Parnasse royal
L'art di faire des vers, dût-on s'en indigner. Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Ces beaux vers de Charles IX à Ronsard, les seuls vers de roi dont on se souvienne, et qu'on cite encore à l'occasion, pourraient servir d'épigraphe à ce recueil. De tout temps, en effet, des rois ont honoré la poésie. Alexandre Le Grand faisait enfermer L'Iliade dans une cassette d'or, et la charmante Marguerite d'Ecosse, pieusement et sans nulle coquetterie, baisait Alain Chartier sur les lèvres, encore qu'il fût disgracieux et sur l'âge, voulant, disait-elle, honorer la bouche d'où sortaient tant de mots dorés Mais non seulement les rois et les reines honorèrent la poésie, ils la cultivèrent encore, comme une fleur rare, une rose épanouie entre les lys de leur bocage, et c'est ce que nous nous proposons de montrer ici.
La tradition remontait d'ailleurs jusqu'à la Bible, jusqu'au roi David qui promenait mélodieusement sur la harpe cette môme main qui avait coupé la tête horrible de Goliath. Poète et prophète, le plus puissant parmi les princes d'Asie, il
nous est resté tout entier dans des Psaumes admirables, et la poésie peut encore y puiser comme à une source intarissable. Il en est de même pour son fils Salomon. Il avait demandé à Dieu la Sagesse, et c'est sous sa dictée qu'il écrivit les Proverbes, le livre de la Sagesse, et aussi ce terrible Ecclésiaste qu'il faut bien continuera lui attribuer si l'on suit les Ecritures. Mais surtout ce qui nous reste et ce que nous retenons encore, c'est cet éternel Cantique des Cantiques, le plus étonnant, le plus extraordinaire chant d'amour qu'on ait écrit à travers les âges. Salomon était le fils de Bethsabée, et le sang enfiévré de l'adultère semble s'être réveillé dans le poème, lui prêtant cette profusion, cette richesse d'images qui exaltent l'objet aimé jusqu'à le taire disparaître en sa propre splendeur. N'ayant ici dessein que de parler des vers de nos rois de France, nous ne montrerons pas Jules César maniant aussi bien le style que le glaive, et écrivant au milieu de ses légionnaires, dans les vingt-quatre jours employés à ses expéditions d'Espagne, un poème intitulé le Voyage, lequel d'ailleurs n'est pas parvenu jusqu'à nous. Mais aussi bien, puisque notre langue est si directement fille de la langue latine, puisque nous citerons même tout à l'heure des vers latins de Charlemagne, pourquoi ne point noter, en passant, du moins dans cette préface, la si jolie apostrophe d'Hadrien, mourant à son âme :
Animula ! vagula, blandula, Hospes, comesque corporis, Quœ nunc abibis in loca !
Fallidula, rigida, nudula, A^ec, ut soles, dabis jocos.
Cela est exquis, fugitif, aérien ; c'est bien le dernier souffle errant d'une âme toute prête à s'échapper, Hadrien l'écrivit à Baïa la veille de sa mort ;i38 , et rien n'en peut rendre l'expression, nous dirons la mignardise, mieux que ces vers de Ronsard, si charmants avec leurs diminutifs :
Amelette RonsardeUtte, Mignorieleite, doucelette, Très chère hôtesse de mon corps, Tu descends là-bas faihlette, Pâle, maigrelette, seulette, Dans le froid royaume des morts.
Mais l'immense flot des barbares submergeant tout l'empire romain n'a rien laissé derrière lui, et à cette époque, la poésie est comme l'herbe qui ne repousse plus sous les sabots du cheval d'Attila. Il nous faut aller jusqu'à Charlemagne, et voici, parmi d'autres vers latins qui lui sont attribués, quelques distiques adressés au pape Adrien. Je dis attribués, car je crains bien que le grand empereur qui faisait fleurir tant de légendes autour de lui n'ait été malhabile à manier la langue de Virgile, et peut-être Alcuin était-il derrière lui quand il écrivait, comme derrière l'un des élèves de ces écoles que l'empereur l'avait chargé de fonder. Nous en dirons autant de Robert le Pieux, roi de France de 996 à 1031, celui qui chantait au lutrin, et laissait les pauvres arracher les franges d'or de son habit. Sans parler de l'hymne 0 Constantia martyrum, on lui attribue plusieurs hymnes spirituels qui se chantent encore de nos jours dans les églises, notamment la prose de la Pentecôte :
Vent, sancte Spiritus. Mais ce n'est là qu'une tradition tout à fait incertaine, et si nous avons cité les vers de Charlemagne qu'on n'a guère l'occasion de trouver, nous n'avons pas cru devoir faire de même pour Robert, et extraire du missel où on la trouve facilement l'hymne : Veni, sancte Spiritus. Nous voici pour la première fois en présence d'un roi poète : Richard Cœur de Lion. Ce n'est pas un roi de France, mais ses vers sont français et trouvent naturellement leur place ici. D'ailleurs, Richard était le fils d'une ancienne reine de France, Eléonore d'Aquitaine, la femme répudiée de Louis VII dit Le Jeune, et il avait passé toute son enfance dans le Poitou qui appartenait à son père Henri Plantagenet. Brave jusqu'à la folie et digne en tous points de son surnom ; ardent et ambitieux, rebelle à son père qui était mort en le maudissant, Richard était allé soutenir sa réputation dans les Croisades, et à Chypre, à saint Jean d'Acre, à Jaffa, dans tous les lointains somptueux de l'Orient, il était apparu aux Sarrazins épouvantés comme le grand lion du désert. Ayant traité avec le sultan Saladin, il revenait en Angleterre par l'Autriche, lorsqu'il fut arrêté sur l'ordre du duc Léopoîd dont il avait fait traîner l'étendard dans la boue, et livré par lui à l'empereur d'Allemagne, Henri VI, qui ne voulut le relâcher que moyennant la formidable rançon de cent mille marcs d'or. La captivité de Richard dura près de deux ans. Arrêté à Vienne le ai décembre i 192, il ne fut mis en liberté que le 4 février 1 194. Dire les souffrances d'un tel homme mis en prison, tour à tour à Mayence, à Worms, et au château de Trefils, dans le Tyrol, c'est dire celles du lion mis en cage par le belluaire. Ne pouvant plus se battre,
Richard fit des vers. Cette chanson que nous avons sur sa captivité se trouve, dans les manuscrits, écrite en français et en provençal. En quel des deux idiomes Richard l'a-t-il composée ? On ne sait pas, mais ce qui est sûr, c'fst qu'il les parlait fort correctement tous deux. Quant à s'étonner qu'un guerrier de sa trempe ait écrit des vers, ce serait mal connaître l'époque à laquelle il vécut. Un esprit cultivé et fin s'alliait alors très bien à la barbarie et à la guerre, et le fameux troubadour Bertrand de Born en est la preuve la plus complète. D'abord ennemi de Richard qu'il combattit par l'épée et par la satire, il devint par la suite son ami constant et fidèle, et le roi apprit peut-être de lui à faire les sirventes. Quoi qu'il en s'jit, cette chanson est sûrement de Richard. Elle est d'une belle venue, et la fierté du roi s'y allie fort bien à la mélancolie du prisonnier qui revient à la fin de chaque strophe, obstinément, comme un reproche voilé. Mais patience ! pendant qu'il est ainsi perdu, oublié de tout le monde, une âme fidèle pense à lui. C'est ici que vient se placer la touchante histoire de Blondel de Xesle, écuyer ; histoire si populaire chez nous depuis l'Opéra de Grétry. Parti à la recherche de son maître à travers TEurope, Blondel parvint enfin à le retrouver dans le château du duc d'Autriche, Léopold, grâce à une romance qu'ils avaient composée ensemble jadis, et que Richard répéta avec lui. On a nié cette tradition, prétendant qu'elle ne fut connue qu'à la fin du xvic siècle : cela est vrai, mais elle était rapportée d'une ancienne chronique écrite, à la fin du xiii', et retrouvée plus tard à la Bibliothèque, comme le dit Le Roux de Lincy qui en cite même un passage dans son Recueil des Chants
