‹ Paroles d'avenirChapitre 2 sur 6 · CE QUE SIGNIFIE : « ÊTRE SOCIALISTE · texte numérisé non relu

CE QUE SIGNIFIE : « ÊTRE SOCIALISTE

Vous me demandez ^ de définir ce qu'il faut entendre par ces mots : Etre Socialiste, Aucun individu n'a le droit de parler au nom du socialisme. Mais je puis vous dire ce que j'entends par là, et beaucoup d'autres avec moi. C'est ce ([ue je vais faire en toute franchise et simplicité.

Être socialiste, c'est d'abord reconnaître à tout être humain le même droit qu'à soi-même âe poursuivre son bonheur, de conquérir toutes les jouissances matérielles et spirituelles que peut offrir l'existence. C'est, en vertu de ce principe qui est aussi celui de la démocratie, accepter comme règle une parfaite équivalence entre son intérêt personnel et l'intérêt d'autrui; c'est dès lors souHVir de l'injustice et de la misère causées par l'inégalité sociale, même quand elles ne frappent que les autres ; car « les autres-, c'est nous ». C'est, par suite, vouloir que la société, qui est une coalition pour la vie, mette à la portée de tous ses membres des

1. Cette lettre a été adressée au directeur de la Ues'ue du Peuple.

moyens égaux de se développer intégralement et inégalement selon leurs goûts et leurs aptitudes.

Etre socialiste, c'est viser à l'abolition des privilèges ou, ce qui est tout un, à rétablissement de l'égalité dans le domaine économique comme dans le domaine politique ; c'est tendre à ce que dans toute société, au lieu de l'antique et odieuse division en pauvres et riches, protégés et protecteurs, travailleurs et oisifs, il n'existe plus qu^une seule classe, dont toutes les unités composantes, à l'exception des vieillards, malades et infirmes, auront et Tobligation et la faculté de travailler sans pouvoir faire travailler personne à leur place et à leur profit.

Etre socialiste, ce n'est point préparer le triomphe d'un parti, la suprématie de telle ou telle portion du peuple. C'est se fixer pour tache de créer un régime où toutes les activités seront coordonnées et coopéreront harmonieusement au bon fonctionnement de l'ensemble ; oii, entre natifs du même pays comme entre gens de nations différentes, la conciliation sera substituée à la force et à la ruse, la paix à la guerre, la réciprocité des services et des sympathies à l'antagonisme des volontés, la solidarité des intérêts à la lutte effrénée des égoïsmes.

Être socialiste, c'est comprendre que, pour

atteindre ce but, il faut associer les hommes et socialiser les choses ; que, si vraiment la propriété est pour tout individu une condition et une garantie d'indépendance, le seul moyen de rendre chacun propriétaire est d'assurer à chacun sa part de richesse individuelle dans la richesse collective. C'est admettre que chaque membre de la société doit être à l'avenir considéré comme un actionnaire d'une vaste association, où son apport sera son bon vouloir, sa capacité, son effort, où ses dividendes seront pris sur le revenu total équitablement réparti entre tous ceux qui auront contribué à le former.

Etre socialiste, c*est demander que la liberté devienne de plus en plus réelle et effective par une organisation qui, donnant aux enfants le même point de départ, leur ouvre à tous l'accès aux diverses professions et fonctions ; qui, dans la vie privée comme dans la vie publique, brise la domination de celui qui possède sur celui qui n'a rien ; qui diminue progressivement le pouvoir des hommes sur les hommes et les achemine peu à peu vers l'état idéal et lointain où chacun fera ce qu'il doit sans contrainte, sans autres maîtres que sa conscience et sa raison.

Etre socialiste, c'est croire que cette œuvre de transformation sociale peut être réalisée sur la terre ; qu'elle est conforme av\'ïL ^^^iVc^Vv'^w^

d'un cœur généreux comme aux exigences d'une intelligence saine ; qu'elle est d'accord avec les données de la science comme avec les tendances de l'évolution historique. Mais ce n'est pas s'en tenir à une adhésion intérieure, à une silencieuse espérance, à une croyance inerte et morte. C'est la traduire en paroles et en actes; c'est travailler sans peur et sans fanfaronnades, sans défaillances et sans surenchères, à la réforme parallèle*des coutumes et des lois, des esprits et des institutions, de la morale et de l'art, de la famille et de l'atelier.

C'est enfin adapter le monde aux nécessités qui découlent des conditions nouvelles de la production et des principes égalitaires de la démocratie, de telle façon que dans une société, non pas parfaite et définitive, mais toujours en marche vers le mieux, liberté et solidarité, richesse générale et égalité des revenus individuels, lumière et moralité, justice et bonheur aillent sans cesse en grandissant.

Tu as vingt ans, mon ami*, et tu cherches avec une sincérité inquiète ton chemin dans la vie. Tu es déjà orienté vers la région où blanchit Taurore ; mais tu ne sais pas encore vers quel point précis de Thorizon lumineux tu dois marcher, et tu hésites entre des directions qui sont voisines au début, mais qui vont s'écartant comme les branches d'un éventail. Veux-tu que je t'aide à trouver ta voie, moi, voyageur aux pieds poudreux et aux jarrets lassés, qui jadis ai connu, comme toi, ces tiraillements et ces angoisses de la vingtième année ?

Tu es libre-penseur et démocrate. D'une part tu as reconnu, proclamé la souveraineté de la raison ; tu as soumis tes croyances au contrôle de la critique et de l'expérience, et par cela seul tu t'es dégagé de tout dogme imposé au nom d'une tradition ou d'une autorité quelconque.

1. Ceci a paru d'abord dans les Annales de la jeunesse laïque. *

D autre part tu as accepté, du cœur et non des lèvres, le principe de noire société républicaine, à savoir que socialement un homme adulte et sain d'esprit en vaut un autre, qu'il a le même droit que son voisin à défendre ses intérêts et à faire triompher sa volonté ; tu admets, en théorie et en pratique', que la voix du pauvre compte autant que celle du riche dans les décisions du suffrage universel.

Or, je voudrais te montrer que tu ne peux pas t'arrêterlà ; qu'il te faut aller plus loin sur la route où tu es engagé ; que les principes adoptés par toi mènent par une pente nécessaire à des conclusions sociales dont tu dois prendre une claire et tranquille conscience.

Tu es libre-penseur.

Pourquoi répudies-tu la doctrine catholique et même chrétienne ? Ce n'est pas seulement parce qu'elle choque ta raison par des affirmations contraires à la vérité, parce qu'elle ne répond point à la notion scientifique que nous avons de l'univers ; c'est aussi parce qu'elle te semble, au point de vue moral, inférieure et insuflBsante. Un Dieu changeant, qui se repent, se venge et corrige son ouvrage par des coups de tète appelés miracles.; un Dieu-bourreau qui prend au piège de tentations savantes ses faibles créatures et qui punit la faute d'un individu sur les enfants de ses enfants jusqu'à la inUYieme génération ; une Eglise qui damne

pour l'éternité toute personne pensant autrement qu'elle, comme si Ton pouvait penser ce que l'on veut ; toutes ces vieilles conceptions d'une humanité-enfant répugnent à l'idée de justice que la lente élaboration des siècles a fait éclore et fleurir dans les hommes d'aujourd'hui.

Eh bien ! Suis plus avant l'appétit de justice qui te met en révolte contre ces contes surannés, et en face, au-dessus de l'idéal prétendu divin et immuable que te vantent les prêtres, tu verras se dresser un idéal nouveau, un idéal humain plus grand, plus beau, plus digne d'amour et indéfiniment perfectible.

Tu peux retenir ce qu'il y a de meilleur dans le christianisme, le vague et doux précepte de rÉvangile : Aimez-vous les uns les autres. Mais à condition de l'interpréter et de l'appliquer autrement que les Eglises chrétiennes.

Au christianisme qui prêcha l'égalité dans un autre monde, mais laissa vivre en celui-ci l'esclavage plus de mille ans après avoir triomphé, la pensée moderne ose dire fièrement : Nous voulons mieux. Nous voulons sur la terre Tégalité de condition entre les hommes.

Au christianisme qui prescrit de secourir les pauvres et réduit aux largesses humiliantes de l'aumône le devoir envers la misère, la pensée moderne dit encore : — Nous voulons mieux. Nous voulons que l'aumône devienne inutile et soit remplacée par la solidarité sociale. Nous voulons, non qu'on entretienne la misère en la soulageant, mais qu'on l'abolisse en supprimant les causes qui la créent.

Dis si tu veux que la tâche est difficile, délicate, dangereuse. Mais je te délie de contester qu'elle soiï hutile, noble, généreuse, etqu'elle mérite dVnre poursuivie avec ardeur. La libre pensée, qui n'est pas une pure négation, ramène du ciel sur la terre la justice; elle implique la possibilité de la réaliser dans cette vie terres^ ïre, la seule que nous counaissions de science" certaine. Or, Tessentiel est que nous soyons, avant toulj d'accord sur le but; nous pourront plus J^ard discuter les moyens de ratteindre.

Puis lu es démocrate.

Tu sais fort bien que les hommes sont inégaux en fail; mais tu ne crois pas que ce soi^ un motif suHisant pour qu'ils soient inégaux eljH droit. Tu trouves bon qu'un pauvre et un riche, un banquier et un manœuvre, un fils de marquis et un fils de paysan, soient punis de la même peine pour le même délit, soient soumis aux mêmes loin, quand il s'agit de mariage, de succesBion, de service militaire, d'impôts; tu reconnais que les affaires publiques sont celles^ de tous et de chacun et que n'importe quel cî^ toyen a son mot à dire, son vote h exprimer sur la façon dont elles doivent être dirigées. Autrê^^ ment dit, tu tiens jîour Tégalité civile et poli^M' tique ; mais lu recules devant régalité économique* ^

Véritable inconséquence, permets-moi de ImM le dire ! Respect superstitieux d'habitudes an-

tiques ! Manque de logique, analogue à celui de ces citoyens américains qui se proclamaient libres et égaux entre eux, mais qui refusaient aux nègres ce qu'ils réclamaient énergiquement pour les blancs ! Limitation arbitraire que rien ne justifie !

