Paroisse de Charlesbourg [microforme]
Canada, en l’année 1887, par l'abbé Charles Trudelie, au bureau du Ministre de l’Agriculeure, à Otiavra,
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DÉDICACE
# Ames co-paroissiens de Charlesbourg, pe L
Voulant utiliser les loisirs de l’aimable solitude que j'habite, sur les bords de l’historique petite rivière Saint- Charles et en regard de la belle paroisse de Charlesbourg, je me suis rendu bien voiontiers à la demande que m’a faite votre digne curé actuel, M. Hoffman, en prenant possession de son nouveau poste, le 4 novembre dernier, 1886, d'écrire l’histoire de cette ancienne et importante paroisse qui n’a vu naître, dans laquelle se sont écoulés les jours heureux de mon enfance et où reposent
ceux que J'ai le plus estimés et le plus aimés dans mu vie,
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Une considération cependant m'a fait hésiter quelque temps à entreprendre ce travail, et surtout à Île mettre devant le public, c’est la persuasion où Je suis qu’il me manque ce qui est nécessaire pour faire aimer Ja lecture d’un ouvrage historique comme celui que je vous présente, c’est-à-dire.
la facilité de joindre ensemble l’utile et agréable : deux chos?s sans lesquelles un livre fait rarement fortune.
Mais je me suis dit: c’est pour mes co-paroissiens surtout que Je vais écrire cette histoire intime de ma paroisse natale et je suis bien persuadé qu'ils la recevront avec plaisir, parce qu’ils feront attention plutôt aux choses qui y sont racontées qu'à la manière dont elles sont écrites.
Je me suis donc mis à l’œuvre, et j'avoue que ce travail a été pour moi d’un grand charme. J’ai aimé à recher-
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cher les traditions, à parcourir les mémoires dans lesquels je pouvais espérer trouver quelques renseignements sur les premiers temps de la paroisse, à déchiffrer de vieux manuscrits que le ‘temps, qui détruit tout, n’a pas assez respectés, à prendre des informations, par lettres ou de vive voix, pour vérifier une date ou pour éclaircir un fait douteux, ,,.,;et plus J'avançais plus je prenais intérêt à ce travail.
Et puis Je me suis dit encore : mes co-paroissiens, ceux surtout qui sont un peu avancés en âge, doivent aimer; comme moi, à connaitre ce qui s’est passé avant eux dans cette paroisse de Charlesbourg qui leur est si chère; car cest une curiosité bien naturelle de chercher à savoir ce qui a été fait
avant nous dans les lieux que nous babitons, et cette curiosité croît avec l’âge et le temps.
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Comme l’a dit un poëte :
li est un âge dans la vie Où chaque rêve doit finir ; Un âge où l'âme recueillie A besoin de se souvenir.
Oui, il y a un âge où on aime à parler
du temps passé ; à parler des personnes qu'on a connues autrefois, et plus on avance dans le chemin de Ia vie plus on aime à jeter un regard en arrière sur la route parcourue. Plus les amis et les parents, et plus aussi tous ceux qui nous ont accompagné dans le pélerinage de la vie deviennent rares, plus nous nous attachons à eux, plus nous aimons à les voir, à les rencontrer, à leur parler des lieux qu’on à habités ensemble et des personnes qu'on a connues, et à leur adresser quelquefois ces mots remplis souvent d’une grande mélancolie : Ten souviens-tu ?
On aime aussi à revoir les lieux témoins des plaisirs innocents de notre
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enfance; on aime à se rappeler les divers édifices qu’on ne voit plus et dont la disparition ou la destruction nous rappellent que nous aussi, comme eux et comme ceux qui les ont possédés, nous disparaitrons un jour On aime enfin le passé, le {emps passé, on tâche de sv rattacher d'autant plus fortement qu'on s'aperçoit davantage que le temps présent nous échappe, ct qu'on peut moins raisonnablement compter sur le temps à venir.
