FIN DE LA SIXIEME PARTIE
PARODIE
DU
Négociation avec Rose Pompon
Rose-Pompon faisait ménage avec Philémon — ménage de garçon , bien entendu ! dans lequel cha-
cun apporte tout ce qu'il possède de gaieté, d'insou-
ciance et d'espoir — ménage qui ne dure guère qu'un printemps , comme celui des moineaux , avec lequel il a d'autres ressemblances encore , mais dont on garde toute la vie un frais et joyeux souvenir.
Dans le ménage Philémon et compagnie , comme dans celui que vous vous rappelez quelquefois , lecteur , mais dont vous ne parlez plus — et pour cause — comme dans tous ceux que j'ai connus, il ne manquait jamais que le strict nécessaire, qu'on remplaçait par du superflu.
Aussi Rose - Pompon , pour suppléer la robe de chambre absente , avait jeté sur ses petites épaules grassouillettes la chemise de laine rouge consacrée par Philémon à ses promenades maritimes de la Seine. Et pour ne pas friper sa robe unique, elle s'était affublée du pantalon de débardeur qu'en bonne ménagère elle ne devait plus ménager après le carnaval.
Assise devant la cheminée , elle brûlait les embauchoirs de la communauté , en attendant que le crédit de Philémon se relevât dans l'esprit de quelque marchand de bois.
Car depuis long-temps toute espèce de crédit était
SEPTIKME PARTIE. 213
refusé par ce négociant aussi rapace que peu obligeant.
Dans un couvercle de soupière , dernier débris échappé au naufrage de la vaisselle, à la suite d'une tourmente amoureuse, elle mangeait quelques feuilles de salade , tout en croquant de ses petites quenotes blanches un pain à café. Sur une feuille de vigne bien proprette , un morceau de beurre frais attendait son tour... C'était le dessert.
En ce moment , Nini-Moulin arriva porteur de cachemires , de bijoux et de propositions ; il traînait même à sa suite une charmante petite voiture.
Il offre généreusement tout cela et son cœur à la gentille étudiante, qui accepte tout... moins le cœur, et les voilà partis...
Où vont-ils ?
Marche toujours, lecteur; marche, marche!
Peu de jours après cette scène morale , mademoiselle de Carotteville , assise dans son boudoir , rêvait de prince, d'amour, et de tout ce qui s'ensuit
Que se passait-il dans son cœur de femme et dans sa tête de patricienne? Hélas! ce qui se passe dans la tête et le cœur des princesses aussi bien que des bonnes d'enfant quand elles ont trouvé leur vainqueur.
Et quelle est la femme dans le monde qui ne finit pas par trouver un vainqueur, — après avoir fait toutefois une défense plus ou moins héroïque !
La mââââlheureuse mademoiselle de Carotteville était amoureuse comme une chatte , soit dit sans comparaison.
Elle voyait son prince partout — dans ses vases du Japon, dans ses impôts de la Chine, partout ; mais plus encore dans un bas -relief dont nous vous offrirons
le dessin, et devant lequel l'infortunée s'évanouissait de satisfaction...
, 40KSÊWm
Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma fit relever mademoiselle de Carotteville comme par un ressort.
Nota. Nous devons à la vérité de déclarer que cette expression mécanique est empruntée à notre ami A. Dumas. Nous avons cru pouvoir la prendre une
fois aux Trois Mousquetaires , en considérant qu'il en reste encore une au moins dans l'ouvrage pour chacun des 40,000 lecteurs de ce charmant et interminable feuilleton.
C'était M. de Montbron , un ex-beau, un des jolis muscadins de la république , un délicieux oreilles-dechien du consulat, enfin un fatigué , un dévasté, un homme très-bien. Il avait soixante ans, pas de che-
veux, beaucoup de nez, énormément de jambes. Au moral, c'était un grand bambocheur, un gros joueur et un petit impertinent, un de ces hommes dont les femmes raffolent.
— Ma chère enfant, je ne suis pas content. . . dit le comte en se dandinant du meilleur air possible.
— Quelque peine de cœur. . . ou de trèfle? mon cher comte, dit la belle patricienne.
— Oui, de cœu-e, et c'est vous qui la causez, méchante ! . . .
— Pas possible! cher comte c'est bien flatteur ! . . .
— Pas trop , ma toute belle , ca-e ma peine de cœu-e. . . — pardonnez ; ma bu-usque fe-anchise vient
de ce que vous négligez vote-e beauté Vous êtes
te-iste, vous avez du chague-in 1 . . . Que faisiez- vous quand je suis ente-é?
— Mais rien... je... je lisais.
— Ah ! vous lisiez. . . Mais que vois-je ! . . .
Vues pittoresques de l'Inde.
Voyage dans l'Inde.
Lettres sur l'Inde.
Souvenirs de V Inde.
La belle blonde rougit jusqu'au blanc des yeux,
cache sa jolie tête dans ses deux petites menottes , et finit par avouer qu'elle en tient pour le prince basané.
Le comte alors lui déclare que Djelma l'adore.
— Quoi! s'écrie l'innocente, serait-ce, Dieu, possible !.. . n'abusez- vous pas de ma simplicité ?. . .
— Pa-ole d'honneu-...
— Mais Rondin m'a dit qu'il en aimait une autre !
— Il a dit à Djelma que vous étiez folle d'un blond !
— Ah ! vieux scélérat ! . . . Reviens-y donc. . . Mademoiselle de Carotteville était transfigurée. Ce
n'était plus la grande» fille naïve et crédule que vous
avez vue se laisser berner , enfermer et doucher à la Salpêtrière ; ce n'était plus la patricienne un peu jobarde qui se laissait entortiller par ce vieux boa de Rondin. C'était une jeune lionne qui secouait sa crinière dorée, un jeune caônqui sautait de plaisir. Elle était triomphante et radieuse.
— Quand le verrai-je ?... Tel fut le premier mot qu'elle adressa au vieux messager d'amour.
— Mais, chè-e belle, vous allez un t-ain de poste ! Laissez-moi le temps de rempli- aup-ès de lui mes fonctions g-atuites de cou-tie- d'amour, et demain...
— Heureusement je puis attendre... j'ai son portrait... Tenez , voyez comme il lui ressemble. Et en
disant cela , elle désignait une statuette du Bacchus indien.
— En effet, s'écria le comte, voilà bien sa -ondeur, sa g-âce , sa beauté toute o-ientale , son air pa-faitement se-ein... Quelle admi-able -onde bosse! quelle ét-ange -essemblance !
— Mais, voyons , qu'allons-nous faire jusqu'à demain?
— Si vous m'en c-oyez , vous vous mont-e-ez aujou-d'hui pa-tout : madame votre tante -épand que vous êtes folle ; demain vous faites une folie , c'est le
cas de détou-ner les soupçons Jamais un agent de
change n'affiche plus de luxe que la veille de sa failite... C'est l'usage.. . Ap-ès le bois, nous i-ons fai-e
une petite p-omenade dans l'Inde... Oui, ne vous
étonnez pas , nous visite-ons les fo-êts sauvages à la
dét-empe , des déserts de t-ente mèt-es ca-és ; nous
ve-ons des bengalis atificiels Mais, en -evanche,
je vous p-omets des bêtes fé-oces natu-elles et nullement empaillées. Et un mot, nous i-ons voi- van Ba-ock à laPo-te-Saint-Ma-tin.
Au même instant , Rondin entra — pour son malheur— car il fut reçu comme un chien dans un jeu
d'échecs !... En cette circonstance , il faut en convenir, il fut au-dessous de sa réputation de ruse et d'habileté.
Rondin parti — honteusement — on monta en cale-
che , et Ton flâna dans les Champs-Elysées. La belle
patricienne , dont le cœur nageait dans la tendresse , ramassa sur la voie publique une pauvre petite mendiante qui lui tendait des bouquets.
Que fit-elle de cet enfant l. . . Tu le sauras plus tard, lecteur; marche, marche toujours !
Derrière la toile.
Les bêtes avaient attiré la foule à la Porte-Saint- Martin. On aime tant les arts à Paris , et l'on est si blasé des lions , des lionnes et des panthères du Boulevard Italien, qu'on n'est pas fâché d'en voir quelquefois de plus sauvages, si ce n'est de plus féroces.
Tout Paris se pressait donc aux représentations de
Barrock, et le garde municipal, même à cheval, avait la plus grande peine à mettre de l'ordre dans la foule.
Le dompteur de bêtes finissait de s'habiller dans sa loge; il s'affublait d'un costume turc-indien qui devait ajouter à l'horreur du spectacle.
Titi Couche-tout- Nu, l'ex-roi de la reine Bacchanal, aujourd'hui pochard de profession , émeutier en disponibilité, et abruti par goût, assis dans un coin de sa loge, contemplait Barrock d'un air stupide... tout en rêvant à ses nobles amours.
Goliath , le grand géant que vous connaissez , entra comme un boulet.
— Que veux-tu , imbécile? lui dit amicalement van Barrock.
— Le public attend...
— Hé bien! que le public attende... répondit le dompteur qui avait de la littérature.
— Si ce n'était que ça !
— Qu'y a-t-il encore , animal \
— La Mort refuse déjouer ce soir...
— Caprice d'acteur!... nous lui donnerons des feux...
— Si ce n'était que ça î . . .
— Quoi encore , brute l
— L'Anglais!
Barrock tressaillit.
— Tu l'as vu?
— Je Vai de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu... Barrock retressaillit , et nt une grimace de tous les
cinq cents diables , à tel point que Couche-tout-Nu lui dit :
— Qu'est-ce donc que cet Anglais?
— Cet Anglais , c'est ma bête noire , mon cauchemar , mon mauvais génie. Il me suit depuis Stras-
bourg, s'arrête où je m'arrête , et ne manque pas une de mes représentations.
— C'est un amateur distingué !
— C'est une bête plus féroce que ma panthère et que mon tigre. Il a parié que je serai dévoré devant lui, et il veut gagner son pari.
— Et il le gagnera ce soir si vous vous obstinez, reprit Goliath.
— Sors d'ici, butor! et va préparer le collier de la Mort.
Barrock prenait toujours ses bêtes par la douceur.
— Mais , dit Couche-tout-Xu , pourquoi ne fais-tu pas annoncer Relâche pour cause d'indisposition de la Mort?
— Relâche ! fi donc ! . . . c'est bon pour les petites maîtresses... Qu'on frappe les trois coups!
Les trois coups retentirent , et l'orchestre se mit à jouer l'ouverture — l'ouverture que vous connaissez , pour peu que vous ayez ouï un mélodrame dans le cours de votre existence.
L'Anglais était à son poste , aux baignoires d'avant-scène.
— Quel est ce casse-noisette? disait celui-ci. Quelle est cette tête à pommeau de canne? disait celui-là.
Barrock seul aurait pu répondre à ces questions ; mais il avait bien d'autres chiens à fouetter... Il se fouettait le sang , se battait les flancs pour rappeler son courage; son courage ne revenait pas.
Au-dessus de la loge occupée par l'Anglais se trouvaient , dans l'avant-scène des premières, M. et madame de Morinval et mademoiselle de Carotteville.
Celle-ci était coiffée en cheveux, portait une robe bleue simplement ornée d'une pendeloque de perles du plus bel orient... Rien que ça !
Les perles blanches, la robe bleue et les cheveux... que vous savez formaient un effet on ne peut plus tricolore. A la main elle tenait un énorme bouquet.
Le théâtre représentait une forêt de marronniers d'Inde parquetée et éclairée par les cent cinquante becs de gaz de la rampe... L'illusion était complète.
Mademoiselle de Carotteville, tout absorbée par la contemplation de ce site singulièrement sauvage , ne voyait pas ce qui se passait dans la salle.
Il se passait cependant quelque chose qui l'eût intéressée...
Dans la loge d'avant- scène , en face de celle qu'occupait la belle patricienne , était venu se placer un beau bengali suivi d'une petite panthère du quartier Breda.
C'était le Prince- Charmant , l'infidèle Djelma , en compagnie de notre petite amie Rose-Pompon , dont
septième partie.
la tenue, les gestes et les mines portaient le cachet de la meilleure société... du Prado et de la Chaumière.
Le prince Djelma, tout entier à sa passion pour sa belle rousse , ne répondait que très-médiocrement aux agaceries, aux petites risettes de la charmante blonde ; il consentait bien à dépenser pour elle un argent fou et même à lui payer des oranges dans une avant scène de la Porte- Saint-Martin: mais quant à de
l'amour , il ne lui en octroyait pas pour un sou , — ancienne monnaie.
