CHANT DIXIEME
Divin pigeon, ma piété tremblante Se plaint à vous de vos propres bienfaits. Pourquoi toujours à mes pinceaux discrets Présentez-vous quelque image galante 9 Je l'ai quitté ce pays des amours, Pays charmant malgré tous ses orages :
Pays des fous envié par les sages, Où j'ai perdu la moitié de mes jours.
Il part ainsi l'homme qu'un sort contraire Force à voguer vers un autre hémisphère : Un vent léger que le nord a produit Vient arrondir la voile déployée :
La mer écume, et la terre qui fuit A l'horizon semble déjà noyée ; En soupirant il lève encore sa main Pour saluer le rivage lointain, Et gardera dans son âme attendrie Un doux regret pour la douce patrie.
Au seul repos je restreins mon bonheur. Voudriez-vous réveiller dans mon cœur Des souvenirs que ma raison redoute ?
Voudriez-vous me tenter ? Non, sans doute : Dictez-moi donc de plus sages accords : Laissons en paix les vestales chrétiennes : Et, pardonnant à leurs saintes fredaines. Du sombre Odin repoussons les efforts.
Notre avant-garde occupait la frontière.
Et du matin récitait la prière, Quand les païens lui tombent sur les bras. A leur retour on ne s'attendait pas.
Chacun pourtant fait bonne contenance :
Au pas de charge on s'ébranle, on avance. Mais à l'aspect de ces fiers ennemis.
De ces géants que le nord a vomis, Aux longs sourcils, à l'œil creux et sauv, Nés dans les bois, durcis par les hivers, Et d'acier brut grossièrement couverts, Nos gens en vain rappelaient leur courage. Surpris, tremblants, et pâles de terreur, Us se disaient : « Allons, n'ayons pas peur. 9
Bientôt après on fuit à toutes jamlx Jamais poltrons ne furent plus inganil»
De notre armée ils rejoignent le gros, Font volte-face, et semblent des héros.
Le grand Michel sourit de leur vaillance ; Odin arrive, et l'action commence.
Or, dites-nous, esprit inspirateur, Qui le premier sut renverser son homme ? Ce fut Joseph. Pourquoi rire, lecteur ? Ce fut Joseph lui-même, et voici comme. On le voyait, de son rabot armé, Sortir des rangs, montrer son poing fermé, Puis sur ses pas reculer au plus vite. Un Scandinave, à la fin irrité De son audace et de sa lâcheté, Sur le pauvret court et se précipite.
Le bon Joseph s'était apparemment Laissé conter, et croyait fermement Que l'on échappe à l'ours le plus farouche Lorsque par terre à plat ventre on se couche : Il s'y jeta, disant ce fameux han Qui n'est qu'à lui, qu'on a mis en bouteille, Et dont l'Eglise honore la merveille.
L'autre emporté par son rapide élan, Du pied le heurte, et trébuche, et culbute Dix pas plus loin : Joseph pendant sa chute Se relevant, sur lui fond aussitôt, Et sur ses reins promène le rabot.
L'ange Uriel, dont la voix l'encourage, S'écrie alors : « Ce début glorieux De la victoire est pour nous le présage. Marchons, chétiens, exterminons ces dieux. » Il marche donc, et sur sa tête altière L'Olympien lance un foudre vengeur.
Ce foudre est vieux ; de sa flamme première A peine il reste une faible chaleur ; Mais cependant divine est sa nature ; Mais il partait d'une main ferme et sûre ; Mais il est lourd ; et s'il ne brûle pas, Il peut du moins casser têtes et bras. L'ange étendu sur la céleste arène Sans mouvement, sans pouls, et sans haleine, A l'hôpital fut soudain emporté.
Cet incident, ici-bas ordinaire,
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Des fanfarons rabattit la fierté.
Un or émus leur semble nécessaire ; Et Raphaël s'écrie avec humeur :
« Vous faites bien d'invoquer le Seigneur ; Mais le Seigneur, qui vous croyait plus braves, Vous répondra : « Païens et Scandinaves Seront vaincus, si vous avez du cœur. » Comme il parlait, un second foudre arrive : Ses yeux il rase, et de clarté les prive. Voilà nos gens qui tremblent derechef.
Quelqu'un alors leur dit : « La chose est triste ; Mais un moment nous rendra notre chef.
Vous savez tous qu'il est bon oculiste. »
A l'aile droite on se défendait mieux.
