‹ Parodie du Juif errantChapitre 16 sur 24 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

grâce à la manière délicate dont il en sort sans prendre la peine de demander le cordon au portier , — attendu qu'il déménage par la fenêtre comme le parisien qui veut s'éviter la peine de payer son terme.

Ami lecteur , si tu veux suivre Dagobert , Barrock et M. Eugène Sue, — marche ! marche ! marche !

Comment, tu es déjà fatigué, ami lecteur ! ma parole d'honneur tu me fais de la peine , car nous ne sommes pas au bout de notre histoire, nous voilà seulement arrivés à la première étape, et il nous en reste encore neuf avant de connaître le mot de ce logogripheendix parties, — lesquelles parties renferment chacune , outre les vignettes, une multitude de lignes que je ne veux pas additionner , de peur de vous effrayer à l'avance , — ainsi donc , cher lecteur , marche ! marche ! marche !

Ou si tu aimes mieux : lis ! lis ! lis !

1 l.N DI£ LA PKli.MlEKB PARTlfc.

PARODIE

Dl

En route , ma pauvre plume , marche , marche , marche !

Voyez pourtant un peu ce que c'est que la fatalité ! Il y a dix-huit cent quarante -quatre ans , un Juif a la malheureuse idée de se montrer impoli envers un pauvre passant, et, parce que ce monsieur n'a pas lu avec fruit la civilité puérile et honnête , voici ce qui arrive : notre Juif est condamné à courir sans cesse; M. Eugène... sue à le suivre; nous prenons aussitôt la piste de M. Eugène Sue, et enfin vous-

(1) Nota be.\2. — Nous croyons devoir proclamer derechef à la face de l'univers en général, et de nos souscripteurs en particulier, que toute reproduction , même moléculaire, de la présente livraison, fera considérée comme contrefaçon : — et il suffit d'avoir la plus légère teinture des lois et des billets de banque pour savoir que tout contrefacteur est puni de mort!

2° Nota non moins bene que le ci-dessus. — Depuis la cession faite primitivement à M. Collemann, pour inonder toute l'Allemagne du juif errant, nous avons'traité avec une foule d'autres éditeurs étrangers, et comme la nomenclature en serait beaucoup trop longue, il nous suffira d'annoncer qu'il ne reste plus en ce moment à céder le droit d'exploiter que pour le Portugal, le Mexique, la Chine et les Valitjnolles.

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même, cher et innocent lecteur, vous nous suivez pas à pas !

Que de châtiments pour une seule faute !

Que ceci nous serve d'excuse, et nous ne cesserons jamais de répéter à tout le monde : soyez honnête ! soyez honnête !

Nous disons surtout cela pour les notaires et les agens de change , qui ne sont que trop disposés à brûler la politesse à leurs clients en partant inopinément pour la Belgique.

Les ordres».

A moins d'être excessivement peu curieux , vous vous êtes bien certainement dit plusieurs fois, depuis le commencement de la présente et véridique histoire : " Ah çà , qui diable fait donc ainsi mouvoir tous ces personnages si divers? quelle est la mam qui tire la ficelle et qui fait gesticuler tous ces obéissants polichinelles \ »

Nous allons vous dévoiler le Séraphin de ce drame à marionnettes ; — quand nous disons Séraphin , ce n'est pas qu'il ait le moindre rapport avec un ange , — il est noir, mais encore plus diable.

Rassemblez tout votre courage, si vous en avez; et qui n'en a pas à une époque où tout le monde est au moins voltigeur de la garde nationale \

A moins pourtant qu'on ne soit parvenu à rester bizet réfractaire , sort heureux et que j'envie !