Jugez donc de la sensation qu'éprouve Djelma lorsqu'il aperçut mademoiselle de Carotteville et qu'il du£ feindre ne pas la voir pour exciter sa jalousie , — toujours sur les conseils de son excellent ami Farina.
Quant à mademoiselle de Carotteville, ayant lors-né la loge du prince , dans le premier moment elle voulut pas en croire les verres de son binocle , et eL proféra même des choses très-désagréables pour l'ingénieur Chevallier qui lui avait vendu cet instrument avec garantie , mais il fallait bien finir par se rendre à l'évidence, et mademoiselle de Carotteville se dit à elle-même : « Cet homme d'Inde ne me sera plus de rien. »
Tout à coup un rugissement rauque , mais trèsaccentué, retentit sur la scène. A ce rugissement , l'Anglais se leva, et ses gros yeux verts ne quittèrent plus l'entrée de la caverne dans laquelle Barrok devait pénétrer.
Le fait est que la situation devenait très-dramatique, et, malgré les sensations particulières qui faisaient en ce moment tressaillir le cœur de Djelma et de mademoiselle de Carotteville , ils ne purent s'empêcher de regarder ce qui allait se passer sur le théâtre.
Barrok avait aperçu son cauchemar d'Anglais et, fasciné par cette tête qui, en laideur, égalait au moins celle de Méduse, de jaune qu'il était d'ordinaire il devint vert -pomme , — spectacle affreux !
Bien qu'il fût sous l'empire de ce que nous ne craindrons pas de nommer la renette la mieux carac-
térisée, Barrok, de crainte d'être obligé de rendre
la recette , s'élança dans la caverne pour dompter la Mort , mais sans pouvoir dompter préalablement sa peur, et on entendit un cri si formidable que tous les spectateurs furent convaincus que Barrok venait d'être un peu dévoré par la panthère.
A ce hurlement, mademoiselle de Carotteville laissa tomber son bouquet , qui alla rouler dans la caverne
pêle-mêle avec Barrok et la Mort , — et le prince indien , pour avoir ce précieux bouquet , ne fait ni une ni deux , il s'élance comme une flèche , tue la Mort d'un coup de poignard, sauve Barrok, et, chose bien plus précieuse encore pour lui, sauve le bouquet.
Ce fut réellement un magnifique spectacle ; et les Parisiens qui, ce soir, avaient payé leurs trois francs ou leurs trente-cinq sous pour assister à la représentation de la Porte-Saint-Martin, ne regrettèrent pas leur argent.
Le fait est que , même au Grand-Opéra, on ne voit pas souvent de pareils intermèdes. Le seul individu contrarié fut l'Anglais qui croyait enfin avoir gagné son pari et qui se trouvait de nouveau rejeté aux calendes grecques.
Le prince indien fut magnifique lorsqu'il se releva du fond de la caverne, et lorsqu'il plaça son pied sur le cou de la panthère immobile ; — cette pose rappelait avantageusement M. Franconi et le cheval Coco au moment où ce dernier fait le mort.
Inutile de dire que dans cet instant Djelma se tournait du côté de mademoiselle de Carotteville , pour lui lancer un regard qui lui révélait un amour déci-
dément insensé , puisqu'il venait de lui faire braver la mort , soit dit sans calembour, pour conquérir un simple bouquet ; mais par malheur mademoiselle de Carotteville ne put jouir de ce regard qui lui aurait mis tant de baume dans le sang. Succombant aux émo-
tions de cette soirée palpitante , la jeune fille venait de s'évanouir , et était tombée à la renverse au fond
»5im«
de sa loge , donnant ainsi aux spectateurs un nouveau spectacle qui ne se trouvait pas annoncé sur YEniracte.
LeWbyageur.
Il est nuit,
La lune brille.
Un voyageur, du haut de la butte Montmartre, regarde la ville immense étendue à ses pieds.
« Non! disait ce voyageur, cela ne sera pas. C'est assez de deux fois , que diable ! Il y a cinq siècles , j'avais 1300 ans à peine, je suis entré dans cette ville et je l'ai empoisonnée. . .
n Trois cents ans après je suis revenu lui faire le même cadeau...
n Et voici que j'y reviens encore. C'est peu régalant pour ce peuple hospitalier. . .
n Oh ! je vais dire comme Robert Macaire : Seigneur, ayez pitié de moi !
n Hélas! les Rennepont, ces chers Rennepont, mon neveu Couche-tout-Xu, le prince sauvage, toute cette
famille intéressante et embêtée court de grands dangers....
» Oh! dites, Seigneur! faites-moi l'honneur de dire s'ils échapperont à la fatalité et aux jésuites. . .
» Faites, Seigneur, qu'ils emploient toute l'intelligence que M. Sue leur -a donnée et toute la fortune qu'il leur prête à combattre ces blasphémateurs qui osent affirmer que l'homme est né pour souffrir, et qui renient les préceptes d'amour, de joie et d'expansion prêches par Saint-Simon et saint Fourier.
» Assez de deuil sur la terre! Depuis deux années, vos créatures tombent comme la grêle!... sur mes pas...
» Le monde est décimé, bonté divine!... Le diable fait des bénéfices d'enfer !
» Pitié , miséricorde ! »
Mais le vent rugit comme un tigre , siffle comme un serpent , il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors...
— Marche !
— Oh! Seigneur, les médecins et les apothicaires vont faire leurs orges.
— Marche l
— -Oh! Seigneur, le diable m'emporte... Déjà je vois les bastions , les remparts , les demi-lunes , les forts détachés. .. Seigneur, je suis à la barrière, les
rats de cave visitent mon havresac... Il est temps en-
.core...
Marche... marche... marche
Et l'infortuné marchait en conséquence d'une façon diabolique !
La collation.
Le lendemain du jour où le voyageur ci-dessus avait fait son entrée dans Paris , madame de Saint-Dizier, l'honorable tante de mademoiselle de Carotteville , se préparait à recevoir dignement 1* état-major des jésuites, qui devait tenir chez elle un concile au petit pied.
Nous ne vous ferons pas le menu du dîner : généralement les inventaires nous amusent peu et nous ennuient beaucoup ; nous nous bornerons à vous dire que toutes les chatteries inventées par la friandise étaient réunies pour ce léger repas, que devaient arroser le
Champagne frappé, le clos-vougeot et les vins plus généreux d'Alicante et de Malaga. Rien que ça!
Par une attention remplie de délicatesse et de bigoterie, messeigneurs les évoques allaient pouvoir croquer de petites mitres en sucre de cerise, des crosses en sucre candi et des enfants- Jésus pralinés.
Bref, on y voyait tout ce que peut produire l'imagination d'une femme confite en religion.
A M. d'Aigrigny , à Rondin et à Bedainier s'étaient joints ce soir deux nouveaux personnages qui apparaissent sur l'horizon : un évêque et un cardinal, rien que cela! et quel cardinal ! l'illustre Malipieri , dont sans doute vous n'avez jamais entendu parler.
Tous ces messieurs sont rassemblés pour délibérer sur ce qu'il y a de mieux à faire touchant les deux cents millions qu'il s'agit toujours de faire passer de
la tirelire du vieux Samuel dans la tirelire de la société de Jésus.
M. d'Aigrigny, légèrement piqué d'avoir été évincé de son emploi supérieur par son ex-secrétaire, se permet de critiquer le nouveau plan d'attaque de Rondin ;
mais Rondin leur dit en termes très-polis qu'ils sont tous des crétins.
Tout en s' échauffant énormément dans sa discus-
sion, Rondin s'écrie tout à coup qu'il a froid dans le dos et horriblempnt mal à la tête.
Et alors il se met à boire du madère. Le froid augmente , — il reboit ; — il augmente encore , — il rereboit.
Toute la société est dans l'étonnement de voir cet homme , d'un tempérament si sec , s'imbiber comme une éponge et absorber du madère ni plus ni moins qu'un membre de la société non canonique des Lariflas.
Hélas ! — spectacle affreux , — Rondin crie, Rondin hurle , — Rondin se tortille ! 11 se plaint énergiquement qu'on lui ait fait avaler quelque chose d'empoisonné.
Le docteur Bedainier ne s'y trompe pas et s'écrie avec effroi : — Ce monsieur a le choléra!
Puis , en médecin satisfait d'avoir défini la maladie,
et croyant n'avoir plus rien de mieux à faire , — il s'enfuit.
Toute la société imite Bedainier, et Rondin est
laissé seul sur le parquet de l'appartement pour qu'il puisse y gigotter plus à son aise , ni plus ni moins qu'un caniche qui a absorbé une bouleite confectionnée par le pâtissier ordinaire de la préfecture de police.
Mais un ange vient au secours de l'infortuné, —
c'est le bon Gabriel ; Rondin se soulève à demi et peut à peine proférer ces mots :
» Pardon... pour... le... mal que je vous ai fait. .. Pitié. . . ne m'abandonnez pas. . . ne. . .
(Au milieu de cette phrase finit le volume. |
PARODIE
DU
Le Choléra*
Les coliques de Rondin n'ont été que le prélude d'autres coliques bien plus générales; le choléra est décidément à Paris, et les croquemorts, qui gagnent
un argent fou, dansent une polka de jubilation. Plus
les Parisiens se frottent le ventre, plus eux se frottent les mains. Mais, que voulez-vous ! pour ces fonctionnaires le chemin du Père-Lachaise est la route de la fortune !
Le choléra devient si universel, qu'il ne respecte plus rien, et qu'il s'attaque même aux tambours de la garde nationale , qui pourtant d'ordinaire craignent tant pour leur peau ! '
Plus d'un tapin, en train de battre la générale, ne
peut achever l'air qu'il avait commencé sur son instrument. Le choléra devient ainsi une véritable mort aux ras, — et aux y/as pareillement.
Pendant que la plupart des Parisiens tremblaient, se camphraient et se frottaient, d'autres, audacieux et insouciants, ne craignaient pas de narguer le fléau; et chaque jour, bien que les médecins eussent défendu les crudités, les boissons excitantes et les émotions,
ces sacripants mangeaient de la salade, buvaient des petits verres et jouaient aux dominos, comme si de rien n'était !
Bien plus, une société de balochards, dont faisaient partie nos amis et connaissances Barrock, Couchetout-Xu, Xini Moulin, etc., organisa la grande mascarade du choléra, qui se mit à dénier sur les boule-
vards en chantant une foule de refrains également défendus par la Faculté de médecine.
Cette cavalcade fut extrêmement brillante ; et les papiers publics du temps , quoiqu'ils n'eussent pas encore soixante-douze colonnes, en firent mention. Mais l'honneur n'en revint pas à qui de droit, et les journalistes, aussi mal renseignés que les gamins de
l 'époque, mirent le tout sous ou plutôt sur le nom de lord Seymour.
En 1832, on ne voyait pas un simple arlequin sur le boulevard qu'on ne le qualifiât de lord Seymour. On ne fourrait pas un pierrot au violon que ce ne fût lord Seymour!
Voilà pourtant comme on écrit l'histoire du carnaval! c'est à dégoûter de lire les volumes de M. Thiers lui-même!
Nini Moulin était travesti en Silène, Barrock en roi de carreau , puis venaient des Folies et des Amours, qui entouraient le bonhomme Choléra ni plus ni moins que s'il eût été le bœuf gras.
Et pourtant rien n'était moins gras que ce personnage, représenté par Couche-tout-Nu , arrivé au dernier degré de la consomption, de l'abrutissement et de l'anéantissement.
Affublé d'une perruque de Cassandre, le bonhomme Choléra était la risée de toute la société, et on le narguait continuellement de la façon la plus irrévérencieuse du monde.
Afin de se moquer plus ouvertement du choléra, la
mascarade avait choisi, pour y aller dîner, un restau-
&aJL
rant situé dans la Cité, près de l'Hôtel -Dieu. — 11 était bien certain que si , après un repas pris en ce lieu, aucun convive n'éprouvait de symptômes alar-
mants, c'est que jamais de la vie il ne devait avoir de coliques.
Toute la société se mit donc à gobelotter et à gobichonner comme dans le temps le plus calme du monde, et au pan pan des bières que l'on clouait au-dessus de leurs têtes, les satanés farceurs répondaient par le pan pan du Champagne.
Car il est bien reconnu, du moins dans tous les vaudevilles, que le Champagne fait, en s'échappant, pan, pan !
Le garçon du restaurant vint mystérieusement pré-
venir Barrock qu'il y avait beaucoup de morts dans la maison et que ce bruit pourrait les troubler. A cette nouvelle, que d'autres auraient trouvée terrifiante, Barrock se déclara altéré. Puis, comme si tant d'audace ne suffisait pas, Barrock, qui avait toujours son petit projet légèrement machiavélique, proposa au plus brave de la société le duel au cognac!
