‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 29 sur 51 · Mallarmé. Les poèmes de la seconde manière · texte numérisé non relu

Mallarmé. Les poèmes de la seconde manière

— Dès lors, l’œuvre de Mallarmé devient d’une lecture plus difficile : c’est que son ambition métaphysique augmente. En 1875, il écrit l’ x -aès-midi d'un faune, qui est probablement la plus belle de ses réalisations, du moins la plus accessible parmi ses belles réalisations. Telle quelle, elle effara les éditeurs du troisième Parnasse contemporain, qui n’osèrent l’insérer.

Ce fut Banville qui poussa Mallarmé à écrire ce poème et qui lui en donna le thème. Il avait publié, en 1863, une jolie piécette, Diane au bois, où l’on voyait le dieu Amour déguisé en Endymion et cherchant à émouvoir la froideur de Diane ; un personnage épisodique, le satyre Gryphon, raïlleur et méchant, était amoureux de deux nymphes de la suite de Diane, etsouhaitait de les aimer toutes deux et d’être aimé d'elles deux, sans avoir à choisir ; c'était un personnage comique, sans cesse moqué. Sous cette forme, il ne pouvait guère agréer à Mallarmé, Le poète avait vu aussi, à Londres, un tableau de Boucher, Pan et Syrinx, qui montrait deux corps de nymphes, toutes blanches et roses, couchées et enlacées au bord d’une source, et sur lesquelles se penchait le dieu Pan avec des yeux de désir. Du Banville ! du Boucher ! des images claires, radieuses, une volupté facile, un faune bon garçon, des nymphes coquettes ét fort satisfaites de l'aventure. tout cela s’estompa dans le rêve de Mallarlmwmmé. Son faune découvre les nymphes comme dans le tableau de Boucher ; il veut les aimer, toutes deux, comme dans la pièce de Banville ; mais il ne sait pas si cette découverte et ce désir sont un rêve ou une réalité, Il dormait, il s’est réveillé, mal détaché encore de la nature qui l'enveloppe ; à demi dormant, il recrée la vision des nymphes apparues, ou bien il précise son rêve ; et de tout cela il fait, avec ses pipeaux, une musique qui prolonge l'ivresse ou perpétue l'illusion ; enfin il

se rendort. Tout ce trouble, toute cette brume de rêve, . ce regard d'ivresse heureuse sur la vie et l’univers, -

les nu "de Mallarmé réussissent à le faire voir, à le Suis. A8 : Son poème est une sympho-

nie d'images, de mot, st de sons, quelque chose de tout !

à fait nouveau en poésie.

Une brève pièce de Mallarmé peut être dite son Art poétique : il appelle à lui l’image d’un cigare, d’où s'échappe la fumée en anneaux, et dont on laisse tomber la cendre, séparée « du clair baiser de feu »:

Ainsi, le chœur des romances A la lèvre vole-t-il,

Exclus-en, si tu commences, Le réel, parce que vil.

Le ser: ;, trop précis, rature

Ta vague liltérature. ze Comme la cendre du cigare, la matière dont s’est servi - le poète pour ,ousser vers le ciel les anneaux diaphanes de sa pensée doit tomber et disparaître ; l’image première qui à déclenché le symbole doit s’évanouir. Tout est analogie dans l’univers : le poète doit saisir le plus qu'il peut de ces analogies ; quand il les aura saisies, il

lui suffira de nous dire le second terme de l’analogie,

parce que c’est le seul qui compte, apportant la révélation d’une grande pensée. Aussi les poèmes de Mallarmé deviennent-ils des analogies tronquées, des symphonies d’analogies, où presque jamais « l’explication » n’est donnée, car elle n’est pas, selon le poète, une explication : elle n’a été qu’un moment du passage vers l’Idée. Tout est matière à poème : les plus petits événements de la vie: une promenade à la foire, une rencontre de femme, quelques minutes passées dans une gare, un

