REFORME MORALE
ET RÉFORME SOGIALE<
...Vous avez certainement remarqué qu'on ne parle jamais du paradis qu'au passé et au futur. C'est toujours ou bien le paradis terrestre, un paradis perdu dont on n'a point retrouvé la clef, ou bien le paradis céleste, un mystérieux séjour de délices dont on ne connaît pas trop le chemin ni la situation précise. Mais personne, pas même l'homme le plus enclin à voir la vie en rose, ne s'avise de dire : « Le paradis, c'est le monde où nous vivons. La société dont nous faisons partie est la perfection même. Il n'y a rien à y reprendre, rien à y corriger. »
Non, riches et pauvres, grands et petits, rois et sujets, tous s'accordent (et, pour une fois que pareille unanimité se produit, il faut vite la noter au passage), tous s'accordent, dis-je, à reconnaître qu'il existe sur notre pauvre terre des vices et des crimes, des injustices et des misères ; que, dans le plus grand des empires ou dans la meilleure des Républiques, les gens et les choses laissent à désirer. — Sombre et mélancolique constatation, dira-t-on. — C'est possible ; mais aussi constatation utile, salutaire, bienfaisante ; car le désir du mieux-être est le
1. Conférence faite à V École russe des Hautes Etudes sociales, le 7 février 1904. J'en élague ce qui s'adressait particulièrement à mes auditeurs.
moteur du progrès, le levier qui soulève le monde, ce fameux levier que cherchait Archimède, Taiguillon qui pousse l'humanité sur la voie montante et malaisée où elle chemine.
Cela revient à dire que, de Faveu universel, il y aurait des réformes à faire en nous et autour de nous. Le malheur est que, dès qu'il s'agit de déterminer ce qu'il faudrait réformer et en quel sens, le désaccord commence. On ne s'entend pas même sur la méthode qu'il convient de suivre pour améliorer ce qui existe, sur la portion du milieu ambiant où il faut faire porter l'effort. Faut-il agir sur les individus ; travailler à amender les cceurs et les esprits, à redresser les sentiments et les opinions ; s'en tenir, en un mot, à une réforme morale ? Fautil, au contraire, agir sur la société ; travailler à modifier les. lois et les institutions, l'organisation politique et économique ; se vouer, en somme, tout entier à la réforme sociale ? Sommes-nous condamnés à choisir entre ces deux modes d'action ? Ou bien est-il possible et raisonnable de les réconcilier ? C'est la question que nous avons à débrouiller.
Comme il arrive toujours, nous trouvons en présence deux opinions extrêmes et également exclusives.
Les représentanis de hi première parlent ainsi :
— II suffît de réformer les individus. Prêche^/-
leur la bonne parole ! Rendez-le» équitables et généreux! Enseignez-leuF à aimer leur procbain J AiBnez à la fois leuF inlelligence et leur conscience ! Déracinez en euxTégoïsme, genne d'envie, de haine, d'injustice, de domination i Rt, comme la pratique en fait de morale vaut mieux que la théorie, créez en eux l'habitude delà tempérance, de la véracité, du respect pour les droits des autres, voire même dm sacrifice ! Vous aurez, par cette régénération intérieure, fait des hommes et des citoyens qoii non seulement ne voudront plus, on, pour mieux dire, ne pourront plus tuer, voler, mentir, mais qui mettront If nr point d'honnewr à donner à autrui tout son du el plus que son dû, à préférer l'intérêt de leurs frères à leur intérêt personnel.
Aux environs de l'année 1848, au temps où l'on nageait dans la fraternité humanitaire comme dans une mer de lait, alors qu'on croyait facile de supprimer, avec un peu de bienveillance mutuelle, les discordes entre peuples et entre membres de la même nation, un dialogue curieux s'engageait entre deux hommes d'àvantgarde, Louis Blanc et Pierre Leroux. Celui-ci disait qu'au mal il ne faut opposer que le bien. L'autre se récriait : « Pourtant, disait-il, si vous étiez attaqué à main armée, que feriezvous ?» — Et Pierre Leroux de répliquer :
« Étant donné que ma mort serait utile aux idées que je défends, je me laisserais tuer. » Pouf servir la cause de l'humanité, il ne voyait pas de moyen plus sûr que celui-^là, le martyre.
