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Études sur la France contemporaine, p. 189, Paris

que, même en cet état rêvé, la liberté ne serait pas absolue; ensuite, que, pour y arriver, le moyen n'est pas de supprimer brusquement dès aujourd'hui toute espèce de loi et d'autorité.

C'est ce que je vais tâcher de t'expliquer aussi clairement et aussi brièvement que je pourrai.

Voici deux hommes en contact; ils ont, en tant qu'hommes, des besoins, des désirs analogues. Qui osera garantir qu'ils n'aspireront jamais à posséder le même objet et que leurs volontés n'entreront point en conflit ? Première vérité qui peut se formuler ainsi : La liberté de Tun est limitée nécessairement par la liberté de l'autre.

A plus forte raison, si ces deux hommes collaborent à la même œuvre, et si dix, vingt, trente hommes ou davantage coopèrent à une action quelconque, il faudra que leurs efforts soient coordonnés en vue du but commun. Nouvelle limitation de la liberté ; limitation qui peut être sans doute partielle, provisoire, librement consentie, mais qui n'en est pas moins réelle et inévitable. J'entendais naguère un orateur anarchiste, et non des moindres, rappeler à un autre anarchiste (car il s'en faut que les adeptes de l'anarchie soient toujours d'accord entre eux) que, dans un orchestre, violons et flûtes, cors et hautbois sont bien forcés, *pour l'effet d'ensemble, de parler ou de se taire, de ralentir ou d'accélérer, non pas au gré de leur fantaisie,

mais en suivant les commandements de la partition ou du bâton qui bat la mesure. Prenez une gare de chemin de fer, une usine, une école; supprimez entre ceux qui sont appelés à y travailler toute réglementation d'heures, de mouvements, de besognes à faire, et vous verrez quel désordre, quel pêle-mêle, quel chaos effroyable !

Donc — c'est pure affaire de bon sens — Ton ne peut concevoir pour un groupe d'hommes aucune activité combinée sérieuse et féconde, sans qu'il y ait à tout le moins un contrat qui les lie, une discipline volontaire qui les organise, autrement dit une restriction de leur liberté individuelle. La liberté absolue est une chimère, excepté pour Robinson dans son île avant l'arrivée de Vendredi.

Mais, s'écrie-t-on aussitôt — pourquoi ne pas laisser les volontés s'entendre spontanément? A quoi * bon les enfermer dans les mailles étroites et dures des codes ? Qu'est-il besoin de leur imposer des lisières à peine bonnes pour des enfants ? Les hommes sont-ils condamnés pour toujours à des entraves qui sont une injure à leur intelligence et à leur dignité?

A quoi je réponds : J'ignore si les lois seront à perpétuité une protection et une gêne indispensable à la faiblesse humaine. Je veux espérer qu'après des siècles et des siècles elle pourra parvenir à s'en passer. Mais, en attendant, je crois qu'il est dangereux de confondre ce cyiû

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est réalisable aujourd'hui et ce qui peut le deveair dans la suite des temps. J'estiine qu'iiiie faut point prendre le point d'arrivée pour le point de départ, conanjencer petr la fia l'oeuvre de régénération mo-rate et sociale doBt tous les partis d'avant-garde souhaitent avec une égale ardeur l'accomplissement.

Je vois le succès de cette œuvre cam^promis — avant et après — par la suppression préniaturée de toute organisation légale, de tout groupement solide et discipliné.

Avant! S'imagine-t-on, en effet, qu'une transformation aussi profonde de la société, une refonte qui doit toucher à des mnhitndes d'intérêts et de vieux pririlèges, puisse s'opérer sans résistance ? A-t-on 1» naïveté de penser que le régime capitaliste capitulera sans un siège en règle? Non, n'est-ce pas? Mais alors est-il sage d'attaquer sans plan commun, sans ordre, une forteresse aussi redoutable ? Est-ce avec des troupes débandées et toiïjonrs prêtes à se dissoudre, oit tout le monde veut agir à sa tète, où personne ne veut obéir, où la minorité refuse de se soumettre à la majorité, qu^om a chance de démanteler des remparts si bien défendus? En vérité, si j'étais un partisan du statu quo, un champion du système existant, je serais profondément reconnaissant à c«^,ux qui prêchent aux assaillants la dispersion de leurs forces, Témiettement de leur armée.

