‹ Parodie du Juif errantChapitre 20 sur 24 · FIN DE LA TROISIEME PARTIR · texte numérisé non relu

FIN DE LA TROISIEME PARTIR

PARODIE

DU

La reine Bacchanale.

La vue de tant d'infortunes, rue Brise-Miche, me brise le cœur. C'est l'heure de déjeuner, je pleure comme un bœuf à la mamelle, et j'éprouve un besoin de consolation qui me conduit tout naturellement au restaurant du Veau-qui-teiie.

Ciel ! quel enfer !

La place du Châtelet est envahie par les masques sortant du Prado et des autres bals champêtres de tous les quartiers de Paris.

Ce sont des Turcs de la rue MoufTetard, Des Marquis du faubourg Saint-Antoine, Des Espagnols du quai de la Ferraille, Des Chinois du faubourg Saint- Marceau,

luB l>.\li0l)i i: m .11 ii i.i;i; \M .

Des Bergères de la rue Pierre-Lescot,

Des Arlequins de la rue aux Fèves,

Des marquises Pompadour du carré Saint-Martin,

Ce n'est partout que rubans fanés, fleurs idem, visages dito, satins passés, velours de coton, galons de similor , paillettes, oripeaux, guenilles, crudités et nudités à faire rougir la gendarmerie départementale ; quant à la garde municipale de Paris, elle est plus

«gueme.

QLATRIKMi: PARTIE. 109

Des Pierrots et Pirrrrttes qui jabotent comme des pies nous apprennent que la mascarade qui débouche du quai est celle de la reine Bacchanal.

Cette nouvelle troupe est mieux costumée, mieux ficelée que les autres; c'est qu'elle est composée de

gens bien comme il faut

MO PAROD1K DU JUIT ERRANT.

C'e>t d'abord Céphyse Bacchanal, ex-couturière

(sœur de la May eux) ;

C'est ensuite Couche -tout-nu, ex-forgeron, aujourd hui loupeur ;

Puis Nini Moulin-, étudiant de vingtième année ;

Puis Rose Pompon, étudiante en droit, en médecine et en n'importe quoi ;

Puis les Flambards, — les Chicards, — les Balochards, — les Tortillards, tous pairs de France en herbe, ferblantiers, référendaires, cordonniers, calicots, etc., etc.

Place! place à la reine Bacchanal et à sa cour! criait la foule, et le cortège royal s'avança : c'étaient

d'abord quatre rosses tirant un landau de louage ; — dans ce landau, la majesté du jour souriant à son peuple, donnant des poignées de main et chantant la mère Gaudichon avec cette grâce qui ne saurait abandonner les rois, — tant qu'ils sont rois.

Puis, quatre autres rosses traînant le landau de Couche-tout-nu, mari de la reine, gaillard robuste et bien découplé, comme il convient à son emploi ; type flatteur du parisien, c'est-à-dire railleur, goguenard, babillard, farceur, bambocheur et noceur à mort. —

Il était déguisé en malin, pour donner le change à ses créanciers plus malins que lui, comme on le verra plus loin.

Là se trouvait aussi Nini Moulin, en costume antique de fantaisie (casque romain surmonté d'un plu-

112 PARODIE DU Jl IF EBBANT.

meau ù épousseter); — et Rose Pompon, frangeuse, sans occupation pour l'instant , mais cancaneuse en activité de service.

Vf

Enfin quatre rosses encore menaient une troisième voiture, et complétaient le nombre de douze rosses attelées...

C'était magnifique! ébouriffant! renversant!

La reine Bacchanal promenait ses regards, et semblait dire : C'est toujours avec un nouveau plaisir que je reçois l'expression des bons sentiments de ma populace...

Tout à coup ses yeux, écarquillés de joie et de gaieté, rencontrèrent les yeux tristes et imbibés de la Mayeux...

— Ma sœur ! s'écria Céphyse (c'était le sobriquet que la reine Bacchanal avait reçu en naissant), ma sœur!... et, leste comme un saltimbanque dont plie

avait l'air et le costume, elle s'élança du landau dans les bras de la pauvre bossue. . .