De Gabriel la bravoure tranquille Y soutenait un combat difficile.
Thor sur son char se dresse furieux, Et fait voler sa massue invincible :
L'Ange l'évite en inclinant son front; Elle revient, mais notre Ange est plus prompt : Son bras nerveux décharge un coup terrible Sur l'un des boucs au timon attelés.
Le feu jaillit de sa corne divine ; Saisi d'effroi, de douleur il piétine, Heurte le char dans ses bonds redoublés, Se jette à gauche, et toussant à voix forte, Son compagnon et son maître il emporte.
Le loup Fenris. l'aigle de Jupiter, Dans ce combat d'éternelle mémoire A nos dépens se couvrirent de gloire.
L'un dévorait. L'autre plane dans l'air : De temps en temps il fond comme un éclair Sur nos héros ; son adresse est extrême, Et vainement on voudrait regimber ; Puis il remonte, et laisse retomber, Sur chaque tête, à l'endroit du baptême, Les casques lourds qu'il enleva lui-même.
Sur leurs coursiers les trois filles d'Odin D'une aile à l'autre allaient avec vitesse, Caracolant et combattant sans cesse.
Malheur à ceux qui barrent leur chemin ! Les lances d'or à dix pas les renversent. Les bataillons sous leurs pas se dispersent. Mais Gabriel de loin s'offre à leurs yeux :
LA GUERRE DES DIEUX l'w
Tranquille et fier, beau, brillant, radieux,
Cet ennemi leur paraît digne d'elles.
Un triple coup frappe son bouclier ;
Un autre suit ; de l'élastique acier,
Qui retentit, sortent mille étincelles.
L'Ange étonné recule quelques pas,
En souriant remarque leurs appas,
Et dit ensuite : « Avec trop d'avant
Vous m'attaquez, et de votre courage
En ce moment d'autres pourraient douter.
Sur ces chevaux vous n'avez rien à craindre ;
Je suis à pied, je ne peux vous atteindre.
A vos efforts si je sais résister,
Que dira-t-on ? que' devient votre gloire ?
Si vos coursiers vous donnent la victoire,
Un tel triomphe a-t-il de quoi flatter ?
Voyons pourtant, et gardez-vous de croire
Qu'ici je tremble : on ne refuse pas
D'être battu par d'aussi jolis bras.
— Non, attendez, et nous allons descendre »,
Dit Gondula, sensible à ce propos.
Et les trois sœurs sautent de leurs chevaux,
Et Gabriel songeait à se défendre ;
Mais tout à coup il s'arrête et reprend :
« Ce sacrifice, entre nous, n'est pas grand.
Je n'ai sur moi qu'une robe très fine ;
Un dur acier couvre votre beau corps.
Pourquoi gêner cette taille divine ?
Dégagez-la, nous combattrons alors. »
Ces mots adroits qu'il prononce avec grâce,
Et dont le sens est écrit dans ses yeux,
Font beaucoup rire, et n'en valent que mieux :
La grâce est tout, avec elle tout passe.
« Il a raison », dit la vive Rista.
On rit encore, et l'armure on ôta.
Quel doux moment ! la transparente gaze
Laisse admirer à l'Ange connaisseur
De mille attraits la forme et la blancheur.
Muet, l'œil fixe, il semblait en extase.
Filles d'Odin, redoutez ce lutteur.
« Mais allons donc, et mettez- vous en garde »,
Dit Gondula, d'un air malin et doux.
L'Ange répond : « Dès lors qu'on vous regarde,
Il faut céder, la victoire est à vous.
Comment peut-on lever sur tous ces charmes Un fer tranchant, les blesser, les meurtrir, Lorsqu'on voudrait de baisers les couvrir ? Point de combat, bu prenons d'autres armes ; Luttons plutôt. » Nouvel étonnement, Nouveaux coups d'œil, nouveaux éclats de rire ; Et Gondula répète : « Il est charmant. A sa demande il faudra bien souscrire.
Je veux le vaincre, il n'importe comment. »
A l'aile droite à lutter ou s'apprête ; A l'aile gauche on criait au secours ; Et vers le centre on se battait toujours. Le grand Michel avait Odin en tête, Et résistait ; c'est tout dire en deux mots. Ce général monte un coursier rapide.
Son fier maintien, son courage intrépide De ses soldats font presque des héros.
Odin frémit de honte et de colère ; Et, brandissant un long épieu pointu, Qui lui paraît une paille légère, Sur son rival il fond comme un tonnerre Dont le fracas au loin est entendu.