historiques français (Charles Gosselin, 1842). La prison de Richard une fois découverte, il ne fut plus possible de le retenir dans les fers. C'est pourquoi les barons allemands convoqués forcèrent Henri VI et Léopold à lui rendre sa liberté. Aussitôt de retour dans ses Etats, Richard ne pensa plus qu'à se venger et à faire la guerre à ceux qui lui avaient nui. Le plus redoutable parmi eux était le roi de France Philippe-Auguste, et Richard comptait sur le dauphin d'Auvergne, Robert, pour l'aider, mais ce dernier refusa. C'est alors que Richard lui adressa cette chanson. Elle est écrite en français, dans le dialecte poitevin, et il faut admirer avec quelle aisance et quelle force y est maniée l'ironie. Le lion avait eu le temps d'aiguiser ses ongles, durant sa longue captivité, et il était impatient de montrer qu'ils pouvaient griffer encore. Ici, plus de mélancolie, d'allusions discrètes et voilées, le coup est droit et direct. Il est juste d'ajouter que la parade ne le fut pas moins, et que le dauphin dWuvergne, poète aussi, sut relever le gant dans une autre chanson, non moins spirituelle et mordante ; mais cette chanson ne peut trouver place ici à côté de celle de Richard qui n'en composa peut-être plus aucune après celle-là, car elle est datée de 1199, et l'on sait qu'il devait mourir la même année, au siège du château de Chalus, en Limousin. Deux ans à peine après sa mort, en 1201, naissait Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre. Celui-là a été fort célèbre de son temps comme poète ; il a passé pour l'inventeur de la rime féminine et on l'a appelé le Chansonnier, ou le Faiseur de Chansons, titre qu'il méritait, grâce à ses chansons damour, à ses tensons, à tous ses vers élégants et aimables. Nous ne parlerons
pas ici de son rôle politique ; il fut malheureux et louche. Compagnon du roi Louis VIII au siège d'Avignon, il l'abandonna et fut même accusé de l'avoir empoisonné. Tantôt avec Louis IX, tantôt contre, il passait pour être l'amant de la reine régente, Blanche de Castille. Les beautés qui paraissent tour à tour, dans ses vers montrent cependant qu'il était loin d'être occupé d'un seul et même amour, et aucune de ces beautés ne ressemble trop à la reine Blanche. Aussi n'avons-nous cité aucun des vers d'amour de Thibaut, on les trouvera tous dans ses œuvres publiées à Reims en 1 85 1 par P. Tarbé. Les trois poèmes que nous citons ici, et qu'on trouve d'ailleurs dans le recueil de Le Roux de Lincy sont plus caractéristiques, sinon de sa manière, au moins de l'époque à laquelle ils furent écrits. Roi de Navarre en 1234, par la mort de son oncle Sanche le Fort, Thibaut se croisa en 1239. Les deux premiers poèmes paraissent composés à cette occasion, et ils sont tous deux d'une belle venue et pleins de graves et hauts enseignements sur la corruption du moment, la vanité du monde et le devoir où est chaque vaillant de partir, de prendre la croix d'outre-mer et d'aller dans cette terre où Dieu vécut et mourut. Remarquons en passant que le premier poème, sauf dans son envoi, est écrit en strophes de sept vers, avec une rime redoublée, strophe rarement employée et qui est celle dont Vigny s'est servi le plus habituellement dans les Destinées. La troisième chanson, sur le Mariage de Yolande, est assez spéciale. En voici Ihistoire : Le 11 juillet 1230, Thibaut perdit sa seconde femme, Agnès de Baujeu. Aussitôt lecomlc de Bretagne, Pierre Mauclerc, vint le trouver et lui proposa comme épouse sa fille Yolande. Thi-
baut accepta, ébloui par l'offre de cette jeune fille, si belle « que Ton pourrait s"y mirer », lorsqu'une lettre de la reine Blanche de Castilie vint le faire changer d'avis, lui dénonçant le comte de Bretagne comme « ayant fait pis au roi que nul homme qui vive ». Pierre Mauclerc, résolu après ce refus à faire la guerre à Thibaut, resserra les liens qu l'unissaient à l'un de ses plus fidèles alliés, au comte de la Marche, et maria Yolande avec son fils Hugues de Lusignan. C'est alors que Thibaut fit cette spirituelle satire contre Pierre Mauclerc. En somme la peur de déplaire à la reine Blanche l'avait seul détourné de Yolande dont il disait cependant : « Qui pourrait dormir auprès d'elle aurait rencontré le vrai bonheur ». Voilà qui semble en faveur de la thèse faisant de lui l'amant de la reine: mais quoi, quatre ans après (1235), il s'alliait contre la royauté avec ce même duc de Bretagne et ce même comte de la Marche. Est-ce à l'amour qu'il faut attribuer toutes ces palinodies, comme on l'a prétendu, ou vraiment, Thibaut était-il poète au point d'oublier tout le reste ?
Nous voici maintenant en présence de Charles d'Orléans. Celui-là mérite mieux qu'une place dans ce Parnasse, il vaudrait qu'on fasse un choix de ses poésies qui sont nombreuses, et non plus d'un amateur, mais d'un charmant, quelquefois d'un grand poète.
Fils de Louis, duc d'Orléans, et de \'alentine de Milan, il naquit à Paris, à l'hôtel Saint-Pol, au mois de mai 1391. Doué de tous les biens que procure le rang et la fortune, il devait cependant avoir une existence pleine de calamités. En 1407, son père était a^sassiné, rue Barbette, par le duc de Bourgogne Jean Sans Peur, et peu de temp?
après sa mère mourait de chagrin. En 14 15, relevé parmi les morts sur le champ de bataille d"Azincourt où il avait combattu bravement, il était emmené prisonnier en Angleterre. C'est alors que la poésie vint au secours de son infortune. Il s"y était adonné dès sa jeunesse, et il nous apprend dans une de ses ballades, qu'il possédait les sept arts. II résolut donc d'écrire en vers Thistoire de sa vie, et déchanter son amour et ses malheurs. Pendant vingt-cinq ans que dura sa captivité, d'abord à Windsor, ensuite à Bolingbroke, il neut pas autre chose à laire. Entin, en 1440, il obtint sa liberté, moyennant une rançon énorme de cent vingt mille écus d'or. Son retour en France donna lieu à une véritable fête publique. Le duc de Bourgogne Philippe le Bon lui offrit en mariage sa nièce Marie de Clèves. Mais cette amitié du duc de Bourgogne porta ombrage à Charles \'II, et, après avoir tenté de faire valoir ses droits sur le Milanais, Charles d'Orléans s'éloigna définitivement de la cour du roi de France et vint habiter son château de Blois. C'est là, sur les bords de cette Loire qui devait être si chère aux Valois, qu'il vécut sagement jusquà ses derniers jours. Les poètes, les jongleurs, les libraires et les enlumineurs composaient toute sa cour, avec les seigneurs amis comme lui des plaisirs de l'esprit, et la charmante Marie de Clèves, poète, elle aussi, parait toutes ces fêtes de son esprit et de sa beauté (i). Nous trouverons d'elle
(1) Marie de Clèves. Née en 1426, morte en 1487. Fille da duc de Clèves, Adolphe IV, et de Marie de Bourgogne, fille de Jean sans Peur, elle épousa, ayant quinze ans à peine, Charles d'Orléans, alors âgé de cinquante ar.s, et déjà veuf de deux femmes. Veuve, elle administra les biens de ses enfants donl un devait être Louis XII, et se maria vers 1480, avec un simple gentilhomme artésien plus jeune qu'elle et nommé Jean de Rabodanges.
deux rondeaux à la suite des vers de son mari. Ce dernier vieillissait, aimé et honoré de tous, excepté toutefois de Louis XI qui, sans égards pour son âge, le traita fort durement et injustement aux Etats de Tours, Rentré chez lui, Charles d'Orléans n'en devait plus sortir, et il mourut de chagrin à Amboise peu de temps après ( 1463).