Voilà une idée qui ne pouvait venir qu'à un jésuite.
Xini Moulin lui-même, tout gobelotteur fieffé qu'il était, ne l'aurait jamais eue. 0 Barrock ! satané de Barrock, je te reconnais bien là !
Si tu n'avais pas. été Barrock, tu aurais été Rondin. Ce n'est pas un éloge que je t'adresse, ô Barrock, c'est un simple fait que je constate.
Cette proposition fit frémir la plupart des assistants, qui pourtant n'avaient pas craint de prendre leur part
d'un bol de punch monstre, que deux garçons n'avaient pu apporter qu'à grand'peine.
Ah! quel bol de punch! — Ceux qu'on sert ordinairement dans les cafés auraient eu l'air, auprès de celui-là, d'être préparés pour Tom- Pouce.
Tout le monde connaissait la longueur de la respiration de Barrock, quand il appliquait ses lèvres à une bouteille de cognac ; néanmoins un convive accepta son défi, et ce convive, vous l'avez deviné, c'est Couche-tout-Nu, qui, écartant son nez de carton, se dispose à cognaquer à mort ; — et à mort était le mot propre dans cette circonstance.
5>j2 PAROOIK DU JUIF ERRANT.
Le Roi de carreau et le lonlwmme Choiera se li-
vrèrent donc cette joute, digne des héros du temps d'Homère.
Mais au temps d'Homère on ne connaissait pas le cognac ; et, à dîner, Achille défiait seulement AgaiTiemnon à qui mangerait le plus de veau et de salade pareillement.
Ce que Barrock , ce gueux de Barrock espérait ne tarda pas à arriver. Couche-tout-Xu s'imbiba .tellement d'alcool, qu'il absorba subito trois ou qua-
tre des bouteilles d'eau-de-vie que venait de monter le sommelier. Il ne tarda pas à être en proie à d'a-
troces souffrances, attendu que le cognac est une boisson pectorale qui n'a pas reçu l'approbation de M. Yéron, qui recommande infiniment plus l'emploi de la pâte Regnaud, cette pâte célèbre, dont, comme vous le savez , font un si grand usage tous les Français faibles de poitrine et d'esprit.
Le fait est que si ça ne fait pas de bien , ça ne peut pas non plus faire beaucoup de mal.
Couche -tout-Nu éprouva donc tout à coup une crise nerveuse si terrible, qu'il brisa le goulot de la bouteille entre ses dents, ce qui contribua à augmenter furieusement le danger de sa situation, puisque cela tendait encore à lui insinuer une foule de petits verres dans l'estomac.
Plus le regard de Couche -tout-Xu s'éteignait, et plus l'œil deBarrock brillait d'un éclat satanique. La Société de Jésus triomphait enfin d'un des membres de la famille Rennepont avec l'aide d'une bouteille de vieux cognac. — Où diable la Société de Jésus va-telle chercher ses auxiliaires, jusque dans les caves d'un restaurant de la Cité !
Pendant que toute l'assemblée se met à crier : « Il faut le secourir ! il faut le secourir ! » ce qui fait que
personne ne songe à bouger de place ni à tenter quoi que ce soit, comme cela se pratique toujours dans toutes les circonstances semblables, arrive tout à coup un personnage dont la vue produit un effet électrique sur le défaillant.
C'est l'ex-reine Bacchanal, qui, pour le quart d'heure, vêtue d'une robe d'indienne mauvais teint, vient se jeter aux genoux de son ex-amant, en lui demandant pardon de l'avoir planté là pour un prince russe qui l'a si mal nippée.
Couche-tout-Nu se redresse sur ses pauvres jambes
qui flageolent en entendant cette voix si chérie qui lui dit : » C'est moi. » A quoi il réplique : » Quoi' c'est toi? » dialogue qui n'est pas fort; mais que peut-on attendre de mieux d'un homme si faible l
Le pauvre Jacques, tout imbu de cognac qu'il est, a pourtant les idées assez lucides encore pour expliquer qu'il n'est pas dupe du tour que vient de lui jouer son ami Barrock.
Mais ce qui fait le plus de mal en ce moment à Jacques, ce n'est pas de se sentir un boisseau de charbon ardent dans la poitrine , c'est d'apprendre que Céphyse a commis une infidélité à son égard.
11 en expire de chagrin.
Tableau !
Ce qui nous prouve bien qu'on peut mourir d'amour, quand à cette première passion vient se joindre celle
du cognac.
Voilà donc un Rennepont qui est mort, bien mort, très-mort. Donnons des pleurs à sa mémoire.
A moins qu'il ne ressuscite comme feu Rondin, que nous avions déjà pleuré dans le temps. Mais ce serait
abuser de nos larmes ; — espérons qu'il ne ressuscitera pas.
La Chasse aux Empoisonneurs.
Pendant que les jésuites triomphent d'un côté, ils reçoivent d'un autre côté une fameuse chasse en la personne de d'Aigrigny et de Goliath. Ah! quelle chasse !
Jamais on n'en vit de pareille , même à Y Hippodrome, ou pourtant on aperçoit des chasses bien extraordinaires, ne fût-ce que de voir courir le a??/ par une meute d'épagneuls dont trois barbets réformés par des aveugles pour cause de jambes éclopées.
Deux mille personnes de tous les sexes s'étaient
attaquées au géant Goliath, qu'on prétendait avoir vu glisser une poudre malfaisante dans un broc, chez un marchand de vin.
Comme si ce grand crétin de Goliath était capable d'avoir inventé une poudre quelconque. Cette supposition n'avait pas l'ombre du sens commun.
Fort de son innocence, Goliath avait répondu par une foule de protestations et par un tas de coups de
poing. — Le coup de poing est un raisonnement qui ne manque jamais d'une certaine force. L'abbé d'Aigrigny, qui passait par là — pour aller aussi sans doute dîner dans un restaurant de la p'ace Notre- Dame, puisque ce jour-là tout Paris semblait s'être donné rendez-vous chez les fricoteurs de la Cité , —
l'abbé d'Aigrigny, disons-nous, voulut prendre la défense de son ami Goliath ; mais la populace se mit aussitôt à pourchasser d'Aigrigny lui-même, et alors
commença une course au clocher dont les tours de Notre-Dame furent le but. Jamais le Jockey-club n'assista à une lutte plus animée.
La foule ne cessait de répéter que le défenseur d'un empoisonneur ne pouvait être pareillement qu'un empoisonneur.
Et, pour ajouter à la portée de ce raisonnement, les gamins lançaient des pierres à l'infortuné d' Aigrigny, qui regrettait amèrement d'avoir réclamé son ami Goliath, qui continuait du reste, de son côté, à passer un quart d'heure bien désagréable, car il avait affaire à des bêtes encore plus féroces que les panthères de Java et que les tigres du Bengale, sa société habituelle.
Goliath avait eu beau assommer une douzaine de ses ennemis, ses coups de poing phénoménaux ne purent lui sauver la vie; pour un ennemi qu'il culbutait, il en revenait immédiatement vingt autres qu'il aurait fallu culbuter pareillement, et l'homme le plus robuste ne pouvait suffire à ce fatigant exercice.
On se lasse de tout en ce monde, même de donner des coups de poing !
Pour comble de malheur, le géant se vit bientôt dans la position de son homonyme le Philistin , car une mégère lui lança dans l'œil , sans fronde, il est vrai , mais avec une adresse ficelée , un énorme sabot qui l'aveugla , ce qui fit beaucoup rire tous ces aima-
blés farceurs , et une fois passé à l'état de quinzevingt , Goliath fut facilement vaincu et mis en une capilotade complète.
Donnez une larme à sa mémoire , si bon vous semble; mais, je vous en supplie, après cela essuyez vos yeux et qu'il n'en soit plus jamais question.
Pendant qu'on massacrait Goliath , l'abbé d'Aigrignv était parvenu à se réfusier dans l'église Noire- Dame , où il se croyait en sûreté. Ah ! bien oui ! patatras! la porte cède sous les coups des assaillants, le
lo.
bedeau, le suisse et le sacristain, qui composaient la seule garnison de la citadelle, se sauvent, et d'Ai^ri-
gny est derechef en danger d'être cruellement houspillé par cette multitude furieuse.
Il est perdu... mais non, il est sauvé. Voici que Gabriel vient à son secours , car il est écrit que Gabriel doit sauver tous ses ennemis , qui reconnaissent ensuite ses bienfaits en lui rejouant de plus belle des pieds de Sainte Menehould.
Le jeune prêtre parle à cette multitude égarée , et il les prêche si bien que tous ces individus , qui tout à l'heure étaient d'affreux bouledogues , deviennent de charmants moutons, qui prodiguent les soins les plus doux à l'homme qu'ils viennent de rouer de coups ,
et ils emportent tout doucettement l'abbé d'Aigrigny,
pour le placer sur un excellent lit , et non plus pour le lancer dans celui de la Seine, comme primitivement ils en avaient l'intention.
Rondin malade.
Grâce à l'énergie de sa constitution et de son caractère, Rondin n'avait pas succombé à l'attaque du choléra ressentie chez la princesse de Saint-Dizier ; Rondin s'était dit qu'un homme comme lui ne pouvait pas mourir de la colique, et il avait vécu.
Il n'y a rien de tel que l'obstination.
Mais il était bien malade, bien malade, et coiffé d'un gigantesque bonnet de soie noire comme les je-
suites seuls ont la fantaisie d'en porter de nos jours. Rondin, alité, était forcé de subir la visite et l'inqui-
sition du cardinal Malin Pierro qui, s'imaginant que Rondin était mort ou à peu près , venait lui tirer les vers du nez. Mais Malin Pierro avait beau être lin , Rondin était encore plus malin que lui et prétextait de ce qu'il avait une extinction complète de voix pour ne pas répondre aux questions du cardinal.
Voyez-vous la malice!
Aussi se garde-t-il d'avouer qu'il a l'intention de se faire nommer pape , rien que cela !
Excusez du peu , pour un homme qui cependant se contente pour son déjeuner d'affreux radis noirs. Du reste , on a toujours prétendu que ce légume ouvrait l'appétit, et l'exemple de Rodin nous le prouve parfaitement.
Notre malade venant à apprendre qu'il se mitonnait du nouveau dans le camp Rennepont , se leva tout à coup, et, malgré les supplications de son mé-
decin , se mit à se promener en long et en large dans la chambre à coucher. 11 paraît qu'il n'y a rien qui donne des idées aux jésuites comme de se promener en chemise dans leur appartement.
Essavez de la recette , si toutefois vous ne redoutez pas les rhumes de cerveau.
— Je veux vivre et je vivrai , ne cessait de dire par ses gestes ce diable de Rondin , qui ne parlait plus qu'en pantomime, comme Debureau. Le docteur Bedainier lui fit alors comprendre que, pour vivre, il ne lui restait qu'une ressource , c'était de permettre qu'on lui administrât un remède , — terrible à la vérité , mais excellent du reste.
2fifi PARODIE DU JUIF ERRANT.
Tous les médecins du monde donnent toujours leurs remèdes comme souverains; s'ils ne guérissent pas le malade, c'est la faute du pharmacien qui les a mal préparés.
Rondin consent à tout, et alors Bedainier appelle à son aide trois jeunes jésuites qui tiennent le patient par les quatre membres pendant que le docteur fonctionne.
Infortuné Rondin ! c'est en vain qu'il crie : « C'est trop chaud ! c'est trop chaud ! »
Le bourreau va toujours. Le fait est que c'était
furieusement chaud , car le docteur lui avait brûlé toute la poitrine avec six larges moxas , et ordinairement on en applique un seul aux chevaux de grosse cavalerie.
Mais aussi Rondin fut sauvé, et ses poumons étant
dégagés , il se mit immédiatement à jacasser ni plus ni moins que la portière la mieux constituée.
Une fois l'opération chirurgicale terminée, les trois jésuites retournèrent dans le jardin , où ils conti-
nuèrent à se promener et à s'asseoir, toujours trois par trois , ainsi que le veut la constitution de l'ordre , qui en cela leur défend expressément d'imiter les bœufs, qui ne vont jamais que deux à deux.
Pendant que Rondin manquait ainsi de périr et que Jacques , Goliath , Florine et une foule d'autres périssaient tout à fait, Céphyse et la May eux éprouvaient pareillement le besoin de quitter cette vie ,
sauf à laisser M. Eugène Sue tout seul avec son lecteur.