Mais c'est en vain que tu veux faire halte !

Marche, marche ! Tes principes te poussent bon gré mal gré.

D'abord, en vertu de l'égalité de droits que tu poses à la base de la société, tu ne peux dénier à chacun de ses membres un droit égal à se développer intégralement, tu es obligé de vouloir que la société otfre à tous ceux qui en font partie les mêmes possibilités de mettre en œuvre les aptitudes dont ils sont doués. Est-ce que déjà, par une application partielle de ces idées, tous les enfants n'ont pas libre et égal accès aux sources du savoir primaire gratuitement donné ? Est-ce que, en assurant une retraite aux vieillards pauvres qui ne peuvent plus travailler, la société ne reconnaît pas à tous ceux qui la composent un droit à la vie qui se résout pour elle en un devoir corrélatif ? C'est un commencement d'extension pour ces principes égalilaires qui, pareils à des graines tombées dans un terrain fécond, germent et croissent lentement sous la pluie et le soleil, boivent par leurs racines le sang de la terre et par leurs rameaux l'air du ciel pour épanouir un jour dans l'azur la richesse de leurs fleurs et de leurs fruits miirs. La démocratie montante a pour terme naturel la fusion ou.^ ce c\iii ré.*

vient au même, la suppression progressive des classes que sépare encore l'inégalité de fortune.

Te faut-il toutefois, pour aller en ce sens, un autre motif que le besoin de te mettre d'accord avec toi-même, le désir d'éviter la contradiction qu'il y aurait à repousser la conclusion tout en acceptant les prémisses ? Songe alors que l'inégalité économique est forcément créatrice (rinégalités civiles et politiques dont tu ne veux pas.

Crois-tu que dans la balance d'un tribunal le vagabond ramassé sur le grand chemin pèse autant que le millionnaire copieusement pourvu d'actions, de terres et de maisons ? N'as-tu jamais ouï-dire que la loi, filet à prendre les petits, n'était souvent pour les gros qu'une toile d'araignée ? Si l'école primaire est ouverte à tous les enfants, tu as bien remarqué, n'est-ce pas, que des collèges et lycées, des grandes Ecoles et des Facultés, antichambre obligatoire des professions dites libérales et des emplois bien rétribués, sont exclus, sauf rares exceptions, ceux qui ont eu la sottise de naître de parents pauvres. Si, de par notre Constitution, tout citoyen français est en théorie éligible au poste de sénateur ou de député, je ne t'apprends rien, je pense, quand j'ajoute ce correctif qu'en pratique il faut avoir des écus et beaucoup pour faire une campagne électorale. Tu as sans doute entendu vanter la liberté, la puissance, la royauté de la presse ; tu n'ignores pourtant pas que cette reine est plus qu'à demi esclave ; 9u'elle est à la merci du bailleur de fonds qui

tient les cordons de la bourse ; que les journaux, qui font Topinion publique, sont faits à coups de billets de banque ; que les riches ont ainsi, pour répandre leurs idées, pour soutenir leurs intérêts, mille facilités qui sont refusées aux autres.

Tu le vois, l'équivalence entre les membres de la Société, qui est le principe démocratique, est faussée par la question d'argent ; notre soidisant démocratie n'est encore, à bien des égards, qu'une ploutocratie. L'égalité civile et politique n'est pas réelle, tant qu'elle n'est pas complétée par l'égalité économique.

S'en rapprocher indéfiniment n'est pas, comme bien des gens l'imaginent, faire une œuVre utile seulement aux ouvriers. Oui, sans doute, l'ouvrier, l'homme qui n'a pour vivre que le louage de ses bras et de son travail, est plus qu'un autre victime de l'infériorité causée par l'inégale répartition des richesses. En présence du patron, qui possède le sol et les instruments de production, il est, quand il discute avec lui le contrat qui va les lier, dans la situation d'un homme qui combattrait nu, avec un bâton, un adversaire protégé d'une cuirasse et armé d'une épée ; il est condamné d'avance à être vaincu, parce qu'il a un besoin urgent de travailler sous peine de mourir de faim, lui et les siens, tandis que l'autre peut, en général, attendre, différer en ne risquant qu'une perte plus ou moins grande. C'est donc avec raison que les ouvriers sont les plus ardents à réclamer de la société qu'elle égalise de plus en çlus les cçi^\.-

dîtîons si différentes laites a ceux qui sont maîtres des biens de lîi terre et a ceux c[UÎ o'oiit rien que leur force et leur intelligence. Pourtant, quelle que soit leur profession, uoii seulement tons ceux tjui n'ont point de part à la propriété, maïs tous ceux qui n y ont qu'une part minime, tous ceux qui se trouvent en contact et en lutte avec des hommes beaucoup plus riches qu'eux et pouvant exploiter aux dépens d'autrui cet excès d'opulence, tous ceux-là sont par ce voisinage oppressif gênés et en dange d'être lésés dans leur existence de tous loi jours comme dans rexercice de leurs droi d'hommes et de citoyens.

Voilà pourquoi, jnon jeune ami, si tu es résolument libre-penseur et démocrale, tu seras aussi socialiste; car chercher a égaliser, autant que faire se peut, les chances de bonheur entre les hommes par Fégalisation des conditions économiques, c'est Tessence même du socialisme. Nos pères de 1848 avaient bien compris la | liaison nécessaire qui existe entre le germe et j la plante, entre Fégal iiccès aux fonctions publi- ' ques et Tégal accès aux joui.^sances matérielles et spiritnclles, quand ils acclamaient dans un^J formule unissant deux éléments en réalité ins^^| parables, la lîé[jubli{|ue démocratique et sociale.^^

Je te montrerai, une autre fois, si tu veux^ que le socialisme est en harmonie avec l'évolution historique qui s'accomplit autour de nous ; qu'il me sullise aujourd'hui de t'avoir indiqué comment il est Tabou tissant des principes que tn professes.

J'ai commencé, mon ami, par te montrer que le socialisme est conforme à l'idéal de justice conçu par la démocratie, et ce n'est point au hasard que j'ai commencé par là. Car, s'il était contraire aux principes qui s'imposent à nous comme règle de conduite, en vain se targueraitil d'être dans les probabilités de l'avenir ou même fort avant dans la voie du succès ; tu devrais le combattre, l'entraver, à moins d'être au nombre de ces consciences molles et dociles au caprice du vent qui s'orientent vers tout ce qui réussit, et pour lesquelles une iniquité n'a jamais tort, dès qu'elle est triomphante.

Mais, cela dit, il n'est pas indifférent que le socialisme nous apparaisse comme un terme •vers lequel tend l'évolution politique et économique de la société, comme le régime vers lequel nous achemine l'histoire autant que la raison, la réalité autant que l'idéal.

Je vais donc tâcher, sans grands mots, en l'épargnant les formules creuses et déclamatoires, de te faire saisir son accord avec la marche du monde moderne.

On peut définir le socialisme de bien des façons diverses ; mais je tiens la déC\\vA\ç»\s. ^x

suit pour une des plus larges et des moins sujettes à contestation : Une organisation qui tend à égaliser les conditions sociales en associant les hommes et en socialisant les choses.

Or, il sufRt de jeter un coup d'œil sur le développement historique des peuples pour constater qu'il se fait en ce sens-là.

D'abord, si je voulais appeler en témoignage les siècles lointains, je te dirais : Regarde ce qui s*est passé jadis en Grèce, à Rome, dans les républiques italiennes du moyem âge. Dans tous ces États-là, quand la classe riche ou tout au moins aisée fut devenue prépondérante et eut mis la main sur le pouvoir, que s'est-il passé ? Y a-t-il eu arrêt du mouvement, stationnement paisible dans un équilibre durable ?

Non, partout s'est produit un effort du « menu peuple » pour monter au niveau de la bourgeoisie, pour entrer en partage des privilèges dont elle jouissait. Il n'a pas suffi aux citoyens pauvres de ces vieilles républiques de s'être haussés jusqu'au droit de nommer les magistrats et de délibérer sur les affaires d'intérêt public. Ils ont voulu, après avoir arraché leur part de souveraineté, obtenir leur part de propriété. La question, de politique qu'elle avait été, est devenue sociale. A Sparte comme à Athènes, il y a eu des révolutions contre l'aristocratie de fortune, des tentatives pour faire pénétrer jusqu'en matière économique la démocratie victorieuse dans les autres domaines. A Rome, quand la lutte fut finie entre patriciens et plébéiens, elle recommença, changeant de

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forme et de nature, entre ceux qui possédaient et ceux qui n'avaient rien, entre propriétaires du sol et prolétaires déshérités; on sait assez les passions furieuses que déchaînèrent les lois agraires. A Florence, quand les corps de métier eurent vaincu, expulsé ou soumis les nobles, ce fut entre les arts majeurs et les arts mineurs, entre les gras et les maigres^ une nouvelle série de sanglantes querelles.

Qu'est-ce à dire, sinon que forcément le « menu peuple », pourvu de droits civiques, mais assujetti encore à la domination de l'argent, veut passer de l'égalité nominale à l'égalité réelle ; que c'est un étrange paradoxe de dire à des honunes : Vous êtes souverains et vous resterez gueux ; vous êtes par le suffrage imiversel les égaux de n'importe quel autre homme, et, en vertu d'une antique organisation de la propriété et du travail, vous devez dans la vie de tous les jours demeurer les subordonnés héréditaires de ceux qui, étant maîtres de la terre et des instruments de production, sont par là même les maîtres' de votre activité ?

