‹ Parodie du Juif errantChapitre 23 sur 24 · CINQUIÈME PARTIE. ICI · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE. ICI

C'était ce damné Dagobert, flanqué d'Agricol, qui venait encore troubler la fête.

Dagobert ne s'avançait que difficilement , parce qu'il était doublement blessé , d'abord d'un coup de fusil au bras , et ensuite des procédés employés par les jésuites pour empêcher Rose et Blanche de se trouver rue Saint-François.

A la vue de Dagobert , Rondin se précipita sur la

in?

PARODIE Dl JUIF ERRANT.

cassette , et la pressa sur son cœur avec un air que je ne crains pas d<> qualifier do tivs-passionné!

Pour la première fois de sa vie peut-être, Rondin quitta son enveloppe de renard pour tourner au lion rugissant !

Rendons-lui cette justice qu'il n'en était pas plus beau pour cela.

Ce n'est pas tout. Voici que la société est bien autrement terrifiée par l'apparition d'une femm? *[qui

est tout le portrait vivant du vieux tableau du salon rouge. — Cette femme remet au notaire un codicille du testament Rennepont, par lequel codicille l'ouverture de la succession est remise au 1er juin!

En voilà une de surprise !

Toute l'assemblée resta crétinisée comme dans une pièce de Debureau.

Vous demandez pourquoi ce singulier codicille \ — C'est que M. de Rennepont avait parfaitement compris que ce renouvellement d'intérêt devait correspondre avec un renouvellement d'abonnement au Constitutionnel.

Homme étonnant que ce Rennepont ! — Il n'y pas à dire , il songe à tout , absolument à tout !

Le Protecteur.

Nous voici maintenant dans la maison d'une fruitière de la rue de Clovis , et un vieil inconnu achète des radis noirs qu'il va manger mystérieusement pour

son déjeuner dans une petite mansarde qu'il a louée

depuis six mois , et où il vient seulement de temps en temps.

Un homme qui affectionne les radis noirs pour son déjeuner ne peut être qu'un jésuite. Effectivement c'est Rondin en personne qui a loué ladite mansarde pour venir y lire tranquillement les lettres qu'il reçoit de Rome, car il ne pourrait le faire dans son autre domicile, attendu que la Constitution des Jésuites exige qu'ils laissent toujours leur porte entr' ouverte , pour qu'ils puissent mieux s'épier les uns les autres.

Quelle constitution doivent avoir les jésuites, si, avec un usage pareil, ils ne sont pas continuellement enrhumés du cerveau...!

Depuis que cette révélation m'a été faite par le Constitutionnel , je ne peux plus voir un homme éternuer dans la rue ou ailleurs sans me dire : « Voilà encore un de ces gueux de jésuites ! «

Dans cette même rue Clovis , et chez cette même

marchande de radis noirs, la grisette Rose Pompon, le sémillant débardeur que vous savez , vient lutiner Rondin , mais nous ne portons ce fait que pour mémoire.

Puisque la porte de Rondin est hermétiquement fermée cette fois , donnons-nous au moins la faculté de coller notre œil au trou de la serrure, et nous ver-

rons que notre homme est dans la jubilation la plus complète. — Il vient de recevoir une lettre de Rome qu'il attendait impatiemment depuis trois mois ; et , avant de la décacheter, il mange trois gros radis noirs sous prétexte que ça lui portera bonheur. Il n'y a que les jésuites pour avoir des idées et des estomacs semblables !

Beaucoup d'autres chrétiens préfèrent déjeuner avec un bifteck ou une tasse de café.

Franchement j'avoue que je suis du nombre de ces autres chrétiens, j'ai le courage de mon opinion; et bien plus encore que la bavaroise au lait, le radis noir me semble composer un fichu déjeuner!