ballet, la hantise d’une phrase absurde qui obsède

l'esprit (le Démon de l'analogie), un éventail, un vase vide... Devant chacun de ces spectacles, l'imagination

du poète imagine des systèmes d’analogies, les unes facilement suggestives, les autres décon-ertantes. Toute une série de procédés de style concourent à isoler ces analogies et à faire disparaître jusqu’à la dernière apparence du signe initial. Il s’agit de donner « un sens plus pur aux mots de la tribu », et, pour cela, de leur enlever le plus qu’il se peut de leur sens ordinaire, qui est impur. Or, dans la majorité des cas, le sens est fortement accroché au mot par l'usage ; il y aura avantage, pour faciliter la transmutation, à enlever le mot de sa place habituelle dans la phrase, à lui retirer l'appui des petits mots-outils, indispensables pour l'expression précise de la pensée, les conjonctions, notamment, qui marquent le temps ou bien introduisent une explication ; les signes de ponctuation, indicateurs logiques trop apparents, disparäissent. Les mots qui marchent étroitement unis, l'adjectif et le nom, par exemple, le poète les délie l’un de l’autre ; il fait sauter les propositions hors de leur place traditionnelle ; le second terme d’un raisonnement passera devant le premier, ou bien mêlera ses mots à ceux-du premier terme ; des parenthèses, que ne signale aucune indication de typographie, laisseront fleurir en pleine phrase des idées ou des notations adventices. Pour parvenir jusqu’à la pensée première du poète, ou du moins pour repasser par les principaux chemins qu’elle a suivis, le lecteur doit faire tout le travail inverse, et reconstituer dans le poème l’ordre logique accoutumé.

Un poème, déclarait Mallarmé à Edmond de Goncourt en 1893, est « un mystère dont le lecteur doit chercher la clef ». La plupart de ses poèmes sont mystérieux ; et cette cryptographie a tenté ou amusé les initiés ou les simples lecteurs de bonne volonté. Il faut se garder de les trop bien expliquer ; Mallarmé admettait lui-même de nombreuses explications, présentes ou possibles,

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- toutes ouvrant un jour sur l’Inconnu. Les traductions juxtalinéaires et précises de ces poèmes risquent d’être bien sottes, d'autant que le poète s’est amusé parfois à insérer dans la trame de ses poèmes de singulières incongruités, fort bien dissimulées. A d’autres moments, il s’est moqué aimablement de ses lecteurs ; il avait un sens très vif de l’humour à l’anglaise, très froid, très pince sans rire. de

De toutes façons, quand on lit les poèmes hermétiques de Mallarmé, il vaut mieux se borner à dégager les images ét les idées maîtresses, les thèmes essentiels de cette symphonie de mots, et à recueillir, ensuite, le plus qu’il se peut des vibrations intermédiaires. Le fameux « sonnet en i majeur », qui évoque un cygne pris dans un lac

: gelé, ne se traduira pas en de simples formules ; maïs on

y verra, en une symbolisation rare, l’éternelle protestation du poète qui sent son impuissance à traduire. un rêve intérieur, ou bien quelque autre protestation analogue de désir et d’impuissance. L'image est unique dans ce poème, et relativement simple ; dans d’autres, deux images s’emmêlent et se combinent incessamment :

. le Don du poème, qui est probablement une manière de dédicace pour Hérodiade, brouille ‘l’image d’une douloureuse naïssance d’enfant, qu’on offre à un sein complaisant, — et l'enfant, c’est le poème, — avec

l’image d’un pauvre oiseau saignant et déplumé — et l'oiseau, c’est encore le poème, dont le poète, insatisfait,

scnt plus vivement l'insuffisance et la misère. Souvent

des détails échappent ; mais, presque toujours aussi, on a la sensation que se colore légèrement, puis s’efface un très beau, un très riche dessin.

Toutes ces réalisations de sa pensée, Mallarmé finit

par les juger imparfaites. Ce n’est pas qu’il les reconnût

obscures ; il les jugeaiït trop claires, au contraire, insuffisamment chargées de mystère et de pensée.