Qu'est-ce à dire encore, sinon que, dans la série chronologique et logique des systèmes de gouvernement, l'aristocratie de fortune est une transition entre Taristocralie de naissance et la démocratie pure; que le socialisme contenrporain, qui veut abolir les privilèges de la richesse, est le fils légitime du libéralisme bourgeois qui abolit les privilèges de la noblesse ; que cette succession est une loi de l'histoire dont personne, à n\o\xvç> àçi "à^ ^vjiAx^

aveugle volontaire, ne saurait méconnaître la

pariaite régularité.

Mais ce n*est pas assez dire. Le sorialisme aeliiel n^est pas i^eulement une phase historié que, f|ue les hommes d^injourd'hui ne peuvent éviter de traverser, comme Font traversée les hommes d'autrei'oîs au cours d*un développeruent senibla]>le dans ses grandes lignes. Il n^est pas seulement non plus nue application nouvelle des forces qui tour a lour ont ruiné Tesclavage et le servage et qui minent à présent le salariat. Il est aussi la conséquence, la résultante de changements profonds qui sont déjà accomplis dans la constitution économique de la société. Je pourrais dire, pour reprendre une façon de parler que j'ai employée plus hau qu'il est le fils du capitalisme.

Je ne prétends certes pas te donner en queP ques mots une idée complète du capitalisme.

Mais, à ne considérer que quelques-uns de ses traits distinctifs, il consiste à coup sûr en ceci que, gnU-e à raccunuiUition du capital en certaines mains, Te nt reprise de la production en grand pour une clientèle inconnue est devenue possible ; qu'on a su^ qu'on a du, par suite de r extension du mai'ché, réunir beaucoup de travailleurs soi-disant libres dans de vastes manufactures ou d'énormes exploitations rurales ; qu'on a de la sorte coordonné leurs mouvements, qu'on a fait d'eux de véritables colla- J^araleuvs^ gu on les a aîïisi réduits à ne faire

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qu'une parcelle de la besogne, afin de les faire produire davantage et plus vite ; enfin, qu'au moyen des machines on a rendu leur coopération à la fois plus étroite, plus continue et plus féconde.

Bref, le mode de production est devenu collectif, et il serait puéril de nier les progrès qui en ont résulté dans Tindustrie comme danç Tagriculture. Ce fut une surexcitation inouïe de l'activité laborieuse, une prodigieuse multiplication des produits, un abaissement de leur prix tel qu'on n'en avait jamais vu ni espéré de pareil.

Mais, en même temps que l'œuvre naissait du concours de tous, les bénéfices n'étaient que pour un seul ou pour quelques-uns. Les ouvriers vivaient ou plutôt végétaient sans pouvoir s'enrichir ; et, comme la cherté croissante des engins et des établissements nouveaux leur interdisait d'en devenir propriétaires et de s'élever au rang des patrons, ils formaient peu à peu une immense population parquée dans sa condition inférieure et profondément divisée des maîtres par ses intérêts, ses mœurs, ses idées. Deux classes rivales, — ennemies et inséparables — se dressaient en face l'une de l'autre. Et, comme le grand atelier créait ou recréait une étroite solidarité entre ceux qui s'y aggloméraient, ainsi se constituait l'armée future du socialisme.

Dans ce milieu les aspirations socialistes naissaient aussi spontanément. Comment ne pas désirer, dans le camp des travailleurs, que

chacun fût associé à la propriété des fruits du travail comme il Tétait au travail ? D'autant que la propriété elle-même devenait collective dans le camp des capitalistes. Les fortunes individuelles ne suffisant plus aux frais des entreprises grandissantes, c'étaient des unions de (Mpitaux, des sociétés par actions ; c'étaient des fusions de banques et de compagnies de che* niins de fer ; c'étaient des cartells et des trusts^ dont les fonds de roulement et le chijBFre d'affaires se comptaient par centaines de millions et j)ar milliards. Or, pour tous les hommes participant à ces gigantesques associations, la propriété a changé de caractère.

I/actionnaire d'une compagnie de chemins do fer ou d'un trust du pétrole ne revendique pas la propriété particulière d'une locomotive, d'un wagon, d'un paquet de rails, ou bien d'un puits, d'un tonneau, d'un certain nombre de litres. La totalité des choses possédées par la société dont il fait partie reste indivise, et lui, il se borne à toucher sa part proportionnelle de revenu, son dividende, sur le bénéfice réalisé.

Uappelle-toi maintenant que le socialisme entend, comme je te Tai dit, associer les hommes et socialiser les choses pour atteindre le but qu'il poui*suit. Vois-tu dès lors comme il suit la voie où le monde actuel s'est engagé ? Faire de chaque nation en attendant que les nations sachent se fondre en quelque unité supérieure, comme ont fait les provinces des grands Ktals aujourd'hui existants), faire, dis-je. Je chaque nation une vaste société coopérative.

OÙ régnera la devise : Un pour tous et tous pour un, où tous les membres seront co-producteurs et co-propriétaires de la richesse nationale, où chacun possédera individuellement et consommera comme il voudra sa part de revenu prise sur le produit du travail collectif, voilà ce qu'il se propose de réaliser progressivement. 11 se borne à pousser plus avant et à compléter une transformation qui s'opère sans Uii. Il se contente d'étendre à tous les êtres humains qui composent le corps social les avantages qui, en régime capitaliste, sont réservés à une minorité de privilégiés.

Faut-il te montrer par quelles étapes presque insensibles il se rapproche du but visé ? A côté des grandes associations de capitalistes dont jeté parlais tout à l'heure, il en germe, croît et fleurit d'autres dont les adhérents se chiffrent par millions : Sociétés de prévoyance et d'assurance mutuelle, syndicats ouvriers et syndicats agricoles, sociétés coopératives de consommation et de crédit engendrant et faisant vivre des sociétés coopératives de production ; j'ajoute les entreprises transformées en services publics par l'État ou les Communes, l'enseignement primaire déjà gratuit et qui sera de^ main raccordé à l'enseignement secondaire devenu désormais, comme son nom l'y prédestine,^ le second échelon d'une instruction également accessible à tous les enfants ; tout cela constitue les assises d'un régime socialiste qui s'édifie lentement au sein même de la société où nous vivons ; tout cela présa^^^ (iWwOçv^ \\vs.^

nouvelle organisation économique où seront mises eu harmonie et les ibriues nouvelles tie la production et Torganisatioii du travail et les lois régissant la propriété.

Yas-tu conclure de là qu'il suffit dès lors se croiser les bras en laissant s'achever toute seule la métauiorphose commencée ? Garde-t'en bien, mon ami. L'étude de ce qui est et de^ce qui a été nous révèle sans doute la direction générale dans laquelle roule le char de rhuinanité; mais elle nous apprend aussi qu'il y a sur la route des obstacles redoutables et des tournants dangereux ; il peut à maintâ endroits dévier, verser, heurter un rocher ou tomber dans un précipice. On a vu maintes fois de ces heurts et de ces chutes* A plusieurs reprises, en Grèce, a Rome, dans l'Europe du moyen âge, les efforts tentés pour créer plus de bonheur et d'équité sur la terre ont cc4iouc misérablement ; c'est même un argument dont les habiles se serviront pour te décourager, en taisant avec soin que les circonstances sont aujourd'hui différentes, si les aspirations sont analogues, et que telle al)olition, comme celle de l'esclavage, irréalisable en un siècle, est devenue possible et définitive en un autre. Mais si la leçon qui ressort du passé n*est pas un conseil de désespérance, elle est un appel à laction personnelle, patiente et inlassable.il dépend des jeunes générations d'accélérer ou de retarder,

de faire aboutir ou de laisser avorler le mouvement qui emporte la société vers un régime plus égalitaire et mieux organisé pour le bienêtre de tous et de chacun. Aussi terminerai-je ce sujet en te disant, au nom de l'histoire comme au nom de la justice : — Travaille, mon ami, pousse à la roue ; n'oublie pas que les grandes poussées collectives sont faites d'une multitude d'efforts individuels ; compte sur toimême et non sur une évolution providentielle ou fatale qui te dispenserait d'agir ; aide-toi, car le ciel ne t'aidera pas.

Je crois entendre, mon jeune ami, une interrogation qui monte du fond de ton esprit à tes lèvres : — Que le socialisme soit orienté dans le sens de la justice et de révolution historique, la chose est, dis-tu, possible, vraisemblable même ; mais est-il aussi conforme à Tintérôt général ? La question est terre à terre, si Ton veut ; mais on ne saurait la dédaigner sans une coupable légèreté. Qu'est-ce que la société peut se promettre de gagner à ce régime nouveau?

Il faut répondre à celte curiosité bien naturelle et je te réponds sans hésiter : le socialisme apporte dans les plis de son drapeau trois grands bienfaits à la société : la paix entre les classes et entre les nations ; un accroissement de la richesse sociale ; une augmentation des chances de bonheur pour tous et même pour ceux qu'il veut faire rentrer dans le rang et dans le droit commun.

En tout pays le manque de sûreté dans les relations économiques est aujourd'hui Tétat normal. La lutte est universelle et permanente. Sans parler des marchands et fabricants que la '"'^ucurrence effrénée jette, use et brise les uns

contre les autres, riches et pauvres se mesurent de la voix et du geste. Patrons et ouvriers, comme deux grandes armées près d'en venir aux mains, se concentrent en de formidables associations qui se provoquent et se combattent. Des grèves, des conflits qui se résolvent à coups de fusil éclatent chaque année en plusieurs points du globe. La guerre civile, pis encore, la guerre sociale, l'impitoyable guerre sociale qui ramène dans nos cités raffinées les furieuses tueries des âges barbares, plane comme un oiseau de proie sur nos tètes, en appé-» lit de dévorer nos personnes, nos biens, tout ce qui fait l'orgueil et la parure de notre civilisation. Combien de fois la France du xix® siècle n'a-t-elle pas vu le sang de ses enfants rougir le pavé des villes sinistrement illuminées par le rouge flamboiement des incendies ? Et naguère, est-ce qu'un souverain d'Europe n'a pas prescrit à ses soldats de se tenir toujours prêts à tirer sur son bien aimé peuple, dont il épie avec colère et tremblement les secrètes velléités?