Vous reconnaissez ici le principe de la nonrésistance au mal, ce principe qu'un grand moraliste, Tolstoï, a repris et popularisé. Vous avez là, sous sa forme la plus haute, la plus noble, la plus chimérique aussi, si vous voulez, la croyance à Tefficacité de l'héroïsme moral, la foi absolue en la vertu du sacrifice individuel pour régénérer le monde par le rayonnement de l'exemple.
Et les apôtres d'une réforme purement morale continuent ainsi :
Supposez des centaines, des milliers et des milliers d'hommes convertis de la sorte, résolus, je ne dis pas même à sacrifier leurs biens et leur vie au bonheur d'autrui, mais seulement à mettre sur la même ligne leurs droits personnels et ceux du voisin ; voyez-vous quelle métamorphose dans le monde qui nous entoure?
Plus n'est besoin de chercher à concilier les intérêts opposés, car il n'existe plus d'intérêts opposés. Chacun se met à la place de celui avec lequel il se trouve en contact. C'est un échange ininterrompu de concessions, une réciprocité perpétuelle de services, une coopération universelle pour le mieux-être commun. Qu'on ne parle plus d'antagonisme entre les individus, entre les classes, entre les peuples ! Les lois deviennent inutiles pour régler les rapports des patrons et des ouvriers, des riches et des pauvres. C'est l'Eden retrouvé, la paix descendue du ciel en « semant de l'or, des fleurs et des épis )), comme dit un de nos vieux chansonniers ; c'est la concorde régnant d'un bout à
l'autre du globe. La question sociale est résolue, bien mieux ! supprimée. — Et ceux qui révent ainsi une humanité transfigurée, sublimée au point d'en être angélique et surhumaine, concluent triomphalement : « La question sociale n*est qu'une question morale. »
Mais voici la thèse exactement contraire.
D'autres penseurs disent à leur tour :
— Changez la société et vous aurez une humanité nouvelle. Modifiez les institutions et les lois, et vous modifierez par cela seul les individus. La coquille façonne l'animal qui s'y loge ; de même, le milieu social forme, déforme, réforme et transforme à son image cette matière plastique qu'est la nature humaine.
Une peuplade est nomade, je suppose ; elle vit du bétail qu'elle élève; elle ne connaît pas la propriété du sol ; elle a, par conséquent, un médiocre respect pour les champs cultivés qu'elle rencontre sur son chemin ; elle n'a pas scrupule de razzier les récoltes que d'autres ont fait pousser; elle est volontiers guerrière, pillarde, d'humeur aventureuse. Mais, pour une raison quelconque, cette peuplade devient sédentaire, agricole ; elle se fixe sur un territoire qu'elle féconde ; elle enclôt par des haies, des fossés, des palissades, les cultures auxquelles elle demande sa subsistance ; elle se groupe en familles qui se réunissent chacune autour d'un foyer. Il n'en faut cas dava^alft.<^<5^
pour lui iinpriiner un caractère nouveau, El est bientôt pacifique, casanière, respectueiis de la propriété, purt^e aux labeurs patiente et traiif|iiiHes. ~
Qu'est-ce à dire, sinon que, ses conditions ^ vie étant changées, ses mœurs, ses guùts, façons de penîïer et de sentir, les jnobiles de son activité sont changés par voie de cousé^J quence ? ^Ê
C'est pourquoi, voulez-vous aujourd'hui qu^^ rhomiuo soit bouj fraternei, altruiste, placez-le dans des conditions telles que ses intérêts privée coïncident avec l'intérêt général ; créez d'abord entre les membres de la société un^^ solidarité matérielle qui créera plus tard entr^| eux une solidarité morale ; liez-les par une contra un au té de pertes et de profits c|ui engendre l'a une conimonautê d'efforts et ensuite une récj procité d'affection.