C'est surtout lorsque les cheveux blanchissants nous avertissent qu’on va bientôt entrer dans la classe des sexagénaires, ou que déjà on appartient à cette classe respectable, que les souvenirs ont un charme particulier qu’on aime à communiquer aux autres. Et lorsque, pendant presque toute sa vie, on à été éloigné des lieux témoins des jeux de son enfance, oh! alors les sou-
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venirs de la maison paternelle, de la famile et des amis voisins, de la paroisse natale enfin, reviennent souvent, plus souvent et pius agréables que les autres souvenirs.
J'aime à me rappeler l’honnêteté proverbiale dans les marchés et les transactions de plusieurs bonnes familles, qui étaient des modèles sous ce rappport; J'aime à me rappeler la piété de ces bons congréganistes que l’on voyait se rendre avec exactitude à l’église, au second coup de la messe, pour assister à la récitation de l’Office de la sainte Vierge dans sa pieuse chapelle. T’instruction n’était pas répandue alors comme elle l’est aujourd’hui, et un bon nombre de congréganistes disaient leur chapelet, pendant que le préfet, les deux assistants et les deux lecteurs, à peu près les seuls, récitaient
l'office.
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LÉDICACE ix
Pendant l'office de la sainte Vierge, et en attendant le dernier COUP, no:
mères où nox vieilles grand'mères se réunissaient dans quelques maisons amies du Trait-Carré, chez les Dlles Nicolet, à la maison d'école, chez la tante Thérèse, sœur du curé M.
Bedard. Quelle respectabilité dans ces vicilles au costume ancien ! 11 me semble les voir encore ces bonnes mères de familles, avec leurs mouchoirs bien pliés sui leurs Formulaires de prières, se diriger à pas lents vers l'église où elles entraient avec tout le respect dû à ce licu saint.
Et nous, petits bons hommes d'alors, nous utilisions le temps avant la messe et avant le catéchisme qui précédait les vêpres, aussitôt que la neige était disparue, en jouant à la toupie qui souvent faisait des dragues, où aux Sous, ne manquant point de crier bas-
X DÉDICACE reine lorsque celui qui virait les sous paraissait avoir triché. Souvent des grands garçons, voir même ‘les pères de familles, se faisaient enfants avec nous pour prendre part à ces Jeux en grande vogue alors
Que de joyenx amusements, que de réjouissances innocentes et aussi que de belles pratiques de religion dans ces bonnes fam'lles de Charlesbourg, aux mœurs pi tr'arcales, où tout était marqué au coin de l'amour du devoir et de la religion ! Et puis la grosse gerbe, le foulage de létoffe à bras et cadencé par des chansons de marche ou de rame, ie mi-carême qui nous amenait tous les ans, le soir à la tombée de la nuit, la mystérieuse bonne femme Pierre Beaulieu à laquelle nos bonnes mères fris.ient connaître d'avance nos petites malices et nos espiègleries, et qu'elle nous reprochait en nous disant
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que son petit doigt lui avait tout fait
connaître. On lui faisait force bonnes promesses, elle nous donnait quelques bonbons ct à l’année prochaine.
Voilà ce que j'aime à me rappeler, et au‘ourd’hui ce que j'aime à entendre dire, c’est que la paroisse de Charles.
bourg renferme encore un grand nombre de ces familles chrétiennes où les bonnes traditions du temps passé se conservent avec soin.
Une des bonnes traditions du pays, et de la paroisse de Charlesbourg en particulier, est lan manière convenable et chrétienne avec laquelle on célébrait Ie premier jour de l’arnée; Le jour de l'an, comme on dit presque toujours,
Qu'il me soit permis de reproduire ci, en partie, le récit que J'ai fait, dans une histoire intime de ln fanille, de la manière dont ces beaux jours se passaient à la vieille maison paternelle,
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connue longtemps sous le nom de maison Jobin-Trudelle, et je finirai par là cette espèce de préface :
‘ Dès le jour de Noël, et même bien avant ce jour, on parlait du jour de l’an et on goûtait d'avance au plaisir et surtout aux étrennes qu'on attendait, La veille on comptait les heures et les minutes, puis on cherchait à connaître si les étrennes étaient arrivées. Ces étrennes consistaient en paquets remplis de raisins, d'amandes, de dragées *.....qu'on aprortait en secret de la ville et au’on préparait le soir anrès le coucher de la jeunesse.
