DURE SE
de différence entre la prose et le vers. Leurs äifférences deviennent insignifiantes, dès qu’il s’agit d’une œuvre de transmutation magique. « Le vers est tout, dès qu’on écrit »; toute prose « vaut en tant que vers rompu » ; il n’y a pas de distinction entre la musique et « les lettres » ; elles sont
la face alternative, ici élargie vers l’obscur, scintillante 1à avec certitude d’un phénomène, le seul, je Lappellerai l’Idée. L’un
des modes incline à l’autre et, y disparaïissant, ressort avec emprunts : deux fois se parachève, oscillant, un genre entier.
Aussi Mallarmé se proposait-il, vers la fin de sa vie, non plus d'écrire des vers ou de la prose, mais de composer dés morceaux de musique : des symphonies, des sonates. Il fallait, pour cela, augmenter encore l’obscurité des mots ; introduire des blancs, qui fussent comme des silences ; user de caractères d'imprimerie différents, qui permissent de souligner ou d’atténuer les motifs ; élargir la page du livre jusqu’au format de l’album, afin que les mots pussent s’y inscrire comme sur des portées de musique... C’est cela que Mallarmé a voulu réaliser dans une œuvre publiée un an avant sa mort : Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Pas de vers, pas de prose ; des mots, des blancs, des minuscules, des capitales. Un thème hautement philosophique : la pensée lance des coups de dés, elle se jette au hasard ; on voit un grand naufrage, une lutte ; la pensée se débat contre l'infini ; elle sombre ; elle réapparaît. Ce poème, pour qui veut le lire avec les habitudes ordinaires des
liseurs de vers, est d’une effarante incohérence ; mais il reprend un sens pour celui qui se donne la peine de … comprendre le but lointain du poète. Il a eu une grande influence sur les manifestations les plus récentes de la.
poésie contemporaine.
Philosophique, musicale, poétique, donbiios d'art de Mallarmé fut la plus extraordinairement haute de
. toutes celles que signale l’histoire de la poésie française : on ne s’étonnera pas que la disproportion soit évidente, presque toujours, entre le dessein et l'exécution. Mallarmé le savait et le disait ; Rémy de Gourmont l’a répété en comparant, dans une fort belle image, la poésie de Mallarmé à une Andromède liée au rocher ; elle voit approcher le monstre ; elle voudrait fuir, s’élever en plein ciel ; elle ne peut, car elle est attachée à la terre.
. Un effroi et un désir sublimes tourmentent son visage.
7. Arthur Rimbaud. Les premiers vers — Rimbaud (1) avait dix ans de moins que Verlaine et que Mallarmé ; mais son étonnante précocité fit qu’il appartient, poétiquement, à leur génération. Plus tôt qu'eux, et plus vigoureusement, il se révolta contre la mode en poésie. Mais son œuvre et son nom restèrent alors totalement inconnus ; ils ne furent révélés que vers 1885, au moment où Mallarmé et Verlaine entraient eux aussi dans la gloire. Ils sont la trinité des maîtres du symbolisme. Si la gloire de Verlaine à décru, celle de Rimbaud, comme celle de Mallarmé, à continué à grandir : son action est très efficace sur quelques poètes d'aujourd'hui, qui tendent à le considérer comme un des plus étonnants créateurs d'images, un des poètes les plus prestigieux qui aient jamais existé.
