EPILOGUE
Mon cœur est pur, et ma bouche est sincère. En vérité, frères, en vérité, Ce qu'on m'a dit je vous l'ai répété.
Or maintenant qu'au dessus du tonnerre J'ai fait asseoir nos Saintes et nos Sainte. Du Paradis je quitte les gradins, Et satisfait je descends sur la terre.
Qu'y vois-je? ô crime! ô désolation !
Fille du ciel, romaine Sulamite.
Toi, du Français l'antique favorite, Il te repousse ; et la confusion Règne aujourd'hui dans la triste Sion.
Tout est changé : tes rivales impies, D'un long exil brusquement affranchies.
Auprès du tien élèvent leur autel.
Que dis-je? hélas! leur encens criminel Insolemment parfume tes églises, Que des ingrats au partage ont soumis ies. Tu ne peux plus promener dans Paris Ta riche croix, tes bannières pesantes.
De tes Stentors les voix retentissantes; Tes encensoirs, tes choristes fleuris, Ta mitre d'or, et tes mains bénissantes. On a dans l'ombre exilé ton soleil; On a brisé de tes cloches fidèles L'airain sacré si fatal au sommeil, Tes gros serpents, et tes aigres crécelle.-.
Les temps prédits sont pour nous arrivés : Voici la fin de ce coupable monde.
De l'Antéchrist la malice profonde Des justes même a fait des réprouvée.
Pour égarer la française sagesse, Ce monstre adroit prend de la liberté Le nom chéri, la voix enchanteresse.
Les traits, le geste, et la mâle beauté. Sans peine alors il séduit, il entraîne. Par lui l'Europe a soulevé sa chaîne.
De nos couvents il brise les verroux.
On voit du Christ les amantes pudiques, De cet hymen rompant les nœuds mystiques.
Leur préférer de palpables époux.
De nos autels le coupable ministre,
Laissant du deuil le vêtement sinistre,
Ose former un profane lien :
Il devient homme, et père, et citoyen.
On a permis à cette infortunée.
Que tourmentait un maître impérieux,
De renoncer à ce joug odieux,
Et de chercher un plus doux hyménée.
Mais l'heure approche, ô mortels corrompus ! Par ces forfaits, dont frémit la nature, Race d'Adam, tu combles la mesure ; Tu vas périr, tu péris, tu n'es plus.
Ainsi finit l'humaine impertinence.
Quel calme alors ! quel vaste et beau silence ! Mais tout à coup un Ange dans les airs Fait retentir la trompette éclatante.
Ce son terrible ébranle l'univers ; Dans les tombeaux il porte l'épouvante.
« Morts, levez- vous ! » A ces mots chacun d'eux, Se dégageant du linceul qui le presse, Montre à demi son visage terreux.
En clignotant au jour ouvre les yeux.
Etend les bras, et sur ses pieds se dresse. Mais quelques-uns, du sommeil amoureux, Ou devinant leur prochaine sentence, Dans leur réveil mettent plus d'indolence. L'Ange leur crie : « Allons donc, paresseux ! A vos tombeaux vous preniez goût, je pense. »
Voici leur juge : ô spectacle effrayant ! Dans un orage ainsi l'on voit la foudre Avec l'éclair partir de l'orient, Et tout à coup embraser l'occident.
« Eh bien? tonnez, réduisez-nous en poudre », Disent alors tes pécheurs. "Vain désir ! On peut revivre, on ne peut remourir.
« Puisqu'on refuse à nos vœux le tonnerre, Ajoutent-ils, ouvre tes flancs, ô terre ! Etna, Vésuve, Alpes, tombez sur nous ! » Mais pour si peu vous n'en serez pas quittes ; Un tel chapeau sur vos têtes proscrites Serait encore un supplice trop doux.
Un morne effroi saisit le juste même : Le cœur lui bat : mais l'Arbitre suprême
Parle en ces mots : « Innocentes brebis, Qui du salut prîtes la route étroite, Venez enfin, placez- vous à ma droite ; Séparez- vous des boucs, je les maudis. » A cette voix, chaque brebis docile Fait ses adieux, vers la droite elle file, Et nous bêlons un cantique à Jésus.
Tout en bêlant je compte des élus Le petit nombre : ô sagesse ineffable ! Hélas ! des boucs la foule est innombrable.
Mais quel fracas ! quelle confusion !
Du mouvement et de l'attraction La loi n'est plus ; nos fidèles planètes, Notre soleil si fixe jusqu'alors, Et notre lune, et nos folles comètes, Et Sirius, et ces immenses corps, Ces millions de mondes et d'étoiles Qui de la nuit enrichissent les voiles, Par la tangente aussitôt s 'échappant, A droite, à gauche, à grand bruit se heurtant, Viennent du Christ seconder la colère, Et s'abîmer sur notre pauvre terre.
Vaincu trop tard, l'incrédule docteur, Qui n'avait pas calculé ce miracle, Blême et tremblant, contemple avec stupeur De l'Univers l'effroyable débâcle.
Moi qui, plus sage, ai cru sans examen, Au ciel je monte en frissonnant encore; J'entre, et tandis qu'auprès d'Eléonore Je suis assis dans le céleste Eden, L'enfer reçoit nos soldats téméraires Qui de Jésus houspillent les vicaires, Les persifleurs du culte de nos pères, Et les amants des filles de nos mères, Et les frondeurs de mes rimes sincères. In sœcula sœculorum, amen.