COMPLAINCTE
Sur la mort de Madame, fille unique d'elle et de feu roy Charles, 1 578
LA peine fatiguante Qui cruelle me nuit, La douleur desplaisante, Qui me tient jour et nuit, Le soucy qui me poinct, Son semblable n'a point.
Le pays d'Allemaigne, Et tout ce que produit La féconde campaigne ; Dedans son circait, Bref, ce qu'au monde naist, Me fâche et me déplaît.
Arrière la liesse Deûe à cette grandeur, Bornant ma gentillesse D'un immortel honneur ; Arrière le plaisir, Qu'une reine désir.
Puisqu'au lieu de couronne D'un or très précieux, Le malheur m'environne Et le chef et les yeux, Et que toujours l'esmoy Se pennade autour raoy.
Approche donc, tristesse, Approche-toy, ennuy, Embrasse-moi, foiblesse, Tout le corps aujourd'hui ; Et toy, ô dueil I jamais Ne me délaisse en paix.
Je veux en larmes fondre, Faisant dedans les boys Echo seule respondre A ma tremblante voix,
Et les oiseaux en lair Eux plaindre et désoler.
Ay-je pas raison bonne D'aimer me lamenter?
Voyant la mort félonne Me venir despiter, Ravissant mon enfant Jadis si triumphant.
Ha I ma fille très-chère, Hélas! las! c'est par toy, Qu'une rude misère Aie donne telle effroy, Par toy, ma fille, hélas !
Vuide suis de soûlas.
Ta vie, de ta mère Estoit le passe-temps Tant d'amour singulière J'aimoy ton jeune temps, Ta mort, ma fille, ainsi, Sera la mienne aussi.
0 Parque filandière !
As-tu point de remords,
De pourchasser, meurdrière:
Les enfans à la mort ?
Encor un sang royal, Qui ne te fit onc mal.
Laisse-nous au moins vivre Par nos quatre saisons, Et nul efforts ne livre Pendant à nos maisons, Que tu viens inquiéter Sans pouvoir résister.
Alors que la vieillesse Nous aura succombez. Vien, si tu veux, et blesse Nos vieux ans recourbez ; De mourir ne nous chaut Puisque notre temps faut.
Mais estant en enfance, Encor n'ayant atteint Que l'aage d'innocence Ne flétris notre taint, Par le somme éternel, De ton dard criminel.
0 mort impitoyable, Te suffisoit-il pas D'avoir mis, exécrable, Mon époux au trépas, Sans prendre tout exprès Ma fille par après?
Je pensoy, que permettre Me deust le sort fatal.
De la conduire et mettre Au dortoir nuptial.
Avec mille flambeaux Luisans sur ses joyaux.
Mais, ô triste adventure.
Dont j'ay le cœur marri, Elle a la sépulture Paravant le marry, Plus tôt la mort la tient Que la nopce ne vient.
0 ma fillel ô ma mie !
Las! que n'étois-je au lieu Où tu mourus, Marie, Pour te dire un adieu,
Pendant que le destin Abbayoit à ta fin.
Que n'ai-je eu ceste grâce, Ah! ma fille, je meurs, De faire sur ta face A'îes regrets et clameurs ; Te baisant toutes fois Pour la dernière fois.
He I douce géniture, Je te suy ; mes amours.
Je sens ja la mort dure Qui menace mes jours.
Je n'ay plus vrayment Que la voix seulement.
Mais, dedans la nuit sombre.
Où je suis en langueurs, J'offre à ta fidèle umbre, O ma fille I ces pleurs, Tesmoings très suffisans De tous mes maux cuisans.
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