Moyennant six sous de charbon pris à crédit chez la fruitière de la rue Clovis , qui venait également de tourner les deux yeux (tiens! j'oubliais encore de vous adresser un billet de faire part pour ce trépas), moyennant six sous , les deux sœurs se mirent à respirer de la vapeur de charbon à narine que veux- tu ,
non sans tenir jusqu'au dernier instant des discours dont les bas-bleus de profession se seraient montrés jaloux. Il paraît qu'il n'y a rien qui pousse à l'esprit comme les fumerons.
Au moment même où l'ex-reine Bacchanal accusait l'univers entier de l'abandonner et s'apprêtait à passer définitivement dans cet autre monde qu'on nous certifie être meilleur, voici qu'un ange descend du ciel pour arriver à son secours.
Quand nous disons qu'il descend du ciel , c'est une
manière de parler, car au contraire il monte les escaliers deux à deux, quatre à quatre, en compagnie du bel Agncol.
Cet ange consolateur, vous lavez déjà deviné, c'est mademoiselle de Carotteville.
Mais Céphyse ne veut rien entendre et est résolue à ne pas survivre à la perte de cet être si cher et si cligne d'être idolâtré, feu M. Couche- tout-Nu. Au moment même où mademoiselle Carotteville entr'ouvre la porte , elle s'élance par la fenêtre !
Encore une de morte, bien morte, très-morte.
Toujours sauf le cas de résurrection dans le prochain volume.
Quant à la Mayeux , à force de soins et d'eau de Cologne , on parvient à la rappeler à la vie. Espérons cette fois qu'elle sera heureuse , car voici que pour la troisième fois au moins mademoiselle de Carotteville lui fait une foule d'offres de services et la proclame son amie intime.
Que peut désirer de plus mademoiselle Mayeux? que je n'hésite pas à proclamer maintenant la plus heureuse des couturières.
A peine la Mayeux n'a-t-elle plus besoin de rien ,
qu'arrive mademoiselle Rose Pompon , qui vient aussi
faire la généreuse. — Elle met tout à la disposition de la Mayeux , tout , c'est-à-dire une pipe d'écume de mer et les tire-bottes de son ami de cœur l'étudiant en droit , qui est en voyage pour l'instant. Mais que voulez-vous ! la plus jolie grisette du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Décidément la rue Clovis est habitée par les gens les plus obligeants du monde, qui offrent tout ce qu'ils ont ; il est vrai qu'en général ils n'ont rien ! — Ah ! s'ils avaient quelque chose... Il est probable qu'ils ne l'offriraient pas!
Explication à l'amiable*
Dans le premier moment de leur singulière rencontre , Rose Pompon et mademoiselle de Carotte ville se regardèrent comme deux caniches de faïence ,
car le souvenir du beau JDjelma agissait également sur ces deux cœurs de femmes sensibles.
Il n'est rien de tel que d'être Indien et quelque
peu nègre pour plaire aux Parisiennes, témoin
le suc-
cès obtenu tout récemment encore par MM. Petit-
Loup, Pluie qui marche et autres bourgeois des montagnes Rocheuses.
Si ces indigènes des bords de l'Ohio étaient restés quelques semaines de plus rue Saint-Honoré, ils auraient incendié une multitude de cœurs. Ils ne savaient déjà plus où donner de la tête , tant le nombre était grand des baronnes et des vicomtesses qui leur avaient demandé des cheveux. Heureusement qu'ils eurent l'esprit de se tirer d'affaire en octroyant bon nombre de mèches qu'ils avaient scalpées jadis sur leurs ennemis. Ceci n'est pas déjà trop maladroit pour des sauvages! L'étonnement de mademoiselle de Carotteville fut poussé à la stupéfaction quand elle entendit le singulier choix d'expressions dont se servait l'étudiante, et elle se dit qu'il était impossible qu'un prince , même indien , se fût amouraché sérieusement d'une femme qui savait si peu sa langue.
Le fait est que mademoiselle Rose Pompon n'était pas même de seconde force sur la grammaire française, et qu'elle n'affectionnait que l'orthographe de M. Marie, plus connue généralement sous la dénomination d'orthographe des cuisinières.
Il est vrai que mademoiselle de Carotteville ne réfléchissait pas qu'en sa qualité d'Indien, ce même prince pouvait bien lui-même ne savoir pas un mot de français ou s'imaginer que le langage chochnosophe de la grisette Rose Pompon était celui de la plus haute société.
Voulant avoir le cœur net relativement à ses soupçons , mademoiselle de Carotteville demanda un quart d'heure d'entretien à Rose Pompon , quart d'heure que l'étudiante s'empressa d'accorder, en faisant une
révérence sarde-nique ; mais comme il était impossible de causer quinze minutes dans une chambre où le fumeron prenait encore à la gorge , mademoiselle Rose Pompon, qui tenait à prouver qu'elle savait vivre, engagea mademoiselle de Carotteville à venir s'expliquer chez elle , c'est-à-dire dans l'appartement de Philémon , orné comme vous le savez.
A la vue de la pipe culottée et de la paire de bottes, l'étonnement de mademoiselle de Carotteville ne fit qu'augmenter.
Franchement, n'y avait-il pas de quoi!
La conversation fut d'abord aigre-douce, mais Rose Pompon, voyant enfin qu'elle n'avait pas affaire à une rivale du bal Mabille , révéla à mademoiselle de Carotteville que le prince Djelma ne lui avait malheureusement jamais été de rien, à elle, Rose Pompon, et ne lui avait même pas pris un modeste
baiser sur la joue, ce que prennent cependant d'ordinaire même les collégiens les plus timides.
Surprise, joie, délire de mademoiselle de Carotteville , qui voit qu'elle a été dupe des* machinations de ses éternels ennemis, et avec l'autorisation de mademoiselle Rose Pompon, elle se met à reaimer son prince avec plus de fureur que jamais.
Mais aussi il faut avouer qu'elle l'avait désaimé un peu trop facilement; un jeune prince indien peut bien se permettre d'aller au spectacle en compagnie d'une panthère de la rue de Bréda sans être pour cela un monstre de noirceur.
Allons, qu'il ne soit plus question de cette légère brouille survenue entre les deux amants, qui, après tout , auront l'agrément de se raccommoder en se promettant réciproquement qu'ils ne le feront plus.
Rose Pompon vient de se montrer généreuse en rendant la paix du cœur à mademoiselle Carotteville,
et un incident nous prouve à l'instant qu'une bonne action trouve toujours sa récompense, maxime qui n'est pas neuve, si vous voulez, mais qui est énormément consolante.
Tout à coup , au milieu du silence qui résulte de l'attendrissement profond de ces deux ex-rivales , retentit sur l'escalier un cocorico aussi bruyant que prolongé !
A cet appel bien connu, Rose Pompon saute de joie : c'est Philémon qui revient retrouver sa poule.
Et en présence même de mademoiselle de Carotteville ces deux amants se livrent à une polka de jubilation , parfaitement analogue à la circonstance.
Pauvre Philémon , tu retrouves ta Rose Pompon fidèle , mais tu ne te doutes guère que cette fidélité n'a tenu qu'à un fil, que n'a pas voulu couper l'indifférent prince indien !
Ce qui augmentait encore l'allégresse de Rose Pompon , c'est que Philémon n'arrivait pas seul, et il avait profité du voyage qu'il venait de faire dans sa famille pour apporter à Paris une oie magnifique et toute prête à être mise à la broche.
Voilà une attention délicate !
Plus un beau lapin vivant qui probablement est appelé à jouer un rôle dans la suite de cette histoire, car il vient sans doute remplacer quelques-uns des nombreux personnages décédés dans le courant de ce huitième volume.
Mais ne cherchons pas à sonder l'avenir, et rapportons-nous-en à M. Eugène Sue pour nos émotions futures.
Néanmoins nous ne pouvons nous dispenser de vous offrir le portrait de ce personnage, — nous parlons du lapin.
A propos de lapin , de vieux lapin s'entend , pendant tout ce huitième volume, nous ne voyons
pas apparaître la figure du maréchal Simon ; mais cela s'explique facilement : cet excellent père est sans doute occupé à se promener dans Paris avec ses deux jumelles et à leur faire admirer toutes les merveilles de la capitale.
Quant au vieux Dagobert, il est aussi furieusement inactif, et celui-là est inexcusable ! — C'était bien la
peine de revenir à pied du fond de la Sibérie, et de tant remuer les jambes pour rester ensuite les bras croisés une fois arrivé à Paris.
FIN DE LA lllTliE.ME PARUE.
PARODIE
DU
Débit de Consolation.
Pendant que Rose Pompon consolait la belle patricienne dans la chambre du Titi Philémon en lui apprenant que le prince sauvage l'aimait comme une bête féroce — tandis que -Philémon consolait Rose- Pompon en lui prodiguant les oies, les lapins et les autres preuves de sa tendresse, — Agricol, agenouillé devant la May eux, lui débitait aussi des douceurs consolantes.
« T'es bête, lui disait-il, de t'avoir voulu fait mourir sans nous crier gare ! Est-ce que ça se fait ainsi , ces choses- là?
— C'est vrai, répondit la pauvre fille... Mais je craignais d'être à charge.
— Quelle charge !... Tiens, tout ça c'est des bêtises, parlons raison! Tu m'adores, je le sais, et je ne t'en veux pas...
— Oh ! merci .
— Il n'y a pas de quoi... Eh bien! va, fais ton bonheur, aime-moi, je te laisserai faire, ça fera plaisir à ma femme. Va, sois tranquille de cet amour... j'en serai digne, je remplirai ton noble cœur; ce que je dis là est peut-être un peu chose l Bah ! tant pis ! je m'en dédis pas. »
Pendant qu'ils devisaient ainsi, mademoiselle de Carotte ville était rentrée. Debout sur le seuil de la porte, elle contemplait ce touchant tableau de l'amour platoniquo-adultérien.
Us étaient heureux tous trois : la Mayeux , de l'amour qu'elle ressentait; — Agricol, de l'amour qu'il inspirait ; — Adrienne , la plus riche , de l'amour qu'elle partageait.
Les deux Voilures.
C'est le soir. Onze heures sonnent , le vent souffle de gros nuages bruns qui interceptent la clarté pâle de la lune rousse , dans la rue Blanche , habitée par le prince Djelma. Un fiacre monte cette rue, momentanément sombre. Ce fiacre, qui contient un gros Italien , s'arrête devant une petite porte d'où sort un homme de taille moyenne.
Ceci pique ma curiosité , et, sans être de la police, je me sens un vif désir d'écouter ce que vont dire ces mystérieux personnages.
Les deux hommes causent en italien. L'un est un évêque, l'autre un êtrangleur de l'Inde. Vous savez le proverbe : Un caniche regarde bien un évêque. Mais ce qui vous surprendra peut-être, c'est que l'évêque brise un crucifix, en donne la moitié à son ami Y êtrangleur, et lui commande d'agir, dans le cas où il lui renverrait l'autre moitié.
« Ce qu'on m'ordonne, je le fais... Bohwanie me regarde.
— Bien, mon ami, vous êtes fanatique de votre Dieu... C'est très-bien ! Dans une époque d'indifférence en matière de religion, cette ardente foi vous fait le plus grand honneur; continuez, vous avez mon estime. »
Farina continua; car, en sa qualité d'Indien, il se servait avec la plus grande facilité de la langue espagnole. Cet êtrangleur était un homme très-instruit et très-bien élevé.
Durant le cours de cette édifiante conversation un autre véhicule s'était arrêté à la même porte; celui-ci
n'était pas un char numérote : les chevaux , la livrée et surtout le physique du cocher ne pouvaient appartenir qu'à un grand seigneur.
C'était la voiture de mademoiselle de Carotteville, qu'elle avait employée à porter une lettre au prince Djelma. — N'oublions pas que les Message?^ parisiens n'étaient pas encore inventés à cette époque.
Le lendemain, Djelma, qui n'avait pas fermé l'œil, se réveilla de très-bonne heure, car il allait goûter celui de voir sa blonde, dont la lettre lui offrait ce que les grandes dames nomment un entretien — et les lorettes un rendez-vous.
En attendant l'heure du berger, l'infortuné prince
bâillait, regardait sa pendule, tournait ses pouces ou contemplait un portrait fait de mémoire. . . dessin naïf, tracé au carmin le plus rouge possible.
Le prince n'était pas seul, — Farina l'épiait. Farina, qui l'avait déjà mis dans le pétrin avec Rose Pompon, lui donne le conseil perfide de brusquer le dénoûment, d'enlever le cœur de la belle patricienne à la baïonnette de l'amour tambour battant... Mais
Djelma, la bonté même, Lui dit en soupirant:
Tu veux donc me faire ficher à la porte?.. Tu veux donc que cet ange m'appelle polisson ?