L'Ange s'incline, et l'arme meurtrière.
De son beau casque emportant le cimier. Frappe à l'épaule un innocent guerrier.
Qui par malheur se trouvait là derrière : C'est Saint Thomas. Sur le parquet d'azur, Le ventre en l'air, ce vénérable apôtre Tombe aussitôt, disant : « Il est bien dur Dans un combat de payer pour un autre ! » Au même instant le redoutable Odin Tire son glaive ; et Michel qu'il menace, D'un coup heureux entamant sa cuirasse.
De sa peau dure écorche le chagrin.
Le dieu sourit, et sa riposte est prête. Si rudement tomba l'acier fatal, Qu'il pourfendit et le casque et la tête, Le chevalier, la selle, et le cheval.
Les deux moitiés séparément tombèrent :
Les deux moitiés soudain se rajustèrent : Mais la douleur fait succomber Michel.
Et d'un pas faible il rejoint Raphaël. Quel contretemps ! sa chute et sa retraite De ses soldats annonçaient la défaite.
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Pour s'échapper chacun formait son pi;.. Sauve qui peut! a cric alors un craicUi
Tous le pouvaient; la déroute est complète.
Du paradis observant tout cela, Le saint Trio craignit pour son empire. i Va, dit soudain le vénérable Sire.
Cours, mon cher fils, et prends ces foudres-là. ■ En rechignant Jésus prit le tonnerre, Et dépouilla d'un mouton débonnaire Les traits heureux. Sur ses membres béni- De blanc linon il déploie un surplis ; Son cou divin s'entoure d'une étole ; Il élargit sa brillante auréole, Grossit sa voix, raffermit son maintien, Marche à grands pas ; bref, il était très bien.
Ce nouveau chef, qui doit être invincible. Rend aux chrétiens l'espoir et la valeur ; Le plus poltron se croit déjà vainqueur. Jésus, armé de la foudre terrible.
Tourne la tête, et lance au hasard ; Soudain Heimdall est couché sur l'arène. Ce premier coup l'anime ; un autre part ; Du grand Odin il brise l'étendard.
Et de héros renverse une douzaine.
Le dieu piqué se retourne vers Thor : « Cours, et punis cet abbé téméraire.
Son père ici ne s'offre pas encor ; Fils contre fils, tu vaincras, je l'espère. Entre tes mains je remets mon tonnerre. »
Le vaillant Thor, de plaisir transporté, Vole au combat ; et d'un autre côté L'on voit aussi Jupiter qui s'avance.
Des attributs de leur triple puissance Ces fiers rivaux s'entourent à la fois. Les vents fougueux accourent à leur voix : De toutes parts s'assemblent les nuages, Les tourbillons précurseurs des orages, Et les frimas enfants des noirs hivers. En même temps se heurtent dans les airs Le chaud, le froid, et le sec, et l'humide, La blanche neige, et la grêle rapide, Les flots de pluie, et le givre perçant, L'obscurité, l'éclair éblouissant, Les feux follets errants dans l'atmosphère.
Et les éclats de ce triple tonnerre
Que prolongeait l'écho retentissant.
L'homme, étonné d'un désordre semblable,
Se cache et dit : « Il fait un temps du diable. »
Jésus alors, certain de son pouvoir, Se croit vainqueur, et dans ce doux espoir, Par un sourire aux païens il insulte.
Mais au milieu de cet affreux tumulte, Qui dans le ciel ramenait le chaos, Sur lui soudain fondent ses deux rivaux ; Et déjà même aux foudres insensible, L'Olympien, impétueux, terrible, Tendait le bras pour le prendre au collet : Notre Sauveur à ce geste frissonne ; Son front pâlit, la force l'abandonne ; Il fuit : que dis-je? en fuyant il volait. Près de son père il retourne au plus vite ; Et reprenant sa forme favorite, Triste, honteux, de chagrin il bêlait.
Lorsque son Dieu prend la fuite, sans doute L'homme chétif a droit d'en faire autant. Gabriel seul aurait pu d'un instant De nos soldats retarder la déroute ; Mais autre part on a su l'arrêter.
Vous occupiez le plus beau de nos Anges, Filles d'Odin ; et sans vous en douter, En l'occupant vous battiez nos phalanges.
