AUTRES PENSEES
faites un mois après la mort du Roy
LAS, tant malheureuse je suis, Que mon malheur dire ne puis, Sinon qu'il est sans espérance :
Desespoir est déjà à l'huys Pour me jeter au fond du puits, Ou n'a d'en saillir apparence.
Tant de larmes jettent mes yeux, Qu'ils ne voient terre ni cieux, Telle est de leur pleur abondance.
Ma bouche se plaint en tous lieux, De mon cœur ne peut saillir mieux, Que souspirsj sans nulle allégeance.
Tristesse par ses grands efforts A rendu si faible mon corps, Qu'il n'a ni vertu ni puissance.
Il est semblable à l'un des morts, Tant que le voyant par dehors.
L'on perd de lui la connaissance.
Je n'ai plus que la triste voix De laquelle crier m'en vois, En lamentant la dure absence.
Las, de celui pour qui vivois.
Que de si bon cœur je voyois, J'ai perdu l'heureuse présence.
Sûre je suis que son esprit Règne avec son chef Jésus-Christ, Contemplant la divine essence.
Combien que son corps soit prescrit.
Les promesses de saint Ecrit Le font vivre au ciel sans doutance.
Tandis qu'il était sain et fort La foi était son réconfort, Son Dieu possédait par créance.
En cette Foi vive il est mort, Qui la conduit au tresseur port.
Où il a de Dieu jouissance.
Mais, hélas, mon corps est banni Du sien, auquel il fut uni Depuis le temps de notre enfance Mon espoir aussi est puni, Quand il se trouve dégarni Du sien plein de toute science.
Esprit et corps de deuil sont pleins, Tant qu'ils sont convertis en plains Seul pleurer est ma contenance.
Je crie par bois et par plains.
Au ciel et terre me complains ; A rien fors à mon deuil ne pense.
Mort qui m'as fait si mauvais tour D'abattre ma force et ma tour, Tout mon refuge et ma défense, N'as su ruiner mon amour
Que je sens croître nuit et jour, Qui ma douleur croit et avance.
Mon mal ne se peut révéler, Et m'est si dur à ravaler, Que j'en perds toute patience.
Il ne m'en faut donc plus parler, Mais penser de bientôt aller, Où Dieu Ta mis par sa clémence.
0 mort, que le frère a dompté, Viens donc par la grande bonté Transpercer la Sœur de ta lance.
Mon deuil par toi soit surmonté ; Car quand j'ai bien le tout compté, Combattre le veux à outrance.
Viens doncques, ne retardes pas; Mais cours la poste à bien grand pas, Je t'envoie ma défiance.
Puisque mon frère est en tes lacs, Prends moi, afin qu un seul soûlas Donne à tous esjouissance.