FIN DE LA QIATRIKMR PARTIE
PARODIE
DU
La maison de la rne Saint-François.
Bref!!! après quatre volumes d'attente, dix -huit mois d'annonces et un an de feuilleton , nous voici rue Saint-François , 3 , pour l'ouverture de la maison et du testament.
Il était temps... mais nous n'avons rien perdu pour attendre. La propriété de la rue Saint-François , cette nouvelle terre promise aux descendants d'Israël , ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'agrément.
La porte intérieure , constellée de clous comme la semelle d'un porteur d'eau, donne issue à une horrible voûte au bout de laquelle s'aperçoit le jardin, — et quel jardin! Les carottes cultivées depuis cent cinquante ans par une famille juive ont grandi comme la fortune de Rennepont, et ont produit des millions de milliasses de carottes.
Quand Samuel avait la fantaisie de se promener un peu dans ce ravissant jardin, il se croyait en pleine forêt vienre du Brésil.
Aussi depuis cinquante-sept ans avait-il totalement renoncé à ce genre de divertissement qui pourtant était salutaire et remplaçait avantageusement la gymnastique , puisqu'il fallait sans cesse escalader quelque chose.
Au milieu de ce tohu-bohu végétal s'élève une charmante habitation ; c'est un pavillon à deux étages, dont les croisées, la toiture et les cheminées sont hermétiquement couvertes de plaques de plomb, — à
l'instar de bâtons de choculat, sauf qu'elles sont plus épaisses, bien entendu!
CIXQL'ÏKMK PARTIE. 143
Telle était donc la maison désignée pour le rendezvous général.
Xous avons déjà dit que Rondin était arrivé le premier rue Saint-François, tellement son impatience était grande. — Mais on attendait encore , outre les héritiers, plusieurs maçons chargés de démurer les portes, clôturées depuis cent cinquante ans.
A neuf heures et demie , on entendit : toc . toc ! —
C'étaient les Limousins en question , commandés par
feu M. de Rennepont, cet homme étonnant qui songeait à tout !
Le vieux juif , avant d'ouvrir , prit ses précautions d'usage , et par un judas il aperçut trois hommes et un clerc de notaire.
« Que voulez-vous ? dit-il d'une voix claire.
— C'est une lettre, lui répond ce dernier, qu'entre vos mains l'on m'a dit de remettre... »
C'était une lettre du notaire, qui envoyait ses trois hommes , plus un clerc , pour desceller la porte murée. Le vieux juif obéit à la lettre, et les maçons se mirent à l'œuvre.
« Pourquoi ne pas desceller les fenêtres? dit judicieusement le petit clerc.
— Parce que papa me l'a défendu , répondit doucement le vieillard.
— Et pourquoi , votre papa?
— Parce que son papa tenait de son papa qu'il ne le fallait pas.. . »
Pendant que les trois hommes, plus le clerc, s'occupaient à desceller la porte mystérieuse , Rondin , qu'avait rejoint d'Aigrigny, se mit à interroger Gabriel , qui était un grand , beau et bon garçon , simple comme au jeune âge , timide comme plusieurs igneaux, naïf et blond comme tout.
Il ignorait sa qualité d'héritier, il ignorait sa parenté avec les petites Simonettes, la belle patricienne rouge , le prince Djalma et l'honorable Couche-tout- Nu ; en un mot il ne savait rien de rien , ce qui s'appelle rien...
Mais Rondin , craignant qu'il ne fût moins bête qu'il n'en avait l'air, lui demanda, quand le juif les
eut laissés seuls , s'il savait pourquoi on l'avait amené rue Saint-François, n° 3.
« J'en ignore , répondit Gabriel avec douceur et conviction .
— Pas possible !
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, reprit Gabriel en relevant fièrement la tête.
— Mais la mère Dagobert a dû vous le dire hier , répliqua Rondin : sinon, que peut- elle donc vous avoir dit?
C'est ce que vous ne saurez pas , - dit Gabriei
emu.