Charles d'Orléans pourrait être considéré comme le plus grand poète du xV siècle si François Villon n'existait pas. Encore est-il juste de dire que ce dernier vint après le prince, et se forma même un peu à son école, dans un court séjour qu'il fit à Blois. Il y composa des ballades, notamment celle qui commence par le vers -.Je meurs de soif auprès de la fontaine. Sujet proposé par le prince qui le traita également. Mais cette cour ne pouvait plaire ni profiter à "Villon dont le génie était ailleurs. Charles d'Orléans, lui, est bien Français de cœur et d'esprit. Dans ses jours heureux, quand il chante le printemps, comme dans ce rondeau si célèbre, ou Télé « dont les fourriers sont venus appareiller le logis », il a déjà l'esprit, plutôt rare à son époque, de se railler lui-même, de rire pour n'être pas obligé de pleurer, de montrer qu'il est bien vivant, « qu'encore est vive la souris. » Mais celte divine légèreté qui contient déjà toute la nature avec son « cler soleil raiant », ses tapis tissus de fleurs et de verdure, ses oiseaux danseurs sur les branches, n'exclut pas la mélancolie et les larmes ; un cœur bat dans ses vers. On eut tort de reprocher à Charles d'Orléans de ne pas exhaler sa douleur sur les misères de la France, et de n'en regretter que les plaisirs. C'est pour répondre à ce reproche que nous avons cité, de préférence à tous autres vers, deux des nombreuses ballades qu'il composa durant
sa captivité, et dont Tune se souvient délicieusement du pays, tandis que l'autre prie pour la paix « le vray trésor de joye ».
Voici en passant des vers attribués à son fils qu fut plus tard Louis XII. Ils se trouvent à l'appendice des poésies de Charles d'Orléans, dans l'édition publiée par Champollion-Figeac, et c'est ce dernier seul qui les lui attribue. « Le prénom, ditil, a été gratté dans le manuscrit. Nous l'avions attribué d'abord au duc Charles, à cause de son élégance ; mais comme le prince qui en est l'auteur déclare l'avoir composé à l'âge de dix ans et qu'il y parle de maître Alain Chartier, nous avons été portés à reconnaître pour l'auteur de ce petit livre Louis, duc d'Orléans, qui fut plus tard Louis XII. Nous avons trouvé ce petit poème à la fin d'un manuscrit latin qui a fait autrefois partie de la bibliothèque des ducs d'Orléans à Blois. On y lit aussi une pièce en vers latins en l'honneur des enfants de Charles d'Orléans. Ce manuscrit est de la fin du xv« siècle et porte les armes de ce prince»* C'est donc sous toutes réserves que nous citons ces vers sur les sept péchés capitaux. Ils n'ont d'ailleurs rien de remarquable, et ne se distinguent guère que par l'emploi de la rime plate qui les fait ressembler à des commandements rimes pour le catéchisme.
Maintenant, avant de pénétrer dans la Renaissance où les poètes royaux vont abonder, il nous faut parler d'un prince qui fut avec Charles d'Orléans une des fleurs du Moyen-Age, je veux nommer René d'Anjou que ses contemporains ont nommé le « bon roi René ». Il naquit à Angers le 10 janvier 1408 et mourut à Aix en 1480. Son père était Louis II, roi de Sicile et d'Aragon, et sa mère,
Yolande d'Aragon. Nous n'avons pas à retracer ici sa vie politique qui fut assez compliquée, et lui donna tour à tour les duchés de Bar et de Lorraine, le royaume de Xaples et de Sicile, au milieu de traverses qui le tinrent prisonnier six ans et ne lui rendirent la liberté qu'au prix de quatre cent mille écus d'or. Il est surtout célèbre comme artiste et comme poète, et c'est à ce double titre qu'il nous intéresse aujourd'hui. Dès son enfance, il avait pris des leçons de peinture des deux frères Hubert et Jean Van Eyck, et à toutes les époques de sa vie, il chercha dans cet art des consolations à ses malheurs. Les tableaux qu'on lui attribue sont nombreux, mais il excellait surtout dans la miniature, et il enlumina de sa propre main les livres d'heures ou psautiers qui lui ont appartenu. On en connaît six. La bibliothèque de l'Arsenal possède son bréviaire, magnifique manuscrit in-4°, sur vélin, relié en maroquin rouge. A Angers, à Aix, il avait une véritable cour d'artistes et de savants, et il entretenait des peintres et des sculpteurs tels que Georges Trubert, Barthélémy du Cler, Coppin Delf, Pons et Jean Poncet. Comme écrivain, nous avons de lui un certain nombre dt compositions qui ont été publiées à Angers par M. de Quatrebarbes (Franck, 184^-46 ; 4 vol. in- 4"). Ce sont d'abord de nombreuses lettres, puis un écrit remarquable de prose : Traité de la forme et devis des Tournois (1451-52). René d'Anjou eut toute sa vie une passion très vive pour les tournois. L'histoire a gardé le souvenir de celui quil donna en 1448 dans sa bonne ville de Saumur, ainsi que celui où il figura en personne Tannée suivante à Tarascon. Ce dernier, connu sous le nom du Pas d'Armes de la Berbère, a même été
célébré sous ce nom dans un poème, par Louis de Beauvau. Nous avons ensuite de lui : Le Livre du cueur d'amour es^ris (14S7) ; puis Le Mortifument de vaine Plaisance ; l'Abuzé en court, ouvrage rempli d'allusions aux tracasseries de Louis XI, qui, en 1475, lui saisit les duchés de Bar et d'Anjou pour ne les lui restituer que Tannée suivante. Mais nous avons surtout l'idylle charmante de Regnault et Jeanneton ou des Amours du Bergier et de la Bergeronne. René la composa après son second mariage avec Jeanne de Laval. « Chaque printemps, nous dit à ce sujet .\L de Quatrebarbes, le roi René quittait son palais d.Vix, et venait avec Jeanne de Laval, la bien-aimée pastourelle du tournoi de Tarascon, habiter une riante bastide sur les bords de la Durance Là, cheminant seuls, à pied et sans gardes au milieu des prairies, les illustres époux se mêlaient aux bons habitants des campagnes voisines, présidaient à leurs jeux, quelquefois même abandonnaient leur sceptre royal pour la houlette légère des bergers, rendaient comme leur aïeul, la justice sous le chêne et répandaient autour d'eux les plus touchants bienfaits ». Ne se croirait-on pas au milieu de lâge d'or ? Le charme de ce poème est incomparable, et devant le profond sentiment de la nature qui y domine, devant le pittoresque, l'observation, l'exactitude minutieuse des détails, nous serions presque tenté de donner raison à M. de Quatrebarbes qui, dans un parallèle entre Charles d'Orléans et René d'Anjou, paraît donner la préférence à ce dernier. Evidemment, s'il s'agit de la valeur propre des vers, de l'abondance et de la variété des rythmes, de l'aisance avec laquelle ils sont maniés. Charles d'Orléans est plus fort, plus artiste, nous dirions presque
plus homme de lettres ; nous avons dit nous-même tout à l'heure qu'il serait, sans Villon, le plus grand poète du xv« siècle ; mais René d'Anjou est un amateur de premier ordre. Il ose plus, justement peut-être parce qu'il sait moins, et l'on a alors de ces naïvetés charmantes, de ces tableaux de^ genre qui font penser aux panneaux des primitifs, avec leur flore et leur faune fantaisistes. Dans ce délicieux poème que nous conseillons de lire tout entier, le moindre détail amuse : c'est le repas du berger et de la bergeronne, leur dialogue amoureux ; ce sont les oiseaux, les poissons, tout jusqu'à Briquet, leur grand chien pelu, très piteux de n'avoir sa part des reliefs du festin et avançant sa patte avec impatience. René d'Anjou nous semble avoir à un rare degré le sens de l'observation des animaux, il l'a même plus que tout autre à son époque, plus que Villon trop uniquement Parisien pour cela. Dans son poème, je vois ça et là, des traits dignes de La Fontaine, et les deux passages que nous citons le montreront, je pense, assez.