‘“ Enfin l'heure du réveil du jour de l'au arrivait. Il n’était pas nécessaire ce matin là de prononcer deux fois notre nom pour nous éveiller. On se levait dans un demi silence commandé par les aînés qui aidaient à faire la toilette des plus petits. Mon
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père et ma mère se tenaient dans leur cabinet, comme dans un sanctuaire, où l’on devait entrer avec joie mais en même temps avec respect. Quant tout était prêt la procession se mettait en marche, les plus vicux en tête, pour aller demander la bénédiction. Cette bénédiction étant donnée avec les souhaits généraux et particuliers, venait la cérémonie des étrennes. Les paquets de bonbons étaient placés dans une petite armoire de ce cabinet. “ Je ne sais pas, disait notre père, si le petit Enfant-Jésus vous a apporté des étrennes cette année, vous n'avez pas toujours été bons, chéissants...voyons pourtant... ...tiens......en voilà.” Ca ne manquait jamais d'y être. Quel heureux mélange de bonté paternelle et d’aimable correction toujours inspiré par la religion! Et la joie, un peu bruyante, commençait, chacun tenait
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son paquet et le confrontant avec celui d’un autre. Puis, suivant nos bons parents, nous allions tous ensemble saluer le vieil oncle et la vieille tante qui nous faisaient avec bonté les souhaits ordinaires. Heureux commencements d’une journée de honheur ; mais ce n’était pas encore le plus beau.
Pendant ce temps le fidèle engagé, qui avait sa part aux souhaits, préparait la voiture qui devait nous conduire chez le grand père maternel, le capitaine Jacques Jobin. Tout le monde était bientôt prêt, car, dès la veille, les habillements de voyage, avaient été disposés pour tous ceux qui n'avaient pas fait leur preiz: ‘ère communion.
‘ De grand matin aussi chez le grand
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père Jobin tout était préparé pour recevoir les parents; déjà même quelque fois l’oncle Charles Jobin et la tante ‘Thérèse, avec les cousins ei les cousines,
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DÉDICACE XV étaient arrivés avant nous, avaient demandé la bénédiction et s'étaient souhaité la bonne année. Comme c'était beau et solennel cette entrée de la famille chez le orand père Jobin ! Il me semble voir encore ce vénérable vieillard assis dans la grande bergère (c’est bien 1à le nom qui convient au sièce d'un chef de familie—berger) au fond de la grande chambre. C'était bien là le type des bons vieillards canadiens d'autrefois. Un bonnet rouge avec rebord blanc couvrait sa tête vénérable, aux beaux cheveux blanchis par les années et descendant sur ses épaules. 11 portait des pantalons d’étoffe grise du pays avec mitasses aussi d’étoffe du pays et grandes jarretières de laine flêchée. Une bougrine, aussi d’étoffe et en forme de surtout, une veste ou gilet de couleur noire, un col ou diqué blanc avec cravate noire et, quand 1l mar-
DÉDICACE chait, une canne avec pomme d'argent à la main. Tel était son costume ordinaire 11 me semble que pour se le représenter il faut remonter au patriarche Jacob.
‘ On entrait : la famille saluait les arrivants et les recevait dans un demi silence, car il fallait d’abord aller rendre ses devoirs au patriarche. Mon père ct ma mère s'avançcaicnt Îles premiers, suivis de la jeunesse par ordre d'âge.
Quel respect filial! ma mère surtout
s’approchait de son vénérable père avec autant de respect que lorsqu'elle allait communier. Puisse mettant à genoux :
“ Voulez-vous me donner vütre héné-
diction, s’il vous plait, Papa” Et le grand père se levant et ôtant de la main gauche son bonnet : “ Oui, mon enfant, je te la donne au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,” en faisant le signe de la croix sur elle,
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DÉDICACE xvii
comme sur tous ceux qui lui demandaient sa bénédiction. Puis se levant et présentant la main : ‘“ Comment allezvous, Papa, cette année ?”” “ Bien, et toi, mon enfant ? Allons, jete souhaite une bonne année, une parfaite santé, la bénédiction de Dieu dans ce monde et le Paradis à la fin de nos jours, de bien aimer le bon Dieu.” Et à chaque souhait on se donnait le baiser de paix.