Rimbaud se manifesta à quinze ans comme poète : à vingt ans, il avait totalement et définitivement renoncé à la poésie. En trois ou quatre ans il brûüla les étapes d’une longue évolution. Ses premiers vers sont d’un collégien adroit, et qui a saisi du premier coup la manière des grands maîtres : il écrit des poèmes attendris ou satiriques, qui rappellent le V. Hugo des Pauvres gens ou des Châtiments ; il s'amuse avec des thèmes parnassiens, adresse un hymne à Vénus, évoque la naturc
(1) Voir page 137 : Notes complémentaires, MARTINO : Parnasse et Symbolisme. 9
primitive, ses dieux et ses faunes. Mais bien vite, on voit s'affirmer la vraie nature de ce poète adolescent : une puissance de révolte qui le jette contre tout ce que sa pensée peut saisir : religion, politique, patriotisme, amour, il n’épargne rien et son sarcasme n’est point du tout de la pure rhétorique. Déjà le goût de l’errance et du vagabondage le lançait sur les routes; dans de brefs petits poèmes, très réguliers de langue et de mètre, il inscrivait, avéc un trait vigoureux, ses sensations de bohème lâché sur la vaste terre et joyeux d’avoir rompu les attaches qui le liaient à une organisation sociale dont il ne sentait, lui, nullement lé besoin.
Bientôt ces premiers éssais lui paraissent sans aucun intérêt : à dix-sept ans, il est dégoûté de sa littérature et de celle de son temps. En attendant de se dégoûter de là littérature elle-même, il veut tenter quelque chose de tout nouveau : il conçoit une nouvelle manière de voir et de sentir la réalité et la possibilité de créer une langue nouvelle pour la traduction de ces visions et de ces sensations,
D’Ennius à Theroldus, de Theroldus à Casimir Delavigne, écrit-il le 15 mai 1871, tout est prose rimée, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes... Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Lée poète se fait voyant par un long, immense et déraisonné dérèglement de tous les sens.
Alors il écrit le Bateau ivre, une œuvre singulière et forte, qui ouvre les portes à une nouvelle imagerie poétique. Elle est d'inspiration livresque, évidemment, peut-être même assez directement issue d’un poème anglais ; les lectures de Rimbaud, les récits de voyage,
les descriptions exotiques des poètes ont laissé des :
traces dans son souvenir ; mais son imagination exaltée transforme tout cela. Le point de départ a quelque contact avec là réalité : un fleuve d'Amérique, une barque qui descend... ; mais, tout de suite, le poète se
tire hors de cette image, bonne pour des romans de Fenimore Cooper et de Mayne Reid. Le bateau est emporté vers la mer ; les notions de temps et d’espace s’abolissent peu à peu ; et le visionnaire du bateau ivre voit d’effarants spectacles, car il se plonge dans le « poème de la mer », il devient lui-même une parcelle vivante de l’énorme houle ; et c’est sous cette nouvelle forme de vie qu’il contemple les « archipels sidéraux », les éclairements du soleil sur la mer, des rivages in: croyables que nul navigateur n’a atteints, les monstres marins qu'a créés l’imagination des siècles... C’est un ruissellement d'images, à demi réelles, à demi fantasmagoriques, comme peut les former un « voyant », et dont il est impossible de caractériser avec des mots . l’intarissable véhémence.
Dans lé même temps, Rimbaud écrivit ce fameux sonnet des Voyelles, qui ne fut, probablement, qu’un - amusement pour lui, une fantaisie sur un thème que lui fournit une lecture de hasard ; mais ce sonnet fit grand bruit à l'époque symboliste : on y vit une théorie de l’audition colorée, un dessein très ferme d'introduire dans la poésie de nouvelles « correspondances »; et les désirs musicaux et « harmonistes » de quelques cénacles s’en trouvèrent très encouragés. Ces vers, même si Rimbaud ne les à pas pris très au sérieux, signalent, en tout cas, ses curiosités nouvelles, son désir de remplacer le vieil instrument poétique par un instrument toutneuf.
8. Arthur Rimbaud. La crise poétique (1871-1873). — Cette crise poétique atteignit son apogée au moment de la vie commune de Verlaine et de Rimbaud. De cette époque datent les IHuminations, un recueil d’éssais en prose et en vers, qui ont quelque analogie avec les Romances sans paroles ; et une Saison en enfer, recueil de proses lyriques, qui est une autobiographie intellec-
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tuelle, l’histoire transfigurée de ces deux années d’in-
tense excitation cérébrale.