C'est par des faits, non par de vaines paroles que TOUS pouvez repétrir les cœurs et redreê ser les volontés* Voilà dix^neuf cents ans et plv qu'on répète aux hommes : Ai me/- vous les ui les autres 1 Dans des sermons sans nombre parfois éloquents, on leur a présenté cett^ exhortation comme un précepte divin. Et poc tant chez des peuples croyauls, soi-disant chré- ^ tiens et civilisés, nous rencontrons à chaque i^H pas Tiniquitét Toppression du faible par le furt, f les méfaits de la violence ou de la ruse et sur- I tout ce crime collectif qui contient en lui tou^
I les autres, la guerre, Tatroce guerre, où
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des êtres humains massacrés. Arrière ces prédications stériles, ces déclamations oiseuses ou hypocrites ! Tous ces appels à la justice, à la bonté humaine, des mots, des mots et encore des mots ! Les hommes sont frères comme Tétaient Caïn et Abel. Quand vous voudrez sérieusement qu'ils cessent d'être les uns pour les autres des loups, et des loups qui se mangent entre eux, commencez par détruire les inégalités sociales qui les mettent forcément aux prises ; effacez les distinctions de classe, de race, de nationalité, qui creusent entre les individus et entre les peuples des fossés pleins de haine et pleins de sang ! Après cela, mais après cela seulement, vous pourrez espérer de voir un jour fleurir cette fraternité, dont le nom s'étale comme une lugubre ironie sur vos murs et dans vos livres. L'homme ne sera meilleur que dans une société mieux constituée. La réforme morale n'est possible qu'avec et par une réforme sociale.
. J'ai tâché d'exposer impartialement, sans les affaiblir, deux opinions contraires que vous entendrez défendre autour de vous avec une égale intransigeance. Mais il ne suffit pas de les entrechoquer et vous avez le droit d'attendre de moi davantage. Si vous me demandez alors laquelle me semble vraie, je vous répondrai : L'une et l'autre ou, si vous aimez mieux, ni l'une ni l'autre.
: pas croire que, pour m je vous fasse, comme on dil, une réponse de Normand, où le oui et le non s'équîHbrent savamment. Ecoutez seulement cette petite histoire qui vous expliquera ce que je veux dire.
Il y avait une l'ois une graïide montagne, une montagne infranchissable, d'où partaient en sens inverse deux profondes vallées. Du côté nord, elle était couverte de neige, élincelantede glace ; ceux qui habitaient sur ce versant rappelaient la Montagne blanche- Du côté sud, elle dressait dan.s le ciel des escarpements de granit: ceux qui habitaient sur ce versant l'appelaient la Montagne noire* Cela donna lieu à de longues distuissions, à de véritables querelles entre géographes, jusqu'au jour où Ton reconnut que c'était la même montagne et que la différence du nom dépendait de la différence du point de vue.
De même ici tout le mal vient d'une antiqu opposition que Ton a établie entre Tindividu e la société. On s'est accoutume à les considérer comme deux êtres non seulement distincts, mais séparés par un abîme, ayant chacun une existence indépendante. Mais si, par hasard, individu et société étaient inséparables ! S'ils ne pouvaient se concevoir l'un sans l'autre ! S'ils étaient unis par de tels liens de dépendance mutuelle que Ton ne put toucher à l'un sans toucher à l'autre ! Ne faudrait-il pas alors corriger, eu les unissant, deux thèses unilatérales ? Ne taudrait-il pas compléter, en les soudant enseniblej deux moitiés de vérité
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Or, je crois bien que là est le nœud de la question.
L'individu réel n'est pas un être détaché de tout, suspendu en Tair, plongé dans le vide, vivant en un majestueux isolement. Il nous ap- .paraît baigné dans une atmosphère sociale où il puise la vie, façonné par des forces sociales qui l'ont fait tel qu'il est, pénétré par un milieu social qui a déterminé en grande partie ses idées et ses sentiments., Là où il dit : Moi, il devrait presque toujours dire : Nous. Il porte en lui toute l'humanité antérieure ; il est l'œuvre d'un long passé, l'aboutissant provisoire d'un travailarchi-séculaire, le bénéficiaire d'une évolution qui remonte aux plus lointaines époques de l'histoire et de la préhistoire. Il est le dernier anneau d'une chaîne dont les chaînons ont été les générations successives ; il est l'héritier de morts innombrables qui, de la brute à deux pieds que fut l'homme primitif, ont peu à peu dégagé l'homme pensant d'aujourd'hui.