Cette fameuse lettre romaine est enfin ouverte , et

jugez de la joie de Rondin! elle lui révèle que le général en chef de l'ordre a reconnu que le colonel d'Aigrigny est un bel homme au physique , mais un crétin au moral , et c'est lui , le vieux laid , le malpropre Rondin , qui est nommé le supérieur de d'Aigrigny, au lieu d'être son très-humble serviteur et socius, et,

dans la compagnie de Jésus, on tient moins à avoir de belles têtes que de fortes têtes.

Rondin , chargé seul désormais de conquérir l'héritage Rennepont , change immédiatement de sys-

tème ; au lieu de faire dévorer des chevaux par des panthères plus ou moins de Java, il se pose au contraire en protecteur de tous les opprimés , et nous voyons le moment où Rondin va se transformer en

170 PARODIT DI' JUIF i;i;m\NT.

don Quichotte lance au poing et armet en tête<

Notre hypocrite de Rondin court à la maison dite de santé où se trouve toujours renfermée mademoiselle de Carotteville, et, escorté du procureur du roi, il vient

la délivrer, non sans bousculer rudement l'infortuné docteur Bedainier, auquel il reproche une foule de sourdes manœuvres et de consultations encore plus déloyales que médicales.

Bedainier est littéralement suffoqué.

Ce n'est pas tout ; Rondin se met à révéler à mademoiselle de Carotteville comme quoi elle a droit à une part à un tas de millions, comme quoi d'Aigrigny voulait l'en frustrer, et comme quoi lui Rondin a senti son âme généreuse bondir dans son sein en apprenant toutes ces turpitudes , ce qui fait

j;* PARODIE DU JUIF ERRANT.

qu'il n'a pas hésité à sacrifier sa place de secrétaire et ses douze cents francs d'appointements pour se vouer complètement à la défense des malheureux que l'on voulait dépouiller.

Le digne homme !

Mademoiselle de «Carotteville ne revient pas de sa surprise ; puis Rondin n'eif reste pas là , il se met à

lui tenir un tas de discours saugrenus qui correspondent parfaitement avec ses idées échevelées , et voilà

que mons Rondin devient , aux yeux de la jeune fille , un type de bonté, un rare assemblage des qualités les

plus précieuses , enfin c'est la Mayeux en redingote noire et en perruque rousse

FIN DE LA ONQ1 ll-MP IMRTIF

PARODIE

Dl

Apparition du maréchal Simon.

Nous avons laissé mademoiselle de Carotteville en extase devant saint Rondin ; en ce moment survient la Mayeux, avec qui la belle patricienne fait un cours pratique d'égalité, de fraternité ; elle l'embrasse, la mouche, lui fait des petites risettes, puis la présente à son nouvel ami, cet infâme coquin de Rondin.

Le drôle adresse à la pauvre fille des compliments à brûle -pourpoint; il exalté sa probité, sa générosité, son dévouement; et, dans la kyrielle de ses flatteries, il prononce le nom d'Agricol... A ce nom adoré, la bonne Mayeux tressaillit, pâlit, rougit.

» Touché ! se dit Rondin, elle aime le jeune ouvrier... Je tiens la ficelle. »

En effet, la pauvre enfant aimait d'un amour religieux, platonique et non partagé.

Rondin s'apprête à sortir, lorsque tout à coup on arrête ses pas en le retenant par la gorge, ce qui est la manière la plus désagréable d'arrêter les pas de quelqu'un que l'on puisse imaginer.

Ce personnage quelque peu étrangleur n'est pas Farina; c'est Dagobert, qui a jugé convenable d'adopter cet usage indien, et qui s'écrie : « Enfin , j'en tiens un ! »

La vérité est qu'il le tenait, et furieusement encore !

C'en était fait de Rondin, et Dagobert lui faisait passer à tout jamais le goût du pain blanc et des radis noirs, si mademoiselle de Carotteville, dans son inépuisable bonté, n'avait empêché l'étranglement complet de ce monsieur sous ses yeux.