Merci, disait celui qui venait de recevoir ces souhaits : De bien aimer le bon Dieu se disait sur un ton plus haut et sans donner le baiser de paix. Comme tout cela était digne d’une famille chrétienne ! On en rit quelquefois à présent, et cependant que peut-on dire et faire de mieux ?
‘“ Les oncles et les tantes se faisaient les mêmes souhaits, mais sur un ton plus familier et plus fraternel. Ensuite ces mêmes souhaits étaient répétés à
xviii DÉDICACE la jeunesse joyeuse qui se les passait entre elle. Alors c'était vraiment jovial.
‘ Cela fait, on prenait le déjeuner auquel présidait le grand père. Les oncles et les tantes et tous ceux qui avaient fait leur première communion étaient à la grande table. A côté était la petite table ; c'était là que régnait la joie la plus bruyante.
‘ Venait ensuite la cérémonie de la distribution des étrennes ; pour nous c'était le plus important de la fête.
Le grand père s’asseyait dans sa bergère ct on lui apportait un grand plat de fer blanc rempli des sacs désirés. Nous nous mettions en file et il nous distribuait ces sacs avec joie et bonheur.
Il semblait rajeunir et revivre dans cette nombreuse famille de petits enfants.
‘ Aussitôt de retour à la maison on commençait à faire l'inventaire des
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paquets et l’échange des bonbons— raisins pour amendes—boulzagues pour pinpermannes, .....Les grands de la terre échang at de grandes propriétés et mêmes des provinces, mais nous, heureux elors d’un bonheur sans mélange, nous n’aurions pas voulu changer notre petite fortune sucrée pour tous les biens du monde d’un autre ordre.
‘ Pendant ce temps-là le grand oncle et la grande tante allaient à leur tour saluer le grand père dont l’âge commandait cet acte de respect au grand oncle, son frère puiné. Puis les voitures partaient pour la messe. Après vèpres, ou le lendemain, le grand père venait voir son frère, l’oncle Baptiste et la famille. Quand il entrait dans la maison, appuyé sur sa Canne à pomme d'argent, tout le monde se levait et saluait avec respect.
“ Le soir il y avait grosse réunion de parents et gros souper ; mais c'était
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le lendemain du jour de l’un surtout que la joie et le vrai bonheur recommençaient pour nous, car il s'agissait alors d’aller faire visite à l'oncle Charles et à la tante Thérèse, aux parrains ct aux marraines, si cela pouvait se-faire, et de recevoir leurs étrennes.
Les plus petits étaient alors placés dans de petits traincaux que conduisaient les plus grands On allait d’abord
chez Ja bonne tante Thérèse qui nous
recevait en riaut de tout son cœur.
C'était bien drôle, en effet, de voir entrer dans la maison cette petite file de neveux et de nièces dont les plus Jeunes, enveloppés dans des couvertes, des «logues.,, pouvaient à peine marcher. Après la cérémonie de la bonne année et des étrennes, on partait avec un renfort de cousins et de cousines pour aller chez l'oncle Charles Jobin.
De là le régiment, augmenté, revenait
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revenait
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avec nous à la maison, les plus grands traînant les plus petits, et il paraît que c'était vraiment amusant de voir cette longue suite d'enfants habillés d’emprunt entrer et aller tout à tour répéter la formule sacramentelle : Commeïi:t ça va, mon oncle, ou ma tante, c't'année ?”” On se déshabillait, on jouait ct quand il en était temps, chacun s’en allait content. Petit à petit, le paquet d’étrennes diminuait et en même temps diminuait aussi la somme de bonheur que nous avions eu au jour de l’an.
Que de rêves de bonheur disparaissent ainsi dans la vie, comme nos dragées ct nos raisons du jour de l’an !”
Chs TRUDELLE, Ptre.
Hôpital du Sacré-Cœur de Québec, 1er octobre 1S87.
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