plus si nous demeurâmes longtemps les hôtes de Robert de Fiers. Mais il me semble maintenant que mou passage dans ce noble château d'autrefois fut aussi bref qu'un vol d'hirondelle dans du soleil.
INDEX
Académie, 35.
Achille, 244,245, a46, 248,
AiCARD (Jean), 26.
Alexis (Paul), 229.
Amy, 34.
André général), 257.
Arène (Pauli, 4o, i36, 201.
Art-Roë (Patrice Mahon),
AuBANEL (Théodore), 277.
AuGiER (Emile), 246.
AuBRYET (Xavier), 266.
Balzac, 71, 223.
Banville (Théodore de), i36.
Barres (Maurice), 85.
Billot (général), 246.
Blanc (Louis), i55.
Bloy (Léon), i36.
BoRNiER (Henri de), 5, 7, tq,
BOUDOURESQUE, 37.
BouRGET (Paul), 26.
BrACQUEMOND, 200.
Brisson (Adolphe), iô6.
BuLoz, 24, 4i, 42, 57, 58, ii5.
Galmette (Gaston), 100,107, 108, 109,
Cardot (général), 260.
Garret de Bellemare (général), 246.
Gastagnary, 57, 60, 164.
GhaLLEMEL-LaCOUR, 222.
Gharpentier, II, i3, iG3,
Ghavette (Eugène), 246.
Gherfils (général), 259.
Ghilly, 1 16, 117.
GiGALE (La), 36.
Gladel (Judith), 209
Gladel (Léon), 77, i36, i49, 192. 193, 194, 195, 19(3, 197^ 198, 199, 201, 202,
GocHiN (Denys), 217.
GoppÉE (François). 71, 11 5, 118, 212, 2i4, 2i5, 216, 217, 218, 219 220, 221.