Nous voici maintenant arrivé à François !«' ; le roi chevalier, rival de Charles-Quint, prolecteur et ami des artistes, celui que la Renaissance entourera toujours de son éternel et somptueux prestige. Point n'est besoin de retracer ici sa vie et son règne; de le montrer, le premier soir de Marignan, dormant tout armé sur l'affût d'un canon, et, à la fin de ce combat de géants,
N'ayant plus qu'un tronçon de trois grandes épées.
Caractère aventureux, nourri des romans de chevalerie, petit neveu de Charles d'Orléans et frère de la Marguerite des Marguerites, François I*""
devait naturellement écrire des vers, et il en écrivit beaucoup ; M. Champollion-Figeac les a publiés dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France. Ces vers sont-ils bons ? nous ne l'oserions dire. C'est le délassement d'un prince que des lettrés entourent, et qui veut faire comme eux. Ils sont écrits en voyage, au milieu des fracas de la guerre, pendant la captivité, et ici, le malheur leur prête un accent qu'ils n'ont pas d'ordinaire. Nous n'avons pu les citer tous. Ce sont de fort longues et ennuyeuses épitres, beaucoup de rondeaux, des ballades, des chansons, toutes choses que le roi envoyait à la duchesse d'Angoulême, sa mère, et à la duchesse d'Alençon, sa sœur. Aucune de ces pièces n'a acquis de célébrité par la suite, et, pour la mémoire populaire, François !«■■ poète sera toujours tout entier dans ce distique qu'il n'a peut-être jamais écrit avec une émeraude sur les vitres du château de Chambord, et que tout le monde sait cependant :
Souvent femyne varie ; Bien fol est qui s'y fie.
C'est Marguerite de Navarre, sœur du roi, qui se serait attiré un jour cette réponse en plaidant devant son frère la cause du sexe faible. Ah ! celle-là était un vrai poète et une charmante femme, la plus charmante peut-être de toutes celles de la F<enaissance. Aussi belle que bonne, honnête au milieu de la corruption, tolérante au milieu du fanatisme, instruite au point de lire correctement le latin, l'italien, l'espagnol, et de comprendre un peu le grec et même l'hébreu, elle méritait bien d'être appelée la Perle des Valois, la Marguerite des Mar-
guérites, ainsi que la nommait son frère. Née à Angoulême en 1493, elle épousait en 1509 le duc d'Alençon, prince assez peu digne d'elle, et qui la laissa veuve au lendemain de Pavic (1525). Après ce désastre, elle alla consoler son frère, prisonnier à Madrid, et se remaria en 1527 au roi de Xavarre, Henri d'Albret, dont elle eut une fille, Jeanne, qui devait être la mère de Henri IV. Retirée alors en sa petite cour de Nérac, elle n'eût pas peu de mérite à en faire un centre où fleurissaient l'agriculture, le commerce et les beaux-arts. En effet, peu soucieux de la voir s'entourer de poètes et de librespenseurs, son mari l'accablait de son mauvais vouloir et même de sa brutalité. Pendant ce temps, Marguerite donnait asile aux protestants et usait de toute son influence auprès du roi pour empêcher qu'on ne'lcs persécutât. Aussi sentait-elle à plein nez le fagot pour les moines qu'elle n'aimait pas, pour M. de Monimorency, son ennemi intime, et pour d'autres, non moins intolérants, et qui osaient dire qu'il faudrait la coudre en un sac et la jeter en Seine. Malheureuse, trahie par son mari qui étalait autour d'elle le scandale de ses faciles amours, elle se réfugiait de plus en plus dans la culture des lettres, et elle écrivait beaucoup, surtout en vers. Nous avons d'elle Le Miroir de VAvie pécheresse, publié à Alençon en 1533 (0» poème que Beda, syndic de la Faculté de théologie, fit condamner en Sorbonne et parodier par les écoliers du collège de Navarre dans un drame allégorique ; insulte qui lui valut d'être envoyé par François I" au Mont-Saint-Michel. Nous avons Les Marguerites de la Marguerite des P'incesses, très
d) La princesse Eliiabelh, plus tard reine d'Angleterre, le traduisit en anglais.
illustre royne de Navarre, publiées â Lyon en 1547, en deux parties, par son valet de chambre Simon de la Haye. Le Miroir de Jésus-Christ crucifié (Lyon 1556^ L'Heplaméron, recueil de nouvelles imitées de Boccace, où la grâce s'allie au libertinage, et publiées pour la première fois sans nom d'auteur sous ce titre : Histoire des amants fortunés, dédiée à l'illustre princesse M°" Marguerite de Bourbon (Paris, 1558, in-4°). Sa correspondance a été publiée par Génin (1841-42) : enfin, en 1896, M. Abel Lefranc a publié pour la première fois un manuscrit considérable qui, par le plus incompréhensible des hasards, était demeuré jusqu'alors inconnu et qui est composé des dernières poésies de Marguerite. Nous n'avons rien emprunté à ce recueil qui contient des épitres, des comédies, deux poèmes : Les Prisons et Le Navire, enfin des chansons spirituelles, des dizains et des épigrammes. Pour bien montrer ici le caractère et le génie de cette princesse, il nous suffisait, je crois, de détacher des chansons spirituelles des Marguerites, deux pièces d'ailleurs célèbres, l'une sur la maladie, Tauire sur la mort du roi (31 mars 1547). Elles disent assez éloquemment que tout son génie était dans son cœur, et la seconde est bien le dernier élan d'une âme brisée qui appelle à grands cris la mort. Marguerite n'attendit que deux ans et mourut à Odes (Bigorre) en 1549. Avec elle disparaissait, écrivit Ronsard :
Tout ce qu'avait notre terre D'honneur, de grâce et de beau.