Tout le monde est d'accord, je pense, pour reconnaître que celte perpétuelle veillée des armes, ce recours toujours imminent à la force, n'est guère favorable à la prospérité d'une nation. Or, qui donc, même parmi les plus acharnés défenseurs du passé, ose espérer que. les travailleurs voudront renoncer à leur désir d'aff"ranchissement pour rentrer, la tète basse, sous le joug de l'antique soumission ; ou bien que les gouvernements de réac-

tion, ayant poiirhislruments des troupes < prolétaires conscients de ve qu'ils veulent e t ] de ce qii ils peuvent constituent la ^ros^fl masse, pourront, en broyant frères contre IVè^^ res, étouffer la révolte grondant dans les faubourgs des capitales et dans les grands cenires industriels? Il y faudrait une série de saignées^ de carnages auprès desquels les interminables guerres religieuses du xvr siècle ne seraie qu'un épisode idyllique.

Cette entremangerie de classes ennemies^ que tout iionime de bon sens pressent et redoute, que nul ne se hasarde â déchaîner d'u; cœur léger, n'est-il pas plus sage de révilel par une fusion graduelle de ces mêmes classeï en un ensemble harmonieux où chacun aura part égale aux charges et aux avantages ? O le socialisme aurait pour effet de rélabllr Tunîte morale des peuples incurablenient divisés par une répartition inique des biens qui font la joie de vivre. Il est, par définition môme, un régiuie fJc concorde et d'cquilù où les hommes auront fini de se haïr et de s'enti-'ègorger, non parce qu'ils seront soudain transfigurés en auges^ mois parce que les oppositions d'intérôls quî les jj jettent aux prises auront disparu dans lu solidarité organisée d'une coopération universelle- Discute, corrige et complète qui VDudj*a les moyens que le socialisme propose pour parvenir à cette harmonisation des éner-^^ gies humaines : on ne saurait loi refuser lefl mérite tic vouloir passionnément la paix so- ' ïuah' par la suppression des classes, et même de

ne pas être întelligïble sans cette siippressîoa. Sans compter qu'il est encore le grand art U san de la paix internationale. Il travaille incessamiuent pour elle, puisque les prolétaires de tous les pays, se tendant la main par dessus les frontières, les prévenlions et les rancunes, donnent un corps au vieux rêve de sainte alliance des peuples; puisqu'ils reprennent ainsi, avec de meilleures chances de succès dues à la poursuite d*un idéal commun, le projet, jadis caressé par lous les républicains, d^une fédération européenne : puisqu'enfin ils sont les ennemis-nés du militarisme, dont ils ont à craindre plus que personne le pouvoir oppressif et les gaspillages d'hommes et d'argent.

L'action pacifique du socialisme est si bien avérée que, tout récemment, un sociologue russe très connu exprimait Tidée^ qu*un ministre socialiste de la République française oserait et pourrait seul, au nom des intérêts vitaux des masses populaires, rompre avec les errements surannés de la diplomalie traditionnelle et prendre Tinitiative d'un désarmement simultané des nattons étouflees par le poids de leurs impôts et de leur cuimsse. Et certes, de la part d'un écrivain qui ne professe pas la doctrine socialisLe, c'est un bel éloge à son adresse que de revendiquer pour elle et ses adhérents rhonneur ** d'orienter TEurope vers la politique du droit, de la paix et de Funion ».

f- Novïcow, dans la liei'ue du 15 mai 1503 pages 12S-

Par cela seul que le socialisme fait avec obstination la guerre à la guerre, il s'efforce de boucher la plus large des fissures par lesquelles s'écoule et se perd la substance publique. Il s'oppose à des dépenses qui ont leur raison d'être dans l'état de défiance haineuse où vivent encore les nations, mais qui sont sans contredit improductives ; et, d'antre part, il tâche de rendre au travail utile une foule de travailleurs qui en sont aujourd'hui distraits à l'âge où Ton est le plus robuste et le plus ardent. 11 pousse ainsi vigoureusement à l'accroissement de la richesse nationale.

Mais ce n'est pas tout. Il a la prétention justifiée d'activer et de décupler la production.

Oh! je sais, tu rencontreras sans doute de bonnes gens qui le croient resté aux mesquines visées de je ne sais quel communisme monastique : brouet noir, vie étroite et parcimonieuse, misère généralisée, volonté tendue à réduire les besoins, non à les satisfaire. Je me souviens qu'un jour, à table, une bourgeoise cossue me dit avec un étonnenient naïf : « Quoi ! Monsieur, vous êtes socialiste et vous n'aimez pas les choux ! » L'excellente dame reflétait fidèlement l'opinion courante qu'un socialiste est ou doit être une manière d'ascète, préchant de parole et d'exemple sur ce vieux texte chrétien : — Mortifions-nous, mes frères !

faisons-nous pauvres : car la pauvreté est le chemin du paradis. Retournons aux mœurs rustiques, aux mets grossiers et à la vertueuse indigence de nos ancêtres!

Eh bien ! il faut dissiper cette illusion. Les adversaires du socialisme auront la compensation de crier que ses adeptes sont des Lucullus et d'affreux matérialistes ; quoi qu'on fasse, on est certain de ne pas échapper à des critiques . qui n'hésitent pas à dire tour à tour blanc et noir, pour vous atteindre par derrière, s'ils vous manquent par devant. Mais peu importe.

La vérité, qu'il faut dire très haut, c'est que le socialisme moderne n'entend renoncera aucune des conquêtes de la civilisation; c'est qu'il veut exalter toutes les puissances de vie, multiplier les jouissances honnêtes de tout genre dont n'a bénéficié jusqu'ici qu'une faible portion de l'humanité. Quelques écervelés raillaient un député ouvrier qui, en sa qualité de membre du Parlement, montait en première dans un train de chemin de fer. — Eh ! nigauds, répliqua-t-il, ce n'est pas la première classe que nous supprimerions, si nous pouvions; c'est la troisième.

Il ne s'agit pas, en effet, de faire des pauvres de tous les membres de la société ; il ne s'agit pas davantage d'en faire des millionnaires. Il s'agit de mettre à la portée de tous, non pas l'hypertrophie de richesse, mais Tai- 8ance;nonpas seulement le nécessaire, mais le superflu, le confort, le loisir, une moyenne de ressources qui, grâce aux machiiLe;^ ^v.^\x^

progrès de rînduslrle, peut déjà être assez élevée et qui doit aller grandissant.

Faut-il compter sur un miracle pour cette multiplication dn bien-élre, pour cette démocratisation du luxe, du savoir, du goût artistique, des voyages, de tout ce qui représente la victoire de rhonime sur la nature et rend la vie digne d'élre vécue? Non; cai% à supposer que la somme des biens existant ^aujourd'hui ne puisse, par une répartition plus équitable, suiiire à cette extension de surface (ce qu'il faudrait démontrer), qu'est-ce qui autorise à considérer ce total comme immuable ? La science a-t-elle dit son dernier mot? L'agriculture et r indu strie sont*elles condamnées à ne plus avancer? Rieu qu'en les organisant mieux, oo peut obtenir d'elles beaucoup plus qu'elles ne procurent à rhumanilé. Or, un régime socialiste, qui implique une organisation de la production, comporte une abondance beaucoup plus considérable que celle dont nous sommes témoins* Pourquoi? Parce que le travail collectif est, de l'aveu même des économistes, plus fécond que le travail isolé : parce que Tusine bien outillée jette à proportion plus de produits sur le marché que le petit atelier voué aux procédés sui^nnés; parce que surtout le nombre des travailleurs est doublé, une fois le travail de\ e* nu obligatoire pour tout le monde; parce que les inutiles, les oisifs, les parasites, les « fils à papa * mangeant la fortune amassée par leurs parents, les rentiers louchant à perpétuité rinlérét des prêts faits à FEtat par quelqu un de

leurs ancêtres, les propriétaires nourris et défrayés par la location de leurs, champs et de leurs maisons, tous ceux en un mot qui vivent du labeur présent ou passé d'autrui sont astreints désormais à faire œuvre de leurs dix doigts ou de leur cerveau. Plus de frelons I Rien que des abeilles ! Comment le miel et la cire, accumulés pour les besoins de la ruche, ne seraient-ils pas plus abondants ? Qui oserait assigner une limite à la production centralisée, méthodique, savamment conduite, largement pourvue de main-d'œuvre, et, par conséquent, à la part de jouissances qui doit en revenir à chacun ?

Que le sort des pauvres soit de la sorte puissamment amélioré, j'imagine qu'il n'est pas beboin de le prouver. Mais les riches n'auront-ils point à en pâtir ? Et alors, n'est-ce point découvrir Paul pour couvrir Pierre ? La déchéance des uns ne compense-t-elle pas Télévation des autres?

Je confesse que les seigneurs ont perdu quelque chose le jour où l'on a supprimé le servage et la corvée ; que les rois, réduits à n'être plus que des hommes comme les autres, sont diminués, le jour où leurs sujets devenus citoyens se sentent capables de se gouverner eux-mêmes et se mettent en république. On n'a pas encore découvert le secret d'abolir un privilège sans rien ôter aux privilégiés qui en jouissaient. Et il y a apparence c^vieY^^ \çyv^ Ôl^X-ï^.^-

nance et les hauts barons de l'argent éprouveront quelque ennui à ne plus avoir Tàcre plaisir de dominer les autres et de les exploiter à leur profil. Je me figure aussi que les aimables fainéants, qui croquent à belles dents leur héritage, pourront regretter la douceur de récolter sans avoir semé, de cueillir les roses de la vie sans s'être donné d'autre peine que celle de naître.

Toutefois, je garde ma pitié pour une meilleure occasion et je ne saurais, mettre en balance les souffrances relatives de cette minorité d'amoindris avec l'ample satisfaction des millions d'être humains qui seront enfin soustraits à une oppression, à un surmenage, à une difficulté de vivre immérités autant que séculaires. .