Lecteurs, mouchez-vous; ça devient affreusement pathétique, vous allez pleurer comme une borne-fontaine.

— Viens, dit Céphyse à la Mayeux; allons au Veau-qui-lette... il y a des cabinets particuliers... je connais ça... Viens, nous causerons de nos petites affaires.

— Ma pauvre sœur ! comme te voilà fichue ! . . . romme tu es pâle ! . ..

114 PARODIE Dr JUIF ERRANT.

— Mais pas trop... c'est que j'ai mal dormi.

— Comme tu es maigre ! Tu ne manges peut-être pas tout ton soûl, tandis que moi. . . moi, malheureuse, je mange tout ! ... Ah ! c'est affreux ! Tu me méprises, peut-être?...

— Par exemple! comment peux-tu penser ça?... moi, te mépriser! bien au contraire, grand Dieu !.. . Crois-tu que la Providence t'ait donné un cœur pour ramer des choux ? Crois-tu qu'en te donnant un sang vif, ardent, un tempérament remuant et tout ce qui s'ensuit, elle eût voulu que ta jeunesse se passât honnêtement ? . . . Non , non , ne calomnie pas la Providence ! il entrait dans ses vues, il fallait, pour ses célestes harmonies, une reine Bacchanal — et son sabbat, et ses danses de caractère, et tout le diable et son train... Qui donc aurait inventé la contredanse de la Tulipe crageuse, si tu n'étais pas, ô ma noble sœur! ce que tu es?...

D'ailleurs, qu'est-ce que la société a fait pour toi?. . . Rien... Si elle t'avait fait seulement quarante sous par jour...

— Oh ! cela serait bien différent ! Quarante sous par jour auraient calmé l'ardeur de mon sang, satisfait mon goût des plaisirs... Dieu! comme j'aurais été sage, si la société m'avait donné quarante sous par jour ! . . .

Passant de cette théorie socialiste un peu bien avancée à la pratique, Céphyse raconte, sans sourciller, à sa pudique sœur, qui l'écoute de même, sa vie quelque peu décolletée, et ses prodigalités, et ses changeantes amours, et une foule d'autres choses édi-

fiantes. — En ce moment arrive Couche -tout-nu, qui,

après les civilités d'usage entre gens comme il faut, demande des nouvelles de son ami Agricol. May eux raconte les malheurs de la dynastie Dagobert et comme quoi, faute d'une caution de cinq cents ballt-s, Agricol est resté en plan à Sainte -Pélagie.

Couche-tout-nu se dépouille aussitôt de sa m'ayez pas peur, mesdames) bourse, qui renferme trente napoléons.

La May eux accepte et fait la révérence.

Mais les sujets de la reine Bacchanal chantent la Marseillaise, trépignent et demandent sa majesté.

— Fichtre! dit la reine émue, mon peuple est capable de faire une révolution et de tout casser si je ne me montre pas; embrasse-moi et va-t'en...

La Mayeux tend les bras, embrasse sa sœur, pleure, se mouche et descend furtivement l'escalier pour se dérober aux hommages publics.

Elle court rue de Babylone, au pavillon occupé par mademoiselle Adrienne de Carotteville...

— Pourquoi l

Lecteur, tu le sauras plus tard...

En attendant, marche! marche!

Au même instant, trois bourgeois parfaitement couverts : — l'un avait un paletot blanc-jaune à longs poils, garni de grands boutons en os, un pantalon rouge piou-piou et un gros bâton ;

L'autre était porteur d'un carrik bleu -clair à trois collets, et d'un gros bâton,

Et le troisième, d'une redingote à la propriétaire ex-verte, ornée de velours ex-noir, et d'un gros bâton.

Ces trois bourgeois étaient au nombre de quatre, car un dernier survint (avec un gros bâton), et leur dit : Il est là...

en es sur:

— Plus que sur!...

— Céphyse buvait comme un pompier, et excitait son peuple et du geste et de la voix.

Et son peuple, docile ainsi que tout bon peuple doit l'être, répondait à l'appel de la reine, buvant comme un seul homme à bouche que xeux-tu.