D'ailleurs , vous avez lu les Mystères de Paris ,

n'est-ce past Hé bien ! que pouvez-vous risquer de plus? le Maître d'école, Tortillard et Bras-Rouge ont dû vous. .. bronzer les nerfs. Et puis, si le taffxenait... — Plaît-il ? — Je dis si le taff, la frayeur , la terreur , c'est un mot tres-nalure oublié dans Tes dix premières éditions des Mystères , mais qui sera sûrement rétabli dans la onzième ; si le taff" venait à vous saisir, dites-vous à vous-même ce que disait ce bon curé de campagne à ses auditeurs pleurant comme

des veaux après un sermon sur l'enfer « Allons !

faut pas pleurer comme ça . . que diable ! c'est peutêtre pas vrai... »

Etes-vous prêts? — vous ne tremblez pas trop 1 — Bon ! en ce cas je vous révèle que nous sommes au beau milieu de la rue des Oursins, dans le cabinet d'un jésuite !

Et quel jésuite ! — c'est à la fois un tigre, un renard, un hibou, un cloporte et un serpent. Vous voyez que c'est un rare morceau d'histoire naturelle. Mais ce n'était pas trop pour plaire aux abonnés du Constitutionnel , que l'ancienne rédaction avait blasés depuis long-temps sur les araignées mélomanes, les veaux à onze pattes et autres serpents de mer plus ou moins merveilleux.

Cet aimable particulier se nomme Rodin, ce qui rime très-richement avec gredin, et vous prouve qu'en dépit du proverbe, la rime marche bien souvent avec la raison. — Ce gredin, non je veux dire ce Rodin, est occupé en ce moment à lire les lettres que lui écrivent les jésuites des quatre parties du monde, lesquels jésuites sont tous occupés pour le moment à une seule chose, à empêcher les descendants d'une

certaine famille de se trouvera Paris le 1 3 février 1832, — le jour du grand bal Musard.

Seulement, le lieu de rendez-vous est rue Saint- François, 3 ; je ne connais pas beaucoup personnellement saint PVançois, mais ce doit être encore un jésuite ; — il n'est pas jusqu'à ce gueux de n° 3 dont je me méfierai à l'avenir. Quant au n° 13, il y a longtemps que j'ai mon opinion sur lui, et si la vôtre n'est pas encore fixée sur les chiffres cabalistiques, consultez YAlmanach prophétique de 1845...

Enfin , n'importe , du moment ou le rendez-vous est donné rue St- François, ça nous prouve, que malgré la coïncidence , le bal Musard n'est pour rien dans cette affaire , le grand Musard n'ayant pas l'habitude d'aller diriger les orchestres rue St-François.

Ce serait déroger et le grand Musard ne déroge jamais , — il a un habit trop noir et une figure trop jaune pour cela !

Si vous saviez quel intérêt immmmense les jésuites ont à empêcher la réunion en question ! Vous devez bien penser qu'une société qui a des ramifications dans les quatre parties du monde , ne se donnerait pas tant de mal pour une bagatelle; rien qu'en ports de lettres touchant Dagobert les jésuites ont déjà dû dépenser plus de cent écus , ainsi jugez du reste !

Si le gouvernement français ne s'est pas encore décidé à supprimer radicalement l'institution de la rue des Postes, c'est que M. Conte s'y oppose formellement, non pas en qualité de jésuite, je me plais à le croire , mais en qualité de directeur de l'établissement de la rue Jean-Jacques Rousseau; il a reconnu (pas Jean-Jacques , M. Contei, qu'il n'y avait pas une

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meilleure pratique pour le gouvernement que M Radin.

Tant que M. Conte sera directeur des postes les jésuites existeront en France, ça fera crier le Constitutionnel , mais les intérêts du trésor avant tout !

Les sept descendants de la famille mystérieuse ont toujours été en parfait accord, cela tient peut-être à ce qu'ils ne se sont pas rus depuis cent cinquan'e ans... Et l'infâme Rodin, dont nous vous donnons cicontre le portrait pris au daguerréotype, veut que ces

personnages continuent à ne pas se voir davantage : c est pourquoi il emploie tous les moyens, y compris les bêtes féroces et les bourgmestres , pour retarder l'arrivée à Paris des jumelles à la médaille, et des au-

*2 PARODIE m jrir ERRANT.

très individus qui ont reçu pour héritage le petit bijou en plomb que vous savez.