Si vous voulez que j'exprime en d'autres termes cette solidarité des vivants avec tous ceux qui les ont précédés, je dirai avec un penseur russe, M. de Roberty, que la raison individuelle est fille de la société. Je dirai que l'homme est non seulement un être sociable^ c'est-à-dire capable de vivre en société, mais, plus que cela, un être social, c'est-à-dire affiné, développé, créé par la société, ne pouvant pas exister sans elle et hors d'elle non plus que le poisson hors de l'eau^
La société, de son côté, n'est cas uw^ N'îs.'g^fc
entité, un je ue sais quoi existant à part et hors des individus ; elle est consUtiïée d'unités indi- i viduelles el, en outre, elle a été faite, laroanée, , niodifiéCj elle estinéine incessamment modifiée par une multitude de ces unités. i
Quand nous parlons d'un milieu social agis- î sant sur ceux qui en font partie, d'une poussée collective faisant mouvoir cii un certain sens ' une ou plusieurs personnes, il ne faut pas nous laisser tromper par l'espèce d'unité que le langage imprime ainsi à des forces multiples- Si nous allons au fond des rhoses, nous trouvons toujours une quantité de volontés distinrtes, qui peuvent être momentanément unies par des intérêts communs, par des liens les uns naturels et les autres factices, mais qui naissent en des cerveaux diirérents, en des êtres organiquement indépendants. 11 y a, tant qu'on voudra, entre les membres d'une société, coopération, harmonie, coalition pour la vie ; il n'y a pas une fusion complète d'éléments divers en un tout indissoluble. Et la preuve^ c'est que ' Russe, Anglais, Français, tout natif d'un pays quelconque peut fort bien se transplanter sur un autre sol, se faire naturaliser membre d'ua^ autre groupement luunain. '^
Donc ôe sont des individus qui ont bâti ces ' grandes ruches oiî naissent leurs descendants. Ce sont des hommes qui ont fait ces mu^urs, ces lois, ces institutions dont leurs enfants et arrière-petits-enfants rencontrent, dès leur entrée dans la vie, la protection et la gène. Quand elles sont récentes^ nous en connaissons
fort bien les ailleurs ; quand elles se perdent dans la nuit des âges, ceux qui en ont été les ï?réatetirs nous érhappent. Mais, pour être anonymes, ces constructions sociales n'en sont pas moins des œu\^re§ humaines^ des œuvres faites par des êtres semblables à nous.
Pour tout dire en deux mots, si Tindividu est un produit social, la sociëlé est en re%"anche le produit d'un nombre infini d' efforts individuels.
k:i, peut-être aurîez-vouH envie de savoir lequel a la priorité, de Tindividu ou de la société ? Question grave et qui eut faille bonheur des acharnés disp ut eu rs du moyen-âge. Elle aurait fnit couler des torrents de paroles, sinon d'^éloquence, au temps lointain où les théologiens, gens subtils s'il en fut, se demandaient si le Sauveur en s'iiicarnanl aurait pu prendre la figure d'un dinble, d'une citrouille on d'un caillou — ou encore s'il sera permis de boire et de manger après la résurrection. De même, dans le cas qui nous occupe, est-ce T homme qui commence paragîr sur son entourage ou son entourage qui commence paragîr sur riioinme?
Est-ce Je chêne qui vient du gland on le gland qui vient du chêne ? L\ru[ naU-il de la poule ou la poule de Tonif ? Vous me dispenserez de remonter à Torigine des temps. Cette question préhistorique importe assez peu. T^'essentiel est que, dans la vaste durée qu'il nous est donné d'embrasser du regïïrd, il y a un perpétuel va-et-vient, une incessante aclaptcUion de l'individu au milieu social et du milve,^ ^cs^y^^^
Tindividu ; l'essentiel est quo chacun d'eux ee tour à tour effet et cause de Tautre.
Une faut jamais perdre de vue cette double série d'actions et de réactions réciproques; et 9Î nous la gardons bien présente à Tesprit, iï" nous sera facile de résoudre le problème qui nous est posé.
Aux partisans d*une réforme purement nio^ raie, nous dirons sans hésiter qu'elle serait insuffisante et même impossible, à elle toute seule.