Nini Moulin a le vin commentateur ; Couche-tout-

nu gris est affreusement noir ; Rose Pompon devient sentimentale; en un mot, chacun devient ce qu'il peut, mais tous deviennent pochards.

Un garçon de salle s'approche de Couche-tout-nu, lui dit deux mots à l'oreille, et Couche-tout-nu s'éclipse... Le même garçon revient dire un mot à Céphyse qui pousse un cri et file comme une étoile dégommée.

Couche -tout-nu était la proie des quatre gourdins (vous pouvez lire gredins, si cela vous tait plaisir) que

nous avons vus tout à l'heure... Ii était fumé, ce qui

il» PARODIE m .lin ERRANT.

veut dire ,en langue vulgaire et académique , pris,

arrêté...

Les quatre gourdins étaient autant de recors, le malin était un jocrisse pour une petite lettre de change de 10,000 francs qu'il avait oublié de porter sur son carnet d'échéances. — Céphyse pleure énormément, fait des projets de réforme, embrasse son amant, lui jure fidélité, lui donne sa bénédiction, puis voilà notre infortuné inséré dans un hôtel peu garni, à la vérité, mais où il n'y a pas de loyer à payer.

Pendant que ces événements chicandards se passent, la Mayeux est allée visiter le pavillon de la rue de Babylone, où elle a trouvé Florine, une femme de chambre vendue aux jésuites, qui a lâchement trahi sa maîtresse, sa bienfaitrice. Florine, cette misérable ingrate, a le cœur excellent ; elle dit un tas de bonnechoses à la Mayeux qu'elle envoie demander de l'ouvrage à un couvent.

— Par expmple, je ne sais pas quand la Mayeux prend le temps de travailler; car vous avez dû re-

marquer que depuis que nous avons eu l'agrément de faire sa connaissance; nous l'avons toujours trouvée sur les quatre chemins !

Enfin c'est son affaire et ça ne nous regarde pas ! — suivons donc la Mayeuxdans ses pérégrinations, du moins tant que nous ne perdrons pas complètement haleine.

Par un hasard bien providentiel, ce couvent est précisément celui des petites Simonettes ; — par un deuxième hasard, ce couvent touche à l'hôpital de folles, où mademoiselle de Carotteville est enfermée; — puis, par un troisième hasard non moins providentiel , la May eux, qui pleure et se mouche à une fenêtre, aperçoit Rose et mademoiselle de Carotteville; cette dernière est dans son cabanon , et Rose vient faire avec elle un petit bout de conversation ; mais bientôt une

l'ARODU-; L>L JUIF ERRANT

sœur accourt, et la pauvre Rose, qui a déjà les yeux gros de larmes, est encore grondée et emmenée.

Lu Mayeux descend dans la cour et vient auprès d'Adricnne tailler une petite bavette et confectionner quelques phrases un peu chouettes ; aussi Adrienne de Carotteville est-elle dans l'étonni'inent à la vue de tous ces trésors d'intelligence renfennés dans un aussi vilain coffre^.

De son côté, la Mayeux s'extasie de rencontrer tant de bonté jointe à des cheveux si rouges. Bref, ces deux excellentes créatures deviennent subitement amies intimes... Mademoiselle de Carotteville donne à la Mayeux un talisman, une bague que cette dernière doit remettre à Agricol, qui la portera chez M. de Monlbron. lequel saura ce que cela signifie.. . Je voudrais bien être à la place de M. de Montbron !

La Mayeux ropleure, se rempoche et s'esquive du

couvent. A la porte, elle entend les sinistres projets

122 PARODIE Dl JUIF ERRANT.

du cou et du jardinier, qui se proposentde tuer

les voleurs, et elle court avertir Dagobert. — Voua remarquerez, par parenthèse, quesi le roman ne marche guère, en revanche cette pauvre Mayeux court beaucoup : infortunée Mayeux, elle rendrait des points à un vainqueur de Chantilly!

Mais elle n'a pas fait dix pas dans la rue qu'elle se trouve nez à nez avec celui de Dagobert suivi de celui de son fils.