Ce gredin de Rodin n'est pas jésuite en chef; il a pour supérieur un nommé d'Aigrigny , ancien colonel de hussards.

Je m'étais souvent demandé ce que font les colonels de hussards qnand ils deviennent vieux ; — le Constilulionnel nous l'apprend, ils se font jésuites !

Farceurs de colonels de hussards !

A peine l'ex-colonel d'Aigrigny, pour le moment général des jésuites, a-t-il expédié toutes ses lettres, que lui-même en reçoit deux. — L'une l'appelle auprès de sa mère mourante, en Normandie, — l'autre lui enjoint de partir immédiatement pour Rome.

Notre personnage est fort embarrassé , mais pourtant il se montre bon fils, et il obéit à sa mère... l'Eglise. Il fait atteler des chevaux de poste au premier cabriolet de place qu'il rencontre, et fouette cocher.

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Rodin triomphe et fait la nique à son supérieur !

Il est vrai que rien n'aurait empêché d'Aigrigny d'aller au Vatican en passant par la Normandie, puisque tous les chemins conduisent à Rome !

Les éf rang leurs.

Du milieu de la rue des Oursins , nous passons au milieu de l'Asie, où se trouve un autre descendant de la nombreuse famille aux petites médailles de plomb.

Ce personnage, que les jésuites ont également le plus grand intérêt à empêcher de faire un voyage d'agrément à Paris pendant le carnaval de 1832 . est le

\\ PARODIE 1)1 juif errant.

fameux prince Djelma , type le plus parfait de lYlégante jeunesse indienne, et président de Y Eléphantclub de Batavia.

Je ne sais pas au ju^te s'il y a un club des éléphants à Java , mais je suppose que la jeunesse dorée et bronzée de ce pays ravissant se passe la fantaisie de se réunir tous les soirs pour jouer au wisth et fumer des cigares de quatre sous, ainsi que cela se pratique dans les capitales des pays les plus civilisés.

En quoi consisterait le bonheur de l'homme sur la terre s'il ne fumait pas des cigares de quatre sous et s'il ne jouait pas au wisth , — je vous le demande , — ou plutôt je ne vous le demande pas , car je suis tellement certain de votre réponse qu'il est inutile que nous perdions un temps précieux à ce dialogue.

Nous avons à nous occuper de bien autres choses , et vingt autres héros , tous plus intéressants les uns que les autres, réclament toute notre attention, ne les en privons pas.

Le correspondant des jésuites à l'île de Java ne trouve rien de mieux , pour retenir le prince Djelma dans sa patrie, que d'attacher à ses pas un ètrangleur.

Java !!!.... pays hideux et magnifique , rempli de reptiles, de poisons subtils, d'arbres splendides, de chauves-souris parfumées et d'étrangleurs ravissants ; terre peuplée d'adjectifs, montagne de superlatifs superposés , volcan d'antithèses clinquantes. Bonjour , Java! bonjour!...

Djelma, disons -nous, avait à ses trousses un ètrangleur.

La société des étrangleurs de l'Inde a été établie

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d'une manière anonyme et en commandite pour exploiter les cous de tous les voyageurs. Ces véritables amis de la strangulation étranglent par partie de plaisir , uniquement pour tuer le temps, comme d'autres jouent au loto ou aux dominos.

Il ne faut pas croire que les étrangleurs indiens procèdent bêtement et brutalement comme les p/tnisegars de Paris, qui entre onze heures et minuit sautent à la cravate des bons bourgeois qui reviennent des Variétés en fredonnant l'air de la mazurka !

Les Javanais y mettent plus de patience et d'adresse, c'est pour l'amour de l'art qu'ils exercent et non pour une misérable pièce de trente sous.

Ceci nous prouve combien l'Europe est éloignée de l'Asie, surtout sous le point de vue de l'étranglement. — C'est triste à reconnaître, mais enfin il n'y a pas moven dp faire autrement '

4<J PARODIE Dr JUIF ERRANT.