St elle essaie de se renfermer dans un simple perfectionnement individuel, elle ne peut qu'aboutir à l'inertie sereine et confortable du rat retiré dans son fromage et laissant les événements se dérouler à leur aise, pourvu qu'ils n'attentent pas à sa tranquillité sacro*sainte ; ou bien encore elle prend pour modèle Tanar chorète qui s*enfuit au désert, renonce ai monde, se détache de tout souci terrestre et se" borne a assurer son salut personnel en se dérobant à tout péché. Mais qui ne voit que cett€ vertu toute négative n'est qu'un déguisement de Tégoïsme ? Etrange réforme morale que celle qui demeurerait emprisonnée dans le cercle étroit du Moi ! La morale est sans doute individuelle en un sens^ en ce sens qu'elle peut dire à rindividu ; — Respecte ta dignité d'hommej Développe tes aptitudes. Remplis la mesure dt tes facultés. — Mais, ces préceptes envers soimé/ne une fois épuisés (et ils le sont vite), h
morale rayonne nécessairement sur autrui ; elle a pour fonction capitale de régler les rapports des hommes avec les hommes; autrement dit, elle est foncièrement sociale, dès qu'elle prêche la bonté, la générosité et, par-dessus tout, la justice- Or, vouloir réformer les hommes sans qu'ils essaient de réformer la société à leur image ; vouloir qu'ils soient justes sans qu'ils touchent aux injustices qui les environnent; vouloir qu'ils aient un idéal supérieur sans qu'ils travaillent à le projeter sur le monde, c'est vraiment poursuivre une œuvre contradictoire et chimérique. Qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou non, l'amour passionné du bien est un puissant ferment révolutionnaire.
Et non seulement toute réforme morale mène ainsi à une réforme sociale; mais, bien plus! la réforme des individus ne peut s'opérer que concurremment avec l'autre.
Pourquoi cela? Parce que les vices et les crimes qu'il s'agit de corriger, de prévenir surtout, sont souvent, très souvent causés par une mauvaise organisation sociale ; parce que les hommes, en haut et en bas de la société, sont souvent, très souvent les prisonniers des conditions de vie dans lesquelles les a placés le hasard de la naissance.
Si Ton regarde bien en face, dans notre société actuelle, les conséquences qu'entraîne une seule particularité, par exemple l'extrême inégalité des fortunes; si l'on considère les déformations qu'elle inflige à ceux c^v\\ ow\. Vtç>>^ ^V
ceux qui onl trop peu, ou constate qu'il dilïercmment, mais également, victimes du roii (rasle qui réunit daiië le cutlre d'irn même Elat des mil lion lia très et des va-nu-pieds*
Pauvreté n'est pas vice, dit un vieux proverbe — Assurément non. Mais pauvreté est souvent mère de vices. Osez donc réclamer une pudeur délicate de cette fillette qui a grandi dans la promiscuité malsaine d'une chambre unique ou toute une famille ouvrière couche entassée ! Suffira-E-il de lui pi'ècher une vertu qu'elle n'a pas le moyen de pratiquer? — Voici un [)auvrc ^ diable qui n'a jamais eu de quoi vivre sans tra^B va il 1er et qui ne trouve plus de travail pour ga^^ gner sa vie; il a été bien des jours torturé par celte pensée rongeante: Comment dînerai-je c soir ? Il finit par se faire servir quelque part u repas qu'il sait ne pas pouvoir payer. Vous lu! représentez que c'est là mal agir^ attenter au bien d autrui, se rendre coupable d'escroqué rie* Croyez-vous que votre sermon, très sensé d'ailleurs, aura grande prise sur ce ventre afij famé ?
Ah! ce n^est pas sans raison que le mot di misérables pris, en français, deux sens difîérenis et voisins; il signifie tantôt malheureux el tantôt crimiïieL U y a dans cette double acception le sentiment obscur que la misère dégrade, avilit, corrompt ; que les déchus sont souvent des malchanceux; qu'ils méritent plus de pitié encore que de blâme ; que, privés dès leur en fauce d'une place confortable au banquet du sa^ voir cl de la civilisation, ils pâtissent d'une in^
justice sociale; que leur faute est aussi la mienne, la vôtre, celle de tout le monde. Je crois que, pour modifier leurs pensées et leurs actes, il faut quelque chose de plus substantiel que de beaux préceptes et de bons conseils, si bien formulés qu'ils puissent être. Assurez aux gueux du pain ou, ce qui vaut mieux, un gagnepain ; vous aurez fait pour supprimer le vol plus que tous les codes, catéchismes et traités de morale réunis.