Aussi bien, les derniers bénéficiaires de la ploutocratie agonisante seront-ils beaucoup moins à plaindre qu'il ne semble. Peut-être ne disparaitront-ils que par extinction lente ; peutêtre auront-ils la consolation de conserver, leur vie durant, l'usufruit de ce qu'ils possédaient. En tout cas, leurs enfants auront, dans la société nouvelle, mêmes droits et même situation économique que les autres ; il ne seront exposés ni aux détresses ni aux humiliations de la misère, et je me demande si, tout compte fait, ils n'auront pas gagné à leur changement de fortune.

Aujourd'hui les riches, les heureuxdu monde, comme on les appelle, sont, à bien des égards, victimes de la richesse qui les met au-dessus et

à part du commun des mortels. S'ils sont de tempérament soucieux, s'ils se plaisent à scruter les mystères de l'avenir, ils ne peuvent manquer d'apercevoir à l'horizon des nuages sombres, précurseurs de tempêtes, et ils songent, BYec un frisson d'inquiétude, à l'imminence des orages qui s'amassent sur leur tète. S'ils sont de caractère dur et hautain, ils ont des accès de colère indignée devant l'impertinence des revendications populaires, et la colère, à défaut de la peur, trouble le calme de leur digestion. S'ils sont de conscience délicate, ils ne peuvent' s'empêcher de se dire qu'ils détiennent des choses qui ne leur appartiennent pas et auxquelles d'autres devraient avoir part; ils doutent de leur droit et cela trouble la jouissance de leur possession.

Même quand ils ne s'interrogent pas sur la durée probable ou sur la légitimité de leur condition privilégiée, l'excès de puissance que leur confère leur richesse risque fort de les détraquer ou de les pourrir. Libres de s'abandonner à leurs fantaisies, ils sont pris de vertige, de folie; ils se ruent de spéculation en spéculation jusqu'à la débâcle, jusqu'au suicide, ou bien ils se gonflent d'orgueil jusqu'à l'efl'ondrement de leur raison dans la manie des grandeurs. O le mal d'être trop riche î Ceux qui en souffrent le plus, ce sont les héritiers des potentats de l'or. Dès leur enfance blasés, adulés, atrophiés par le désœuvrement, débauchés et débaucheurs, corrompus et corrup- .

teurs, ils lancent éperdûmeTil \e\\T ^\sxv\\\ ^^\v$.

les fièvres du jeu, dans des aventures ridicules, dans des orgies stupides ou immondes, dans des vices de dégénérés ; et dégoûtés d'euxtnêmes, périlleux pour qui les approche, ils finissent souvent, lamentables épaves, sur les bancs d'une cour d'assises ou dans la cellule d'une maison de santé.

En vérité, je le soutiens sans paradoxe, délivrer ces bons à rien des tares et des misères morales qu'engendre l'extrême opulence serait leur rendre un signalé service. On ne peut être vraiment heureux en sentant et, qui pis est, en faisant des malheureux autour de soi ; et une société mieux ordonnée, où personne ne pourrait abuser de sesécus pour être fainéant, insolent et dissolu, assurerait aux fils des riches, en les ramenant au niveau moyen, en les faisant rentrer dans l'humanité laborieuse, des joies fraternelles et viriles, une existence saine et remplie, un épanouissement de tout leur être au soleil du travail vivifiant et de la cordialité humaine.

Mais, si quelques individus d'élite ont assez de cœur ou d'intelligence pour sentir ou comprendre les beautés ou les avantages du sacrifice volontaire, une classe entière ne se laisse pas dépouiller de ses prérogatives par simple persuasion. Les « Nuits du Quatre Août » sont rares ; et, même quand on les regarde de près, on constate que les gens y renonçaient à ce qu'ils ne pouvaient plus guère conserver. 11 •faut prévoir des répugnances, des résistances à J ascension vers une société meilleure, où il y

aurait plus de richesse et moins de richards. Mais, quoi que puisse regretter un petit nombre de familles ayant accaparé à leur profit les moyens de produire et par suite une part démesurée des produits eux-mêmes, le socialisme, qui prend pour règle de conduite l'intérêt des masses populaires, puise, dans la conviction défaire œuvre utile à Timmense majorité des hommes, le courage de braver ces regrets momentanés et de créer, en effaçant l'antique et odieuse distinction de possédants et de nonpossédants, de travailleurs et de non-travailleurs, des conditions de prospérité, d'harmonie et de paix qui n'ont jamais encore été réalisées.

Mon jeune ami, je t'ai de mon mieux indiqué trois puissants motifs d'être socialiste. Mais je pense bien qu'en toi ou autour de toi surgissent des résistances à cette triple argumentation. Or, nous ne sommes pas ici au catéchisme; on peut discuter. Tu es assailli de doutes qui te tourmentent; tu rencontres des objections qui t'arrêtent! Passons-les, veux-tu, au crible de la discussion.

On te dira, on te dit déjà, j'en suis sûr : « A quoi bon pousser à la victoire du socialisme ? Et si le but poursuivi par lui est mauvais ? S'il est nécessaire qu'il y ait des pauvres ? S'il est chimérique de rêver un changement dans la répartition des fortunes? Ou encore, à supposer qu'un minimum d'inégalité économique soit désirable, si les choses vont dételle sorte qu'on s'y achemine doucement, sans rien changer au régime actuel...? »

Voilà bien des raisons de ne rien faire et de t'endormir sur un mol oreiller d'insouciance ! Mais voyons un peu ce qu'elles valent.

Sais-tu qui a proclamé l'éternité delà misère, gi)i a taxé d'impie et de criminelle la volonté

de la supprimer? C'est TEglise catholique, aux environs de 1848, quand le socialisme, au grand eflProi de la société capitaliste, sortit pour la première fois des livres et se mit à courir les rues. Tu trouveras un édifiant sermon de Dupanloup sur ce texte de TÉvangile qu'il détourna de son sens vrai pour l'interpréter au profit du statu quo à perpétuité : « Vous aurez toujours des pauvres avec vous. » Ce n'est pas à l'aveuglette que la bourgeoisie affolée chercha un refuge derrière l'Église, rempart des coffres-forts. C'est avec la clairvoyance de la peur que Cousin, pontife et déserteur de la philosophie, s'écria, au lendemain du 24 Février :

« Courons nous jeter aux pieds des évêques.

Eux seuls peuvent nous sauver ». L'Eglise se fit alors de parti pris la prétresse du veau d'or; elle se chargea de prêcher aux pauvres la résignation et de rassurer la conscience des riches en leur disant qu'il suffisait de sacrifier charitablement le3 miettes de leur richesse*. Thiers, le voltairien, converti par politique, faisait amende honorable de ses défiances passées à son égard, et, à la fin de son volume sur La Propriété^ trouvant sans doute qu'il faudrait inventer, s'ils n'existaient pas, des préceptes aussi calmants, il donnait ce conseil aux hommes d'Etat : « Parlez donc au peuple comme la

1. Le nouveau pape, Pie X, dans sa première encyclique, dit aussi : « Les nobles et les riches sauront être justes et charitables à légard des petits, et ceux-ci supporteront dans la paix et la patience les privations de leur condition peu fortunée. »

Montalciiiberl, qn*( Jérémie de la propriété, un des Pères de celte Eglise devenue le gendarme du capital, écrivait aux conservateurs qui ne voulaient point de réibrnie sociale : a Entrez tous dans le parti ^ catholique pour défendre la société. Les choses^ ainsi n'en iront que mieux. » 11 reprochait anièreinent aux socialistes d^avoir fait espérer aux niasses populaires que Tindigence, cette épreuve salutaire envoyée par le Ciel, pourrait leur être épargnée un jour, et de Falloux, le Machiavel du parti prêtre, faisait chorus en'^ leur jetant à la tête cet anathème dont ils ont le droit d'être fiers': « Voîis ne voulez pas vous contenter d'améliorer la sitiration du pauvre et d'éclairer le cœur du riche. Non, vous voulez faire, cqntue la 1,01 de Dieu, qu'il n'y ait plus de riches ni de pauvres. »

Il se peut que TKglise, en d'autres temps et d'autres lieux, ait fait et fasse encore patte de velours à ces pauvres qu'elle affecte d'aimer. Le Bûssuet laïque qui écrira VJiisloire des v€i-^ riations de l'Eglise valkolique découvrira sans peine les mobiles intéressés qut déterminent selon les moments les oscillations de sa con* duite ondoyante. Mais il est bien certain qu'alors elle a soudé sa cause à celle de l'ancien régime économique, comme elle lavait liée, pendant la grande Révolution, à celle de Tancieii régime politique. Cela explique suffisamment pourquoi la démocratie lui rend aujoiir-

d'hui coup pour coup, pourquoi les travailleurs ne lui pardonnent pas d'avoir voulu, au nom de son Dieu, les retenir à jamais dans leur condition misérable.

Je ne perdrai pas mon temps ni le tien, mon jeune ami, puisque tu es dégagé des vieilles croyances, puisque tu ne demandes pas à des livres soi-disant sacrés ce que tu dois penser et faire, je ne m'attarderai pas, dis-je, à mettre en relief ce qu'il y a d'odieux, de cruel et aussi de follement orgueilleux dans cette prétention d'ériger en dogme intangible l'inégalité sociale, dans cet effort pour tuer au cœur des malheureux Tespoir de s'élever au niveau de leurs frères et concitoyens, dans cet acharnement à les damner sur la terre jusqu'à la fin des siècles. Il me suffit de t'avoir montré quel abîme existe entre la charité chrétienne qui veut entretenir la misère en la soulageant un peu et les revendications du socialisme qui entend extirper la racine du mal. J'imagine que l'excommunication lancée contre ceux qui aspirent, croient et travaillent à l'avènement de la justice en ce monde n'aura pas la vertu de troubler ton tranquille dédain et je passe.

Mais les économistes orthodoxes reprennent au nom de leur science la campagne décourageante que les catholiques ont menée au nom de leur Dieu. — Vouloir qu'il n'y ait plus de

pauvres ! Quelle chimère, quelle utopie, quelle course à Timpossible !