« Illuminations », cela voulait dire, nous assure Verlaine, des gravures coloriées, des enluminures ; c’est du moins le sens anglais du mot ; mais il est vraisemblable que Rimbaud voyait aussi dans ce titre l’image de feux dans la nuit, d’étincellements de fusées. Cette double acception donne assez bien, en tout cas, idée de ce que contient le recueil. Livre tumultueux, obscur, troublant : Rimbaud, à nouveau et souvent, y dit ses sentiments violents de révolte, son anarchisme exaspéré. Mais surtout on y voit la toute puissance et l’étrangeté des sensations du poète. La réalité n’arrive pas à son esprit sous forme de tableau ordonné, mais comme une série de vagues de sensations diverses, qui, toutes, impérieusement, demandent à s'exprimer, dans le même moment du temps ; elles semblent bousculer les mots, se superposer, se mêler ; le poète se borne à juxtaposer ces sensations dans son vers. Par des procédés pareils, Verlaine,à la même époque,essayait de décrire des paysages anglais ou belges ; maïs que ses tableaux semblent logiques, construits, auprès de ceux de Rimbaud !
A ces sensations pures se mêlent parfois, compliquant encore leur agrégat, les états d'âme du poète. Facile-
ment il échappe à l’emprise des notions de temps et.
d'espace ; il se voit au centre de l’univers ; son regard n’est point arrêté par les villes ni par aucune des œuvres de l’homme ; il ne semble pas voir et penser avec- des yeux et un cerveau d'homme ; il se sent seul, très fort et
très puissant. Ce tumulte et cette singularité’ des dé-
marches de l’esprit entraînent de grandes obseurités :
volontiers on les dirait plus grandes que celles de
Mallarmé, car ce dernier se laisse toujours guider par un fil logique qu’on peut arriver à ressaisir quelquefois ; chez Rimbaud, dès l’origine, il y a désordre dans la
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vision. « J’ai seul, dit-il, la clef de cette parade sauvage ». Les commentaires trop précis qu’on a donnés de quelques-uns des poèmes d’Illuminations frisent le ridicule.
Les Illuminations font voisiner le « poème en prose » avec des pièces de vers ; et c'était déjà, à l'exemple de Baudelaire, s’affranchir de la métrique traditionnelle. Mais Rimbaud y multiplie aussi les révoltes rythmiques ; il à des rimes incertaines, des assonances ; ‘il ignore la règle d’alternance des rimes masculines et féminines ; il use du vers impair ; il varie et combine les rythmes en de nombreuses façons... Verlaine à tenté tout cela, en même temps que lui, et à son exemple, mais bien plus timidement.
La Saison en enfer a été écrite d'avril à août 1873, c’est-à-dire au moment où la liaison de Rimbaud et de Verlaine se desserrait, avant de se briser. Sous des déguisements symboliques, Rimbaud fait défiler les principales heures de sa crise : les défis à la société, la lassitude de la servitude sensuelle, les ambitions d’art,
le besoin d’entrer dans le silence, le désir de fuir, de
rompre totalement avec la vie présente, de connaître « l’aventure », la vraïe aventure, bien loin des milieux et des préoccupations des gens de lettres.
- Un poème en prose, l’Alchimie du verbe résume les ambitions d’art du poète en ses moments de plus grande exaltation :
Avec des rythmes instinctifs, jé me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. Ce fut d'abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. Je m’habituais à l’hallucination simple ; je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine,une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’ün lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré le désordre de mon es-
prit... Je devins un opéra fabuleux... Ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons. Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau.
