‹ Parnasse royalChapitre 19 sur 37 · PENSEES DE LA REINE DE NAVARRE · texte numérisé non relu

PENSEES DE LA REINE DE NAVARRE

étant dans sa litière, durant la maladie du Roy

SI la douleur de mon esprit Je puis monstrer par parole, Ou la déclarer par écrit, Oncques ne feut si triste rolle ; Car le mal qui plus fort m'affole Je le cache, et couvre plus fort ; Parquoy n'ay rien qui me console, Fors l'espoir de la douce mort.

Je sçay que je ne dois celer Mon ennuy, plus que raisonnable ; Mais si ne sçaurait mon parler Atteindre à mon dueil importable, A l'écriture véritable

Defaudrait la force à ma main.

Le taire me serait louable, Sil ne m'estoit tant inhumain.

Mes larmes, mes souspirs, mes criz, Dont tant bien je sçay la pratique, Sont mon parler et mes escritz, Car je n'ay autre rhétorique.

Mais leurs efiFets à Dieu j'applique Devant son throne de pitié ; Monstrant par raison et réplique Mon cœur souffrant plein d'amitié.

0 Dieu, qui les vostres aymez J'adresse à vous seul ma complainte ; Vous qui les amis estimez Voyez l'amour que j'ay sans feinte; Ou par vostre loy suis contrainte, Et par nature, et par raison :

J'appelle chacun Saint et Sainte Pous se joindre à mon oraison.

Las, celui que vous aymez tant Est détenu par maladie, Qui rend son peuple mal content, Et moy envers vous sy hardie

Que i'obtiendray, quoi que Ton die, Pour luy très parfaite santé ; De vous seul ce bien je mendie Pour rendre chacun contenté.

C'est celuy que vous avez oinct A Koy, sur nous par vostre grâce :

C'est celui qui a son cœur joint A vous, quoy qu'il die, ou qu'il face ; Qui votre Foy et toute place Soustient, laquelle le rend seur De voir à jamais vostre face; Oyez donc les cris de sa sœur.

Hélas, c'est vostre vray David Qui en vous seul a sa fiance, Vous vivez en luy tant qu'il vit; Car de vous ha vraye science ; Vous régnez en sa conscience, Vous estes son Roy et son Dieu.

En autre nul n'a confiance.

N'y n'a son cœur en autre lieu.

Pour maladie et pour prison, Pour peine, douleur, ou souffrance, Pour ennuie ou pour trahison

N'a eu en vous moindre espérance.

Par luy estes connu en France Mieux que n'estiez le temps passé, Il est ennemy d'Ignorance, Son sçavoir tout autre a passé.

De toutes les grâces et dons A vous seul a rendu la gloire ; Parquoy les mains à vous tendons Afin qu'ayez de luy mémoire.

Puisqu'il vous plaist luy faire boire Vostre calice de douleur, Donnez à nature victoire Sur son mal, et nostrc malheur.

0 grand Médecin tout puissant,

Redonnez luy santé parfaite

Et des ans vivre jusqu'à cent,

Et à son cœur ce qu'il souhaite;

Lors sera la joye refaite.

Que douleur brise dans nos coeurs ;

Dont louange vous sera faite

De femmes, enfants et serviteurs.

Par Jesus-Christ notre Sauveur En ce temps de sa mort cruelle.

Seigneur, j'attends votre faveur,

Pour en ouir bonne nouvelle.

J'en suis loing, dont j'ay douleur telle

Que nul ne la peut estimer.

0 que la lettre sera belle,

Qui le pourra sain affermer.

Le désir du bien que j'attends A\e donne de travail matière ; Une heure me dure cent ans, Et me semble que ma Litière Ne bouge, ou retourne en arrière :

Tant j'ay de m'avancer désir.

0 qu'elle est longue la carrière, Où à la fin gist mon plaisir I

Je regarde de tous costez Pour voir s'il arrive personne, Priant sans cesser, n'en doutez, Dieu, que santé à mon Roy donne. Quand nul ne voy, l'œil j'abandonne A pleurer ; puis sur le papier Un peu de ma douleur j'ordonne, Voilà mon douloureux mestier.

O qu'il sera le bien venu Celuy qui frappant à ma porte Dira, Le Roy est revenu En sa santé très bonne et forte.

Alors sa soeur plus mai que morte Courra baiser le Messager Qui belles nouvelles apporte, Que son frère est hors de danger.

Avancez-vous homme et chevaux,

Assurez-moy je vous supplie,

Que nostre Roy pour ses grands maux

A reçu santé accomplie.

Lors seray de joye remplie.

Las, Seigneur Dieu, esueillez-vous,

Et vostre œil sa douceur desplie

Sauvant vostre Christ et nous tous.

Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy, Et ceux qui vivent en sa vie ; Voyez son espoir et sa foy, Qui à le sauver vous convie.

Son cœur, son désir, son envie, A toujours ofiFert à vos yeux :

Rendez nostre joie assouvie, Le nous donnant sain et joyeux.

Vous le voulez, et le pouvez ;

Aussi mon Dieu à vous m adresse ;

Car le moyen vous seul scavez

De m'oster hors de la détresse

De peur de pis, qui taat me presse,

Que je ne sçay là où j'en suis.

Changez en joye ma tristesse,

Làs, hastez-vous ; car plus n'en puis.

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