Un lacet à la main , ils s'embusquent derrière un buisson , et attendent une victime , n'importe laquelle : le premier bourgeois venu qui passe de ce côté pour aller dîner chez un de ses amis , surtout quand il va dîner en ville à la campagne !

Le nombre des personnes qui disparaissent ainsi chaque année dans l'Inde est immense, et, de l'avis du Constitutionnel, la secte des étrangleurs est presque aussi dangereuse que celle des jésuites. — Cette opinion est respectable puisqu'elle est consciencieuse.

En sa qualité de flâneur perpétuel , le Juif errant

ne pouvait manquer de passer un jour près de l'un de ces buissons dangereux. Aussi a-t-il été étranglé ; mais , pour répondre dignement à cette plaisanterie, il fait la farce de revenir do temps en temps saluer,

DEl.MKMIi PARTlt.

pendant le jour, l'Indien qui lui a passé la corde au cou, et de plus il est son cauchemar pendant la nuit.

Oui, pendant la nuit, Farina l'étrangleur rêve un tas de bêtises fatigantes, l'étranglé lui sourit, l'étranglé le bénit, l'étranglé lui fait des mamours et de la

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morale quintessentielle; Farina pleure, Farina crie , Farina sue comme un bœuf, mais ne se corrige pas de son défaut et se remet , le lendemain, à étrangler de plus belle , tant il est vrai que l'habitude est une seconde nature..., quand ce n'est pas une première, comme l'ont prétendu plusieurs philosophes, sans me compter.

Ainsi , moi qui vous parle , je suis enchanté de n'avoir pas contracté dès mon enfance la déplorable manie d'étrangler quelqu'un au moins une fois par semaine , car maintenant que je suis arrivé à l'âge de trente deux ans , il me serait très-pénible de me priver de cette fantaisie , — il en est de cela comme de la distraction qui consiste à se fourrer dans le nez du tabac en poudre , — usage aussi distingué que malpropre.

Du reste , ne craignez pas pour la vie du jeune et brillant prince Djelma, auquel vous vous intéressez déjà vivement, pour peu que vous soyez comme moi ; mais je dois franchement l'avouer, je suis un peu bête (sous ce rapport), je m'intéresse à Dagobert et à ses deux jumelles , à M. le maréchal Simon , que je n'ai pas l'honneur de connaître , à Djelma , à la famille Baudoin, à Rabat-Joie, à mademoiselle de Cardoville, à mademoiselle Mayeux, à Gabriel ; j'éparpille mon intérêt dans toutes les parties du monde, tant et si bien que je ne sais souvent plus où le retrouver.

De qui parlions-nous donc tout à l'heure ?... Nous en étions à Djelma !

Il serait par trop désagréable de perdre ainsi coup >ur coup deux connaissances qui de prime abord nous sont devenues si chères. — A peine si nos yeux sont

DEUXIÈME l'AlVUL VJ

séchés depuis le trépas de notre pauvre ami Jovial , ce serait par trop triste de repleurer de nouveau sur notre ami Djelma.

Ah ! ne nous arrêtons pas plus long-temps sur cette horrible idée !

L'étrangleur qui a été envoyé en mission près de lui a seulement pour mission de lui tatouer le bras pendant son sommeil de la manière suivante.

Ce tatouage agréable est le signe distinctif de tous les affiliés à la société anonyme des étrangleurs , — moyen qui me semble fort ingénieux pour éviter les recherches des commissaires de police indiens.

C'est absolument comme si les voleurs de Paris convenaient entre eux de porter une plaque à leur boutonnière.

Une fois Djelma tatoué sans qu'il s'en doute, le correspondant des jésuites prévient les sergents de ville de Batavia qu'il a découvert un des principaux chefs des étrangleurs.