C'était un coup du hasard ; mais le hasard fait les cent coups dans cette histoire, et nos héros sont un peu jobards de s'étonner de quelque chose.

Moi, je ne m'étonne plus de rien; je vous conseille d'imiter ma fermeté de caractère.

Bref! la Mayeux dit au vieux : Les petites filles sont retrouvées.

— Bah! fit le. vieux...

Et au jeune : La grande est retrouvée !

— Bah ! fit le jeune.

— Pour de bon! c'est pas une farce, disent les deux qui étaient quelque peu assurés de la nouvelle.

— Oui ; mais il est imprudent de causer de ces choses-là dans la rue. Allons sur le boulevard Monl- Pf masse*..

Mais, dit le vieux, où sont les petites? Dans un couvent . .

Bon ! allons les chercher...

Impossible, elles y sont de force.

Raison de plus pour les en extraire.

Mais la loi?

■ Je lui dis zut !

— Mais le commissaire ?

— Je lui dis toutes sortes de choses... aimables.

— Mais comment ferez-vous ?

— Tiens , c'te bêtise ! je frappe, on m'ouvre , j'entre, je cherche , je trouve, j'emporte... Ce n'est pas plus malin que ça...

— Mais les religieuses?

— Les religieuses , ça me connaît ; j'en ai enfoncé des couvents , en Espagne : ça se pratiquait comme

Ça

— Mon père , dit Agricol attendri , je vous respecte infiniment, mais vous raisonnez comme un véritable serin... Vous frappez, mais on ne vous ouvre pas... Que faites-vous?

— J'enfonce la porte. . .

— Bien... mais les galères? dit Mayeux

1 24 PARODfE DU JUIF ERRANT.

— Ma yeux ,

Le crime fait la honte et non pas l'ccliafaud !

— C'est vrai, le crime ne fait pas 1 cchafaud; je suis collée... mais.. .

— Pas de mais !

— Si...

— Pas de scie ! . . . nous nous en passerons ; et Dagobert se dirigea vers la porte du couvent.

— Mon père, je m'attache à vos pas! s'écrie Agricol ; et il saisit une basque de l'auteur de ses jours; laMayeux saisit l'autre. Mais Dagobert, soufflant comme une machine à vapeur et tirant de même, les remorqua jusqu'à la porte, dont il saisit le marteau... Il va frapper, quand la bossue lui crie : Ar-

rêtez ! malheureux ! j'ai un moyen plus sûr et moins trompeur (par conséquent !).

— Quel moyen? dit Dagobert.

— Prenez cette bague que m'a remise mademoiselle de Carotte ville, et allez trouver M. le comte de Montbron.

— Au fait , dit le vieux, essayons ce moyen bizarre; il ne peut pas avoir été inventé pour rien. D'ailleurs mademoiselle de Carotteville n'a fait que des bêtises jusqu'ici , il y a chance pour qu'elle fasse autre chose cette fois... La bague me va, je cours la porter; si je ne réussis pas , nous serons toujours à temps de risquer les galères A bientôt , rue Brise- Miche

La nuit est revenue , il fait un temps hideux , et la pauvre bossue , assise et grelottante sur une chaise , s'était endormie, quand le père rentra. Hélas !

Le bon vieux Dagobert Avait la figure à l'envers.

pas plus de comte de Montbron que sur la main. . . Le moyen de mademoiselle de Carotteville avait fait chou-blanc... On devait s'y attendre, vu les antécédents de cette habile praticienne.

Dagobert attend minuit et son fils : minuit pour faire le coup et son fils pour l'aider. Voici le fils ; il a essayé de tous les moyens légaux ; il a imploré le commissaire , supplié les sergents de ville , s'est jeté aux genoux de la garde municipale , rien n'a réussi. . .

En ce moment d'embêtement solennel , la porte pleure sur ses gonds rouilles et l'on voit entrer la mère Dagobert qui tombe aux pieds de son mari

15G PARODIE Dr .iriF ERRANT.

On la relève, on la fait asseoir, on la «loi-lotte, Dago

bert la calme , et la pauvre vieille raconte mille horreurs de ces guerdins de jésuites, qui l'ont entortillée

et lui ont fait faire un tas de bêtises consciencieuses dont elle se repent de tout son cœur.