Que t'ai-je fait, Farina, réponds-moi, Que t'ai-je fait, que tu me persécutes?...
Farina se trouble.
— Ecoute, reprend le modèle des princes d'Inde, je ne veux plus que tu sois méchant, c'est trop laid ! Je veux que tu deviennes gentil, tout de suite, que tu
fasses des petites risettes à ton ami Que te faut-
ïll Que peux-tu désirera parle, je te donnerai tout, même mon amitié , tout fils de roi que je suis , tout galopin que tu es...
L'heure se passait et le prince n'arrivait pas; Adrienne était cruellement vexée. « En serai- je pour mes frais? disait-elle, ô maman! maman !...» Elle avait à peine prononcé ce mot que Djelma arrivait...
Ce jeune prince, d'une intrépidité fabuleuse avec la panthère de Java , avait une peur de tous les diables devant la lionne parisienne.
Celle-ci faisait le gros dos, baissait la tête, chiffonnait son mouchoir et regardait son buse.
Tous deux étaient bêtes à ravir, tous deux se taisaient comme de jeunes oies et n'osaient ^ever les yeux...
Djelma risqua le premier un œil, cet œil était à la fois plein de feu et de larmes; on y lisait la fougue d'un amour exalté , la bridante ardeur de F âge, l'admiration des belles formes .. . On y lisait tant de choses qu' Adrienne , de son côté , ayant aussi risqué un œil, frémit de tout son corps et sentit qu'elle allait dire quelques bêtises... Effectivement elle se leva de son
fauteuil , et d'une voix émue elle dit à Djelma en lui
montrant un portrait : « Prince , je vous présente défunte ma mère ...»
Le prince comprit l'apologue, et se mettant à genoux il iécita le De profundis.
Ensuite ils s'assirent tous deux et causèrent de leurs petites affaires. Ils s'appelèrent d'abord prince et mademoiselle , puis cousin et cousine , à la fin mon loulou et ma biche; ils parlèrent beaucoup, rirent un peu, et finirent par pleurer d'admiration l'un pour l'autre, à genoux l'un devant l'autre, mêlant leurs pleurs , leurs cheveux , leurs mains , et tout le bataclan ..
Pendant ce temps-là, un autre amoureux ne jouissait pas des mêmes agréments ; seul , abandonné comme un pauvre caniche , feu M. Hardy passait de vilains quarts d'heure dans la maison des révérends pères jésuites.
Son ami, sa maîtresse et sa fabrique, tout était flambé pour cet infortuné , les jésuites s'étaient emparés de lui et ne le lâchaient plus. Ces derniers, pour agir plus sûrement sur son moral , médicamentaient désagréablement son physique. Les remèdes qu'ils lui administraient étaient, il est vrai, fort innocents, mais ils n'avaient pas pour effet de lui rendre son énergie et la clef de ses idées.
Aussi le malheureux était-il d'une faiblesse impossible à décrire...
Ajoutez aux remèdes physiques les remèdes moraux dont les murs de sa cellule étaient inondés sous forme de maximes désolantes , et vous comprendrez qu'il ne restât plus de l'ancien Hardy que ses bottes , son habit et son cœur.
Le pauvre phalanstérien dégommé pleurait le passé, le présent et l'avenir; il pleurait le jour, il pleurait la nuit, il fondait, il se réduisait à moins que rien.
Un jour il reçut une lettre d'Agricol qui lui demandait une entrevue. Mais ce rendez-vous chiffonnant les jésuites , qui craignaient de perdre un si estimable pensionnaire, le colonel abbé, le roué d'Aigrignv, redoubla près de lui de prévenances émollientes et de maximes antiphlogistiqu.es, — lui rappelant l'abandon de sa maîtresse, la trahison de son ami, la ruine de sa fortune , — tant et si bien que le malheureux Coc Hardy, de plus en plus dégoûté des hon-
aao PARODIE DU JUIF ERRAIT.
neurs, des femmes et de lui-même, refusa de recevoir son ancien chef d'atelier.
D'Aigrigny voulait donc empêcher Agricol d'entrer, mais le fils du vieux de la vieille n'était pas homme à reculer devant l'ennemi: il fit le siège de la place, battit comme plâtre le colonel, le poursuivit,
le poing dans les reins, enfonça la porte et tomba comme une bombe aux pieds de son humide et malheureux patron.
« Hélas ! papa Coc Hardy , lui dit-il , ça ne va pas mieux? Ces guerdins de mousquetaires noirs vous entortillent donc à perpétuité, mon pauvr' vieux !
— Dominus vobiscum... Et...
— Que diable contez-vous là , brave Coc Hardy \ Allons, voyons, remettez-vous un peu... est-ce qu'on ne reconnaît plus les amis?... Agricol Beaubrin, le
bibi àMayeux, phalanstérien dégommé, mais toujours et cruellement Frrrrançais... Je viens...
— Cum spirilu iuo . . .
— Amen! mon bon Coc Hardy... Amen! Mais, puisque décidément nous chantons la messe , je vais appeler M. le curé.
Et effectivement il appela l'abbé Gabriel, qu'il avait amené' avec lui, mais qu'il avait laissé en réserve dans le corridor.
Et l'abbé Gabriel se mit à réciter un joli petit sermon composé pour les chrétiens du Constitutionnel. «Frère, disait-il, en vérité, en vérité, je vous le dis, les hommes sont créés pour jouir de la vie. . . Dieu n'a qu'un vœu, c'est le bonheur de la créature... il n'a
vn PARODIE DL JUIF ERRANT.
qu'une affliction, c'est de voir le partage inégal de la propriété...
— Ah ! mon père ! ces maximes ne sont pas neuves, mais elles sont diablement consolantes... Pourquoi donc n'ai-je rien lu de semblable dans X Imitalion?...
— Par une raison bien simple , mon cher frère , c'est que cela n'y est pas. ... Mais lisez saint Eugène Sue!.... lisez ses chapitres aux béotiens.... lisez ses
commentaires Tout cela y est et bien d'autres
choses encore.
Pendant que l'innocent Gabriel développait sa théorie communiste, Ron lin et l'abbé colonel, ca-
chês près de ces lieux , ne perdaient pas un mot de la conférence.
Grâce aux ventouses et à sa ferme volonté de ne pas mourir , Rondin avait échappé aux griffes du choléra, mais sa maladie l'avait beaucoup changé; de fort laid il était devenu horrible. — Son âme seule était restée la même, — c'était toujours un vrai gueusard !
D'Aigrigny faisait la grimace en écoutant les principes quelque peu hérétiques du jeune abbé , mais Rondin se fichait de tout ça comme de l'an quarante.
— Il cherchait le point... «Nom d'un petit bonhomme! s'écria-t-il en faisant un entrechat, je l'ai trouvé ! j'ai le point!
Et ils abandonnèrent précipitamment leur cachette.
La Visite.
Il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte, disait saint Roch à ses chiens. — Gabriel, ayant fini son discours , tira sa révérence à feu Hardy et le laissa bien sermonné, bien consolé et tout ragaillardi.
Mais Coc Hardy, resté seul , redevint poule mouillée comme devant, — ce qui surprendra peu si l'on songe à l'état d'affaiblissement qu'avait dû produire le jet continu des remèdes physiques et moraux que vous savez.
En ce moment un domestique , dan? l'uniforme de
NEUVIÈME PARTIE. 29;"i
l'établissement, remit au pensionnaire une lettre de
Rondin, qui lui demandait la faveur d'une entrevue.
Le vieux sacripant , pour retourner la girouette pbalanstérienne, vint lui faire des contes bleus, des histoires à dormir debout.
« Tel que vous me voyez, dit-il, je suis le bienfaiteur d'un jeune homme que j'idolâtre, et le drôle me paye de la plus noire ingratitude... C'est affreux à penser, mais je n'y pense-pas ; — je prie pour lui, ça me distrait, et si ça ne lui fait pas de bien ça ne lui fait pas de mal. . . Oh ! la prière ! la prière ! ... A propos , connaissez- vous l'histoire du fondateur de la Trappe?
— J'ai entendu parler de cette maison de correction , mais je n'en connais pas l'origine.
— Elle est assez originale, écoutez :
•• Il y avait une fois un beau jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient à tout rompre... Vertu, devoir, tout y avait passé... excepté le notaire. Les malheureux , s 'abandonnant à un torrent de délices
illégales, descendaient de cascade en cascade le fleuve delà vie... »
A ces mots qui lui rappelaient ses propres chutes, Coc Hardy, noyé de larmes , cacha son visage dans ses mains.
« Un jour, poursuivit le narrateur, M. de Rincé part pour l'armée de la guerre; à son retour, il court embrasser son amante. Il l'embrasse en effet, mais la tête de sa maîtresse lui reste dans les mains !
— Pouah ! fit Coc Hardy, elle avait une fausse tête?
— Non, c'était bien sa tête pour de vrai, mais elle était morte... tout ce qu'il y a déplus morte... ■
— C'est affreusement dégoûtant ! . . .
— Vous avez dit le mot : aussi Rincé , dégoûté de l'amour et de tout ce qui s'ensuit, renonça au monde, à ses pompes et à ses œuvres, se fit moine , et se flagella tant et si bien qu'il se mit dans des états enchanteurs, qui lui procurèrent des visions extatiques.
— 0 des extases! J'en veux, s'écria le bon Hardv. Une cellule, une discipline, n'importe quoi... Mais des extases , des extases ! ! !
— Ah ! tu en veux? Hé bien, tu en auras, dit le gueux de jésuite . et Coc Hardy , emballé dans une
chaise de poste, fut enlevé et transporté à la Trappe.. . Attrape !...
Jocrisse.
Le maréchal Simon avait pour domestique un véritable jocrisse... — Quand je dis véritable, c'est une
façon de parler , — rien n'est vrai dans le Juif-Errant, sauf le talent de l'auteur. — Jocrisse était un faux jocrisse, c'était un jésuite déguisé en imbécile... Le diable ne l'eût pas reconnu... Il était chargé d'épousseter les meubles, d'entretenir le feu des cheminées , et de semer des lettres anonymes sous les pas du maréchal.
Ce dernier, intelligent en philosophie comme une vraie culntfe de peau, se désolait à la lecture de cps
infamies anonymes, et, dans ses moments de colère , s'en prenait à tout, — à Dagobert, qu'il rudoyait; à sa vaisselle , qu'il réduisait en poudre , et à sa propre perruque, qu'il détériorait.
Un matin, Dagobert qui , en sa double qualité de bonne d'enfant et de nourrice des jeunes filles, demeurait chez le maréchal , reçut la visite de son fils. Agricol venait lui narrer tous les quarts de conversion opérés par le poltron Hardy. Dagobert était distrait, il bâillait, il s'étirait. Quand Agricol eut fini, le père se jeta dans les bras du fils , en s'écriant d'une voix émue : — Sacrrrebleu ! tout cela est bien embêtant ! . . Ton Coc Hardy n'est qu'un serin premier numéro, — mon maréchal une vraie buse, le prince un poulet. . .
indien ; et nous, je te le demande ! que sommes-nous, si ce n'est des pies qui jabotent et ne font rien de leurs dix doigts 1
Que diable ! on ne se moque pas du public comme ça, et je voudrais que M. Sue sût ! — A ce même moment , Dagobert leva les yeux et vit le maréchal , la figure pâle, l'air égaré, lisant, comme toujours, une lettre anon3^me qui paraissait l'intéresser au plus haut point.
Mais laissons une minute le maréchal occupé à sa lecture favorite , et transportons-nous chez les jeunes filles de ce vénérable cantalou...
" A quoi songes-tu? disait Rose à Blanche.... tu parais sous le poids d'un ennui constitutionnel...
— C'est vrai : je pense à ces pauvres abonnés qui
s'attendaient à tant de jolies choses... Et l'honnête jeune fille se prit à pleurer.
— Qui sait? dit Rose en mouillant sa sœur, peutêtre que ça les amuse. . .
— J'en doute, repartit Blanche... Nous sommes trop ennuyées pour n'être pas bien ennuyeuses... Et notre père.. . en voilà un qui est affligeant ! «
En disant ces mots . Blanche voulut rendre à sa sœur bienfait pour bienfait , elle voulut la moucher et tira son mouchoir du ridicule où il était : une lettre tomba... C'était encore une lettre anonyme. Je vous ai dit qu'il en pleuvait.
Tout à coup Rose dit à Blanche : » Entends-tu notre cher père .. comme il crie? C'est à Dagobert qu'il parle. »
C'était en effet à Dagobert qu'il... s'adressait.