Car, on a beau dire, c'est toujours très-désagréable de voir étrangler quelqu'un; et, dans son amour frénétique pour le beau, mademoiselle Carotteville n'aurait pu voir souffrir un homme qui tire une langue d'un pied de long !

Elle se hâta donc d'expliquer, au lieu et place de Rondin, qui avait d'excellentes raisons pour ne pouvoir pas parler, que ce monsieur est un de leurs amis, un excellent homme, qui rapporte à Dagobert la croix et les papiers qui lai ont été volés par Barrock.

A la vue de sa croix. Dagobert s'jmpose pour pé-

nitence de sa conduite d'embrasser Rondin, — et il a ce courage !

0 vieille garde, que je te reconnais à ce trait héroïque !

Mais comment cette croix et ces papiers volés à Leipsick se trouvent-ils entre les mains de Rondin, à Paris? — Mademoiselle Carotteville soupçonne notre homme detre M. Bosco ou M. Philippe; — il explique qu'il n'est pas prestidigitateur, il est simplement jésuite !

Alors il révèle l'immense pouvoir de cette secte redoutable, il explique comme quoi elle a des affiliés dans tout l'univers, et comment on est exposé à rencontrer des jésuites dans les lieux les plus déserts, tels que

dans les forêts du Brésil ou même dans la salle des concerts Vivienne !

Du moment où Rondin en personne a retrouvé une croix perdue, Dagobert espère qu'il lui sera non moins facile de retrouver deux jeunes filles égarées. Il le supplie donc de se mettre à la recherche des deux jumelles, car c'est aujourd'hui même que doit arriver le maréchal Simon ; et Dagobert a toujours devant les yeux ce père, qui ne manquera pas de lui dire : « Que que t'as fait de mes enfants ? »

Rondin promet de passer au bureau des Petites Affiches, et Dagobert est sur le point de l'embrasser derechef. La joie de Dagobert s'apaise pourtant à l'arrivée de la Mayeux, qui lui annonce que le procureur du roi a fait fouiller tous les couvents de Paris, et qu'on n'a pas découvert la moindre trace des deux sœurs, qui continuent plus que jamais à passer à l'état de muscade, c'est-à-dire à être escamotées de la manière la plus complète.

Dagobert se replonge donc dans des méditations non moins profondes que désagréables, et il n'en est

tiré que par le bruit de la voix du maréchal Simon, qui apparaît sur le seuil de la porte. Tableau!

Comme Dagobert attendait son maréchal depuis quinze ans, il fut tout naturellement excessivement stupéfait le jour où il le vit enfin arriver.

Apprenant qu'il ne peut serrer sur son sein brodé ni femme ni enfants, le duc de Ligny entre dans une fureur épouvantable, et il lève sur les épaules de Dagobert son bâton de maréchal, bâton qui lui avait été

donné par le gouvernement pour un autre usage. Retableau !

Heureusement que l'excellente mademoiselle Carotteville vient encore s'interposer ; et , cessant de mugir comme un bœuf, le maréchal se met simplement à pleurer comme un veau. Le vieux grenadier ne peut se dispenser d'imiter son chef, mademoiselle Carotteville suit leur exemple; quant à la Mayeux, vu son tempérament hydraulique, il y a déjà cinq minutes qu'elle inonde son mouchoir.

Le préfet de police, prévenu par un rapport secret, songe déjà à prendre des mesures à l'occasion du débordement probable de la Seine, lorsqu'arrive Rondin

au pas de course et traînant à sa suite les deux jumelles tant pleurées.

Ce respectable philanthrope, digne de tous les prix Monthyon, a restitué ainsi dans la même journée une croix d'argent et deux demoiselles égarées, et il s'enfuit sans vouloir même accepter en guise de récompense honnête les remercîments de toute la société. Aussi tout le monde s'écrie-t-il : « C'est un ange ! » Et personne, dans le premier moment de joie, ne songe même à s'étonner qu'un ange soit aussi laid que ce Rondin.