Elle avait eu le temps de voir monter sur le trône son neveu Henri II, mais pouvait-elle penser qu'un tel homme écrirait aussi des vers. Ceux que
nous connaissons ne sont pas nombreux ; le diraije, je les trouve presque meilleurs que ceux de François \^^. Et cependant voyez dans les portraits ce long visage, avec sa lèvre tombante, ses yeux ternes où Tesprii semble sommeiller. Un tel homme frappe de grands coups d'épéc, est grand chasseur et grand mangeur, habile aux tournois qui lui porteront malheur, mais incapable de tenir une plume. Heureusement l'amour est là pour faire des miracles. D'ailleurs, avec la taille et la tournure de Dr.n Quichotte, ce roi en a la mentalité. Il lit VAmaixs. et veut être un de ses héros. Il rêve de faits d'armes fabuleux, de conquêtes idéales, et voici venir, non moins belle, mais aussi froide que la déesse dont elle porte le nom, Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois. Son père était ce monsieur de Saint-Vallier qui, convaincu d'avoir favorisé la fuite du connétable de Bourbon, fut condamné à avoir la tête tranchée. Cet arrêt fut suivi d'une prompte grâce, et Diane passa pour l'avoir payée de sa beauté dans les bras de François I«', tradition à laquelle nous devons les admirables vers de Victor Hugo dans le Roi s'amuse. Mais cela est-il vrai .' D ailleurs qu'importe ! La réputation de Diane ne commencé qu'avec Henri II sur qui elle régna tout entière. En effet, le roi ne pensa jamais à une autre femme ; il lui est éperduement, servilement dévoué. Partout l'H de son nom royal s'entrelace au D divin de Diane, et il fait frapper en son honneur des médailles où elle est représentée foulant l'Amour, avec ces mots : Omnium victorem vici : J'ai vaincu le vainqueur de tous. Et pour cela, il lui a suffi d'être impérieuse, avide. "Voyez, même sous le ciseau voluptueux de Jean Goujon, ce front haut, ce nez
droit, cette bouche que nul baiser ne semble pouvoir desserrer ou faire sourire. C'est cependant cette femme qui fit un poète du moins subtil des rois de France. Nous avons voulu montrer, en passant, qu'elle savait aussi faire des vers, et Ton verra la très gracieuse odelette que M. Alexandre Lenoir lui attribue, et qui prouve qu'elle se souvenait d-s leçons de Marot, un de ses adorateurs, d'aucuns disent heureux.
Des trois fils de Henri II, l'aîné, le pauvre François II, eut à peine le temps de vivre et de régner. Né à Fontainebleau en 1543, en 1558, à quinze ans, il épousait la charmante Marie Stuart, et Tannée suivante montait sur le trône, pour mourir bientôt après d'un flux d'oreilles (5 décembre 1 560). Arrivant au milieu des intrigues et des agitations qui suivirent la conjuration d'Amboise, sa mort passa inaperçue, excepté toutefois de Marie Stuart qui exhala sa plainte dans les vers charmants que Brantôme nous a conservés. Ces vers sont bien de celle qui, malgré tout, restera avec Marie Antoinette une des plus touchantes figures de Ihistoire. On aime à se la représenter à cette époque à Fontainebleau, enfant et déjà veuve, seule au plus profond du parc où elle rêva peut-être ces vers, enveloppée d'un crêpe lons^, subtil et délié, comme dit Ronsard qui la vit et la pleura au moment de son départ pour l'Ecosse ;
De tel habit vous étiez accoustrée.
Partant, hélas ! de la be le contrée (Dont aviez eu le sceptre dans la main), Lorsque, pensive et baignant votre sein Du beau cristal de vos larmes roulées, Triste, marchiez par les longues allées Du grand J2i din de ce royal chasteau Qui prend son nom de la source d'une eau.
Détestée de Catherine de Médicis, elle devait en effet se résigner à retourner dans sa froide et farouche patrie. C'est le 14 août 1561 qu'elle s'embarqua à Calais. Son départ est signalé par les poétiques adieux qu'elle adressa au plaisant pays de France, adieux qu'on attribua aussi à un journaliste du xviiio siècle nommé de Querlon. Restons avec la tradition qui veut que ces vers aient été écrits sur le navire, encore en vue des côtes françaises qui s'enfonçaient à Ihorizon pour disparaître à jamais des yeux de l'infortunée princesse. Une austère et sombre escorte presbytérienne l'attendait sur le bord opposé : « Ce n'est pas une chrétienne, murmuraient les sauvages gentilshommes de la Réforme, c'est Diane, c'est quelque divinité païenne». et ils la détestaient déjà pour sa beauté, pour toute la poésie, pour toute l'élégance qu'elle allait essayer d'acclimater dans leur pays. Nous n'avons pas à signaler ici les faits politiques de cette existence qui devait s'achever sur l'échafaud vingt-six ans après ( I 587). Les assistants fondaient en larmes, dit \e Journal de Henri III : « Le bourreau leur montra la tête séparée du corps; et comme en cette montre la coëffure chut en terre, on vit que l'ennuy avait rendu toute chenue cette pauvre reine de quarante-cinq ans, après une prison de dix-huit ans ».
Son beau-frère Charles IX est certainement le plus célèbre, et un des plus foris parmi tous les rois poètes. Intelligence précoce, il annonçait les plus heureuses dispositions que développa encore l'illustre Amyot, son précepteur. Charles IX partageait tous ses loisirs entre la poésie et la chasse. Cette dernière passion surtout l'occupait. Il s'y livrait avec frénésie, sonnant du cor à se rompre
les poumons, se lançant à cheval à travers bois et champs, jusqu'à tomber épuisé. Ses rares connaissances sur cet art, alors tant en honneur, nous sont restes dans la Chasse royale, livre qu'il écrivit et qui fut publié par Villeroi en 1625. Ses vers sont plus connus. Ami de Ronsard qu'il tenait en grande estime, comme le prouve la pièce de vers qu'il lui adressa et qui est restée célèbre, il protégeait les artistes et les poètes, disant assez spirituellement qu'il fallait les traiter comme les bons chevaux, les bien nourrir et ne point les engraisser car le bien-être endort et étouffe l'inspiration. Ses vers ont un accent sincère, de l'aisance, partois même de la grandeur :
To7i esprit enflammé d^une céleste ardeur Eclate par soi-même, et moi par ma grandeur.
Les derniers que nous connaissions de lui sont adressés à l'unique passion de sa vie : Marie Touchet : « Deux choses, dit Michelet, avaient force sur lui, la musique et cette calme Flamande. C'est en elle qu'il se réiugia aux deux moments les plus terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le désespoir, au jour où on lui ht dire qu'il avait voulu le massacre. Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la Saint-Barthélémy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide et s'extermina par l'amour ». 11 avait cependant pour épouse une femme d'un haut mérite, et dont tous les chroniqueurs s'accordent à vanter la douceur, l'esprit et la beauté, c'était Elisabeth ou Isabelle d'Autriche, fille cadette de l'empereur Maximilien II. Sa beauté, nous la connaissons par l'admirable portrait de Clouet qui est au Louvre ; son esprit et son cœur, nous allons les
connaître par la belle pièce qu'elle écrivit à la mort de sa fille, et qui est certainement une des perles de ce recueil Cette fille naquit le 27 octobre 1572. Elisabeth la portait donc encore dans son sein au moment de la Saint-Barthélémy. On raconte qu'à cette horrible nouvelle qu'elle n'apprit qu'à son réveil, la reine, folle de désespoir, se jeta aux pieds de son crucifix, et resta de longues heures ainsi, anéantie, tout en pleurs, demandant à Dieu le pardon des coupables et surtout de son mari qu'elle aimait, en silence, de toute sa force, de toute sa résignation de chrétienne. Catherine de Médicis ne pouvait soufFrir-^ cette bru dont la bienfaisante et douce influence eût balancé la sienne La cour, la respectait, mais ne l'aimait pas. Elle redoutait comme un vivant reproche sa pureté, sa pudeur qui étaient telles, mandait l'ambassadeur de Toscane à son gouvernement, qu'elle n'avoua sa grossesse à personne, sauf au roi son mari, et encore avec grande hésitation. Pendant la maladie du roi, dit Brantôme, « on lui voyait jeter des larmes si tendres et si secrètes que, qui ne prenait pas bien garde n'y eût rien connu ; essuyant ses yeux humides, qu'elle en faisait pitié très grande à chacun ; car, je l'ai vue. Elle renfermait sa douleur ; elle n'osait pas laisser paraître sa tendresse, ehe craignait que le roi ne sen aperçut ». Charles IX était plein d'estime pour la haute vertu de son épouse ; il se flattait d'avoir en elle la femme la plus sage et la plus vertueuse, non seulement de la France et de l'Europe, mais du monde entier. Aussi, en mourant, la recommanda-t-il avec émotion à Henri de Xavarre. « Ayez soin de ma femme et de ma fille, mon frère, lui dit-il, ayez en bien soin ». Cette fille, alors âgée de deux ans, ne de-
vail vivre que peu de temps, elle mourut le 2 avril 1578. Le désespoir d'Elisabeth fut immense ; il est assez visible dans la belle pièce que nous citons. C'est vraiment une mère qui pleure son enfant, et avec les accents les plus touchants, quelquefois même avec les trouvailles les plus heureuses, tant il est vrai que le cœur peut suffire à donner du génie. Rien n'est beau comme cette apostrophe à la parque filandière, ce long cri de douleur d'une chrétienne qui, cette fois, ne peut plus se résigner, et se redresse, s'indigne presque devant l'injustice apparente du sort. Il faut admirer, dans l'expression, ce regret de mère qui rêvait déjà sa fille mariée, et conduite « au dortoir nuptial , avec mille flambeaux, luisants sur ses joyaux ». Involontairement on pense à Victor Hugo, et les incomparables vers à Villequier reviennent à la mémoire. Il est pénible de se résigner à redescendre, quand on est monté si haut. Parlerons-nous de Henri III, si malmené par d'Aubigné et même par Malherbe, et qui n'eut jamais de larmes que pour ses mignons ? cela nous a valu le distique célèbre :
Que Dieu conserve en son giron Quélus, Schomhtrg et Maugiron.