En ce moment le colonel cTAigrigny entra, conduit par Samuel.
D'Aigrigny s'approche de Gabriel le sourire sur les lèvres et la main tendue :
« Mon cher fils, lui dit-il, je vous ai mis en pénitence; j'ai refusé de vous entendre, mais je consens à vous déclarer que j'ai fait tout cela pour votre bien.
— Merci , répondit Gabriel en s'inclinant : vous êtes trop bon ! »
Une conversation commencée sur ce ton-là ne pouvait que bien finir; aussi les deux interlocuteurs ne tardent-ils pas à s'entendre parfaitement. D'Aigrigny rappelle à Gabriel toutes les bontés dont la compagnie l'a comblé : elle l'a reçu et élevé par charité; elle l'a fait missionnaire, et, en cette qualité, elle l'a exposé au scalpel des sauvages ; elle a eu pour lui
toutes les attentions délicates qu'il n'avait pas le droit d'ambitionner.
Gabriel no se montre point ingrat ; il remercie cTAigrigny de tous les honneurs qu'il lui doit. Enfin, M. Samuel l'interrompt en venant annoncer qu'un monsieur d'un certain âge demande à parler à M. Rondin.
Rondin glisse au colonel un poulet qu'il vient d'écrire au crayon , et il sort.
Gabriel reprit l'exorde de son discours, passa en revue toutes les ruses , toutes les machinations employées pour l'enlever à ses véritables amis, l'enchaîner dans les ordres et le livrer à la redoutable compa~
gnie , et il finit en déclarant qu'il est résolu à rompre ces liens et à rentrer dans ses foillievs respectives.
« Fichtrrrre ! pensait le colonel, ça va mal!... » Mais il jette les yeux sur le billet que lui avait laissé Rondin... « Fichtrrrrre ! dit-il, ça va bien ! le pigeon est à nous. »
En effet , le vieux malin lui conseillait d'attaquer la fibre généreuse , bien sûr que le bon Gabriel ferait par désintéressement et reconnaissance ce qu'il n'était plus disposé à faire par docilité.
« Vous voulez votre liberté , mon fils ! on vous la rendra, dit le révérend père au brave garçon qu'il entortille : vous étiez pauvre et orphelin ; nous vous avons secouru, vêtu, nourri , éduqué et tout... Nous avons fait ce que nous avons pu faire quand nous étions heureux; — l'adversité vient pour nous aujourjourd'hui , — et vous voulez nous quitter ! . . . Partez , laissez-nous lutter seuls ; le péril vous effraie , le courage et la force vous manquent. . . partez , mon enfant : la charité nous fait un devoir de ne pas vous exposer à des dangers que votre sagesse veut éviter... partez f. .. — Et ailliez donc! pensait-il tout bas : le tour est fait ! »
Le tour était bien fait : Gabriel , attendri , les veux baignés de larmes, revint sur sa résolution et demanda instamment la faveur de rester ce qu'il était : missionnaire , jésuite. . . Et enfoncé !
D'Aigrigny eût été indigne de son rang dans la société... de Jésus s'il n'eût pas profité de la circonstance pour faire faire à l'innocent un abandon signé et paraphé de la succession Rennepont; aussi ne manqua -'•"-il pas à ce devoir sacré.
Le notaire venait d'entrer dans la chambre.
Les trois hommes et le clerc , ayant dégagé la porte murée et de la maçonnerie qui l'obstruait et de la plaque de plomb dont elle était scellée, n'avaient
plus rien à faire dans la maison, et cependant ils ne s'en allaient pas, espérant jouir du spectacle promis par quatre volumes in-8° et si impatiemment attendu par les 25,000 abonnés du Constitutionnel.
Mais le vieux Samuel , fidèle à la consigne de son bisaïeul , leur intima l'ordre de déguerpir.
Le clerc voulut parlementer , mais il y perdit son latin.
Les choses en étaient là quand maître Robinet, le notaire , se mit à appeler M. Pisto?i. Piston était le nom du petit clerc.