L'Indien à Paris.

Occupons-nous un peu maintenant du prince Djelma, qui vit depuis un mois à Paris, au milieu de toutes les recherches du luxe le plus miraculeux, dans la petite maison qui lui a été meublée par mademoiselle Carotteville ; mais néanmoins ce dernier s'ennuie beaucoup, parce que sa bienfaitrice anonyme a exigé qu'il ne vît personne, pas même les autres Orientaux qui se trouvent à Paris, pas même les plus forts négociants en pastilles du sérail de la rue Vivienne, ou les plus cossus marchands de dattes de la place Louis XV.

Pour unique distraction Djelma fume sa pipe et fait chasser les mouches qui ont le caprice de venir se poser sur son nez. Le domestique investi de cette mission de confiance n'est autre que Farina, qui a été placé par Rondin auprès du nez de Djelma pour mieux épier toutes ses pensées.

Farina, ne pouvant étrangler quelqu'un pour l'instant, se console en tuant des mouches ; ça lui entretient toujours un peu la main.

Farina remplit donc ainsi la double fonction de chasse-mouches et de mouchard.

De plus, il a pour mission spéciale, toujours d'après la recommandation de Rondin, d'allumer le sang

de l'inflammable Asiatique en lui parlant des femmes de Paris comme des objets les plus ravissants que l'on peut imaginer.

Aussi, à ces propos légers, le sensible Indien prendil feu comme une allumette chimique allemande.

Rondin, qui sert d'intermédiaire de mademoiselle Carotte ville, vient de temps en temps rendre visite au jeune prince, qui continue à bâiller à Paris d'une manière démesurée.

Mais Rondin lui révèle que cette séquestration est indispensable et doit encore durer deux mois ; après quoi on le mettra en possession d'un immense héritage, qu'il pourrait perdre par suite des machinations de ses ennemis.

En apprenant qu'il a des ennemis, le prince s'écrie

SIXIÈME PARTIS, |g$

qu'il ne les craint pas, fussent-ils cent ; et, pour prouver sa force, il casse sa pipe !

A cette preuve convaincante de puissance musculaire, Rondin se dit : •< Décidément , voilà un fier gaillard ! ■

Rondin se remet à causer avec notre Indien . et il continue d'autant mieux à faire le patelin et le bon apôtre, qu'il sait par Florine , l'infidèle femme de

chambre, que mademoiselle Carotteville, pour dissiper ses derniers soupçons sur le jésuite Rondin, et aussi probablement pour se procurer la satisfaction d'apercevoir le beau prince Djelma, est venue en secret écouter la conversation derrière la tapisserie.

Cette conduite est légère, si vous voulez; mais, comme dit Bilboquet, il le fâââlait, il le fâââlait.

Il le fallait surtout pour amener une scène palpitante d'intérêt entre le beau prince et la belle demoiselle.

Ayant entendu un léger bruit derrière la tapisserie et croyant trouver un rat, Djelma se précipite ; et, jugez de sa surprise, quand lui, le passionné prince

SIXIÈME PARTJL. 18?

Djelma, il aperçoit une ravissante jeune fille, telle

qu'il la rêvait depuis trente jours et autant de nuits.

Jugez surtout de sa stupéfaction quand il apprend que cette beauté aussi rousse que céleste est sa mystérieuse bienfaitrice.

Il devient subitement amoureux, oh! mais amoureux comme on ne l'est qu'à Java; et mademoiselle Carotteville sent qu'il serait imprudent de rester plus long-temps dans le boudoir de son cousin, qui, pour une première entrevue, veut être parent par trop rapproché.