Elle narre comme quoi Gabriel s'est fait prêtre pour lui être agréable , à elle qui ne le désirait pas , et comme quoi elle le désirait pour faire plaisir à Gabriel , qui n'en avait pas envie : tout cela par la faute de ces enragés de jésuites. De causette en causette, de fil en aiguille, nous apprenons que , par le plu, grand des hasards, Gabriel avait une médaille comme les petites Simon , que mademoiselle de Carotteville en avait une autre , que Couche-tout -nu en avait une de même , le prince Djalma une aussi , enfin que tout le monde en a excepté moi ; ce que je trouve souverainement injuste , car enfin la Providence m'en devait une comme à tout le monde.

Vous me direz peut-être qu'elle vous en devait une également, ainsi qu'à votre portier, votre femme de ménage , etc. , etc. ; c'est assez bien raisonné , et je vois la Providence dans un grand embarras : il lui faudrait des médailles plus qu'on n'en trouve à la Bibliothèque royale elle-même, — lieu où portant on en trouve tant quand on cherche bien , témoin certains voleurs !

Mais laissons ça , nous y reviendrons ! A bout de leurs moyens , Dagobert et son fils, qui en étaient remplis — de moyens — ne virent rien de mieux que de risquer les galères. Après tout, dirent-ils, nous serons là aussi bien qu'ailleurs ; et de fait, par la philanthropie qui court, on est mieux aux galères que dans la rue Brise-Miche... Je vous prie toutefois de croire que je n'émets ici qu'une opinion purement théorique.

IWRnniK Dl" .Mil' ERRANT.

Dagobert et son lils se mirent u forger un monsei-

gneur .

Puis , après s'être embrassés et réciproquement donné leur bénédiction , Us partirent

Arrivés à la porte, ils essayèrent de la crocheter.

— Va te faire fiche! c'était une serrure Fichet

ils voulurent l'enfoncer, mais ils le furent eux-mêmes. Ils prirent donc , à défaut d'extraction possible , le parti de se livrer à l'escalade. Pour atteindre ce but et le haut du mur, le papa fit la courte échelle à son

enfant, qui se trouva bientôt à cheval.... sur des tessons de bouteilles...

Mais ne voulant pas dégoûter son pore de monter à son tour, il étouffa le cri que cette découverte lai arrachait , et se mit à fredonner tout bas :

Ah ! que les plaisiis sont doux, Quand on a des clous , etc.

Ils sont dans la cour , mademoiselle de CarotteviJJe

ne dormait pas , elle leur sert de cicérone et leur montre du doigt les cabanons de Rose et Blanche. Ils y coururent.

Pan ! pan î

Deux coups de fusil se font entendre, on crie à la garde! au voleur!... on se bat avec acharnement, Rabat- Joie se couvre de gloire, et...

Lecteur, nous vous plantons là pour le quart d'heure; attendez-nous sous l'orme , nous allons faire un petit tour rue des Oursins... Ces tours-là se font en littérature, — je pourrais dire se jouent, car c'est de la haute comédie !

Rondin , toujours vêtu de sa vieille redingote râpée , de son chapeau crasseux et de sa perruque idem, en un mot toujours costumé d'une manière très-médiocre, cause avec l'ex-colonel d'Aigrigny dont il est le Sot- Scieur. On nomme ainsi dans la compagnie de Jésus le mauvais larron chargé de moucharder son supérieur, et Rondin s'acquittait supérieurement de ces hautes fonctions...

Malgré son toupet (ce mot est pris au figuré), Rondin est visiblement inquiet, embêté.

Quoi de neuf? dit d'Aigrigny.

— Rien.

Rien ! car c'est bien la peine d'avoir à ses ordres soixante -quinze mille espions , que je ne qualifie pas de mouchards, pour ménager leur juste susceptibilité

— Faut-il vous lire le rapport î

— Oui, lisez-moi le rapport. . .

— Avant tout , je dois vous dire que Barrok est ici.