« Avez-vous sept sous sur vous , monsieur Piston?
— Oui, monsieur, répondit le clerc avec orgueil.
— Eh bien ! allez m'acheter une feuille timbrée de trente-cinq centimes; courez vite , il faut que cet acte soit dressé à l'instant même, avant l'ouverture du testament. »
— Monsieur le notaire, permettez-moi une petite observation qui vous empêchera peut-être de consommer une brioche. Un de mes amis, qui est censé avoir pris toutes ses inscriptions et passe dans sa famille pour très-fort jurisconsulte , m'assure qu'on ne peut aliéner une succession à venir... Je vous donne l'observation pour ce qu'elle vaut.
Au retour du clerc, Samuel lui dit aveceourtoisie : " Monsieur, que je ne vous retienne pas davantage ; vous avez peut-être affaire chez vous. ••
Cela dit , le noble vieux ouvrit la porte mysté-
CINQUIÈME PAKT1E. 15*
rieuse... Une bouffée d'air humide et froid faillit le renverser; après cent cinquante ans de clôture, cela' devait effectivement sentir un peu le renfermé.
La porte refermée en dedans , le juif s'avança dans le vestibule et se trouva face à face avec un grand coquin en marbre noir portant une torchère.
La figure du drôle était étrange; ses prunelles
étaient de marbre blanc , ainsi que sa jaquette.
Samuel pensa que c'était un portrait de famille , et il passa outre.
Les murailles de cette vaste pièce étaient lisses et unies comme la peau du nègre susdit ; la rampe de l'escalier était entretenue avec le plus grand soin , mieux que si un portier eût chaque jour frotté ces lieux.
En pensant que son bisaïeul devait avoir passé là cent cinquante ans auparavant; que c'était lui probablement qui avait frotté la rampe, épousseté les murs et fermé les portes, le cœur du vieux juif se gonfla de larmes , car il adorait son bisaïeul , qu'il "egrettait amèrement de n'avoir pas connu.
Absorbé dans ces réflexions , auxquelles venait se joindre le souvenir des trous lumineux qu'il avait remarqués le matin dans les planches de ce pavillon, Samuel ne put s'empêcher de tressaillir quand vint le moment d'ouvrir le fameux salon rouge. Malgré lui, malgré tout son respect pour les mânes de feu M. de Rennepont , il songeait à celles de feu M. de Barbe- Bleue .
Il prit enfin son courage à deux mains et ouvrit cette porte.., encore plus mystérieuse.
....Lecteur, mon ami, sais-tu ce qu'il trouva dans ce salon rouge ?.... Il trouva .... oh ! . il trouva .... je voudrais bien te laisser sur ce mot terrible : comme tu renouvellerais ton abonnement.
Il trouva un petit papier sur lequel était écrit trèsproprement :
» Ici l'on ouvrira mon testament ; les autres appar- » tements resteront fermés pour ménager une nou-
[54 J'ARODIE DU JUll' IHP.A.M.
« velle surprise aux 125,000 abonnés du Consliln- » tionnel. ••
Tout à coup la chose à la fois la plus naturelle et la plus extraordinaire, la plus simple et la plus incroyable , tira le vieux de sa rêverie. Une pendule se mit à sonner dix heures... 11 était, ma foi, dix heures... Quel fier mouvement que celui qui marchait depuis cent cinquante ans!... Cette idée frappa Samuel et lui fit faire la pantomine représentée ci-dessous.
Après avoir long-temps rélléchi , Samuel finit par comprendre que ce fait était incompréhensible; ce qu'il avait de mieux à penser était de n'y plus penser du tout.
Absorbé par cette pensée-là , il se rapprocha de la cheminée, placée juste en face de la fenêtre.
Un vif rayon de soleil éclaira subitement deux grands portraits qu'il n'avait point encore vus.
