LE MOULIN DE DAUDET
On m'annonce que le fameux moulin d'Alphonse Daudet va disparaître. G est une relique du Midi, et qui en valait bien d'autres. Saluons-la pieusement, d'un cœur fidèle aux dieux de notre mère latine, de nos Cévennes et de notre ciel magnifique. C'est sous son humble toit qu'un poète du Languedoc, non de la Provence, comme on le dit trop souvent, a écrit le meilleur de son œuvre, ces contes toujours frais, qui enchanteront l'âme de nos enfants comme ils ont enchanté la nôtre.
Les moulins à vent se font rares en Provence, bien que n'y manque point le mistral qui, furieusement, bat leurs longues ailes. Pourtant, il en reste encore à Fontvieille, un gentil paysage, à deux lieues d'Arles, célèbre pour ses blés et pourses olives.
Un jour de mars très doux, nous y allâmes par Raphèle. Quinze kilomètres de Crau à traverser, royaume immense et plat de la pierre, assez fourni d'herbes pour offrir à d'innombrables moutons une saine nourriture, que les bergers désignent sous le nom de « groussié » . De loin en loin émerge une bergerie ou bien un mas, éblouissant de blancheur,
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entouré, quelquefois protégé, par un véritable mur de cyprès, ou par des groupes de mûriers, d'amandiers, de pins.
Vers notre gauche, sous un soleil de cuivre rose, flamboie le Grand Clar, aux eaux éveillées à demi par un canal qui le traverse, pour apporter le surplus de l'étang du Comte dans le Rhône. Le Grand Clar, rêvant à l'ombre des saules, des aulnes et des tamaris sous le frissonnement des roseaux touffus, reflète cette colline des Cordes qui est pétrie d'ossements gallo-romains . Au dernier plan s'estompe l'élégante abbaye de Montmajour, dont la collerette de sa tour sarrasine étincelle parmi l'azur.
Nous empruntons les sentiers d'un long coteau aux courbures molles. Michelet a comparé aux collines de la .Judée nos garrigues si parfumées du Bas-Languedoc. La Judée, nous la retrouvons ici, aride, parsemée d'ajoncs épineux qui jettent en bouquets leurs flammes menues. Une courte demiheure de marche. Et des mamelons d'en face surgissent des moulins : un, deux, trois...
Comment deviner celui d'Alphonse Daudet.^
Au bas du coteau, nous entrons dans Fontvieille, une interminable rue de maisons très blanches aux volets verts. Dans quelques jardins, on entend le puits à roue grincer, une pioche fendre la terre, un coq lancer son gai cocorico. Un ami de Beaucaire nous avait engagé à demander dans le village le meunier Trophime,
— Tout le monde, à Fontvieille, vous l'indiquera, m'avait-il dit. D'ailleurs, il est bien facile à reconnaître : il rit tout le temps.
Alors, à la première personne qu'on rencontre, une brave femme en train de coudre devant sa porte, nous demandons Trophime.
— Té I justement, me répond-elle, il vient de passer ici avec sa charrette. Il demeure au bout de la rue, à main gauche.
En effet, devant le portail de son écurie, Trophime dételle son cheval.
A peine a-t-il compris l'intention de notre voyage, qu'il éclate de rire, en secouant la farine qui saupoudre son gilet et son pantalon. Après qu'il a remisé son cheval à l'écurie, il nous entraîne rondement dans sa maison. Nous voilà de vieux amis.
Pour obéir à la sœur de Trophime, ainsi qu'à son père, le grave maître-meunier, il faut se mettre à table, et goûter en famille : de belles tranches de saucisson d'Arles, du bon pain blanc, du petit vin gris récolté dans le terroir même de Fontvieille.
— Allons au moulin I commande le maître-meunier.
Il enfonce à demi une énorme clef dans la poche de son gilet montant jusqu'au cou, et qu'enferment une trentaine de boutons de nacre. En route ! . . .
Le ciel resplendit de sa fine et calme lumière, qui dore la plaine. Nous grimpons de nouveau... Et lentement, les trois moulins blancs se lèvent,.
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l'un après l'autre. Celui d'Alphonse Daudet, sur le dernier mamelon, à gauche, fait encore de la farine ; les deux autres, épuisés par l'âge sans doute, languissent au soleil. Le père de Trophime, cérémonieusement, avec sa grosse clef, ouvre son moulin, dont il est fier, puisque d'un peu partout on le vient visiter souvent. Mais, dans le blutoir tout rondelet, pas plus spacieux qu'une cellule de moine, où donc Alphonse Daudet a-t-il pu caser une table ?
En tout cas, c'est ici, au sein de cette campagne profonde, qu'il a recueilli les choses familières de notre Midi, nos douceurs, nos misères, nos rêves, et que, sans songer à la gloire, d'abord pour son plaisir, il les a dites au monde, qui s'est ému du charme si rare de tant de franchise et de sensibilité.
Les Lettres de mon Moulin, Alphonse Daudet les publia en 1866, dans Y Evénement, sous la signature de Gaston Marie. Bien plus que Frédéric Mistral, qui était unpoèteappliqué, livresque, Alphonse Daudet, avec un art plus spontaiié, tout original, vibrant de lumière et de jeunesse, a saisi l'âme de notre Midi du Languedoc et de la Provence et l'a fait vivre dans la beauté et dans la joie. A Paris, sous le ciel triste des provinces qu'un Méridional appelle a le pays du Nord », il n'oublia jamais son {( moulin à vent, sis dans la vallée du Rhône, au plein cœur de la Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts ».
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C'est pendant son séjour à Fontvieillequ'il connut Mistral, le très grand Théodore Aubanel, Roumanille, l'épique et rouge Félix Gras, qu'on néglige trop souvent, Anselme Mathieu, Grivola, peintre d'Avignon, et bien d'autres félibres de moindre importance.
Des fois, il quittait son moulin pour aller avec ces bons drilles, qui aimaient ou tracassaient d'autres muses que celles de la poésie, dîner à Trenquetaille, sur le bord du Rhône, de l'autre côté d'Arles, dans un cabaret de bateliers ; ou bien danser un pas de farandole sur le pont qui était alors un pont de barques.
Quand, sous le ciel brumeux de notre Nord, il pouvait parler provençal, au bras d'un simple enfant de la garrigue, dans son beau parc de Champrosay; quand il évoquait ses vingt ans, les escapades au soleil, dans la poussière chaude de nos routes blanches, il avait toujours son accent de Nîmes.
— Ma Provence ! disait-il, un jour, ou plutôt mon Languedoc ! On demande si je l'aime et si je le regrette?... J'en crève !. ..
Mais revenons au moulin. Appuyés sur une rampe de sarments, nous grimpons au premier étage. Il n'y a plus le hibou « aux ailes grises de poussière, ce diable de penseur qui ne se brossait jamais ».
Nous sortons. Nous revoici sur l'aire. Trophime, en riant, nous dit :
— Voulez-vous savoir où Alphonse Daudet écrivit ses Lettres plus certainement que dans ce moulin ?
— Oh ! oh î... Voyons ça 1
— Allons visiter le château Ambroix, à quelque cent mètres de la vallée.
Nous descendons le versant opposé du mamelon. Et Trophime nous introduit dans le château Ambroix, une villa bourgeoise à arcades. Tout de même, nous regardons là-haut, au delà du bois de pins qui remonte la côte, le moulin de Daudet, le moulin provençal d'où s'échappa son premier rayon de gloire.
Etaujourd'hui ce n'est pas sans mélancolie que je songe à la pauvre maison vieille, refermant ses ailes pour jamais.