Elle s'enfuit donc, et Rondin révèle alors, pour aiguiser la jalousie du jeune tigre indien, que made-

moisellc Carotteville est amoureuse d'un dandy parisien , dont elle a fait connaissance au bois de Boulogne où elle va se promener chaque jour à cheval, suivie de son écuyer cavalcadore, le comte de Montbron, qui a pour unique emploi de trotter derrière mademoiselle Carotteville , mais qui gagne cruellement ses appointements !

Djelma rerugit d'une manière bien plus terrible ; et, dans sa colère, il voudrait pouvoir traiter tous les Parisiens à l'instar de feu sa pipe de tout à l'heure, c'est-à-dire de les briser complètement.

Il court dans sa chambre comme un fou ) et crie à

tue-tête qu'on lui apporte des Parisiens, qu'il lui faut des Parisiens.

Laissons-le donc tourner dans sa chambre, puisque c'est son idée fixe !

Le Journal «le la Ma.vcux.

Il faut vous dire que la May eux, en femme réellement supérieure qu'elle était, avait parfaitement compris qu'elle devait à son siècle, qu'elle se devait à elle-même d'écrire ses Mémoires, et pas en style de cuisinière, je vous prie de le croire.

Chaque soir elle écrivait ses impressions de la journée ; et dans ces mémoires de couturière il n'était pas seulement question , comme vous pourriez le croire,

de points arrière ou de points de côté, l'amour y jouait un grand rôle.

Où ce polisson d'amour ne trouve-t-il pas à jouer son rôle 1

Oui, c'est dans ces pages intimes que la Mayeux révèle des pensées non moins intimes ; — et ce sont toutes ces intimités que les jésuites chargent Florine d'aller dénicher au fond du vieux coffre où elles sont cachées.

Il n'y a rien de sacré pour les jésuites, pas même les vieux coffres, où d'ordinaire, cependant, on se garde bien de fouiller, ne fût-ce que dans la crainte de la poussière et des araignées !

Florine pénètre dans la chambre en question ; et, grâce à son indiscrétion, nous savons nous-mêmes ce

que renfermaient ces fameux papiers qui intriguaien tant les jésuites, et dont la Ma} eux aurait refusé la communication à mademoiselle de Carotteville elle-

même.

Dans ce manuscrit , fruit des veilles quelque peu poétiques de la May eux, car on y trouve de tout jusqu'à des sonnets, le plus curieux de l'affaire pour Florine, c'est l'amour de la May eux pour le superbe Agricol. .

C'est dans cet album, confident de ses plus secrètes et de ses plus badines pensées, que la Mayeux révèle toute' les tortures d'une âme incomprise. Ainsi elle nous dit la peine atroce qu'elle éprouva un jour en voyait Agricol apporter une boîte à ouvrage qu'elle supposait achetée à son intention , et pas du tout :

Agricol la remporta pour l'offrir à une autre femme.

Bien plus, il vient coniier à la Mayeux elle-même qu'il aime cette autre femme et qu'il va l'épouser. Affreuse confidence !

L'infortunée Mayeux réfléchit alors que sa bosse lui interdit à tout jamais un tendre sentiment; elle comprend que l'Amour est un petit méchant qui toute sa vie s'amusera à lui faire la nique.

Cruel Cupidon !

Et pourtant, quel noble caractère que celui de la Mayeux, et, si on savait l'apprécier dignement, quel trésor pour un mari ! — seulement elle aurait dû choisir un époux assorti à son genre de physique.

Un jour, c'est encore son album qui nous le révèle, un jour elle pousse l'héroïsme jusqu'à flanquer un coup de parapluie à un cheval conduit par un enfant

et qui, sous ce prétexte, refusait d'avancer ; — et elle le fit avancer.

Quelle femme, mais aussi quel parapluie

La Fabrique modèle.

En voilà une de fabrique ! — qui n'a pu voir cette fabrique-là n'a rien vu.

Par exemple, ce qui empêchera que vous ne puissiez vous procurer la satisfaction de la visiter, c'est qu'elle a été complètement brûlée, et les plus anciens

du pays ne savent même plus au juste où elle était située.