— Lui!... cela m'étonne et me surprend , je lui avais donné l'ordre de se rendre dans le midi avec ses bêtes pour mettre à la raison ces gueux de protestants qui me donnent de la tablature. ..

— J'en ignore. Quoi qu'il en soit , il est ici et se propose de donner des représentations.

132 PAftODlE DtJ JUIF ERRANT.

— Comment celai

Un agent dramatique , chargé de recruter des artistes pour un théâtre qui possède déjà plusieurs ours, l'a engagé avec toute sa troupe.

— Soit, dit le révérend P. colonel, en haussant les épaules ; relisez-moi la copie de cette note, que je dois savoir par cœur , mais que nos lecteurs ont besoin de connaître.

Voici donc , dans toute son intégrité , cette pièce que je ne crains pas de nommer curieuse.

« Cejourd'hui, 19 février 1682. — On vient d'arracher à un mourant l'aveu d'une abominable machination. Un drôle, nommé Rennepont, très-riche, trèsnoble , très-honnête , que nous avons fait condamner aux galères à perpétuité , s'est évadé en perdant la vie; mais un quart d'heure avant sa mort, il a eu l'indélicatesse de frustrer notre compagnie, son héritière, par la grâce du roi, d'une maison qu'il a vendue à un ami, moyennant une somme de 50,000 écus, qu'il a comptés à cet ami, pour , ladite maison et ladite somme être remises dans 150 ans, capital, intérêts et intérêts des intérêts, ès-mains des descendants de la famille Rennepont , tels quels , et de toute espèce de sexe. — Un monsieur inconnu, que nous soupçonnons être le diable en personne , s'est chargé de remettre à tous les membres de cette famille maudite une médaille qui la convie au festival de la rue St-François, à Paris, le 13 févrierl832. »

En ce moment on introduisit un personnage de distinction...

Règle générale : on ne peut jamais causer de ses petites affaires un peu tranquillement; on introduit toujours quelqu'un au moment le plus intéressant.

Ce noble étranger , c'est Farina l'étrangleur, qui.

s'adressant à Rondin , lui dit : « Frère, je suis une canaille, vous êtes une canaille, nous sommes des canailles : l'affaire peut s'arranger, entendons-nous ; je connais votre plan par une lettre que j'ai subtilisée en tuant le porteur ; je vous offre avec plaisir d'empoisonner à moitié ou tout à fait le prince Djelma, qui vous gêne. . . Donnez-moi part au gâteau et le tour sera fait...

— Qui êtes-vous ?

— Farina , étrangleur indien , pour vous servir si vous m'honorez de votre confiance.

134 PARODIE T)r JUIF ERRANT.

— Pour qui me prenez-vous j drôle...

— Pour un jésuite.. . Nous sommes , nous , les jésuites de l'Inde, vous êtes les étrangleurs d'Europe , nous sommes tous frères de la bonne œuvre, embrassons-nous et que ça finisse. ♦•

Rondin qui avait bien reconnu au premier coup d'oeil son confrère Farina , mais qui avait feint de ne pas savoir qui il était , lui avait ménagé une petite surprise...

Il le chasse en homme indigné de l'audace et de la qualité des propositions qu'on ose lui faire , et sur le seuil de la porte Farina est enlevé par Goliath, qui lui prend la lettre volée et la remet à Rondin.

Rue Saint-François, n° 3.

Là vivait un pauvre homme, Dans sa pauvre maison, Avec sa pauvre femme, D'une pauvre façon.

Les malheureux étaient bien vieux , bien vieux, ils étaient juifs, mais honnêtes, et passaient leur temps ù

compter leurs écus comme des hannetons.. . — Quand je dis leurs, c'est une façon de parler qui veut dire les

écus des autres, les écus qu'ils étaient chargés de thésauriser de père en fils ; car feu Rennepont le renégat avait bien compris que si une semblable capitalisation pendant 150 ans n'était pas une chimère , elle n'était possible qu'à des israélites... Ils comptaient donc leurs écus dans cette vieille maison ferrée, murée

depuis Louis XIV quand tout à couple vieux des

vieux tressaillit,... il venait de voir briller une lumière dans le pavillon de la cour, que personne n'avait jamais visité. . . Il fut effrayé d'abord, mais, comme rien ne peut distraire long-temps un juif qui compte ses écus , il se remit à compter, compter et recompter, et trouva pour produit des 50,000 écus confiés à son

aïeul , DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT SOIXANTE- QUINZE MILLE FRANCS.