Pour donner encore plus de vraisemblance à la dénonciation, notre jésuite, sous un prétexte de rendez-

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vous avec le général Simon , fait trouver notre jeune prince tatoué auprès des ruines d'un temple qui sert de lieu de réunion au club des étrangleurs.

C'est là que chaque nuit ces amateurs se rendent compte de leurs exploits, font l'addition des défunts de la journée, et rient aux éclat* au souvenir des grimaces faites par leurs victimes. — Vous voyez que c'est une société très-gaie.

A peine l'innocent prince est-il arrivé auprès de ces gueux , qu'une patrouille de gardes nationaux de Java entoure la société, et tout le monde est fait prisonnier.

v Une fois pince, Djelma a beau protester de son innocence : son tatouage dépose contre lui ; et comme

il paraît que dans l'Inde on commence à se civiliser et qu'on a adopté la procédure française, notre jésuite se dit que le prince en aura au moins pour quinze mois de détention préventive avant de prouver qu'il n'est pas de la secte des étrangleurs.

A la fin de ce laps et après une multitude de plaidoiries, les juges se décident enfin à décider qu'il n'est pas convenable de se livrer à cette mauvaise plaisanterie, qni consiste à faire passer un homme dans un monde meilleur, avant de lui demander préalablement s'il trouvait celui-ci par trop mauvais. — En conséquence , le coupable est condamné à recevoir des coups de bâton sur les reins jusqu'à ce que mort s'ensuive, c'est la manière de guillotiner du pays.

Décidément en l'Inde il ne fait pas bon d'étrangler, — ne lisez pas cïêlre Anglais , ce qui au contraire est fort avantageux.

Mais revenons en Europe, et quittons cette île de

PARODIK Dl .M II ERRANT.

Java, où pour distraction les hommes étranglent et le? femmes jettent leurs enfants aux crocodiles, — toujours d'après le Constitution net '.

Je vous donne l'anecdote pour ce qu'elle vaut , j'aime mieux le croire que d'y aller voir.

Les naufragés.

Pour le moment nous sommes en Picardie , auprès de Saint- Valéry, et dans le château de Cardoville, appartenant à la comtesse de Saint-Dizier Vous ne

connaissez peut-être pas cette dame ?... Ni moi non plus... Ça ne fait rien; entrons toujours.

Où en serait-on, bon Dieu , si on n'allait que chez les gens qu'on connaît? on courrait le risque alors de rester pendant toute sa vie en tête-à-tête avec sa portière.

Règle générale, on n'est même jamais mieux accueilli que chez les gens dont on n'est pas connu , — très-souvent, une fois qn'on vous connaît trop, on vous flanque à la porte '

Voici que nous retrouvons dans ces lieux cet intrigant de Rodin , qui vient se présenter d'une manière

pateline à l'intendant du château pour le prier d'espionner ses maîtres.

Ces jésuites ont des espions partout , et depuis que je lis le Juif errant je ne confierais plus rien à ma portière. . . pas même la clef de ma cave , surtout pour peu que j'aie des bouteilles de bordeaux : elle serait capable de les boire à la santé des jésuites.

Il va sans dire que ce brave homme repousse avec

:»• PARODIE Di JUIF i.Mï\NT.

indignation la demande du jésuite Rodin , — notre intendant, bon et loyal intendant qu'il est , veut bien voler ses maîtres, ça se fait , c'est reçu dans la société , mais les espionner , jamais !

Je crois même que dans lu récit de M. Eugène Sue, cet intendant ne fait même pas danser l'anse du panier ; ce caractère me semble énormément romanesque.

Pendant que Rodin fait ses propositions pour avoir une correspondance en Picardie , objet qui manquait à la maison de la rue des Ursins , voici tout à coup qu'il s'élève une tempête effroyable et comme on n'en avait encore jamais vu... dans le feuilleton du Constitutionnel.

Ah ! quelle tempête ! Je vous la narrerais avec tous ses détails.. . si cela devait seulement me rapporter cinquante centimes de plus ; mais je ne tiens pas à tirer à la ligne. — Tous les auteurs n'ont pas la même raison pour se montrer sobres de descriptions.