Epitaphe gravée sur le tombeau de Quélus, tué en duel avec les autres, et qui donne une idée suffisante de la valeur de Henri III poète.
Depuis longtemps déjà nous aurions dû parler de Jeanne d'Albret qui mourut dans le règne précédent, en 1572. Catherine de Médicis passa pour l'avoir empoisonnée au moyen d'une paire de gants parfumés. Elle devait en effet délester plus que personne cette protestante inflexible. Jeanne d'Albret, dit d'Aubigné, n'avait de femme que le sexe,
son âme était tout entière aux choses viriles, son esprit puissant aux grandes affaires, son cœur était invincible aux adversités. A son lit de mort, elle recomrranda à son fils Henri de Navarre de persévérer dans la religion réformée. Quelques années auparavant, à Saintes, elle Tavait présenté ellemême aux bandes calvinistes, et avait harangué les soldats et les chels avec une mâle et superbe éloquence. On peut s'étonner après cela qu'elle ait eu le temps et surtout le goût de faire des vers ; mais n'oublions pas qu'elle était fille de la Marguerite des Marguerites qui lui avait fait donner une éducation brillante et solide. D'ailleurs» les vers que nous avons d'elle montrent bien son caractère. Nulle grâce, nulle tendresse, mais une fierté toute virile, de la force, de l'ironie, même un penchant à la satire, comme dans le sonnet sur une Dispute touchant la messe. Une telle femme devait être la mère d'un grand roi. Henri IV attendit longtemps son trône. Dix-huit ans après la mort de Jeanne d'Albret, nous le trouvons dans la plaine d'Ivry, prêt à se battre contre Mayenne qu'il venait déjà de vaincre à Arques L'armée de xMayenne étalait un luxe insolent de costumes ; les harnais étaient du plus haut prix, les armures et les casques ciincelaient d'or et d'argent. Dans le parti opposé, au milieu de sa sombre cavalerie armée seulement d'épées et de pistolets, Henri n'avait pour toute parure, sur le cimier de son casque, qu'un magnifique panache de plumes de paon blanc. C'est en le montrant qu'il lança l'apostrophe célèbre : Si vous perdez vos cornettes, ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire ». Ici vient se placer le beau cantique d'actions de grâces
qu'une tradition très incertaine lui attribue. On ainnerait à se représenter Henri écrivant cette pièce au débotté, ivre de joie, et d'une main sentant encore la poudre, lui qui, la veille, avait combattu comme un lion, disant à ses troupes un moment incertaines : « Tournez visage, afin que si vous ne voulez combattre, vous me voyez du moins mourir ! »; mais ces vers sont bien beaux pour être du roi luimême ; on y croirait parfois sentir la griffe de d'Aubigné.
La célébrité de Henri IV poète tient tout entière dans ses chansons. On a voulu prouver qu'elles n'étaient pas de lui. mais de son secrétaire Jean Berton. et de son maître de chapelle Ducaurron ; en somme, pourquoi le petit-fils de la Marguerite des Marguerites n'aurait-il pas été poète, comme tant d'autres } Soldat et Gascon, il était toujours amoureux par-dessus le marché, et il n'y a pas loin d'un amoureux à un poète. Ses seuls billets sont d'un poète charmant, témoin celui qu'il écrivit à la belle Corisande, et que nous ne résistons pas au plaisir de citer :
« J'arrivai hier soir de Marans, où j'étais allé pour pourvoir à la garde d'icelui. Ha ! que je vous y souhaitai ! c'est le lieu le plus selon votre humeur que j'aie jamais vu. Pour ce seul respect, suis-je après à l'échanger (à l'obtenir par échange). C"est une île renfermée de marais bocageux, où de cent en cent pas il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les canaux, de toutes largeurs ; les bateaux, de toutes grandeurs. Parmi ces déserts, mille jardins, où l'on ne va que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée ; passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi
logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entre de sa porte dans son petit bateau Cette rivière s'étend en deux bras, qui portent non seulement grands bateaux, mais les navires de 50 tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusqu'à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre-mont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues; infinis moulins et métairies insulées, tant de sortes d'oiseaux qui chantent, de toute oorte de ceux de mer. Je vous envove des plumes. De poissons, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix : une grande carpe, 3 sols, et 5 un brochet. C'est un lieu de grand trafic, et tout par bateaux, La terre, très-pleine de blés, et trèsbeaux. L'on y peut être plaisamment et en paix, et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec Ce que Von aime, et plaindre une absence. Ha ! qu'il y fait bon chanter .' Jj pars jeudi pour aller à Pons, où je serai plus près de vous ; mais je n'y ferai guères de séjour. Mon âme, tenez-moi en votre bonne grâce; croyez ma fidélité être blanche et hors de tache ; il n'en fui jamais de pareille. Si cela vous apporte du contentement, vivez heureuse. Votre esclave vous adore violemment. Je te baise, mon cœur, un million de fois les mains. « Ce xvn" juin (i 586) ».
Est-il rien d'aussi exquis que cette lettre qui a inspiré à Sainte Beuve une de ses pages les plus charmantes ? Causeries du Lundi, tome XI). Les lieux sont si complaisamment décrits. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime, et plaindre une absence, dit le roi. Ha ! qu'il y fait bon chanter ! On aimerait à penser que l'exquise chanson : Viens Aurore ! a été faite et chantée là, dans cette île, au
bord de cette eau claire, peu courante; car Gabrielle elle-même n'a rien inspiré d'aussi joli que cette lettre, pas même, lorsque le roi lui nriande : « Je vous écris, mes chers amours, des pieds de votre peniture, que j'adore seulement parce qu'elle est faite pourvous, non qu'elle vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en toute perfection dans mon âme, dans mon cœur, dans mes yeux ». Henri IV avait ce don d'en pouvoir écrire autant à chacune et de le penser chaque fois. Gabrielle n'est pas plutôt morte (10 avril 1599). qu'il est séduit par les beaux yeux de M^'e d'Entragues, pour qui il rime aussi une chanson. Cela ne l'empêche pas d'ailleurs, de décocher des épigrammes sur les femmes dont la réputation est plutôt légère. 11 n'épargne même pas sa famille. Le 26 mai 1575, nous dit Pierre de l'Etoile, un joueur de luth regardait avec passion la princesse de Condé, tout en lui adressant ces vers : Je ne vois rien qui me contente.
Absent de ma divinité ..