302 l'AKODlE DU JLIl- ERRANT.
Le Lion blessé.
Telle était la scène dont le retentissement avait effrayé les jeunes filles. D'abord, seul chez lui , le maréchal s'était mis à marcher au pas de charge, allant et venant dans sa chambre comme une bête dans sa cage. Les yeux lui sortaient de la tête ; ses veines grosses comme une corde à puits serpentaient sur son large front couronné de chinchilla; sa moustache se hérissait ; il croisait les bras en marquant le pas, il les agitait en reprenant sa course. C'était l'homme de guerre ou de bataille faisant une répétition.
Par malheur pour lui, Dagobert entra dans ce moment solennel...
»Corbleu! monsieur, lui dit le maréchal, j'ai fait vingt-cinq ans la guerre, j'ai tenu tête à des armées
entières, je me suis couverrrrt de lauriers et je
n'ai pas le courage de supporter des infamies anonymes !... Je suis une bête, une brute je suis un
stupide cornichon ! . . . »
La conversation dura long-temps sur ce ton ; le dialogue fut vif et animé.
On ne croirait jamais combien le chagrin rend bavards les héros du roman de M. Eugène Sue.
A l'inverse de tous les autres hommes et même de toutes les autres femmes , qui , lorsqu'il leur tombe sur la tête un tuyau de poêle tant soit peu considérable, se livrent à un morne désespoir , expression consacrée depuis un temps immémorial , — au lieu de cela, dis-je, tous ces singuliers personnages jabotent,
NEUVIÈME PARÏIL. 303
jabotent, ni plus ni moins qu'une vieille portière qui tient conversation avec une pie non moins âgée.
Le volume entier se passe ainsi en dialogues, dont les uns sont peu récréatifs , tandis que les autres sont excessivement ennuyeux.
Mon Dieu , faites que M. Eugène Sue n'ait pas la fatale pensée de rendre ses héros encore plus malheureux dans le dixième volume , car alors il n'y aura plus moyen d'y tenir... pour le lecteur.
Abruti par les lettres anonymes que Jocrisse semait continuellement sur ses pas , et semait est le mot propre, le maréchal Simon n'était plus ce brillant cavalier que nous avions vu caracoler si intrépidement encore le jour de l'incendie de la fabrique de ce bon M. Hardy.
Le grand ressort était cassé , et c'est à peine si ce pauvre maréchal put trouver assez d'énergie pour finir la conversation en appliquant à cet excellent Dagobert un coup de pied où vous savez bien.
Ça soulagea considérablement le maréchal, qui, à partir de ce moment, fut plus calme.
A cela vous me direz que ce guerrier respectable, mais crétin, aurait mieux fait d'apostropher de la sorte un Rodin quelconque, fût-ce Jocrisse, que son bon, son fidèle, son excellent Dagobert; — c'est vrai, mais on ne pense jamais à tout ; et quand on tient absulument à appliquer un coup de pied , on prend la première personne qu'on trouve sous la main.
Et notez que, dans ces fameuses lettres anonymes, on reproche uniquement au maréchal Simon de ne pas aller donner des chiquenaudes sur le nez de l'exeolonel d'Aigrigny, son ex-ennemi!
Avouez qu'il y a bien de quoi se mettre dans tous les états pour un motif pareil.
Si tous les maréchaux de Napoléon étaient de la force du maréchal Simon, je n'en estime que plus Napoléon d'avoir fait de si grandes choses avec de si pauvres lieutenants !
L'Épreuve.
Ne confondons pas ! cette épreuve est après la lettre , — après la scène touchante que nous venons de dépeindre.
Le maréchal , inquiet de l'opinion que ses filles avaient de lui, résolut de fixer ses doutes à cet égard. Il entra donc chez elles.
« Bonjour , mes enfants , leur dit-il très-agréablement.
— Bonjour , papa , répondit Rose , celle des deux qui avait la repartie la plus vive.
— Je n'ai pu vous voir. . . . hier, j'ai été occupé. . . . par des affaires. . . des choses. . . des machines. . . Enfin vous ne m'en voulez pas de n'être pas venu ?
— Au contraire, papa, dit Blanche en baissant les yeux.
— Charmants enfants ! pensa le père ; elles ont trop d'esprit pour leur âge ! » Et sa figure prit une expression si frappante, que Rose et Blanche effrayées,
épouvantées, cédant à un mouvement irréfléchi, se jetèrent à son cou et le couvrirent de larmes.
Vaines craintes, faux doutes, lettres anonymes, tout fut oublié; le maréchal était le plus heureux des hommes ; mais, comme il n'en était pas le plus éloquent, les expressions lui manquèrent... Palpitant, égaré, pleurant, riant , il s'écria : « Oh ! oh ! que ça fait plaisir... Ah! nom d'un petit bonhomme! oui, ça fait plaisir ! . . . Ah ! ah ! fichtre ! ça fait du bien. »
Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte entr'ouverte , fit retourner tout le monde . . . c'était Rabat- Joie qui pleurait d'attendrissement , et Dagobert qui avalait ses larmes (pas celles de son chien).
« Maréchal, dit le vieux grognard, n'avais-je pas raison quand je vous disais : Frappe, mais écoute !
— Passons l'éponge sur les faits antérieurs , dit le maréchal repentant, embrasse-les et n'en parlons plus. »
Dagobert les prit dans ses bras; et tandis qu'il les embrassait , son chien , se dressant sur les pattes de derrière, appuyait familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître. « A bas, Rabat- Joie! s'écria Dagobert, ménage ma sensibilité...
A peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, il s'en passait d'autres ailleurs...
Saint «f eau décapité.
Au beau milieu d'une forêt de sapins s'élèvent les ruines d'une abbaye ; au milieu de ces ruines s'élève une statue.
Cette statue est étrange.... elle représente un homme décapité.
Cet homme tient un plat.
Sur ce plat est une tête.
Cette tête est la sienne.
Il la regarde avec émotion.
C'est peut-être ce grand saint Denis qui eut , diton, la tête tranchée, et qui la porta pendant dix lieues l'embrassant tous les dix pas.
Non, c'est saint Jean, martyr, guillotiné par ordre d'Hérodiade, long-temps avant l'invention du docteur Guillotin.
Ceci commence à devenir très-compliqué.
Permettez-moi de sauter par-dessus les branches de pins agitées par la brise ,
Par-dessus les nuages cuivrés qui se reflètent dans l'onde d'un pur ruisseau,
Par-dessus le ruisseau,
Par-dessus la futaie,
Par-dessus les profondeurs fabuleuses , inouïes de la description : j'ai hâte d'arriver, car, quoi qu'en dise l'éditeur Aubert, je n'ai pas reçu cent mille francs pour vous tenir le bec dans l'eau. . .
Ah ! si j'avais reçu cent mille francs, vous n'en seriez pas quittes à si bon marché, je tiendrais à gagner loyalement mon argent.
Soudain, à travers la pénombre formée par la futaie en question, apparaît dans le clair-obscur la silhouette d'une femme.
Et quelle silhouette ! jamais on n'en vit une pareille même chez feu Séraphin , créateur de la spécialité en ce genre î — Écoutez-en plutôt la description , c'est palpitant d'intérêt.
Cette femme est pâle, triste, éreintée... elle voyage à pied depuis dix-huit cents ans. On serait fatigué à moins.
Pour la première fois elle ressent un peu de lassitude.. . Tudieu ! quel jarret !
Ses pieds sont endoloris...
Elle a un cor.
Et ce cor lui fait mal.
Elle éprouve le besoin de s'asseoir un instant au pied de la statue.
Elle a soif et se précipite à genoux pour boire dans le clair ruisseau.
Mais, oubliant la soif qui la dévore, elle pousse un cri... un cri de joie profonde, immense.
Elle vient de voir, dans le cristal de ce même ruisseau, qu'elle a vieilli... dix-huit cents ans ont suffi pour blanchir ses cheveux...
Elle a atteint la maturité de l'âge... Déjà !
Alors elle se redresse, ses yeux s'arrêtent sur la statue de saint Jean... elle le reconnaît, l'artiste l'a fait ressemblant.
Saint Jean lui dit bonjour.
Ils se connaissent donc \ — Parbleu ! c'est elle qui le fit occire.
C'est Hérodiade, la juive errante.
Le Calvaire.
Au sommet d'une montagne ardue , rocailleuse , s'élève un calvaire.
Le grand Christ qui domine la montagne se détache en blanc sur les nuages noirs, bleus, qui deviennent violets, sombres, en se dégradant vers l'horizon rouge de sang.
Un voyageur gravit cette montagne.
Ce voyageur, c'est le cordonnier de Jérusalem... Vous savez son histoire 1... Il dit au Christ, qui désirait s'arrêter à sa porte : » Marche ! . . . . marche ! . . . . marche !
Jésus, la bonté même, Lui dit en soupirant :
« Tu marcheras toi-même Pendant plus de mille ans; Le dernier jugement Finira ton tourment. »
Ce voyageur, que nous avons déjà rencontré sur notre route, à travers le deuxième volume de la présente histoire, marche maintenant en se tenant courbé comme un homme qui a mal aux reins.
Et il est enchanté d'avoir mal aux reins ; tout ce qu'il demande même, c'est d'être gratifié d'un rhumatisme.
Mais il n'ose espérer qu'il sera inflammatoire !
Tout-à-coup , ô bonheur ! notre homme s'aperçoit que décidément il vieillit ; il vient de s'arracher une mèche de cheveux qui le lui attestent.
Il est vrai qu'il fait nuit , et la nuit tous les cheveux sont gris.
Mais non, ce n'est pas erreur, qui vient charmer son cœur, comme on dit dans toutes les romances, notre homme a décidément vieilli de cinquante ans en vingt-quatre heures, — lui dont, depuis dix-huit siècles, les cheveux restaient d'un noir de jais, sans l'usage de la moindre huile philocome, de la plus simple pommade du lion. Au train dont il y va, il peut espérer que le lendemain matin il sera complètement chauve et totalement invalide. Puis sur le coup de
midi , il a l'espoir de pouvoir mourir comme un simple centenaire.
Notre homme ne se sent pas de joie !
Son tourment va finir... et le roman aussi... Dieu est miséricordieux ; il a pris en pitié le pauvre Juif errant et les infortunés qui le lisent...
Merci, mon Dieu! pour lui, pour nous...
Mais. . . saperlotte. ..j'y songe. . . le dernier jugement qui va finir son tourment ne fait guère mon affaire. Je ne suis pas tout à fait prêt. . . — Et vous l . . .
Bah ! le bon Dieu permettra bien à M. Sue d'achever son dixième volume, et, au train des feuilletons, nous avons tout le temps de nous convertir !
C'est toujours six mois de gagné ! Amusons-nous donc, et après nous la fin du monde. . .
En attendant, voici la
PARODIE
DU
Nouvelles roueries et rondineries*
Jusqu'à présent j'avoue, à ma honte si vous voulez, que je n'avais pas été suffisamment attendri lorsqu'en lisant des contes de fées, j'arrivais au passage où une malheureuse jeune princesse , enfermée dans une tour plus ou moins obscure, est condamnée à dévider chaque jour un immense écheveau de soie embrouillé par la béquille d'une méchante fée Carabosse.
Aujourd'hui que je suis chargé de vous débrouiller en peu de mots les vingt chapitres du dixième volume du Juif Errant, je suis cent fois plus embarrassé que n'importe quelle princesse de Perrault.
Quelle fée Carabosse que M. Eugène Sue, et quelle béquille que sa plume !
Je vais vous narrer la chose le mieux qu'il vous sera possible ; et si vous n'êtes pas content, allez vous plaindre au bureau du Constitutionnel.
Nous trouvons d'abord Rondin occupé chez la princesse de Saint-Dizier , occupé à chercher un tas de
roueries nouvelles pour perdre ses ennemis, c'est-àdire pour les désintéresser dans la question de l'héritage, comme il le dit avec une élégance de langage qui le fait traiter par la princesse de Saint- Chrysostome bouche d'or.
La première détermination que prend Rondin, c'est d'aller se présenter chez le maréchal, où il est facilement introduit, grâce à Jocrisse.
DIXIÈME PARTIE. Jl i
Mais Jocrisse reçoit immédiatement son compte de
la main de Dagobert, pour avoir eu la bêtise d'ouvrir la porte à Rondin.
A la place de Dagobert vous auriez peut-être eu l'idée de flanquer Rondin lui même à la porte au lieu de vous en prendre au domestique; — les grenadiers de la vieille garde ne font rien comme les simples pékins.
Voilà donc Jocrisse dehors et Dagobert dedans. Très-bien.