Voulez-vous que nous regardions maintenant le sommet de l'échelle sociale? Certes on prêche abondamment aux fils de riches, dans les églises ou dans les écoles, la modération dans le plaisir et l'ardeur au travail, et je veux bien admettre que cela porte sur quelques-uns, sur les natures d'élite. Mais permettez-moi de vous conter un souvenir personnel. J'ai jadis enseigné dans une école où la majorité des élèves appartenait à l'aristocratie d'argent. Tant qu'ils étaient tout jeunes, ils mordaient au savoir à belles dents; mais, vers la seizième année, beaucoup d'entre eux étaient pris d'une espèce de nonchalance; ils sentaient que leur lit était fait d'avance, ce qui les prédisposait à s'endormir mollement dans l'oisiveté ; ils avaient des porte-monnaies trop bien garnis, des habitudes trop luxueuses, des facilités trop grandes pour satisfaire leurs moindres caprices, et alors exhortations et admonestations venaient s'amortir et mourir dans le duvet du nid trop douillet et trop tiède où s'émoussait leur énergie. Le baron de Rothschild, à qui l'on àenvaxvà^Vt ^^^x^^ ^^v^x?^^
sur le bonheur, répondait avec une secrète mélancolie : « Le bonheur, au fond, le seul vrai, c'est le travail. » Mais il faut avoir vécu pour le savoir, et, en attendant, Textrême opulence a le temps d'exercer son action corruptrice sur ceux qui en jouissent dans un âge trop tendre. Elle fait fréquemment d'eux des débauchés et des débaucheurs, et ce n'est pas seulement à coups de prédications morales qu'on peut combattre sa puissance démoralisante.
Q)ue de fois, quand nous prenons la peine de remonter à la source d'un acte individuel qui nous choque, nous y trouvons la société complice de l'individu ! Vous regardez avec un certain dédain (j'entends, si vous avez l'âme haute et fière) ce jeune arriviste, ce brillant coureur de dot qui a compris le mariage comme un marché, qui a épousé une belle fortune attachée à une laide ou à une vieille figure, qui, tranchons le mot a fait trafic de sa personne. Mais pourquoi s'est-il vendu légalement ? Pour obtenir sans travail, sans eff'ort, les pouvoirs, les satisfactions, les nombreux privilèges que notre constitution sociale assure à la richesse bien ou mal acquise. Le corrigerez-vous, lui et ses pareils, en maintenant cette constitution intacte ?
On crie à l'homme du peuple : Instruis-toi — et l'on a raison. Mais a-t-il tort, s'il répond : Donnez-moi le loisir et les moyens de m'instruire ? — Une journée de travail réduite n'estelle pas la condition de l'éducation populaire? Gela est si vrai que les fondateurs d'Universi-
tés populaires ont cru devoir réclamer du même coup 'la journée de huit heures pour les ouvriers.
Vous entendez d'honnêtes moralistes gémir sur la dépopulation de la France. Mais comment se fait-il que tant de bons bourgeois demeurent sourds à ces gémissements? Ce n'est un secret pour personne que la loi civile, en ordonnant le > partage égal de l'héritage entre tous les enfants, pousse les familles désireuses de ne pas émietler leur avoir à se contenter d'un héritier unique. Changerez-vous cet état de choses en laissant subsisterlaloiqui crée cet état d'esprit?
M. Brieux, l'éminent et courageux dramaturge, répond à cette interrogation dans la pièce qu'il a fait jouer sous le titre à^ Maternité. Il nous montre un brave campagnard, père de nombreux enfants, à qui l'on promet, pour tout potage,
La satisfaction du devoir accompli.
Son frère, un esprit terre à terre, mais pratique, riposte par ces mots goguenards: « C'est pas avec ça que tu paieras ton boulanger. » Les autorités prodiguent en vain les invitations à créerdesliguespour la repopulation. Commedit à son tour un ouvrier, « les gens sont trop raisonnables pour avoir plus d'enfanis qu'ils n'ont de berceaux ». Et un personnage, qu'on peut considérer comme le porte-parole' de l'auteur, conclut par cette déclaration nette : « Vous réclamez un plus grand nombre ài^ \v"iv&'^^\^>sL^'^ ^v
en même temps vous dites à la femme : — Pas de maternité sans mariage et pas de mariage sans dot. — Tant que vous n'aurez pas changé tout cela^ toutes vos circulaires et vos exhortations ne feront que provoquer un éclat de rire fait de haine et de pitié. » La pièce, par la volonté de Tauleur, n'a pas de dénouement au théâtre ; c'est qu'en effet ce dénouement ne peut se faire qu'ailleurs; c'est que le problème moral étudié par lui ne peut recevoir qu'une solution sociale.