Dans ce monument modèle, qui tenait un peu du phalanstère et beaucoup de la caserne, tous les ouvriers, mariés ou garçons, vivaient dans la communauté la plus touchante. C'était assez désagréable pour les hommes mariés, mais c'était plus que ravissant pour les garçons. Vous voyez qu'il y avait compensation .

Ce qui attirait surtout l'admiration de tous les étrangers dans la fabrique de M. Hardy, c'était la manière dont s'y popotait la cuisine.

Partout ailleurs ce sont des marmitons qui sont chargés de ce soin, ou au moins des marmitonnes; mais M. Hardy, avec ce coup d'œil d'aigle à qui rien n'échappait, avait remarqué que tous les moutards aiment beaucoup en général à jouer à la dînette. Eh bien ! il avait entrepris d'utiliser ce jeu au profit de la

communauté, et les repas étaient préparés par des maîtres-d'hôtel âgés de quatre à huit ans.

Au-dessous de quatre ans, on se contentait de leur donner des pommes à éplucher , et généralement ils ne laissaient même pas les pépins.

L'aspect seul des cuisines du phalanstère Hardy méritait qu'on fît la visite de l'établissement, car enfin on ne voit pas tous les jours des cuisiniers de cette taille.

Et, vous m'en croirez si vous voulez, la cuisine n'en était pas meilleure pour cela.

De temps en temps on trouvait bien, surnageant au-dessus de la marmite, un cheveu; puis, poussant l'investigation plus loin, on s'apercevait qu'à ce cheveu était attaché un moutard. . .

Mais c'était là un de ces petits accidents culinaires qu'il était impossible d'éviter et qu'on pouvait corriger en ayant soin de faire tamiser le bouillon.

De toutes les idées créatrices de l'illustre manufacturier M. Hardv, sa cuisine était celle dont il se montrait le plus tier. Évidemment, s'il n'avait pas éta-

bli sa manufacture de fer-blanc, il en aurait établi une autre de dîners à trente- deux sous, quinze plats au choix.

Je lui permettrais alors excessivement d'amourpropre , surtout pour peu que les fricandeaux fussent agréables, — mais trouve-t-on jamais un fricandeau agréable dans un restaurant à trente-deux sous !

M. Hardy est donc parfaitement heureux, lorsque tout à coup un personnage mystérieux vient lui demander un instant d'entretien et lui révèle, dans ce dialogue, que son ami le plus intime, ici présent, vend tous ses secrets aux jésuites , qui sont décidément les gens les plus curieux de l'univers, puisqu'ils tiennent à connaître les secrets de tout le monde.

Fureur de ce bon M. Hardy, qui traite son ami de

pas grand' chose) et vif remercîment au révélateur, qui n'est autre que l'éternel Rondin.

Ce vieux gueux continue plus que jamais à arracher tous les masques, toujours pour mieux capter la bienveillance de tous les héritiers de la succession Rennepont.

Le voilà déjà l'ami intime de mademoiselle Carotteville, du prince indien, de ce bon M. Hardy ; il est probable qu'il ne tardera pas à aller pincer un léger cancan au bal Musard en compagnie de Couche-toutnu.

Comme une cheminée ne tombe jamais seule sur la tête d'un homme et qu'elle entraîne toujours au moins quelques tuiles, voici que dans le même quart d'heure où cet excellent M. Hardy se trouve privé de son ami, une lettre lui annonce qu'il est aussi floué de son amie.

La dame qui partageait toutes ses pensées, conjointement avec des potages économiques, vient de partir

pour l'Amérique, et M. Hardy, dans sa simplicité, essaye de courir après elle.

Comme si jamais on rattrapait une maîtresse qui se sauve !

