‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 35 sur 51 · MAO CP NA NITILES · texte numérisé non relu

MAO CP NA NITILES

à étendre le pouvoir de la poésie, en faisant de son rythme une vraie musique. « L'œuvre la plus complète du poète, avait-il écrit dès 1860, dans sa Lettre sur la musique, doit être celle qui, dans son dernier achèvement, serait une parfaite musique. » L'heure paraît venue, en 1885, de réaliser ce programme intégral que Baudelaire, Verlaine et Mallarmé n'avaient fait qu’en: trevoir et qu'amorcer.

La jeune peinture, depuis dix ans, est franchement impressionniste ; elle renouvelle, elle aussi, à sa façon, la vision commune de la réalité ; elle déshabitue de la présentation académique ou réaliste des paysages, de la lumière. Le préraphaélitisme anglais et les théories de Ruskin sont reçues avec faveur. Puvis de Chavannes fait accepter des allégories nouvelles, teintées d’uné lumière dé rêve; Carrière plonge dans la brume ses

intérieurs et ses portraits. Sous l'influence des Goncourt, :

les « esthètes » s’enthousiasment pour l’art japonais, Les plus exaspérés parmi les jeunes artistes ouvrent le Salon des Arts incohérents ; ils s'amusent à de grosses plaisanteries, choisissent des sujets extravagants, usent de procédés cocasses : c’est un moyen comme un autre de marquer leur lassitude des formes d’art généralement acceptées,

De tous les côtés s'élève un esprit de révolte: la révolte de la jeune génération, ou, du moins, d’une par: tie de la jeune génération, celle qui n’a pas trouvé à s'installer confortablement dans les cadres sociaux. Les jeunes gens se dressent contre tout le système politique, social, intellectuel, artistique, qu’ils ont hérité, bien matoré eux, de leurs aînés : l’armée, l’ordre moral, l’art trop bien stylisé, le roman réaliste, la foi positiviste, tout cela est périmé ; il faut être anarchiste ou réactionnaire, c’est-à-dire, d’une façon ou d’uñe autre, renier les admirations et les besoins de la société pré-

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sente. Le symbolisme est, avant tout, une des formes de ce grand reniement.

2. Apparition de l’esprit « décadent ». — Il y eut, vers 1880, toute une série de cénacles de jeunes, dont on a écrit déjà plusieurs fois l’histoire anecdotique : les Hydropathes, les Hirsutes, Nous autres, les Jemenfoutistes, les Zutistes, le Chat noir, ete.:; et l’on veut que ce soit là qu’ait commencé le symbolisme. Il est vrai que dans ces petits groupes d'étudiants, de rapins

- et de gens de lettres se rencôntrèrent la plupart de ceux

qui ont compté à l’époque symboliste. Maïs ces premiers groupements n’ont pas de tendances littéraires bien nettes : on y à lu et applaudi des vers parnassiens et romantiques ; on ne s’y souciait guère des arts poétiques nouveaux. Par contre, les opinions philosophiques et politiques étaient généralement fort violentes. La Nouvelle rive gauche (premier numéro : 9 novembre 1882) est socialiste-révolutionnaire ; en mars 1883, elle se transforme et s'appelle Lutèce ; elle continue à marquer sa sympathie aux opinions politiques et sociales les plus avancées ; la Revue indépendante (premier numéro : mai 1884) multiplie les professions de foi matérialistes et anti-religieuses ; on dit son fait à l’idée de patrie; on est pour la République internationale ;

on esquisse des reconstructions communistes de la France ; on démolit la morale ; 6n revendique la liberté

absolue de la chair ; on proclame « le droit à la passion intégrale »!

C’est dans ces milieux qu’apparaît l’état d'esprit « décadent », la toute première manifestation de l’esprit

. symboliste. Décadent est un mot nouveau, peut-être

créé après la lecture d’un sonnet où Verlaine, évoquant des images de Ia décadence romaine, disait sa « lan-

&. gueur », son dégoût de l’action, sa certitude que rien,

PARNASSE ET SYMBOLISME F x

dans la vie, ne valait la peine qu’on la vécût. Jules

Laforgue, dès le début de 1882, emploie ce mot pour

caractériser, avec éloges, l’état d’esprit des jeunes. La tendance des décadents est, en effet, comme celle des milieux où elle a paru, beaucoup plus philosophique que littéraire. On a souvent affirmé que le symbolisme futun« mouvement libertaire »et qu’il apporta, comme « philosophie sociale, l'anarchie »; ce n’est que très partiellement exact pour le symbolisme, mais c’est rigoureusement vrai pour le « Décadisme » ; et le sym- -bolisme a accepté une bonne partie de l’héritage des décadents ; toujours il fut très tenté par les doctrines

anarchistes. Les Décadents —— ils acceptent tout de

suite comme étiquette le mot qu’on leur a jeté en manière d’injure — sont surtout préoccupés de tout saccager dans le domaine intellectuel :

Nés du surblaséisme d’une civilisation schopenhauéresque, dira, le 10 avril 1886, le journal Le Décadent, les Décadents ne sont pas une école littéraire. Leur mission n'est pas de fonder. Ils n’ont qu’à détruire, à tomber les vieilleries…

Se dissimuler l’état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l’insenséisme. Religion, mœurs, justice, tout décade... La société se désagrège sous l’action corrosive d’une civilisation déliquescente. L’homme moderne est un

blasé. Affinement d’appétits, de sensations, de goûts, de luxe,

de jouissances, névrose, hystérie, hypnotisme, morphinomanie, charlatanisme scientifique, schopenhauérisme à outrance, tels sont les prodromes de l’évolution sociale.

Les Décadents ne sont point du tout hostiles au naturalisme, que mépriseront bientôt les symbolistes., Les.

naturalistes, eux aussi, croient à la décadence de la.

société moderne et ils la peignent avec plaisir, telle qu'elle est ; au nom du positivisme, ils nient les affirmations de la « morale publique et religieuse »; ils

décrivent minutieusement les instincts de l’homme ; ils

s’attachent surtout à peindre sans préjugés ce que la. littérature appelle « amour », et que, eux, ils nomment :

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