Henri IV qui était présent répondit :
N'appelez pas ainsi ma tante :
Elle aime trop l'humanité.
Il fut comme elle; jusqu'à la fin il aima toutes les femmes, excepté toutefois les siennes, pas même cette séduisante et spirituelle Margot, la fille de Catherine de Médicis, la sœur de Charles IX et de Henri III. Peut-être était-elle trop semblable à lui, car toute sa vie elle aima les hommes comme il aimait les femmes : « En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, disait malignement Charles IX, je la donne à tous les huguenots du royaume». Mais Henri ne l'entendait pas de cette oreille, bien
qu'il ait souvent fait le sourd au récit des débordements de sa femme. On connaît tous ses favoris, on connaît La Môle qui périt sur l'échafaud (1574) et dont elle se fit apporter la tête sanglante, la conservant embaumée dans un des meubles de sa chambre et ne craignant pas de l'embrasser parfois. On sait aussi qu'elle avait dans son vertugadin le coeur de tous ses amants défunts. Son excentricité se manifestait en toute chose. Retirée en Auvergne (i 587-1605), elle y avait fait venir des chameaux pour son amusement, et elle faisait sur ces montures des excursions a travers tout le pays, si bien que Henri IV alors l'amant de Cori^ande, appelait sa femme : la dame aux chameaux. Rien ne put la faire renoncer à la galanterie. Proche delà soixantaine, coquette, la face enduite de cosmétiques au point de se faire venir des érysipèles, on lui connaissait encore des amants. En i6oô, elle pleurait de tout son cœur la mort de son mignon Saint- Julien, et le poète Mesnard, sur son commandement, composa des vers qu'elle portait ordinairement dans son sein, et récitait tous les jours, soir et matin, comme elle eut fait ses Heures ; {Journal de VEstoiU). Elle mourut à Paris, le 27 mai 161 5, dans un palais qu'elle avait fait bâtir rue de Seine, et sur les dépendances duquel elle fonda le couvent des Petits Augustins (actuellement Ecole des Beaux-Arts). C'est là qu'elle fut enterrée, et son épitaphe se lisait encore dans l'église au moment de la Révolution. Marguerite de Valois était fort spirituelle et lettrée. Elle laisse de curieux et gracieux Mémoires qui furent publiés par Auger de Mauléon en 1648. Elle laissa aussi quelques poésies, et nous en avons détaché ces stances bizarres sur ses amours avec Champvallon (Jacques
de Harlay), qui fut grand écuyer du duc d'AIençon, et grand maître de l'artillerie pendant la Ligue.
Avcc Henri IV, le goût de faire des vers semble disparaître peu à peu chez les rois, et le fils du Vert Galant, le froid Louis XIII, n'offre guère à nos yeux la physionomie d'un poète. Triste et sauvage, malade, se défiant de lui-même et des autres, il était timide, et d'une chasteté proverbiale. Cependant, la vue d'une belle femme le ravissait, il aimait à se trouver avec elle, à la regarder, à l'entendre, mais à la toucher, jamais. Une maîtresse c'était de trop pour lui, une amie suffisait, et ses amours, dit un écrivain de l'époque, étaient purement spirituelles, d'âme à âme, et les jouissances en étaient vierges. A son peu de goût pour les aventures, il ajoutait son peu de goût pour les lettres. Il ne semble jamais s'être aperçu qu'un poète existât, que le Cid ait été écrit et joué sous son règne {1636) et que lAcadémie française ait été fondée en 1637. Il aimait mieux la peinture et la musique qu'il cultivait avec succès. M'^® de Montpensier raconte dans ses Mémoires qu'il composait la plupart des airs de la musique qu'on exécutait chez lui trois fois la semaine, et qu'il en faisait même quelquefois les paroles. La musique valait certainement beaucoup mieux que les vers ainsi que le prouve la chanson d'Amaiyllis, une des seules qui nous aient été conservées.
Est-il besoin de parler de Louis XIV poète, quand il eut le bonheur d'avoir sous son règne les plus 'grands poètes pour chanter ses moindres actions :
Louis, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
dit Boileau parlant du Passage du Rhin. Ce n'est pas tout à fait ainsi qu'Alexandre entendait la grandeur au passage du Granique ; mais le poète avait poussé encore plus loin l'hyperbole lorsqu'il disait aux nymphes du Permesse :
Accourez, troupe savante; Des sons que ma lyre enfante Ces arbres sont réjouis.
Marquez-en bieti la cadence :
Et vous, vents, faites sileyice ; Je vais parler de Louis.
Boileau est cependant un des seuls qui aient eu l'audace de répondre par un mot d'esprit au ro qui lui demandait son avis sur des vers qu'il venait d'écrire : « Sire, répartit le poète, votre majesté fait tout ce qu'elle veut ; elle a voulu écrire de mauvais \ers, elle y a parfaitement réussi >>. Louis XIV eut le bon esprit de sourire à ce mot, comme il avait souri de la confusion du maréchal de Gramont à qui il montrait un madrigal sans s'en déclarer l'auteur. « Sire, il n'est rien de plus plat ! » avait dit le maréchal : « Eh bien, monsieur, les vers sont de moi ». — Ah ! sire ! quelle trahison ! j'aurai mal lu ! de grâce, rendez-moi la pièce. » C'est Madame de Sévigné qui, délicieusement, comme de coutume, nous a raconté cette plaisante scène ; elle dit assez que tout le monde s'accordait sur la valeur des vers du grand Roi- Ceux que nous donnons, les seuls à peu près qu'on ait retrouvés, et ils ne méritent pas quon en cherche d'autres, montrent suffisamment combien le poète et le soldat avaient raison. C'est cependant en pleine crise amoureuse que le roi les a écrits et l'amour, il faut le dire, inspirait mieux son
grand père Henri IV. Le thème était beau pourtant : Qui les sçaura mes secrettes amours ? et rappelez-vous la délicieuse chanson qu'il devait inspirer plus tard à Musset :
Si vous croyez que je vais dire Que j'ose aimer.
Mais Louis XIV ne descendait jamais assez de son char solaire, pas même avec la touchante La Vallière pour qui il écrivait ceci et qui, plus tard, quand tout fut rompu, rima le sonnet que nous donnons, et où pleure simplement tout son cœur. Peu de temps après, elle faisait profession aux Carmélites de la rue Saint-Jacques : « Elle fit donc cette action, cette belle et courage personne, dit M°« de Sévigné, comme toutes les autres de sa vie, d'une manière noble et charmante : elle était d'une beauté qui surprit tout le monde ».
Avant de passer sur le xvjii* siècle qui ne connut guère de rois poètes, nous aimerions à parler de Marie-Antoinette. Elle semblait bien faite pour écrire des vers .eue reine qui jouait à la bergère dans son hameau d'Opéra-Comique de Tiianon. Aussi n'a-t-on pas manqué de lui en attribuer. M. Georges Vanor les signalait dans un article sur Mam-Antoinette musicitnne. article qui faisait partie d'une plaquette ayant pour titre M.jne-Antoin-jtte. et éditée en 1894 par la Vie Contemporaine : « Connaît-on Marie-Antoinette poétesse r disait l'auteur r Comnre prélude à ses compositions musicales, elle rédigea un bref poème qui pare, en frontispice, son album de mélodies. Dans le poème, elle définit l'extase de la révélation musicale dont elle attribue le plus grand mérite aux œuvres déjà entendues :
Et nous croyons créer quand nous nous souvenons.