Après la victoire — à supposer qu'on puisse vaincre en combattant de façon aussi maladroite — se figure-t-on que les membres de la Cité

nouvelle seraient transfigurés d'un coup de baguette? Auraient-ils ^ du jour au lendemain, étouffé en eux les instincts égoïstes,, germes de haine et d'envie, instigateurs de ruses et de violences? Seraient-ils tous devenus des anges, des « surhommes » ? On n'ose pas garantir cette métamorphose magique. Or, si les appétits mauvais^ si les vices de notre pauvre humanité ne peuvent disparaître en un tour de main, il y a gros à parier qu'une réorganisation spontanée, faite en ces conditions, reproduirait les injustices, les abus, les brutalités qui ont marqué l'origine des peuples. La cité rebâtie à l'aventure par des ouvriers pareils à cevix qui firent les Etats d'autrefois risquerait fort de ressembler à ces anciennes et piètres combinaisons de la force et du hasard. Pour que tous les hommes sachent pratiquer, sans contrainte et sans défaillance, la solidarité, la concorde,^ la justice, la fraternité, il leur faut, malheureusement, une longue éducation. Il leur faut, par un apprentissage séculaire, passer de l'union des intérêts à Tiinion des cœurs. Le régime socialiste représente de la sorte une étape que les anarchistes prétendent imprudemment brûler. Je comparerais volontiers ces derniers à des alpinistes casse-cou, qui, dédaigneux des sentiers en lacets par lesquels grimpe le commun des mortels, voudraient s'élever tout droit, comme s'ils avaient des ailes, au sommet d'une montagne escarpée.

Mais, fussent-ils arrivés à leur fin, qui est la destruction de l'autorité sous toutes les formes^

que je ne leur dormef;ny pas littit jours pour qu'ils la rétablissent bon gré mal gré- Dans u graml atelier qnek-onque, i! y aurait bîent^ entre les travailleurs, pour la bonne njar*^lie du travail, des convenlîons, des règles, des t-ontraîs qui les lieraient» Simples coulumes» si Ton veut. Mais les coutumes? sont souvent plus impérieuses que les lois êrrites, qui en i'urent plus d'une foisralténualion. Il n'y aurait guèn en somme, qu'un mot de changé**

La difficulté serait encore plus grosse pour ] répartition q ue pour la production de la rie lie ss La prise au tas est un procédé vraiment sim pliste. Passe encore pour les objets qui peuvent être pres([ue iniléfiniment multipliés ! Mais h qui reviendraient ceux qui ne seraient pas en assez grande quantité pour que tout le monde piity avoir part? Ou bien il faudrait un arbitrage, une décision, et ce serait rendre â celui qui trancherait le débat une fonction autoritaire Ou bien il faudrait un lirugeau sort qui exigera ii un pacte, un vote préalable, un engagement d respecter cette façon de procéder? Ou alors il faudrait laisser aux plu s forts et aux plus habiles le droit de se pourvoir aux dépens des autres; et ce serait de nouveau l'injustice, la spoliation des faibles, la compétition effrénée des égoismeSj la lutte de chacun contre chacun, lutte sans recours et sans merci d'où naîtrait, hélas ! bien vite la tyrannie, qui est le refuge provisoin

1, y*nv h ce ?ujot Anlnn Monp;er, L'Etat aocioîtsir. Livre 1"^ Chîip. 11. ç^PariSf lyO-i. Socïéle noiivctle tle iiljrairie cl d'édition).

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de toute société où rinsécurilé est générale et

prolongée.

Je te conseille donc, mon jeune ami, de ne pas céder aux mirages que font briller devant tes yeux ceux qui crient : Vive la liberté sans limite aucune ! Mais je te conseille aussi de croire que tout n'est pas à dédaigner (tant s'en faut!) dans cette aspiration passionnée vers l'abolition de toute entrave. Ce qu'il faut en retenir, c'est la nécessité d'augmenter sans cesse la somme de liberté déjà existante ; c'est la ferme résolution de ne point enfermer l'avenir dans les cadres du présent et de rappeler aux générations montantes qu'elles auront de plus en plus à s'approcher de l'idéal qui est le plein épanouissement de l'individu. Le socialisme a répété mille fois qu'il tend à remplacer le gouvernement des hommes par l'administration des choses. Il sied de ne pas lui laisser oublier ce but qu'il a proclamé sien. Il sied de le mettre en garde dès maintenant contre toute organisation qui rappellerait la caserne ou la prison. L'Etat socialiste, ou, comme dit Anton Menger, l'Etat populaire du travail ne peut exister qu'à condition d'enleverà l'Etat son caractère d'Etat de classe, d'Etat fondé sur la force et maintenu par la force. 11 doit devenir distributeur et garant de liberté; il doit avoir pour principale raison d'être d'empêcher les faibles d'être victimes de leur faiblesse, d'assurer à chacun le moyen de débattre ses VhV^y^V^ ^w \.ç>\>Xfc

connaissance de cause et en complète égalité avec n'importe quel antre membre de la société.

