LE MOUVEMENT
sait, comme une objection aux résultats insuffisants de la science, ou bien comme un besoin de la sensibilité. La curiosité métaphysique, qu’un Berthelot traitait avec mépris, y voyant un jouet de luxe, reprit courage ; quelques grandes spéculations philosophiques, fort idéalistes, furent accueillies avec.faveur. Spencer s'était depuis longtemps manifesté comme un adversaire d’Auguste Comte ; en 1871, on traduisit ses Premiers | principes ; toute la première partie du livre était employée à établir la notion de l’Inconnaissable, qui limitait singulièrement, en surface, l’action du posi-
tivisme. Spencer prétendait établir que « la puissance
dont l’univers est pour nous la manifestation est complètement impénétrable » ; du coup, il reconstituait le domaine religieux, que le positivisme avait supprimé ; il lui rendait tout ce qui échappait à la Science.
Après l’Inconnaissable, il y eut l'Inconscient, qui, lui, donna au positivisme des limites en profondeur. En 1877, on traduisit la Philosophie de l’Inconscient, de Hartmann, qui expliquait le monde par l'existence d’un esprit inconscient, tout puissant, moteur premier, sur lequel rien ne pouvait agir. Au même moment, la doctrine de Schopenhauer, qui avait commencé à s’infiltrer
en France dès les premières années du Parnasse, reçut comme une poussée qui l’installa dans la faveur des . intellectuels : 1880 marque le point culminant de cette influence. Le pessimisme de Schopenhauer n'était point,
d'intention, antipositiviste ni antiscientifique, mais
son désespoir devant les constatations de la science produisait, chez beaucoup de lecteurs, les mêmes effets qu’une doctrine vraiment agressive. Plus fortement, et plus sérieusement que les Parnassiens, la jeune génération adhéra à la philosophie de l’Illusion et se plut à penser, avec Schopenhauer, que le monde n’était qu’une « représentation »,
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Pessimisme, renoncement à agir, goût du mystère,
velléités religieuses, toutes ces tendances s'unissent et
se renforcent ; un fort courant d'idéalisme métaphy-
sique se dessine. Le positivisme ne s’attachait qu'à la réalité perceptible, à l’objectif ; les nouveaux rêveurs et les nouveaux philosophes se détournent de la réalité, ou même la nient. « L'objectif, dira le journal Le Symboliste, à ses débuts, n'est que pur semblant, qu'apparence vaine, qu'il dépend de moi de varier, de transformer à mon gré ». Chez Verlaine, chez Mallarmé, chez Rimbaud, chez beaucoup de symbolistes, on retrouve, à des degrés de conviction divers, cette même croyance bien installée. La réalité, présente ou passée, et la traduction de la réalité sont de plus en plus méprisées. : ÿ
On se prend, dans les milieux de jeunes, à aimer les écrivains méconnus de l’âge précédent, qui ont eu peu de souci de la réalité, et dont l’œuvre, pleine de rêves, flatte ce goût nouveau du mystère : Baudelaire, « l’im-
mense Ch. Baudelaire », écrit Taïlhade, en 1884, et que :
Bourget et Barrès expliquent selon les goûts du jour ;
puis bientôt Verlaine et Mallarmé ; Villiers de l'Isle Adam (1), qui apparut, aux premiers temps du sym- :
bolisme, comme « une protestation vivante contre l'esprit réaliste et positiviste de son temps. Dans la marée naturaliste qui submergea presque, à un moment, la pensée française, il demeura une des pierres qui opposa au flot son bloc indicateur. Il fut un des représentants de l'Idéalisme » (H. de Régnier) ; il déteste toutes les réalités d'aujourd'hui, et ne se trouve à son aise que dans le fantastique et le mystérieux ; il ne conçoit la littérature que comme une expression sym-
bolique de ses rêves. On donne alors de la gloire aussi
(1) Voir page 159 : Notes complémentaires.
à Barbey d’Aurevilly, parce qu’il déteste le réalisme,
le naturalisme, le positivisme ; parce qu’il est spiritualiste et catholique, qu’il croit à Dieu et au Diable, et qu'il ne conte que des aventures inouies, irréelles,
. impossibles,
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- Bientôt on s’enthousiasmera pour le roman russe. E.-M. de Vogüé, qui le révèle, en 1884, apparaît comme
« le Chateaubriand d’une nouvelle Renaissance reli-
gieuse » ; de son livre on datera le « commencement de lère néo-mystique ». Tous les mécontentements de l'heure, philosophiques, moraux, politiques, artistiques, poétiques, trouvent à se satisfaire dans quelques-unes de ces doctrines ou de ces admirations.
Les formules d’art et le mouvement artistique sont, alors, — ainsi qu'il est presque toujours arrivé xixe siècle, — en avance sur le mouvement littéraire.
La musique de Wagner, après bien des résistances,
connaît enfin des accueils triomphaux ; son influence, pendant quelques années, est profonde sur les gens de lettres et les artistes.
La fréquentation des opéras de Wagner, dit A. Poizat, fit naître, à la même époque, chez quelques poètes, l’idée d’une sorte d’orchestration littéraire du poème, c’est-à-dire qu’ils se demandèrent s’il n’y aurait pas moyen d’envelopper le texte principal d’un accompagnement plus purement musical, d’une escorte de mots parallèles choisis surtout pour leurs sonorités et leur richesse de songeries, pour leurs allusions à des choses en apparence étrangères au sujet et lointaines, mais exprimant tout de même des correspondances mystériéuses de ce sujet avec d’autres sujets plus vagues et plus . généraux, en d’autres termes de baigner le thème dans un milieu mélodique et philosophique qui le pénétrerait et le prolongerait sans J’absorber.
La Revue wagnérienne, une des revues importantes
du mouvement symboliste à ses débuts, propagera, à partir de 1885, le culte raisonné de Wagner. I] lui sera
… facile de cueillir dans les écrits du maître des invitations
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