Pendant que M. Hardy part, voici le maréchal

Simon, qui arrive au grand galop de son cheval, et toutes les personnes qui le voient ainsi faire de la poussière ne peuvent s'empêcher de s'écrier : Quel animal î

En parlant du cheval, bien entendu.

Je vous ferai remarquer, par parenthèse, si déjà même vous n'aviez été assez sagace pour le remarquer vous-même, cher lecteur, que dans ce roman prodigieux, si l'intrigue ne marche pas vite, ce n'est pas la faute des personnages, qui courent toujours les uns après les autres.

C'est un steeple chase perpétuel, et la plus à plaindre est l'infortunée Mayenx, qui ne cesse non-

seulement de courir, mais encore de pleurer, le tout en même temps.

On n'a jamais vu de femme comme cette Mayeux !

Ce brave maréchal avait mis son grand chapeau, son grand cordon et ses grandes bottes à l'écuyère, uniquement pour venir causer avec son vieux père, lequel continue à vouloir plus que jamais rester simple ouvrier chez M. Hardy.

Singulier père, mais encore plus singulier fils.

Pendant que ces braves gens causent tranquillement de leurs affaires de famille , il se prépare un fameux grabuge à l'instigation d'un gueux que j'ai reconnu tout de suite pour être Barrock. — Il n'y a pas sur terre deux scélérats ayant une figure aussi jaune et des idées aussi noires.

Morbleu! M. Sue a bien raison quand il dit que le malheur joint à l'ignorance font un très-mauvais mé-

nage!... Le malheur, dans cette union mal assortie, s'aigrit, fermente, se corrompt et n'enfante que des maux...

Dans un village près duquel était situé le phalanstère de M. Hardy, deux hommes buvaient un dimanche matin.

L'un était jeune encore, assez bien couvert; mais débraillé, fatigué, marbré, rougi et très-pochard.

L'autre était, comme je l'ai dit, Barrock, le dompteur de bêtes, chargé de l'éducation de Couche- toutnu.

" A votre santé! disait Barrock, à votre santé, juri homme...

— A l'honneur de la vôtre ! répondait le jeune biberon... A propos, cher ami, comment vous nommez-vous \

— Mon nom ne fait rien à la chose, buvons !

— Pourquoi m'avez-vous tiré de Sainte-Pélagie ?

— Pour boire ; buvons !

— Et, si vous avez payé mes dix mille francs de dettes, c'est pour...

— C'est pour rire, n'en parlons plus !

— Satané farceur, quelle gaieté ! c'est effrayant ! . . . Que diable voulez- vous donc faire de moi?

— Un franc balochard, un bon zig, un licite- àmort...

Mais le titi de la reine Bacchanal n'avait pas grand'chose à apprendre dans ce genre d'exercices... — A propos de ma reine, reprit le pochard assombri par ce royal souvenir, pourquoi me l'avez-vous fait planter là ?

— Parce qu'un homme doit être un homme et qu'il n'est bon à rien quand il a une femme dans le cœur.

— Voyons, parlons peu-z-et parlons bien. Où voulez-vous en venir \

— Buvons î

— Minute ! ... je suis bu, c'est possible ; mais je ne

suis pas si bête que j'en ai l'air : j'ai deviné une chose.

— Quelle chose?

— De même que les marchands de chaînes de sûreté, les marchands de bijoux contrôlés par la Monnaie, les marchands d'articles fabriqués par les malheureux prisonniers, ont un compère qui figure un

CJX, -

acheteur pour amorcer les jobards ; — de même vous voulez vous servir de moi pour amorcer les ouvriers et les faire tomber dans un panneau quelconque.

— Après l

— Mais il me semble que ce n'est pas déjà mal comme ça...

— As-tu peur?

A quatre pas d'ici je te le fais savoir

— Tes pareils à deux fois ne se font pas connaître . T'es-tu battu en juillet?

— Je me suis battu comme plâtre.

— Veux-tu te battre encore ?

En avant, marchons.