Si Tautorité ne disparaît pas et ne peut pas disparaître entièrement, ne fût-ce que des parents aux enfants et des maîtres aux écoliers, elle peut du moins, surtout à l'égard des adultes, être indéfiniment restreinte, contrôlée, surveillée ; elle peut, à mesure que disparaîtra la vieille distinction de dirigés et de dirigeants, de protégés et de protecteurs, être de plus en plus consentie, temporaire, exercée en vertu d'un contrat; elle peut, entre des êtres humains, ayant chacun leur valeur, leur supériorité physique, intellectuelle ou morale, être peu à peu mutualisée, de façon que tel qui se trouve commander aujourd'hui devienne demain, dans un autre domaine, le subordonné.

Résumons tout cela en deux mots : L'autorité ne se légitime qu'en travaillant à se détruire, qu'en visant à se rendre superflue, tju^en s' employant au profit de la liberté. Et c'est pourquoi le socialisme tel que je le comprends est un socialisme libertaire qui n'est pas Tanarchie^

1. J'ai développé les différences qui les séparent dans ma brochure : Socialisme libertaire €t anarchie (Paris, 1896).

J« pourrais encore longuement, mon jeun^ ami, t'entrenir du socialisme ; c'est un sujet vaste comme le monde. Mais il me suffit de t'avoir indiqué les principales raisons qui militent en sa faveur et les principales objections qu on lui oppose. J'ai voulu seulement faire, à ton égard, œuvre d'initiateur, t'en dire juste assez pour te donner envie d'en savoir davantage, te mettre au cdeur le désir d'étudier a fond la question la plus urgente d'aujourd'hui et, entre les mains, la clef nécessaire pour y pénétrer.

Ma tâche est finie ; la tienne commence. Lis, réfléchis, discute: fais-toi ta conviction; puis, selon tes forces, mets tes principes en pratique.

Garde-toi de penser que tu es trop petit, trop faible, trop obscur pour agir avec efficacité. Ce sont là des prétextes par lesquels la paresse essaie de leurrer la conscience. N'es-tu pas homme et citoyen ? A ce double titre, tu as ta part de responsabilité à endosser, tu as ta part de souveraineté à exercer. Qui peut dire combien il faut de gouttes d'eau pour faire une vague et de vagues pour faire une marée ?

Si le socialisme te paraît un idéal digne d'être poursuivi, ne crains pas de te déclarer socialiste, mais sache bien à quoi cela t'eii^^'^^.

Tout récemment, devant une assemblée de belles dames, M. Brunetière, Père de TEglise, jadis aristocrate à lous crins, maintenant démocrate de fraîche date et toujours inébranlable dans des opinions successives, s'écriait avec une plaisante assurance*: v N'est-ce pas, Mesdames, nous sommes tous socialistes! » A l'en croire, il suffirait, pour qu'on pût se parer d'une étiquelte devenue, paraît-il, à la mode, de reconnaître que les conditions du travail ont change et qu'il convient, par suite, de changer « quelques-unes des lois qui le régissent » ; il suffirait d'admettre qu'il y a beaucoup à faire, seulement qu'il sied de prendre le contre-pied des partis socialistes contemporains. Inutile, je pense, de t'avertir qu'il y aurait quelque naïveté à considérer comme sérieux ce vague socialisme, mi-parti de salon et de sacristie, qui s'en vient dire aux socialistes d'hier et d'avant-hier :

La maison e^t à moi; c'est à vous d'en sortir.

Non, l'on n'a pas à si bon marché le droit de se proclamer socialiste. Ce n'est pas qu'il soit nécessaire, pour l'acquérir, de vivre aujourd'liui comme si nous étions eu plein régime communiste, de renoncer à toute propriété privée, d'abandonner tous ses biens à la masse, de se faire travailleur manuel, etc. Agir ainsi, ce serait simplement, tant que la constitution sociale ne sera pas remaniée de fond en comble,

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