Une fois dans le salon où se tiennent Rose et Blanche, Rondin leur annonce que M. leur père se porte à ravir, mais que leur gouvernante , mademoiselle Augustine, qu'on leur avait dit souffrir depuis quelques jours d'une simple fluxion, ce qui fait qu'on ne leur permettait pns d'entrer dans sa chambre, est bien
malade, bien malade, et dans un hôpital consacré aux cholériques.
Dagobert a beau vouloir tourner la chose en plaisanterie pour empêcher les deux sœurs de s'affliger outre mesure , cet infernal Rondin revient sans cesse sur ce sujet, parce que là encore il espère avoir trouvé le joint, suivant sa belle expression , que, par parenthèse , nos imprimeurs nous ont étrangement défigurée dans notre neuvième numéro , car, au lieu de joint , ils ont préféré mettre que Rondin avait trouvé le point.
Après ça, qui est-ce qui n'a pas quelques fautes à se reprocher en ce bas monde ? Heureux encore quand elles ne sont que d'impression !
En insistant ainsi sur le choléra de mademoiselle Augustine, ce scélérat de Rondin avait sa petite idée que la princesse de Saint-Dizier était chargée de venir développer encore l'instant d'après.
Rondin se disait que ces petites filles à qui leur papa , en quittant Paris, avait bien expressément recommandé de ne pas sortir de la maison, ne manqueraient pas de demander à aller voir leur gouvernante malade.
Rose et Blanche tenaient même d'autant plus à se dévouer pour soigner mademoiselle Augustine , qu'elles la connaissaient depuis. . . quelques jours seulement.
Voilà comme sont toutes les véritables héroïnes... de roman !
Aussi les deux sœurs se mettent elles à faire des mamours à Dagobert pour qu'il leur permette d'aller voir la cholérique.
Dagobert , comme de juste , ne cède pas à ce caprice; il permettrait plutôt à ses pupilles d'aller au bal
Musard, où les jeunes filles sages courent de si grands dangers.
Il est vrai qu'on n'y rencontre jamais de jeunes filles sages.
A peine Rondin est-il sorti et a-t-il jeté dans l'esprit des deux sœurs cette fatale idée d'aller visiter mademoiselle Augustine, que nous voyons arriver une dame de charité qui, sous le prétexte de recevoir des offrandes, vient donner des conseils.
Et quels conseils ! toujours d'aller soigner les malheureux qui sont atteints du choléra; il est vrai que
pxRODir. nr .inr r.r.r, \nt.
celte dame de charité n'est rien autre que la princesse de Saint-Dizier.
Pour comble de bonheur, Dagobert est Forcé <1^ sortir un instant pour un motif que ne nous indique pas suffisamment l'auteur; et la princesse, restée seule avec les jeunes filles, les prêche de telle sorte qu'elles se regarderaient comme les dernières des dernières si elles n'allaient pas aussitôt prodiguer des consolations et des rataplasmes à cette excellente mademoiselle Au^ustine ; et, sous prétexte de faire leur devoir, elles désobéissent à leur papa.
A riiôpilal.
Comme personne ne nous a défendu d'entrer dans un hôpital , nous aurons beaucoup moins de plaisir à
DIXIÈME PARTIR. mo
y pénétrer; mais n'importe ! entrons toujours , nous y trouverons des visages de connaissance.
Le premier personnage que nous trouvons dans cet établissement spécialement consacré aux cholériques , c'est un enragé , et quel enragé! Barrock , ce dompteur d'animaux féroces. Cet homme, qui se moquait des lions et des tigres , a fini par succombera la simple morsure d'un chameau , lequel , à la vérité , était hydrophobo.
Depuis cet instant fatal, Barrock remplit l'hôpital de ses cn< aussi rauques qu'inconséquents; huit et jour il trouble le repos de tous les autres malades qui naturellement enragent après lui.
Ce n'est pas assez pour Rose et Blanche de voir
des cholériques , il faut encore qu'elles tombent précisément sur cet affreux Barrock ; et , vu leurs sentiments de charité, nous nous étonnons qu'elles ne se soient pas immédiatement offertes pour essayer d'aller lui mettre une camisole de force.
Le fait est qu'elles ne se préparèrent pas pour remplir cette mission philanthropique, et qu'elles se contentèrent d'éprouver une affreuse peur qui dut influer sur leur moral et aussi un peu sur leur physique : ce qui rentrait parfaitement dans les prévisions de ce satané Rondin ; car rien ne pousse à la colique et par suite au choléra comme la venette.
Et ces pauvres petites Rose et Blanche en eurent une si violente qu'elles en devinrent jaunes.
Imaginez-vous que, dès leur entrée dans l'établissement, elles faillirent être dévorées par Barrock, qui, à force de montrer des bêtes féroces, était tourné luimême en rhinocéros.
Après avoir rompu ses liens, l'hydrophobe Barrock se promenait dans tout l'hôpital sans la moindre soif, mais en ayant, à ce qu'il paraît, une fringale bien caractérisée; car il mordait sur tout ce qu'il voyait : sur les rideaux, les tables et les bâtons de chaises.
Du reste, son costume n'était pas moins débraillé que sa conduite, car il n'était vêtu que d'un drap de lit , costume ordinaire de tous les hydrophobes qui quittent leur camisole... de force.
On ne savait comment enchaîner ce personnage dangereux, lorsqu'un homme se dévoua et entreprit de se rendre maître de ce tigre sans la moindre barre de fer rouge. *•
Ce héros, vous l'avez deviné, c'est Gabriel qui se
met à boxer avec Barrock, comme s'il était un des élèves les plus distingués de M. Lacour ou du prince Rodolphe.
fc?fc
Il parvient donc à sauver la vie aux deux jeunes sœurs qui allaient être croquées par Barrock, mais ce ne fut pas sans être quelque peu mordillé partout par l'hydrophobe.
Montrant toujours le même admirable courage , Gabriel se cautérisa immédiatement lui-même tout le corps , puis il ne fut plus question de rien.
Dans ces moments difficiles , il suffit d'avoir du sang- froid et un fer chaud.
Le coup de Barrock fut donc manqué, car je ne serais pas surpris que ce gaillard de jésuite se fût inoculé l'hydrophobie rien que pour avoir ensuite la satisfaction de mordre les filles du maréchal Simon. Ma portière partage mon opinion ; vous êtes libre d'en avoir une autre.
î" PARODIE HT' JUfF KRRAST.
Quoi qu'il en soit, voilà Barrock enchaîné et se décidant à mourir au milieu des rugissements , fin bien digne d'un montreur de bêtes féroces.
Pourquoi ne s'était-il pas uniquement voué à l'éducation des lapins? il aurait eu beaucoup plus d'agrément.
Après cette scène fort vive, éprouvant le besoin de se remettre un peu , les deux sœurs résolurent d'entrer dans la grande salle de l'hôpital afin de voir mourir des cholériques.
A peine se furent-elles livrées à ce divertissement, que les deux jumelles, venant à se regarder, s'écrièrent tout à coup simultanément :
« Ah! ma sœur, que tu as l'œil cerné! »
Dès qu'elles eurent proféré ces mots, les deux infortunées qui avaient parlé de leur œil , le tournèrent complètement.
Rose et Blanche venaient de succomber à une attaque de choléra foudroyant.
Il n'est pas un abonné du Constitutionnel qui n'ait octroyé une larme à leur mémoire.
Ce que Rondin avait espéré s'était réalisé, et l'héritage Rennepont se trouvait encore débarrassé de deux aspirants, et Rondin , ce gueux, ce scélérat, ce sacripant de Rondin, dont tous les projets réussissent, est plus que jamais à se frotter ses vilaines mains. A lui les deux cents millions, à lui les épaulettes de général des jésuites, à lui le trône pontifical, à lui toutr enfin, quand i. aura encore fait disparaître les deux seuls héritiers Rennepont qui existent aujourd'hui ; et c'est la moindre des choses maintenant, surtout
puisque l'un des personnages est le prince d'Inde qui donne avec tant d'impétuosité et de jobarderie dans tous les panneaux qu'on veut bien lui tendre.
L'ami Farina aidant, l'affaire marchera toute seule, car vous u'ignorez pas que Djelma , cet excellent jeune homme, n'a pu résister à la tentation de faire de Farina son ami le plus intime , du jour où il a appris que ce gueux voulait l'assassiner.
il/i ' /T 1 ■■■■" /'
Ça vous étonne! mais, pour notre compte, nous nous y attendions; cette générosité devait être le plus bel apanage du prince véritablement d'Inde !
DJX1EME PARTIE.
Une scène de famille.
Un beau matin , la princesse, piquée par je ne sais quelle mouche, éprouva le besoin d'aller faire une scène à mademoiselle Carotteviile , dont le bonheur lui agaçait les neifs.
Ce jour, mademoiselle Carotteviile était encore plus ravissante que de coutume. Sa toilette avait un certain chic oriental , et , pour plaire à Djelma, à son idolâtré, elle fumait ni plus ni moins qu'un tambour de la garde nationale ou qu'une femme de lettres.
» Ma belle, lui dit la tante, je viens vous apprendre une chose : c'est qu'à partir de demain en huit vous serez mise en interdiction.
PARODIE DU JUl ERRANT.
— Que que ça me fait ! . . . j'aime Djelma !
— Vous n1 aurez plus un sou pour acheter des fanfreluches, des guipures et du tabac de caporal !
— Je m'en moque... Djelma m'aime!... »
Voyant que cette nouvelle d'interdiction ne produit
aucun effet sur mademoiselle de Carotteville,laprincesse s'en retourne elle-même toute interdite, en laissant sa chatte de nièce faire une foule de mamours avec son beau prince si indien qu'il tourne même quelque peu au chinois.
11 est vrai qu'avant de partir, la jésuitesse, digne élève de Basile et de Rondin , lance une bonne petite calomnie qui produit son effet sur le jeune homme d'Inde.
La princesse demande à sa nièce des nouvelles de son premier amant , le bel Agricol , que l'on a surpris un jour caché sous son lit , — c'est-à-dire sous le lit de la demoiselle. N'équivoquons pas.
En entendant parler de ce serrurier, Djelma sort des gonds, et sa lèvre supérieure se releca par une sorte de rictus saucage , — pour nous servir de la belle expression du Constitutionnel ; de plus , il éprouva une commotion fulgurante, — ce qui veut dire en langage vulgaire qu'il fut horriblement vexé.
« La clef de ce mystère ! . . . la clef de ce serrurier î s'écria le prince. »
Mais mademoiselle de Carotteville, avec cet aplomb des femmes innocentes et des lorettes surprises en flagrant délit , se contenta de répondre :
" Arthur — non, Djelma, Djelma, comment pouvez-vous soupçonner { . . . Ah ! que vous m'affligiez ! ah ! que vous m'affligez ! »
Satisfait de cette explication, le prince rouoit de sa folle jalousie et pense qu'effectivement, pour s'imaginer qu'on a pour rival un serrurier ou un forgeron , il faut avoir reçu un fier coup de marteau ; — puis , se jetant aux genoux de mademoiselle de Garotteville, il demande pardon à sa houri, il se met plus que ja-
mais à mirer ses yeux dans ses yeux, ainsi que le recommandent Mahomet et mademoiselle Loïsa Puget.
Une fois rentré chez lui , le prince d'Inde, qui se propose de dormir bien tranquillement sur les deux oreilles que lui a départies la nature, est derechef cauchemardé par le souvenir de ce serrurier fatal , at-
tendu que Farina éveille de nouveau sa jalousie et le conduit les yeux bandés dans une sorte de maison borgne, où il doit voir des choses qui le feront rugir comme jamais il n'a rugi jusqu'à ce jour.
Effectivement , à peine Djelma est-il entré dans une sorte d'armoire, qu'il voit arriver dans une pièce éclairée d'un jour mystérieux deux singulières silhouettes.
Première silhouette. — Agricol. — Premier rugissement de Djelma.
Deuxième dito. — Mademoiselle Carotteville. — Deuxième dito. — Puis , sans prendre le temps de considérer plus attentivement ces espèces d'ombres chinoises, Djelma fait une scène terrible comme on n'en vit jamais chez le sieur Séraphin.
Il s'élance sur les deux ombres et se met à les poignarder avec une satisfaction complètement orientale.
Puis, quand le divertissement fut terminé, Farina ne laissa pas le temps à son bourgeois de contempler la figure de ses victimes, et ij l'emmena horriblement hébété.