L'un d'entre eux* écrit dans un article récent: « Gomme autrefois, les rois de l'argent sont rares ; Taisance même est le privilège d'une minorité, et c'est toujours vers le bas de l'échelle que s'agitent confusément les foules. ^> Et le fait n'est point momentané, dû à des circonstances spéciales, à une organisation plus ou moins éphémère : non, il est permanent ; que dis-je ! jiécessaire; c'est une loi naturelle comme celle de la gravitation. « Beaucoup de petites bourses et peu de grosses : c'est dans l'ordre, comme il est dans l'ordre que les Alpes ou les Pyrénées nous montrent des cîmes étroites s'appuyant sur d'épais massifs. » Les hommes n'y peuvent rien ; il n'y a qu'à se taire et à s'incliner.

La dernière forme qu'a prise cette découverte est d'apparence terrifiante pour qui en oserait contester la valeur. Le professeur Vilfredo Pareto, se fondant sur les données de la statistique, enferme dans une formule algébrique, précise et sèche comme une formule, la courbe à peu près invariable qui, selon lui, exprime la distribution de la richesse en tout pays et à toute époque. Et M. de Foville, heureux d'être mathématiquement sûr que les fortunes privées furent et seront toujours réparties avec la même inégalité, triomphe de ces

1. M. de Foville. — Bévue politique et parlementaire de septembre 1903, pp. 4'il-462.

« vains rhéteurs » qui se mêlent de vouloir corriger la nature.

J'en demande pardon à M. Pareto, mon ancien collègue; mais je contemple avec une admiration inquiète la savante architecture de ses courbes et de ses calculs. J'ai grand'peurqu'elle ne porte sur le sable et j'ai d'humbles réclam.ations de logicien et d'historien à présenter au canstrueteur. J'ai ouï dire qu'un raisonnement, même exact, même mathématique, aboutit à des conclusions singulièrement peu solides, quand il part de données douteuses. Or, si les faits et les chiffres que le raisonneur emprunte ici à l'histoire sont des plus contestables, que peut bien valoir l'édifice élevé sur cette base fragile ?

Eh quoi ! C'est a peine si, à l'heure actuelle, la statistique, depuis quelques années seulement, chez trois ou quatre nations des plus civilisées, essaie de classer les patrimoines par ordre d'importance. C'est à peine si l'on peut se faire une idée approximative de la façon dont les capitaux et les revenus sont répartis dans une parcelle de l'humanité. Les spécialistes, à commencer par M. de Foville (p. 449), reconnaissent que, même tout près de nous, la vérité officielle est loin de coïncider avec la vérité vraie; et sur les résultats d'une enquête aussi problématique, aussi restreinte dams le temps et Tespace, on ose établir une théorie qui s'applique à tout le passé, à tout l'avenir du globe ! 11 faut avouer que c'est d'une belle audace !

Ainsi nous connaissons mal Tavoir de nos contemporains et nous savuns ieur répugnance pour toute déclaration et suilout pour toute vérification de cet avoir; et cependant on nous parie comme si tout mystère était dissipé sur la distribution de la richesse entre les particuliers dans TEgypte des Pharaons et dans les villes fermées du Moyen- Age, dans le Pérou communiste et despotique des Incas et dans rAthènes de Pérîclès ! Kieii de plus simple. On nous affirme que partout elle a été identicpie à elle-même. Elle était dans la Sparte égalitaire de Lycurgue ce qu'elle lut dans la Sparte oligarchique d'Agis et de Cléomène. Elle ne changea point de la Rome patriarcale à la Rome impériale.

Seulement, ce qui m'étonne, c'est que des historiens s'accordent et s'obstinent encore à nous signaler, dans la cité romaine, vers le temps des Gracques, une disparition des triasses moyennes, une concentration de la richesse entre les mains d'une minorité de grands propriétaires, concentration qui avait pour pendant une formidable augmentai ion dans le nombre des déshérités. Fadaise, erreur que tout cela, s'il en faut croire la nouvelle doctrine conservatrice élaborée au profit des beaii passidenles !

Je pourrais faire observer, d'après les chiffres mêmes de M. de F'oville, qu'entre les nations modernes il va déjà des différences assez notables {30,0(J0 millionnaires en Angleterre contre 1,500 en Italie). Mais je neveux pas imre

i état de ces « nuances », comme Téconomiste I les appelle par un charmant euphémisme. Je I veux admettre, par hypothèse, que Téchelle "^ des fortunes est sensiblement la même chez I plusieurs peuples qui n'ont « ni le même sol, ni le même climat, ni le même gouvernement, ni les mêmes codes, ni les mêmes traditions ».

Qu'est-ce que cela prouve, si ces nations ont la même constitution économique ; si la pièce maîtresse de leur organisation sociale est la f prédominance presque exclusive de la proprié- ■ té individuelle ; si les différences de détail sont largement compensées par cette ressemblance : sur un point essentiel ? On peut en conclure que, là où la propriété individuelle a la grosse part, la richesse s'accumule forcément en un petit nombre de mains, et la constatation n'est pas pour déplaire aux socialistes. Mais de quel droit en inférer que la répartition des richesses demeurerait telle dans un régime socialiste reposant sur un principe contraire? Où donc a été faite Texpérience permettant de dire : Dans cette société-là comme dans toutes les autres il y aura même proportion de pauvres et de riches, même structure de la pyramide sociale!

Aussi, en dépit de l'appareil scientifique dont on Tentoure, te conseillerai-je, mon ami, d'accueillir avec un sourire sceptique cette théorie d'immobilisme économique, où perce trop visiblement le désir d'opposer à toute innovation profonde la sacro-sainte force d'inertie.

Mais admire avec moi, je te prie, les infinies ressources des adversaires du socialisme

Tu viens de les voir affreusement pessimistes :

— Rien à fair^, parce que Tinégalité sociale est nécessaire, étant d'institution divine et naturelle.

Tu vas les. voir béatement optimistes :

— Rien à faitre, parce x\ue l'inégalité sociale se détruit tous les jours d'elle-même.

Une des thèses est le contrepied de l'autre.

Celle-ci s'écroule, si celle-là se tient debout. Toutes deux ne sauraient coexister. Il fairt choisir. Si l'égalité économique est impossible, il ne faut pas la présenter comme le terme naturel d'une évolution en cours d'accomplissement.

N'empêche qu'il arrive à ces Messieurs de soutenir les deux propositions en même temps.

C'est le cas de M. de Foville dans l'article que je te résumais tout à l'heure.

L'autorité sur laquelle il s'appuie cette fois est l'opinion de M. Paul Leroy-Beaulieu. Dans un gros livre sur la répartition des richesses, celui-ci est d'avis qu'il y a dans le monde moderne tendance à une moindre inégalité des conditions. Cela se prouve en rapprochant la courbe des prix de la courbe des salaires.

Cela peut être vrai ici, faux ailleurs. Mais il importe assez peu, pour la question qui nous occupe, de rechercher où et dans quelle mesure l'écart a diminué entre pauvres et riches. Supposons, en effet, que cela soit une vérité universcUe et prouvée. Doit-elle être comme

une injection de morphine dans les veines des novateurs ? Tout au contraire. Elle ne peut que les encourager à continuer le mouvement commencé en Faccélérant; elle les confirme dans la conviction qu'ils se dirigent dans le sens où marche l'humanité ; elle leur fournit une raison de plus pour aller de l'avant.

Donc, sommation hautaine de renoncer à l'é galité économique o.u invitation doucereuse à l'attendre sous Forme, tu vois que ni Tune ni l'autre n'est solidement motivée, et pour le moment c'est tout ce que je voulais te démontrer.

Tu peux juger, aux arguments contradictoires employés comme armes par ceux qui te déconseillent l'effort vers la justice sociale, à quel point ils le redoutent.

Tiens-loi bien, mon ami î Car si tu parais pencher vers le socialisme, on va L'asséner maintenant en pleine poitrine im argument auquel tu ne t'attends guère.

Tu crois sans doute qu'en réclamant la justice sociale, rharmonie des intérêts, ^abolition de la misère, tu es orienta vers Tavenir. Tu sais avec confiance un drapeau ou tu lis inscrites ces paroles de Saint-Simon, Taiicèlredu socialisme: « L'âge d'or est devanl et non derrière nous. » Eh bien ! Il paraît que tu fais fausse route ; que tu marches à la farou des éc revisse s ; que tu vas en arrière^ quand tu t'imagines aller de Tavant. 11 s'est trouvé des esprits perspicaces jjour découvrir que le socialisme est une régression ; qu'il tend à ramener les hommes au bon vieux temps de rhunianité commençante»

On ne s'en douterait certes pas, à voir Tacharne ment avec lequel il est combattu en tout pays par les réactionnaires de tout poih C'est merveille que tous les partisans du recul s'accordent àTentraver, s'il professe vraiment des doctrines rétrogrades. N'importe ! On nous expose docto^ ralement qu'àTorigine des sociétés la propriété collective fut prédominante ; qu'il y eut alors pour la possession de la terre, suivant les époques et les contrées^ communauté de tribu,

<:îommunaiité de famille, cominiinauté de vil- Xage ; que, par conséquent, vouloir aujourd'hui socialiser le sol et les grands moyens de procîuction et de circulation, c'est retourner à la i*udimentaire organisation des sauvages, redesxi^endre presque à cet état de nature où les liommes pour se nourrir allaient à la glandée dans les forêts, se rapprocher enfin de Theureuse innocence des brutes.

Examinons cet étrange reproche. Qui sait? Il existe peut-être des naïfs sur lesquels il pourrait faire impression ; et il existe certainement des liabiles qui tâchent de l'exploiter.

Je m'étonne que les inventeurs de ce bel argument fassent porter sur le seul socialisme leur grief de régression. Qu'ils ouvrent un peu les yeux ! L'histoire, à première vue, est pleine de ces retours, de ces recommencements, de ces ricorsi, comme disent les Italiens.