Tra la la, Tra la la la, ,La la la la la la la la, Volons à la victoire, Volons à la victoire '

L'hôte du cabaret entra.

— Que qu'y a?

— Y a là-bas un jeune homme intitulé Olivier, qui demande un monsieur Barrock.

— C'est moi ; faites monter.

L'Olivier parut; c'était, ainsi que l'indiquait son

nom, un messager de paix. 11 venait annoncer que

sixième partie. 205

ses camarades, les ouvriers du phalanstère Hardy, refusaient les propositions des agents provocateurs.

Au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier se précipita dans le cabinet en s'écriant :

— Voilà les loups qui veulent manger les dévorants !

Or, les dévorants, c'étaient les ouvriers du bon M. Hardy; — les loups, c'étaient de pauvres ouvriers sans travail ; des carriers et des tailleurs de pierres employés à l'exploitation des carrières du voisinage ; des malheureux poussés par la misère, la boisson et les jésuites ; d'honnêtes pères de famille qui ne demandaient rien autre chose que du pain et de la chair de dévorants...

Olivier s'esquive par la fenêtre, et les loups se ruent dans le cabinet, hurlant comme des enragés.

Barrock, le dompteur de bêtes, va au-devant d'eux, les abreuve de flatteries et d'eau-de-vie, et les pousse sur le phalanstère.

Puis il s'esquive... emmenant avec lui l'ivrogne Couche-tout-nu.

Olivier , ce nouveau Mazeppa poursuivi par les loups, s'était dirigé vers la fabrique ; il arriva pâle et haletant, et tomba comme une bombe entre Simon père et Simon fils , au beau milieu d'une dissertation sur les droits de feu Napoléon II...

Au même instant une grêle de pierres et de cailloux tombe sur le toit... du père Simon , c'est-à-dire sur sa vieille et vénérable sor bonne, qui s'affaisse tout juste à la fin du dixième chapitre.

Alors s'engage le combat des loups contre les dévorants, sorte de massacre des Innocents , hideuse peinture qui ferait prendre en horreur l'humanité si

elle était vraie, et le roman si elle était fausse , nous nous plaisons à croire qu'elle est fausse.

Dans ce tableau anti-populaire apparaît une femme, un monstre nommé Ciboule, qui fait pâlir la Chouette elle-même : c'est le type du beau sexe parvenu au dernier degré de l'échelle, le beau idéal de l'horrible, de l'horribilissime !

Il va sans dire que Goliath joue aussi son rôle dans

toute cette brillante affaire ; il est le tambour-major de la chose.

Le maréchal Simon avait voulu consulter son brave homme de père sur un cas de conscience embrouillé, Soldat de l'empereur, disait-il, je dois ma vie à son auguste famille, par conséquent je me dois à Napoléon II. Dyun autre côté, je dois obéissance au gouvernement actuel et à son auguste famille... par conséquent je dois planter là Napoléon IL D'un autre côté encore, je suis enfant de la République, et. . . La question était donc très- complexe et la situation du maréchal très-perplexe. D'un autre côté, le vieillard ne pouvait heurter, dans le Constitutionnel , ni \e> idées napoléoniennes ni les principes dynastiques.

SIXIEME PARTIE. 2u'J

Cela était fort embarrassant. L'auteur a recours au grand moyen. Paff! une tuile tombe sur la tête du vieux. — Mon fils, murmure-t-il, mon loyal fils... suis mon conseil... Napoléon II... Louis-Philippe... La République... serment... patrie... Tire-toi de là comme tu pourras !

Pendant qu'il parlait, les loups agissaient, cassaient, brisaient, incendiaient ; et le bon M. Hardy, en revenant de la promenade, put jouir du coup d'œil que présentait sa fabrique illuminée d'une foule de flammes du Bengale allumées par Barock !

En voilà certes bien assez pour ce volume. Passons à un autre.

Page 1