ELEGIE
Cesse de m'affliger, importune Amitié.
C'est en vain que tu me rappelles Dans ce monde frivole où je suis oublié ; Ma raison se refuse à des erreurs nouvelles. Oses-tu me parler d'amour et de plaisirs ': Ai-je encor des projets? ai-je encor des désirs? Ne me console point : ma tristesse m'est chère Laisse gémir en paix ma douleur solitaire.
Hélas ! cette injuste douleur
De tes soins en secret murmure :
Elle aigrit même la douceur
De ce baume consolateur
Que tu verses sur ma blessure.
Du tronc qui nourrit sa vigueur
POESIES I n M- !
La branche une fois détachée
Ne reprend jamais sa fraîcheur,
Et l'on arrose en vain la fleur.
Quand la racine est desséchée :
De mes jours le fil est usé ; Le chagrin dévorant a flétri ma jeunesse, Je suis mort au plaisir, et mort à la tendres Hélas ! j 'ai trop aimé ; dans mon cœur épuisé
Le sentiment ne peut renaître ; Non3 non : vous avez fui pour ne plus reparaître, Première illusion de mes premiers beaux jours. Céleste enchantement des premières amours. 0 fraîcheur du plaisir, ô volupté suprême ! Je vous connus jadis, et dans ma douce erreur,
J'osai croire que le bonheur
Durait autant que l'amour même ; Mais le bonheur fut court, et l'amour me trompait. L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie : Il laisse un vide affreux dans mon âme affaiblie :
Et la place qu'il occupait
Ne peut être jamais remplie.
A ËLËONORE
« Aimer à treize ans ! » dites-vous,
« C'est trop tôt. » Eh ! qu'importe l'âge !
Avez-vous besoin d'être sage,
Pour goûter le plaisir des fous ?
Ne prenez pas pour une affaire
Ce qui n'est qu'un amusement :
Lorsque vient la saison de plaire,
Le cœur n'est pas longtemps enfant.
Au bord d'une onde fugitive,
Reine des buissons d'alentour,
Une rose à demi captive
S'ouvrait aux rayons d'un beau jour.
Egaré par un goût volage,
Dans ces lieux passe le Zéphyr.
Il l'aperçoit, et du plaisir
Lui propose l'apprentissage ;
Mais en vain : son air ingénu
Ne touche point la fleur cruelle.
14 „ PABNY
« De grâce, laissez-moi », dit-eile,
« A peine vous ai-je entrevu.
« Je ne fais encore que de naître.
« Revenez ce soir, et peut-être
« Serez- vous un peu mieux reçu. »
Zéphyr s'envole à tire d'ailes,
Et va se consoler ailleurs ;
Ailleurs : car il en est des fleurs
A peu près comme de nos belles.
Tandis qu'il fuit, s'élève un vent
Un peu plus fort que d'ordinaire,
Qui de la rose, en se jouant,
Détache une feuille légère.
La feuille tombe, et du courant
Elle suit la pente rapide ;
Une autre feuille en fait autant,
Puis trois, puis quatre ! en un moment
L'effort de l'Aquilon perfide
Eut moissonné tous ces appas,
Faits pour des dieux plus délicats,
Si la rose eût été plus fine.
Le Zéphyr revint : mais, hélas !
Il ne restait plus que l'épine.