La République française : régression, puisqu'elle revit pour la troisième fois, puisque le régime républicain a été celui de Rome et d'Athènes ! Quand Bonaparte s'intitula Premier Consul, quand la France se couvrit de prytanées et de lycées, quand les élégantes s'habillèrent ou se déshabillèrent à la mode des contemporaines de Périclès, régression gréco-romaine ! (^uand ]>iapoléon se transforma en empereur, sacré par le pape et entouré de maréchaux, quand la romance du beau Dunois partant \jovv\!

la Syrie ilevint une manière de chant national^ réfj^ression nioyeii-î\gease ! Qu'est-ce donc que laRenaissance/sînon une résurrection de latitiqiiiié cla-ssique? Qu'est-ce que la Réforme, sinon une Renaissance eliréLienne, un effort pour remettre en vigueur les traditions de FEgliâe primitive ? Qu^est-ce encore que les Resï^tani lions d'un Charles II ou d'un Louis XVI II, sine des essais pour rendre la vie à des systèmes monarchiques défunts ?

Oui, ce n est pas douteux, on voit souve reparaître des noms, des institutions, des cod tûmes et des costumes abandon nés par l^^ générations précédentes* Il senible que les peuples aillent volontiers reprendre dans un magasin de vieilleries des défroques usées qui, rapetassées et raipaicliies, peuvent encore faire quelque usage ou quelque illusion

Mais regardez de plus près. Ce qui repa d'ordinaire au fOurs de révoluïioii historique^ c^est une apparence, une ibrme vide ou ayant un tout autre contenu qu'autrefois.

Le pouvoir exorbitant du Premier Consul n'a aucune espèce de rapport avec les fonctions annuelles des anciens consuls de Rome* En vain Napoléon singe-t-il Charlemagne ; il peut porter le sceptre et la couroniu^ de cekii qui fut empereur d*Occident ; il n*a devant lui ni la même Europe à repétrir de sa forte main ni les utèmes instruments d^action à mettre en oeuvre. Les artistes et les savants du xvi- aiècle ont beau admirer, imiter leurs prédécesseurs grecs e/ hnins; ils enlbrment d'auti*es idées, d'autres

sentiments dans les cadres qu'ils leur empruntent. Les disciples de Luther et de Calvin prétendent se modeler sur les premiers chrétiens ; n'empêche qu'ils en diffèrent proXbndément et aboutissent peu à peu à une liberté d'examen qui n'était point daaiis l'esprit des apôtres ni des martyrs. Les dynasties restaurées, quand elles durent^ sont forcées d'accommoder tant bien que mal de vieux souvenirs avec de nouvelles conditions d'existence. Charles X, sacré roi très chrétien, apprit à ses dépens qu'il n:'était pas et ne pouvait pas être Louis XIV.

Qui oserait assimiler sérieusement la République française à ces républiques municipales de jadis, emprisonnées dans l'enceinte d'une ville ou dans les limites de sa banlieue, reposant sur l'esclavage et comptant à peine quelques milliers de citoyens? Par cela seul que celle où nous vivons s'étend sur un vaste territoire et comprend des millions d'hommes, tous libres et tous électeurs^ elle est infiniment plus complexe, plus difficile à organiser; elle est, non point une copie, mais un original ; elle comporte quantité de caractères et de problèmes inconnus à des Etats qui n'étaient que des cités. Là éclate cette vérité que la même étiquette^ reparaissant après des siècles écoulés, couvre une réalité toute différente.

C'est des mots que le poète latin a pu dire : « Beaucoup ressusciteront qui sont morts depuis longtemps. » 11 n'en va pas ainsi des choses.

Pour qu'une institution ou un régime social pussent renaître identiques k ^vx^-Txv^\x\fc^ /^

faudrait que rien n'eut changé dans les conditions ambiantes, il iaudrail que révolution eut été suspendue, que la vie se lut arrêtée, que les intérêts, les idées, les forces se retrouvassent exactement telles qu'elles étaient autrefois. Peul'On rêver pareille imiuutabilité, ou, pour mieux dire, pareille inipossîbililé ?

Jtême si d'aveugles admirateurs du passé prétendaient le faire sortir de sa tombe, ils se briseraient contre la loi du niouvenienl perpétuel et universel, loi qui domine le monde moral connue le monde physique, et c'est ce qui explique Técliec de tous ceux qui ont essayé de ramener de force une société en deçà d'une étape déjà franchie par elle. Comment les socialistes réussiraient-ils, s^ils le voulaient, à faire rétrograder rhumauité jusqu'aux âges barbares ? A plus forte raison, comment le feraienl-ils, s'ils ne le veulent pas

Or, bien loin de songer à rétablir le collecl: visme de la préhistoire, ils travaillent à su primer le peu qui eu reste. De Te pu que lointain^ où existait la propriété commune et inaliénabl de la famille, nos Codes ont gardé cet usage' que^ en cas de succession ab inttsiat et faute d*héritiers directs, Théritage échoit à des coll; téraux éloignés liés au défunt par le fil trèi léger d'une parenté à peine perceptible. Le:

socialistes demandent-ils que Ton conserve cette survivance, cette coutume archaïque qu| a perdu sa raison d'être ? Tout au contraire Ils sont d'accord pour en réclamer rabolition *

L Voir îi ce &ujei le livre al soUdi; et si intëress&ànl i

S'ils veulent que,» dans le dosage à établir entre la propriété individuelle et la propriété collective, la part de la première soit réduite et celle de Tautre considérablement augmentée, ils savent bien que la question ne se présente plus dans lemomentactuel comme chez nos premiers aïeux. De même qu'une République qui est un grand Etat ne peut et ne doit pas prendre pour modèle la parvulissime République de Sparte ou de Saint-Marin, de même le socialisme ne vise pas à faire tenir l'agriculture, l'industrie, le commerce modernes dans le cercle étriqué et rigide de ces petites communautés qui convenaient à une civilisation rudimenlaire. Les socialistes cherchent et proposent des formes d'organisation nouvelles qui répondent à des nécessités nouvelles aussi, à des besoins matériels et moraux décuplés par des siècles de culture, à des habitudes de liberté entrées pour jamais dans les mœurs, à une production et à une circulation formidablement agrandies, à un marché qui, après avoir été urbain, régional, national, devient de jour en jour international et mondial. Ils n'ignorent pas, quand ils veulent faire de la société future une vaste coopérative, que la possession indivise des choses a pris dans les grandes associations mutualistes ou simplement capitalistes des caractères que nos aînés ne pouvaient prévoir. Ils n'ont garde d'appliquer à des problèmes qui vont s'élargissant à la mesure du globe terrestre les solutions

Demoor, Massard et Vandervelde, intitulé : L'évolution régressive (Paris, 1897).

étroites et mesquines des clans et peuplades disparas.

Donc rassure-toi, mon ami, si tant est que tu aies pris au* sérieux l'accusation paradoxale lancée contre le socialisme ipar des adversaires qui ne sont guère accoutumés à figurer parmi les novateurs. Suis ton chemin sans crainte ; il va dans la bonn^ direction ; il mène à l'avenir et ne ramène pas au passé.

J'arrive à présent, mon ami, à Tobjection, ntm pas la mieux fondée, mais la plus spécieuse, la plus courante et la plus redoutable qu'on fasse au socialisme. On lui crie : vous tuez la liberté! Et hien des gens, qui le craignent et le combattent .pour des motifs de derrière la tète qu'il ne leur plaît pas de produire au grand jour, sodajt itrop heureux de le dénoncer au monde comme voulant attenter à la liberté individuelle^

ie n'aurai gard^ de traiter légèrement pareille objection. Sans doute on .peut trop souvent répéter, em le jnoâifiant pour raccormmoder aux <2irc®nsita'noes moins tragiques de la vie quotidienne, le mat connu : « O liberté, que de sottises -et de mensKwn^es on débite en ton nom î » Maîs^ malgré tout, malgré les défenseurs inattendus qu'elle trouve au «ein des partis les plus autoritaires, la liberté est une chose si belle, si précieuse, si désirable que son nom seul a comme une vertu magique. Et, si vraiment le socialisme devait enlever aux hommes un bien quêtons réclament avec ardeur pour eux-mêmes, sinon pour les autres, ce serait tant pis pour le socialisme ; il ifaudrait résolument le condamner et rabandonner.

'Rien de tel n'est à redouter, heureusement.

Je pourrais fre dire tout de swîv^.^ tsvqtw. ^tç\\^ <?^^

le reproche est étrange, s^adressant à xine doi trine qui commence par déclarer qu'elle veut développement intégral ^de touL être humain, sans distinction de sexe ou de classe, de religion ou de nationalité. Je pourrais te faire remarquer qu'en professant ainsi pour toute personnalité un égal respect, elle réclame par cela même, pour chacune, une égale liberté; qu'en faisant du honheur des individus le but à poursuivre, elle réduit Forganisation sociale à n'être qu'un ensemble de moyens pour arriver à ce but; que, par conséquent, elle a le droit de prendre pour devise : Par Vorijianisatîon vers la liberté

Mais on ne uiaïujucrait pas de répliquer Principes démentis par les actes ! Idéal auqu on tourne le dos en se donnant Tapparence de chercher à le réaliser î Ou bienj tout au plus,^j bonnes intentions dont le chemin du jiaradis^H socialiste est pavé comme Fenfer des chrétiens î«

11 latd donc serrer de près la question, d*au-,j tant que l'accusation est lancée à la fois d^H droite et de gauche ; elle vient tantôt des écono- i mis tes, tantôt des anarchistes. Occupons-nous^ d'abord des premiers.

Ils disent : — Nous sommes les défenseur!

de la liberté du travail. Le contrat qui lie ut patron et un ouvrier est l'engagement (|uel prennent Tun envers Tautre un homme libre etj un homme libre. Qui donc a le droitd'intervenii dans ce marché librement conclu d'égal à égal 1\

Limiter par la loi la journée de travail, fixer un niinimum de salaire, imposer dans les ateliers des garanties d'hygiène ou de sécurité, c'est attenter à la liberté des deux contractants.