Bien plus, cet hébétement augmenta encore, lorsque, rentré chez lui, Djelma trouva qui , rencontra quoi? mademoiselle Carotteville en parfaite santé, la même Carotteville qu'il venait de larder à mort,
Ce mystère infernal était encore un tour de Rondin qui, à l'instar de ce qui s'était pratiqué jadis dans l'histoire du Collier de la Reine, avait fait figurer une fausse mademoiselle Carotteville. Quant à l'infortuné Agricol, il a été chouriné pour de bon.
Mais rassurez -vous, il n'en est pas mort.
tfo PARonir. nr juif bruant.
Apprenant que son prince idolâtre est désormais susceptible d'être empoigné par les gendarmes pour cause de chourinage, mademoiselle Carotteville se décide à mourir avec lui. Us avalent donc un poison, mais d'un effet lent et qui leur permet de se marier à la face du ciel.... du lit. — Xotre vertueuse plume, non plus que le crajon pudibond de Cham n'ont pu se résoudre à décrire l'agonie asiatique de ce couple oriental ;
c'est là un double décès qui fera époque dans les annales du Constitutionnel , et lorsqu'il a lu ce fameux chapitre, 31. Véron, pour cacher sa rougeur, a fait disparaître son visage tout entier dans sa cravate gigantesque.
Le fait est que depuis que le monde est monde, que les romans sont romans, et que le Constitutionnel est Constitutionnel , jamais on n'avait vu de personnages
mourir de la sorte. Enfin, le fait est qu'ils sont morts, puisque leurs belles âmes sont remontées , à ce que nous assure l'auteur, vers ce Dieu adorable qui est tout amour. Seulement dans leur voyage aérien, au
lieu d'anges vulgaires, elles ont eu pour escorte de charmants Cupidons.
C'est un peu rococo si vous voulez, mais, même dans ses plus grand? écarts, le Constitutionnel a tou-
jours conservé une teinte de la saine littérature classique de M. de Chompré.
En tout cas, cette mort, bien qu'elle n'ait pas été prévue avec tous ses détails sur le programme de Rondin, sert merveilleusement ses projets, car voilà encore deux héritiers Rennepont complètement désintéressés dans la fameuse question de l'héritage.
A jésuite jésuite et demi*
Pendant que le maigre Rondin dresse une foule de batteries , voici qu'arrive de Rome un personnage
chargé d'être le socius de l'ex-socius de d'Aigrigny.
Ce nouveau jésuite qui apparaît sur l'horizon du Constitutionnel est rond comme une boule, ne possède qu'un œil, mais en revanche s'appelle Cabocchini.
Dès son entrée ce révérend se jette au cou de Rondin, qu'il étrangle de caresses, tellement il est
heureux d'avoir été désigné pour être le socius d'un Père aussi vénérable que Rondin, et il s'écrie en propres termes avec cet accent gascon qui, selon M Eugène Sue, est le propre des zèzouites roumains : Enfin ze la vois, cite zouparbe loumiare de notre sinte coumpagnie , ze poids la zarrer contre mon cur ! Si..,
si... encoure, encoure:
Tout en cherchant à se débarrasser de ce monsieur qui tenait tant à le zarrer contre son cur, Rondin se disait : « Toi, boulot, tu m'as l'air de vouloir faire le
Xl\ PARODIE DU JUIF ERRANT.
finaud, mais lu n'as qu'un œil, et ça no te suffira pas pour me surveiller; ce n'esl que dans le royaume des aveugles que les borgnes sont rois. »
Parole d'honneur ! ce calembour n'est pas de nous , il est de Rondin en personne; quel satané' farceur que ce Rondin !
Pendant que Rondin s'escrime ainsi à faire de l'esprit, l'abbé d'Aigrigny ferraille d'une bien autre manière. Le maréchal Simon est venu le trouver, et, après l'avoir asticoté avec ses bottes à l'écuyère, il le force à dégainer en lui prouvant que du moment où l'un est maréchal et où l'autre est quasi général des jésuites la partie est parfaitement égale et que personne ne peut y trouver à redire , pas même M. Dupin. Au bout de quelques minutes, les deux enragés
duellistes étaient étendus sur le carreau , et le roman
de M. Eugène Sue se trouvait encore privé de deux de ses plus intéressants personnages !
Donnons deux larmes à leur mémoire; nous ne pouvons pas faire moins, mais il serait ridicule de faire plus.
Que va dire cet infortuné Dagobert quand il apprendra qu'il est orphelin de son général ! Pauvre Dagobert, il s'en arrachera son bonnet à poil de désespoir.
11 est vrai que pour se consoler il aura probablement les deux cents millions Rennepont, car, du train dont vont les décès, lui seul restera vivant au 1" juin, jour définitif de la casse de la grande tirelire.
PARODIE Dl JUIF LKKANï.
Le grand jour.
Ce fameux 1er juin , à l'aide duquel le Constitutionnel faisait tous ses renouvellements depuis quinze mois, est enfin arrivé.
Mais avant que Rondin ne prenne le chemin de la rue Saint-François, le père Cabocchini va trouver son
co-jésuite Farina, et, lui montrant pour signe de ralliement une croix brisée , lui donne une instruction secrète au nom de leur général. Farina, dont la réputation pour composer différentes eaux de senteur est arrivée jusqu'à Rome, reçoit l'ordre d'employer tous ses petits talents en faveur de Rondin, et de lui offrir au bout d'un goupillon un certain parfum qui l'entête à perpétuité.
Voilà le motif chimique pour lequel le père Cabocchini a fait le voyage de Rome à Paris. Frotte-toi les mains, Rondin, jouis de ton reste, tout à l'heure tu te frotteras le ventre.
Ah, tu voulais être général des jésuites! ah, tu voulais être pape ! plus souvent ! tu avais beau manger des radis noirs pour ne pas éveiller de soupçons, l'on a fini par découvrir ton gigantesque appétit.
Quant à Farina, je n'ai pas besoin de vous dire s'il accepte avec enthousiasme cette mission de confiance. Ce gaillard-là, empoisonné par l'amour de l'art, s'il n'avait pas été homme de confiance des jésuites , il aurait été capable de s'établir restaurateur à 32 sous.
Rondin, seul héritier Rennepont, se rend enfin chez le vieux juif Samuel, suivi du père Cabocchini.
» Voici la succession , dit le vieux Samuel à Rondin;
elle est renfermée dans cette cassette de fer ciselée à jour, et vous remarquerez que ces deux cents millions se composent de valeurs excellentes : pas une action de Saint-Bérain, pas un coupon de chemin de fer. — Eh bien ! suivant la volonté du testateur, tous ces millions vont s'en aller en fumée. »
Effectivement, tout cet amas de papier Joseph brûle ni plus ni moins que si ce n'était qu'une simple allumette formée d'un fragment de numéro du Constitutionnel.
Rondin était stupéfait, et le père Cabocchini ne pouvait en croire son œil.
« A la garde! aux pompiers!... finit pourtant par crier Rondm d'une voix étouffée.
DIXILMi: PARTIE.
— Il n'y a pas de pompier qui tienne , dit le père Samuel; M. de Rennepont a, dans le cas où le Constitutionnel tuerait toute sa postérité, ordonné aloïs que sa succession fût flambée. -
Puis , comme si cette première émotion ne suffisait pas, le vieux Samuel tira un rideau qui cachait un salon de Curtius au naturel... C'étaient les corps de toutes les victimes de Rondin conservés par M. Gannal. — Fameuse réclame pour M. Gannal!
Un dernier cadavre va s'étendre à côté des six autres ; c'est celui de Rondin , qui meurt par suite du goupillon de Farina !
Je ne suis pas féroce , mais je déclare que cette fois il m'a été impossible de trouver dans le coin de mon œil la moindre larmp en faveur de ce nouveau décédé T
M. Gannal , appelé trop tard cette fois, ne put même pas l'embaumer : c'est une perte pour le salon de Curtius du Constitutionnel.
Tout ce qu'on pourra faire, ce sera de montrer aux souscripteurs qui prennent un abonnement d'un an le vieux chapeau et la redingote crasseuse de Rondin , plus un fragment du radis noir qui avait servi à son dernier déjeuner.
Quant aux abonnés de trois mois, on ne leur montre que son vieux parapluie.
C'est peu si vous voulez, mais c'est tout ce que vaut un abonnement de trois mois.
Dernières nouvelles île l'intéressante famille Dagobert*
Quatre ans après tous ces événements , bien qu'il n'éprouvât pas le moindre besoin d'entendre parler de la famille Dagobert, l'abbé Gabriel ne put résister à la tentation de prendre la plume pour décrire tout ce qu'il voyait de la fenêtre de sa cure du petit village de Saint- Aubin, en Sologne, cure où il avait été nommé probablement par l'abbé Châtel , primat des Gaules françaises en général et de Clichy-la-Garenne en particulier.
Gabriel nous apprend que de ladite fenêtre on aperçoit Dagobert sur un banc, rêvant à son mare-
chai et parlant politique avec le fils d'Agricol , âgé
de trois ans , mais donnant déjà les plus belles espérances. La mère Daçrobert ravaude des bas bleus en chantant les vêpres, Agricol cultive son champ suivant les préceptes du Journal des Connaissances utiles , et la May eux fait la pot-bouille en compagnie d'Angèle, la femme légitime d'Agricol.
ji9 PARODIE DU n'IF ERRANT.
Ils vivront tous long-temps, heureux, et auront beaucoup d'enfants.
Puissions-nous n'en jamais entendre parler !
Quant au Juif-Errant, il est définitivement mort le même soir que madame Hcrodiade , ils ont eu enfin la satisfaction de pouvoir se coucher en même temps que le soleil.
Ainsi les bourgeois de Bruxelles en Brabant qui prétendraient désormais avoir vu passer cet, homme très-barbu, se livreraient aune colle, et le Constitutionnel se trouverait dans la dure nécessité de leur donner le démenti le plus formel.
Ce Juif errant belge ne serait pas le véritable ; ce ne serait qu'une déplorable contrefaçon.
Conclusion.
Notre tâche est accomplie , notre œuvre est achevée , et , comme M. Eugène Sue , nous éprouvons le besoin de nous essuyer le front.
Saperlotte ! on n'écrit pas un volume de 345 pages sur le Juif errant sans que la plume ne finisse par éprouver un éreintement général : on a beau avoir une plume Perry, l'écrivain qui la tient n'est pas de fer!
Mais nous avons été soutenu dans notre travail par
les suffrages de Cham... prononcez Cam ça nous a
suffi, — et, chose singulière, c'est aussi de M. Cam... P... que M. Eugène Sue a obtenu les encouragements les plus flatteurs.
Nous n'oublions pas, dans notre gratitude, les amis de Suisse qui nous ont envoyé , comme la plus digne récompense de notre beau travail littéraire, une si remarquable pendule à boudins.
Ah ! c'étaient réellement de magnifiques boudins !
Notre ami Cham a parfaitement compris la moralité de notre œuvre littéraire, et c'est même ce qui l'a engagé à se vouer à l'illustration de notre travail, bien que ces dessins le détournassent d'autres occupations non moins graves, puisqu'il est chargé en ce moment, de concert avec M. Ingres, de décorer le plafond et les murailles d'un des principaux monuments de la ville de Paris.
S'il était par hasard quelque lecteur qui eût moins
bien compris la moralité de nos dix livraisons, ce qui ne ferait pas honneur à son intelligence , nous lui ferons observer, à cet abonné, digne de l'être au Constitutionnel, que dans tout notre travail nous nous sommes propose deux choses également importantes :
1° La réhabilitation des rousses;
2° La glorification des bossues .
Comme accessoire, nous avons prouvé en passant que les jésuites sont tous des gueux qui vivent de radis noirs, que les garçons serruriers possèdent en général d'énormes dispositions pour la poésie, et que les directeurs de manufactures sont enclins à mourir crétins.
Mais tous ces personnages s'éclipsent complètement devant les deux admirables types de la belle rousse et de la bonne bossue.
Aussi espérons-nous que désormais les demoiselles assez heureuses pour réunir les doubles qualités de mademoiselle de Carotteville et de la Mayeux trouveront à se marier très-avantageusement et sans la moindre assistance de M. de Willaume ou de madame de Saint- Marc , agents matrimoniaux brevetés par le gouvernement, mais sans garantie.
Pour arriver à ce résultat , nous avons été obligé , conjointement avec M. Eugène Sue, de faire périr de mort plus ou moins violente environ soixante -quinze personnes, dont un cheval, deux caniches, une panthère et une foule de serins.
Mais, comme dit Bilboquet, notre maître à tous : * Il lefââllait! illefââllaitH! »
Ce qu'il y a de plus fâcheux dans toute cette affaire,
c'est que M. Eugène Sue, en ensevelissant tant de personnages , a par mégarde enterré sa propre réputation.