Vous voyez qu'en bonnes mains les écus firent plus de petits encore que les lapins.

J'ai pris bien sérieusement le parti , quand je lis des romans en général, et celui du Juif errant en particulier, de ne m'étonner de rien.

Je vous avais même engagé tout à l'heure à prendre ma méthode; mais pourtant, je l'avoue, les 212 millions me stupéfient, et je ne puis m'expliquer par quelle suite d'heureux placements successifs les juifs de confiance de M. de Rennepont sont arrivés à un total aussi agréable.

Si le banquier n* 1 , celui qui tenait les cinquante mille écus de première main, avait eu l'idée de placer cette somme dans des bitumes ou autres inventions en commandite, les infortunés qui seraient venus cent cin-

quante ans plus tard rue Saint-François n° 3 en auraient été probablement pour leur course d'omnibus.

Mais le bitume et la commandite n'étant pas encore inventes vers l'an 1640, il est fort heureux également que l'homme de confiance de M. de Rennepont n'ait pas placé ses fonds sur le grand-livre, car ledit grand-livre, par suite d'une foule de réductions, étant devenu de la taille d'un in-32 pour tous les braves créanciers de l'Etat , il s'ensuit que ce n'est pas cette opération qui aurait converti cinquante mille écus en 21*2 millions.

Il faut que les dépositaires de M. de Rennepont aient cultivé en grand , en très-grand , le commerce des peaux de lapin, car il paraît que c'est la manière la plus lucrative de faire valoir des fonds.

Vous verrez , avant la fin de l'ouvrage , que ces prétendusjuifs étaient tout bonnement des Auvergnats !

Si ça pouvait vous amuser le moins du monde , je vous donnerais le bordereau exact des valeurs composant les 212 millions en question, le tout par débit et crédit ; mais vous pourriez ne pas ajouter un crédit entier à mon débit, et alors j'aime mieux me taire.

Le fait est que le vieux juif avait 212 millions dans sa tirelire , — tirelire que l'on devait casser le 13 février 1832!

Il faut vous dire qu'en sus ce trésor le vieux juif avait encore reçu en garde une vieille maison dont il avait été strictement défendu d'ouvrir les fenêtres depuis cent cinquante ans, ce qui me fait croire qu'outre les millions les héritiers Rennepont vont pouvoir entrer en jouissance d'une multitude d'araignées ; pour peu que M. de Rennepont ait pris la précaution d'en

enfermer seulement deux dans sa chambre à coucher, — les araignées produisent généralement bien plus encore que les pièces de cent sous.

Le vieux juif attend avec impatience l'arrivée des héritiers avec lesquels il a un rendez-vous , qui date d'un siècle et demi, et, comme sa montre marque déjà dix heures dix minutes, il se plaint du retard et du manque de politesse de ces inconnus.

Dans le fait, quand on attend depuis cent cinquante ans on commence à en avoir assez, et on trouve trèsvexant d'avoir en plus dix minutes qui n'étaient pas sur le programme.

Le premier héritier qui se présente, vous l'avez

deviné, je suis sûr, c'est Rondin tenant à la main la lettre du notaire.

Mais Rondin ne se présente pas comme héritier direct, pas même comme collatéral ; il sert de chaperon au jeune Gabriel, qui est revenu rue Saint-François tout machinalement et sans savoir quel tas de millions allaient lui dégringoler sur la tête !

Du reste, nous nous plaisons à rendre justice à Gabriel ; c'est qu'il est un brave jeune homme avant une excellente figure, et ne ressemblant nullement à M. Hyacinthe des Variétés comme lorsqu'il apparut en rêve à Rose et Blanche.

Maintenant que va-t-il se passer rue Saint-François ?.., Cassera-t-on la tirelire, ne la cassera t-on

pas ? ,

C'est ce que vous saurez dans un mois,

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