Je me contenterai donc de vous dire que des fenêtres du château on aperçoit la mer, et, sur cette mer, deux vaisseaux qui, pour le quart d'heure, sont fort mal à leur aise. Jugez alors de la position des personnages qui sont dedans. A propos ! devinez un peu quels sont ces passagers?... Mais c'est inutile ; je vous le donnerais en mille que vous finiriez toujours par jeter votre langue aux caniches, pour nous servir du grand style du grand siècle du grand Louis XIV , et j'aime mieux vous dire que sur l'un des navires se trouve Dagobert et dans l'autre Djelma.

Comme ça se rencontre, n'est-ce pas? — Voilà Rodin , qui se croit bien tranquille , et qui , grâce à ses

correspondances et à ses moyens ingénieux, était persuadé que les parents à la médaille de plomb ne pourraient pas se trouver à Paris le 13 février 1832 ; eh bien ! en dépit des bourgmestres, des bêtes féroces et des étrangleurs , voici que les deux sœurs, plus le prince indien , que je soupçonne être au moins leur cousin , se trouvent en même temps sur les côtes de France ; — il est vrai qu'ils ne s'y trouvent pas bien.

Je vous dirais bien comment le prince et comment Dagobert ont échappé aux embûches de leurs ennemis à Java et en Allemagne ; mais à quoi bon \ ils sont sauvés , et c'est si important !

Quand nous disons qu'ils sont sauvés , c'est que nous avons foi dans la Providence et dans M. Eugène Sue. Tous les héros de notre histoire ne peuvent pas être arrivés sur les cotes de France rien que pour se noyer ; cène serait pas la peine d'avoir fait un si long voyage, et ce ne serait pas la peine surtout que Djelma

►fi PARODIE Dl UN ! RRAN I

se fût enfui de sa prison à l'aide d'un pur -sang qui

franchissait l'espace.

Dieu! comme il galopait ; auprès de lui tous les héros du turf de Chantilly n'étaient que des tortues!

Du reste, quelque merveilleux que fût ce coursier, il n'avait pas conduit Djelma jusque sur les côtes de France; — non, à Batavia le prince l'avait échange contre un bateau à vapeur qui était meilleur encore, puisqu'il était de la force de deux cent cinquante chevaux !

La mer était dégoûtante... Des lames d'eau d'un vert plus que bouteille, marbré de blanc, ondulent sur la bande rouge de l'horizon.

Les nuages sont d'un noir bitumeux très- malpropre; le vent les balaye, et le soleil, pâle des événements qu'il prévoit, va se coucher aux antipodes, mais non sans jeter en partant un regard oblique sur cette mer en tourmente.

Eh ! eh ! voici une petite description dont je ne suis pas mécontent. — Et vous?

Les deux navires dansent une affreuse cachucl.a; jouets des lames, poussés par la tempête, tirés par la marée, roulés par les vagues, ils sont, comme nous l'avons dit, dans une position bien désagréable.

Faites donc des voyages maritimes pour votre agrément !

Tout à coup les deux navires s'abîment, et nos héros se sauvent en tirant leur coupe comme ils pt uvent.

Ce cher Rodin voyait tout cela de sa fenêtre , et sans se déranger il criait : » Ils se sauveront, ils ne se sauveront pas! ..

I] ne se doutait ^uère quels étaient les personnages qui barbotaient ainsi dans l'Océan : aussi je vous laisse à imaginer la surprise de notre homme lorsque dans le naufragé arrivé le premier dans le château de Cardoville il reconnut Dagobert, le vieux grena-

dier de la vieille garde, qui, à la manière dont il fit son entrée, semblait sortir du corps non impérial des tritons ou autres amphibies plus ou moins fabuleux.

Le fait est que la phrase classique et proverbiale de trempe comme une soupe , était insuffisante pour exprimer la position sociale et marécageuse de Dagobert. — C'était à faire maudire la pauvreté de la langue française !

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