L’hallucination en place de la vision, une langue totale pour « tous les sens », le pouvoir pour le poète de voir les êtres vivants ou inanimés avec la figure de ce qu'ils ne sont point... Nous sommes bien loin des abstractions mallarméennes, et du souci de l’Idée. Rimbaud, lui aussi, veut être un sorcier, un « maître en fantasmagories »; il veut créer des substances, « inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues » ; il croit qu’il va atteindre « des secrets pour changer la vie », pour modifier « les lois et les mœurs »,
Toutes les possibilités harmoniques etarchitecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs, Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice, Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas rien des apparences actuelles.
Le désir était trop fort, la crise trop violente, En trois ou quatre ans, Rimbaud avait vécu une longue vie intellectuelle ; il se sentait comme mort. « Je ne sais plus parler », disait-il; ni les mots, ni les rythmes ne pouvaient satisfaire son grand tourment intérieur. Brusquement, il recommença sa vie ; pendant quelques années, il vagabonda à travers l'Europe, l'Asie, l'Afrique, passant par d’extraordinaires aventures ; puis il parut se calmer et se fixa en Abyssinie, occupé à une dure tâche de trafiquant colonial. Il apprit sa gloire poétique ; il ne s’en soucia point; son passage dans le monde des gens de lettres ne lui paraissait plus, depuis. longtemps, qu'une « saison en enfer », une désolante ballucination, « Cela s’est passé, écrivait-il dès 1873,
OR
Je sais aujourd’hui saluer la Beauté » ; mais ce n’était point comme poète.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
© 1. VERLAINE. — Paul Verlaine est né à Metz le 30 mars 1844; sa famille vint à Paris quand il était tout enfant ; il fit de bonnes études secondaires à la pension Landry et au lycée Bonaparte (Condorcet), passa son baccalauréat (août 1862), puis commença ses études en droit; il ne travaillait guère ; on fit de lui un petit employé de bureau à l'Hôtel de Ville (1864). Il fréquente les cénacles parnassiens, et publie les Poèmes saturniens (1866) et (sous un pseudonyme, à Bruxelles) les Amies (1867). En 1869 il publie les Fêtes galantes (reproduction photographique du manuscrit, 1922). Déjà il s’adonpaït fort à la boisson : il tente de se ranger, se marie (11 août 1870) et publie, sous le titre La bonne chanson, les vers qu’il a composés pour sa fiancée. Il ne se range point, et boit de plus en plus. En octobre 1871, il fait connaissance avec Rim-
baud, qui à sur lui une grande influence ; en juillet 1872, il
quitte Paris avec lui. Il s’entendait depuis longtemps aussi
. mal que possible avec sa femme et ses beaux-parents. La sépa-
ration sera prononcée en 1875, et le divorce en 1885, Avec Rimbaud, Verlaine vit en Belgique et à Londres ; le 10 juillet 1873, affolé à la pensée que son ami va le quitter, il le blesse
légèrement d’un coup de revolver ; arrêté, il est condamné (8 et.
27 août) à deux ans de prison, que l’application du régime cellulaire réduit un peu. Pendant son séjour en prison, il fait publier ses Romances sans paroles, 1874, et écrit Cellulairement (non publié : le contenu a été réparti dans deux ou trois recueils postérieurs). Il est libéré le 16 janvier 1875 ; et pendant quelques années, six ans environ, il mène une vie relativement sobre et sage. D'ailleurs, en prison, il a eu un grand élan de foi chrétienne. Il devient professeur dans quelques institutions laïques et religieuses, en France et en Angleterre. En 1881, il publie Sagesse, des vers pieux (reproduction autographique, 1913). L'alcool, la femme et la bohème le reprennent. Après un essai malheureux d'installation à la campagne, il vient à Paris (1885), et ne tarde pas, ayant épuisé toute la fortune familiale, à devenir fort misérable ; la maladie l'envoie souvent à l'hôpital. Vers 1885, il commence à être connu ; il devient vite célèbre. Il publie alors un certain nombre de recueils de
‘vers: Jadis et naguère, 1884; Amour, 1888 ; Parallèlement,
1889 ; Dédicaces, 1890 ; Femmes, 1890 (recueilli avec les Amies