C'étaient évidemment deux peintures magistrales, deux jolis modèles ! — La femme était un vrai bijou :
elle paraissait âgée de trente et quelques années , tout au moins ; sa chevelure était brune , à reflets d'or ; elle avait de grands yeux saphir-êtincelant ; son regard était fatal et ses narines dilatées; son sourire était douloureux , ses épaules découvertes et sa robe à queue.
L'homme était noblement drapé dans un manteau noir. Sa belle tête était remarquable par des lignes puissantes et sévères , et une admirable expression
Iâ« PARODIE DU JUIF ERRANT,
de résignation, d'espoir, de douleur, d'amour, de bonté et de toutes sortes d'autres joies. Cheveux noirs,
barbe noire, sourcils idttn ; mais ceux-ci ne faisaient pas le tour de l'arcade sourcilière : ils étaient réunis sur le nez et s'étendaient d'une oreille à l'autre en une seule ligne du plus beau noir.
« Que jolis portraits! s'écria Samuel en s'approchant de plus près pour n'en pas perdre un détail : que belles figures ! . . . Hélas ! ajouta-t-il , à la tristesse de leurs visages, on reconnaît qu'ils sont morts... >»
Puis, après un moment de silence lugubre, il reprit : " Allons! ne nous amusons pas à ces bagatelles, préparons tout pour l'assemblée solennelle l... Et il ouvrit la porte à deux battants en s'écriant : Ces messieurs sont servis !
La société paraissait vivement, mais différemment affectée.
Gabriel était pâle et triste , mais satisfait ; il venait de faire abandon de ses droits inconnus en faveur d'une société qu'il aurait mieux aimé ne pas connaître.
Le P. d'Aigrignv, plus pâle encore que Gabriel , dissimulait mal son émotion.
Rondin, pâle comme d'Aigrigny, dissimulait mieux.
Samuel , pâle comme les autres , ne dissimulait rien... mais il était mortellement embêté.
« Messieurs , dit le croque-notes , donnez-vous la peine de vous reposer et d'écouter ce que vous allez ouïr. »> Et il leur lut :
« Ville-horriblement-tanneuse, le 13 février 4 682.
« Quand on a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir..., la mort est douce comme du sucre... Je vais en goûter... Mais sur le conseil d'un ami que je n'ai vu que deux fois , et qui me paraît plus attaché à la vie qu'il ne voudrait , je veux faire du bien à ma famille.
» Je donne et lègue à mes parents une somme de 150,000 fr. payable le 13 février 1832.
» Peut-être le terme de cent cinquante ans leur paraîtra-t-il un peu long... Bah! c'est bien vite passé... '
" A propos. . . je dois vous dire que feu mon grand père était catholique laïque et jésuite; mais ayant eu des mots avec la société de Jésus au sujet de l'assassinat d'Henri IV, il dit bonsoir à la compagnie et se fit protestant.
» Feu mon père eut à son tour quelques désagréments pour ses opinions avancées sur la messe , et il eût été au moins pendu sans le secours d'une femme charmante qui lui évita cette contrariété. . .
» Les portraits de ces deux amis intimes de ma famille sont placés dans le salon rouge. .. »»
Gabriel se retourna pour voir ces tableaux auxquels il tournait le dos. A peine eut-il jeté les yeux sur le portrait de femme qu'il poussa un cri d'effroi. . .
Je me mets bien à sa place : j'en aurais certainement fait autant. — Et vous ?
Mais l'effroi de Gabriel ne venait pas de la cause que vous supposez. Cette femme charmante ressemblait comme deux gouttes de lait à une femme non
moins agréable , dont l'aspect avait repoussé et mis en fuite une horde de sauvages qui s'apprêtaient à déguster le jeune missionnaire.
Au cri de Gabriel , le notaire s'était interrompu.
Sur l'observation de Rondin , il reprit ia lecture du testament qui, en cet endroit, tournant raide au fouriérisme, poussait à l'association et à l'expansion passionnelle.
Cette lecture achevée , et en attendant midi , l'heure fatale désignée par le testateur, Samuel annonça qu'il allait livrer aux ayant-droit la petite somme de deux cent douze millions soixante-quinze