Qu'est-ce que l'Etat — ce tiers incommode et indiscret — vient faire dans cet échange de services, où l'un vend son temps et sa force, où l'autre les achète de son argent? Charbonnier est maître chez lui ; pourquoi n'en serait-il pas de mênie de l'usinier dans son usine ? Et si un ouvrier veut et peut travailler quinze heures par jour, afin de gagner davantage pour lui et les siens, n'y a-t-il pas tyrannie à l'en empêcher? Toute mesure législative, qui se mêle de réglementer ce qui se passe dans la vie industrielle, est une forme de servitude, un empiétement sur la liberté. En matière économique touta la sagesse est enclose dans la vieille formule de nos pères : Laissez faire, laissez passer !

Est-il besoin de répcfndre longuement aux rares attardés qui soutiennent encore aujourd'hui cette thèse avec une implacable raideur? Depuis cinquante ans les esprits ont tellement évolué que Ton pourrait compter, dans les rangs des économistes officiels eux-mêmes, les derniers champions du nihilisme gouvernemental. Je ne suis pas même certain qu'il en existe encore. Je ne crois pas qu'on trouvât un seul orthodoxe parfait, capable de défendre la liberté qu'avait le père de famille de faire travailler ses enfants nuit et jour dès l'âge de six ans, et cette autre Zf*6e/*^e complémentaire de la précédente qu'avait le patron de s'enrichir par la mort lente de ce^

petits martyrs. Se souvient-on seulement d^vm argument qui fitraer%eiUe en faveur de ce^ lîbertéS"là en 1848 ? On propose alors au Goniité de travail* de déclarer que Tenfant devra savoir lire et écrire a vaut d'entrer à rosi ne, et M, deFalloux s'y oppose, « parce qu'il ne comprend pas, dit-il, qu'on puisse interdire à un individu de travailler, sous prétexte qu'il n'a pas reru de culture intellectuelle ». Je ne vois personne aujourd'hin qui oserait invoquer, avec cette hypocrite coni ponction, la liberté de reiffani, pour le condamner à Tignorance et aux labeurs préniaturés. La protection des faibles — enfants, femmes et même hommes adultes ne possédant que leurs bras et leur intelligence — a dan^ tous les pays civilisés cause gagnée devant Topinion publique. Le débat porte non plus s la légitimité, mais sur la limite de rinterventi sociale dans le domaine économique.

Toute la tégislatiou ouvrière du dernier demi siècle prouve, clair comme le jour, le change* ment profond qui s'est produit dans les convictions à regard de la théorie du chaeaii chez soi, chacun pour soi, II est permis d'en conclu/ qu'il y avait quelque chose d'équivoque dHnique dans ce qu'on avait baptisé la libeité du travaiL

Essayons de le faire ressortir.

Un grossier et dangereux sophisme selon moi, caché dans la doctrine qui veut que l'État demeure neutre et impassible en présent

1, Séance eu 27 juilk-i 1848.

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des luttes qui mettent aux prises soit des individus, soit des classes entières de citoyens. Ce sophisme consiste en ceci, qu'on oublie, quand on parle de liberté en pareil cas, une condition essentielle de la liberté. Du moment que plusieurs individus se trouvent en rapport et en conflit d'intérêts les uns avec les autres, il ne peut y avoir liberté que s'il y a entre eux égalité. Sinon, c'est le fort qui écrase le faible. L'un est privilégié, l'autre est opprimé. Et l'Etat qui regarde immobile le vainqueur et le vaincu jette «n réalité le poids de son autorité dans la l>alance en faveur du plus fort, parce qu'il sanctionne et conserve une inégalité sociale préexistante qui suflQt à fausser le combat.

Vous dites, messieurs les économistes, que le contrat d'ouvrier à patron est conclu d'égal à égal et d'homme libre à homme libre. Volontaire ou non, c'est là que git l'erreur.

Ça, voyons ! Est-ce que le pauvre diable, qui pour vivre vient demander du travail au propriétaire de ce château ou de cette fabrique, est eai état de lutter avec lui à armes égales ? Le riche possède la terre, l'argent, les machines, tous les moyens de production; le va-jnu-pieds, qui porte toute sa fortune en lui, ne peut travailler sans que le propriétaire lui permette l'accès aux instruments de travail. Lequel est le maître de la destinée de l'autre, s'il vous plaît ?

Oh î sans doute, l'ouvrier est libre de refuser le salaire qu'on lui offre, s'il le trouve trop bas. Il est libre de s'en aller sur les grands chemins, non pas pour y tendre la main aux passants :

car on le jelteraît eu prison comme mentlJaiit et vagabond ; non pas pour- y prendre par violence DU par ruse quelques-uns de ces biens de la terre dont il est exclu : car on le jelternit en prison comme voleur et brigand; mais pour crever dans un ibssé comme uii chien, ou dans un lit dliôpital, comme un gueux | qu'il est. 11 a la liberïé de mourir de faim et de | misère. Est-ce celte liberté-là que vous proposez à notre admiration ?

Même quand la lutte entre racheteur et le vendeur de travail n'aboutit pas à ces extrémités, est-ce que le capitaliste cjui peut attendre, qui a de Tor dans ses caisses et du crédit sur 1^^ place, n'a pas là de quoi imposer ses volont^H et ses prix à quelqu'un qui doit gagner immé^^ diatement, puisque sa vie et celle des siens dépendent de son maigre gain journalier !

L'ouvrier est libre à peu iirès comme l'homme qui signe un engagement, le couteau sur la

gorge. . , . , fl

11 peut, je le reconnais, s'associer avec d'autre^^ pauvres hères semblables à lui, et acquérir par l'union la ïorre qui lui maïupie. Oui, mais qui empêche les riclies d'en faire autant, et que pourra dès lors la coalition ouvrière en face de ces gigantesques coalitions de capitaux qu'on ap|ïelle des cartells et des trusts? La lutte restj^^ toujours illégale. .-^|

O la liberté de l'ouvrier qui doit voler et aller à lu messe comme le patron, sous peine de^ perdre son gagne-paiii ; la liberté de Femployé^H qui doit renoncer à faire partie d'un syndicatj^

SOUS peine d'être taxé de mauvais esprit et renvoyé ; la liberté de l'enfant qui, théoriquement, peut choisir entre toutes les professions, à condition qu'il ait eu des parents assez fortunés pour payer ses études pendant une quinzaine d'années ; la liberté du journaliste, qui peut avoir et défendre ses opinions, à condition qu'elles soient celles du bailleur de fonds!

Quelles duperies î Quels trompe-Foeil !

Et il sied bien après cela aux économistes de déclarer, au nom de la libre concurrence, que le pouvoir social n'a point à intervenir entre le capital et le travail.

Comme si le pouvoir social n'était pas intervenu pour créer, n'intervenait pas en tous pays et tous les jours pour maintenir l'organisation économique d'où provient la division des hommes en possédants et non-possédants, et par conséquent l'insolente domination du riche sur le pauvre!

Comme s'il n'existait pas des codes réglant jusque dans le plus mince détail la transmission des propriétés auxquelles la ^lajorité de la population n'a qu'une part nulle ou minime !

Comme si la répartition actuelle des biens entre les membres de la société n'était point le fruit d'un long passé, où des conquêtes consolidées par la loi et des injustices amnistiées par le temps ont joué un rôle au moins aussi grand que le labeur honnête et patient !

En vérité, quand les socialistes, pour rétablir l'équilibre rompu avec la complicité de l'Etat, demandent à l'Etat de diminuer l'écart eivt\!e \ft.

haut et le bas de Téchelle sociale, de protéger et de relever ceux qui sont nés sur les degrés inférieurs, ils sont par là même créateurs de liberté.

Quand ils réclament pour tous les enfants Tégalité du point de départ ; quand, pour briser la tyrannie de l'argent, ils veulent assurer à chacun sa part de propriété individuelle dans la propriété collective, ils travaillent à remplacer la pseudo-liberté des économistes par la liberté réelle qui est inséparable de Tindépen» dance économiste.

Us sont, en ce faisant, cent fois plus amis de la liberté que le plus libéral des soi-disant libéraux. Ils ne se contentent pas d'un mat sonore et vide ; ils s'efforcent de fonder sur des bases solides la chose même, en l'entourant de toutes les conditions qui peuvent seules la rendre possible et viable.

Donc, en dépit des économistes, ils demeurent^ aux yeux des gens qui veulent bien réfléchir et des travailleurs qui ne s'y trompent pa«, les émancipateurs de la classe des salariés qui a succédé dans les temps modernes à celle des serfs et des esclaves. Nous allons voir maintenant ce qui les sépare des partisans de la liberté absolue.

Je suppose, mon jeune ami, que tu n'es pasatteint de cette maladie banale qui consiste à vouloir être ou paraître, en matière politique ou sociale, plus avancé que personne ; que tu es déjà blasé sur le plaisir facile qu'on peut éprouver à dire avec un geste de dédain : — Vous vous arrêtez là ! Moi, je vais beaucoup plus loin. — Je puis donc te parler posément de ceux qui revendiquent pour les hommes la liberté illimitée.

Assurément, c'est poursuivre un idéal noble et haut, que de vouloir une société où chacun^ pleinement libre et pleinement respectueux de la liberté d'autrui, ferait son devoir et plus que son devoir sans contrainte légale, sans autre maîtres que sa conscience et sa raison. Je l'ai dit il y a longtemps* et il ne m'en coûte pas de le redire. On comprend qu'un grand philosophe comme Herbert Spencer et d'autres penseurs d'intelligence et dé moralité supérieures aient assigné comme terme à l'évolution de l'humanité un état social où l'harmonie résulterait du jeu naturel des énergies humaines.

Mais, cela dit, je suis obligé d'ajouter : d'abord

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