Elle composa elle-même les paroles d'autres mélodies. Ce sont : Révélation la nuit dans son manteau d'étoiles • ; Je me souviens (je me souviens du bal où je l'ai vue) ; A ma Fille (dans le doux abri de tes langes' »■ Mais M le Xolhac, l'homme qui connaît le mieux Marie-Antoinette, affirme que cet article relève de la haute fantaisie, et nous sommes bien forcés de nous ranger de son avis. Touchante et tragique, comme Marie Stuart, bien plus encore, Marie-Antoinette ne laisse donc pas de vers, comme elle. Est-elle moins poétique pour cela r Non pas. et celui qui visite le Petit Trianon sent toujours son mélodieux souvenir errer à la pointe des herbes, sur un air de ronde enfantine bien connue :
Nous n'irons plus aux bois.
Les lauriers sont coupés.
Nous voici arrivés maintenant à Napoléon poète. Pourquoi s'étonner qu'un tel homme ait fait des vers? '< Napoléon était poète aussi, comme le furent César et Frédéric, dit Chateaubriand; il préférait Ario?^te au Tasse ; il v trouvait les portraits de ses capitaines futur:?, et un cheval tout bridé pour son vovage aux astres ». Ses proclamations sont en effet d'un grand poète. Plus tard, en Egvpte, il lisait Ossian, transportant les brunes calédoniennes sous le soleil d'Orient, et chacun de ses actes semblait une page de quelque nouvelle Iliade. Je sais bien que M. de Keralio, son inspecteur à l'école de Brienne, lui donnait en i786 des notes excellentes, sauf toutefois sur le latin et les arts d'agrément ; mais est-ce dire que Napoléon était fermé aux belles lettres ? Son professeur à l'école militaire, M. Damairon, trouvait
ses compositions plus bizarres que mauvaises, et il les appelait du granit chauffé au volcan. Quoi qu'il en soit, il est une fable qu'on lui a toujours attribuée, et qu'il aurait écrite à Brienne en 1782, n'était âgé que de treize ans Cela est impossible, car quatre ans après, comme le fait remarquer M. Frédéric Masson, Napoléon écrivait sur la feuille de garde de son Bezout : le cours de mathématiques à l'usage des élèves de l'Ecole militaire :
Grand Bezout, achève ton cours ;
Mais, avant, permets-moi de dire
Quaux aspirants tu donnes secours.
Cela est parfaitement vrai.
Mais je ne cesserai pas de rire
Lorsque je l'aurai achevé
Pour le plus tard au mois de mai
Je ferai alors le conseiller.
Il est bien évident que celui qui écrit ces lignes inégales et que'conques n'a pu écrire quatre ans auparavant une fable qui, après tout, n'est pas si mauvaise. Mais il ne s'agit que de s'entendre. Cette fable qui a été publiée pour la première fois en 1826 existait, paraît-il, en original dans les autographes du cabinet de M. le comte de Weiman, et elle aurait été écrite en 1786, Bonaparte étant à Valence. Or, nous savons qu'il avait alors un goût profond pour les lettres ; il écrivait une Histoire politique, civile et mtlitaire de la Corse, et correspondait même à ce propos avec l'abbé Ravnal. On le trouvait abonné au cabinet de lecture d'un M. Aurel, et c'est là, sans doute, qu'il fit connaissance avec Paul et Virginie, avec Werther qui l'influença au point de lui donner
le goût du suicide, et de lui faire écrire un discours pessimiste sur les Passions de l'Amour. De plus, dans la société qu'il fréquentait à Valence, se trouvait une .M""' Grégoire du Colombier, laquelle avait une fille, M"« Caroline, qu'il distingua. Il eut même avec elle de petits rendezvous, d'ailleurs fort innocents, et dont tout le plaisir consistait à cueillir et à manger des cerises. Puisque nous pouvons imaginer ici Bonaparte montant sur l'arbre pour cueillir des cerises, à la façon de Jean-Jacques qui, à Thoune, les jetait sur le sein des demoiselles Galley, disant : « Que mes lèvres ne sont-elles des cerises, comme je les leur jetterais aussi de bon cœur ! » nous pouvons bien l'imaginer faisant des vers, et peut-être Ml'* du Colombier elle-même lui demanda-t elle cette fable que nous reproduisons.
Il faudrait encore montrer Bonaparte à Auxonne, travaillant sans ces^e, mangeant peu et ne sortant que tous les huit jours. Il écrivait à cette époque des contes : Le Masque Prophète, Le Roinayi Corse, Le Comte d'Ezsex, comme il devait écrire plus tard, en 1793, Le Souper de Beaucaire, mais de vers, nous n'en trouvons plus guère. Est-ce bien en 1792 qu'il écrivit ce madrigal à la Saint-Huberti, jouant le rôle de Didon, de Piccini r II était alors sans emploi, à Paris, et avait le temps, sinon l'argent pour aller au théâtre, mais la Saint-Huberti était partie pour l'Angleterre où elle devait mourir. Finissons par cette sentence écrite sous un cadran solaire. Elle date de 1796; et Bonaparte, alors général en chef de l'armée d'Italie, l'inscrivit sur le cadran d'une ferme où il avait reçu l'hospitalité, près de la Via Emelia. entre Reggio et Modène. Elle fut publiée pour la première fois en
18^4 par M. Loustau, ingénieur. (Voir \e Magasin pUloZciue, 15 février 1884) Cette inscription est fort mélancolique, elle montre que le vainqueur d'Arcole était déjà, sans doute, revenu de beaucoup de choses, et l'on croit entendre en la lisant, le refrain ironique et célèbre :
Qu'est-ce que la gloire ?
Une balançoire !
Napoléon a passé par ici,
Nous aussi !
On pense surtout aux beaux vers que Victor Hugo devait écrire plus tard :
Vhomme, fantôme errant, passe sans laisser même Son ombre sur le mur.
Peut-être cette inscription eût-elle plu à Louis XVllI si elle n'eut été de l'usurpateur de son trône. Il en eut fait un beau distique latin car il possédait fort bien cette langue, et traduisait même ses poètes, surtout Horace, son auteur favori. Très spirituel, il serait l'auteur de beaucoup de mo s, entre autres de celui-ci : « L'exactitude est la po 1tesse des rois. » Que sont devenus ses vers? On lui attribue le célèbre quatrain sur un éventail qu il donnait à sa belle-sœur Marie-Antoinette :
Au milieu des chaleurs extrêmes.
Heureux d'amuser vos loisirs, J'aurai soin près de vous d'amener les zéphyrs:
Les amuursy viendront d eux-mêmes.
Quel dommage que ce quatrain soit de Lemierre. Il pourrait laisser une réputation de galanterie au moins voluptueux des rois. Mais les
rois s'en vont, comme le reste, et nous avons fini maintenant. Ecoutons encore soupirer en passant la harpe de la reine Hortense dans quelque boudoir empire où les pendules avaient des troubadours sous leurs globes. Fartant four la Syrie. Cela a résonné partout sous le second Empire. Nous aurions dû citer peut-être les vers français du grand Frédéric, qui faillirent coûter cher à Voltaire. Hier encore, le roi de Suède, Oscar II, occupait ses loisirs avec les Muses, et la reine de Roumanie n'a pas renoncé à s'entretenir avec elles. Pour nous, en finissant, nous ne pouvons résister au plaisir d'évoquer ici la plus touchante, la plus belle des figures royales de ce temps. Nous avons nommé Elisabeth d'Autriche qu'une brute assassina voilà quelques années Celle-là ne fit pas de vers, mais toute sa vie fut un poème héroïque et tragique, et le stylet qui perça son sein aurait pu y rencontrer les poèmes de Henri Heine qu'elle portait toujours avec elle. Nous l'aimons parce qu'elle est bien la dernière des vraies reines, une de ces créatures d'élection qu'on ne verra jamais plus peut-être, et qui, dans cet affreux monde moderne qui les hait, ne peuvent plus vivre que dans une maison semblable à leur rêve, comme dans cet Achilleron qui sacra celle-ci impératrice de la Solitude.
G.\UTHIER FerRIÈBES.