6. L'idéal mallarméen. — Au fond, Mallarmé n’estimait point qu'il fût un poète ; il se voyait comme un penseur dont la pensée ne procédait point par les ordinaires voies de la logique, mais par un singulier mélange d’abstrait et de concret, d'images et d'idées. Il élaboraït lentement une doctrine, que son œuvre fait assez mal connaître ; mais il l’a révélée, àmesure qu'elle se formait, dans des conversations dont la séduction devait être prestigieuse, car elles ont ébloui tous ceux qui furent admis chez lui ; tous, ils ont parlé du salon de la rue de Rome, où le maître recevait, comme d’un temple où se célébrait un mystère. Un peu de ces conversations nous est venu par eux, et nous en avons aussi quelque chose dans les rares pages en prose de Mallarmé, celles que contiennent le volume Divagations et la plaquette Les Lettres et la musique.

Le poète pensait que le livre est « un instrument spirituel ». « Tout au monde, affirmait-il, existe pour aboutir à un livre! » Flaubert avait bien frôlé cette idée, mais en la traitant comme un paradoxe suggestif et provisoire. Mallarmé estima tout de bon qu’écrire c’est agir : l’alignement des mots, noir sur blane, est un « pli de sombre dentelle, qui retient l'infini ». Ce geste ouvre un peu du mystère qui nous enveloppe ; il est utile aux Hommes et à la Cité ; il est supérieur aux. autres Gestes. Le poète, en effet, est comme l’ancien alchimiste : grâce au sortilège dont il est maitre, il s'élève au-dessus de la condition humaine :

Évoquer, dans une ombre exprès, l’objet tu, par des mots allusifs, jamais directs, se réduisant à du silence égal, comporte tentative proche de créer... Le vers trait incantatoire !

Les transmutations d’images et d'idées auxquelles se livre le poète permettent un miracle : « la divine transposition pour l'accomplissement de quoi existe l’homme, va du fait à l’idéal ».

Une telle attitude de l’esprit suppose une foi profonde en une correspondance absolue du Logique et du Réel. Cette doctrine existe : c’est l’hégélianisme, qui dispose le Réel et le Logique sur deux plans et les réunit sur un plan supérieur, celui de l’Idée, la seule et la vraie réalité. Il est fort vraisemblable que Mallarmé ait reçu quelque lumière de la doctrine d’'Hegel, que l’on commençait à faire connaître en France quand il avait de quinze à vingt ans. En tout cas, il s’est attaché, avec une grande passion de mysticisme philosophique, à recréer le monde en lui, à se tenir en perpétuelle communication avec la Réalité supérieure, l’Idée divine. Cette foi explique l’énormité de ses ambitions. Il sentait frémir en lui les Idées ; il voulait les rendre sensibles à ses lecteurs ; mais il failait d’abord arracher ces lecteurs au plan du réel ou de la logique commune ; et ils s’y tiennent, pour l’ordinaire, très peureusement accrochés, Seule, la sorcellerie d’un style magique pourrait les élever aux sphères supérieures.

C’est quelque chose de cela qu’il a voulu dire dans sa fameuse Prose à des Esseintes, infiniment obscure, mal- gré les commentaires qu’elle a suscités. On y devine, entre autres choses, l’insinuation que les mots peuvent créer de la réalité, ou, du moins, une réalité supérieure. - Mais il est inutile de chercher à expliquer, à « comprendre » : il faut lire, relire, puis fermer le livre et écouter les vibrations des vers. Les mots, en effet, — : et l’image plaît à Mallarmé, — ne sont jamais que les gestes d’un chef d'orchestre qu’on voit de dos : dans l’espace qu’il domine éclate et monte la symphonie de l'orchestre. Mallarmé était très musicien, très wagnérien ; il a souvent, dans ses Divagations, affirmé le parallélisme de la musique et des Lettres ; « on veut, dit-il, à la Musique limiter le mystère, quand l’Écrit y prétend »; et, poussant sa pensée, il ne trouvait plus

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