Tout fuit, tout cède au vainqueur courroucé. D'un saut rapide il franchit le fossé Que fraîchement avait creusé la crainte ; Du Paradis il inonde l'enceinte ; Le sanctuaire en est aussi forcé.
0 honte ! ô crime ! on rosse les Puissances, On jette à bas six mille Intelligences Qui figuraient dans les processions, De leur gradins les Trônes on renverse, On foule aux pieds les Dominations, Et des Vertus le troupeau se disperse.
Du saint Trio les gardes résistaient ; Et d'une main tenant la balustrade, Par de grands coups de l'autre ils écartaient Les insolents qui tentaient l'escalade. Mais l'on empoigne et l'on jette à leurs nez, Devinez quoi ! les têtes chérubines
Aux frais mentons, aux lèvres purpurines, Que dans un coin trouvent ces forcenés. La garde fuit, à l'autel on fait brèche, Et l'on arrive à ces esprits divins Qui jour et nuit brûlent sur leur bobèche : Dessus l'on souffle, adieu les Séraphins. En attendant, lecteur, qu'on les rallume, L'aigle s'abat sur leur tendre pigeon Qui s'enfuyait, le grippe sans façon, Et dans les airs il fait voler sa plume. Le Saint-Esprit, qui m'inspire, prétend Qu'il eut grand'peur dans ce critique instant.
Le loup Fenris du beau mouton s'empare : « Assez souvent tu te laisses croquer », Criait le monstre ; et sous sa dent barbare Les os divins commençaient à craquer.
Il faut tout dire. Odin, qui sur son siège Voyait la Vierge immobile de peur.
Vers elle étend une main sacrilège, Jure par F, et pour comble d'horreur, Il ajoutait : « C'est le droit du vainqueur; Et vous cachez en vain, belle Marie, Ce que vos Saints nomment Vignominic. »
Voici bien pis. Le Père en pâlissant, Pour s'échapper de son trône descend; Mais Jupiter l'arrêtant par la manche, Saisit de plus sa barbe longue et blanche. « N'arrachez pas, n'arrachez pas, morbleu ! Dit le Pater. Ecoutez, je tiens peu A mon autel, à l'encens qu'on me donne, Et sans regret je vous les abandonne ; Mais laissez-moi ma barbe, au nom de Dieu ! » L'autre sourit, et d'un effort coupable, Il secouait ce menton adorable.
A cet excès d'abomination, Complète fut la désolation.
Tous les chrétiens prosternés en silence, A demi-morts, attendaient leur sentence.
Mais un bravo mille fois répété Se fait entendre ; on voit soudain paraître Un animal que l'on croit reconnaître, Coiffé d'un froc, de laine empaqueté, Les reins serrés d'une blanche ficelle.
Montant à pic vers la voûte éternelle,
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Et dans les airs par six Anges porté :
C'était Priape. Il dit d'une voix forte :
« Paix là, faquins ! à quoi bon ces combats ?
Ici l'on plaide, et l'on juge là-bas.
L'homme a jugé ; bien ou mal, il n'importe.
De Constantin voici l'édit fatal.
Dès aujourd'hui, païens, on vous supprime.
Cédez l'Olympe à cet heureux rival,
De tous vos droits héritier légitime.
N'en croyez point au reste mon rapport ;
Baissez les yeux, et voyez votre sort. »
Il n'avait pas menti ; sur notre terre S'exécutait la sentence sévère.
En ce moment de ces pauvres païens On renversait les temples, les statues ; Au préalable on confisquait leurs biens : On insultait leurs prêtres dans les rues ; Et ce seul cri retentissait dans l'air : « Vive la croix ! au diable Jupiter ! »
A l'évidence il fallait bien se rendre. Le dieu du nord, l'aigle et le loup Fenris. Au même instant lâchent ce qu'ils ont pris, Ce qu'ils serraient. Odin, sans plus attendre, En les sifflant rappelle ses soldats, Et fier encor marche vers ses Etats.
La forte main, cette main si coupable Qui secouait le menton du Seigneur, Du moindre effort tout à coup incapable, Mollit et s'ouvre, et tombe avec langueur. Des autres dieux semblable est l'aventure : Paralysés, faibles, tremblants et doux.
Sans résistance, et même sans murmure.
Sur le Parnasse ils dégringolent tous.
Ainsi finit cette guerre funeste.
Elle avait mis nos bons Saints sur les dents. La paix revint au Charenton céleste, Et les mortels disaient : « Il fait beau temps. »
LA GUERBE DES DIEUX 1 i