Je ne veux pas prolonger cette démonstration. C'est plus qu'il n'en faut, je pense, pour nous autoriser à dire : La faute individuelle est souvent (je ne dis pas toujours) une faute so-, ciale; et, par conséquent, pour corriger Thomme, il faut aussi corriger la société dont il subit l'empreinte et la suggestion.
Mais dressons en regard la contre-partie. Aux partisans d'une réforme exclusivement sociale, je dirai maintenant :
Non, votre réforme ne peut se passer de l'autre. Elle ne peut s'en passer ni avant ni après,
L^ne réforme sérieuse, à plus forte raison une révohition, qui remanie de fond en comble les règles juridiques d'un peuple, ne peut triompher que si elle s'opère dans les esprits et dans les mœurs avant de passer dans les lois. C'est très simple, presque trop simple à comprenàre. Voyez ce qui se passe eiv un çays de
suffrage universel, en France, par exemple. Par qui les lois sont-elles faites ? Par les députés et sénateurs. Par qui sénateurs et députés sontils nommés? Par les électeurs. Et qu'est-ce qui détermine le vote des électeurs? Les idées qu'ils se font soit de Tintérèt général, soit de leur intérêt particulier. Or, changez parle journal ou par le livre, par Técole ou par le théâtre, les idées de ces électeurs; vous changerez leur vote, donc les élus, donc les lois. J'admire, en vérité, ceuxquiosentaprès cela contester l'efficacité des conversions individuelles pour transformer une société, et je les admire d'autant plus qu'ils essaient de faire partager leur opinion, par conséquent de convertir d'autres individus, ce qui est un acte de foi dans ce qu'ils nient, c'est-à-dire dans la puissance de la parole et du raisonnement pour modifier un état social.
Après l'observation directe de ce qui nous entoure, interrogez l'histoire. Demandez-lui comment les choses se passent d'ordinaire, quand une nation fait peau neuve, et voici ce qu'elle vous répondra :
Toujours les grandes métamorphoses sociales sont annoncées et commencées par des réformes individuelles. Toujours des hommes d'élite, qui sont en avance sur la masse plus lente à se mouvoir, préludent aux changements futurs en rompant de leur propre initiative avec des coutumes jusqu'alors respectées. Voulez-vous des faits et des noms ? J'en choisis dans le passé trois ou quatre qui me paraissent probants.
Ail milieu du xvitr'' siècle, quand J,-J. nousseau, Jaas un brusque accès tl'austérilé plébéienne, renonce à la perruque, à la poudre, à Tèpée, à tout ce qui était alors la livrée du monde aristocratique, les gens superficiels ne voient dans celle réforme de son costume qu'une bizarrerie d'original uu une habileté d'ambitieux avide de se distinguer* Mai^j aujourd'hui que les événements accomplis noi^H permettent d'en mieux saisir le fil et le sens^^ comment ne pas reconnaître là un symptom^j grave, le signe d'une réforme morale déjà op^^f rée dans le for intérieur du philo.sophe, ran^l nonce d'une réforme égal i taire qui allait s'étendre à touLe la vieille France monarchique ?
Dès que des consciences plus délicates, au nom d\in idéal moral supérieur, s'élèvent contre une institution tlpcilemeiit acceptée, cette institution est malade* Quand Luther et ses dis^J ciples s'avisèrent et déclai'èrent haulement quq| vendre des indulgences, c'est-à-dire le paradis, ' à beaux deniers comptants, était un commerce impie et scandaleux, la puissance de rÉglise catholique fut frappée au cœur. Quand les premiers chrétiens protestèrent en paroles et en actes contre ratrocité des jeux du turque et la lubricité des fêtes païennes, ce fut pour la société antique un coup dont elle ne se i^cleva jamais. Kn pareil cas le petit groupe des réfractaircs s'accroll par la contagion de l'exemple, par la persécution mémo qui prétend l'étoulFer, Vient un jour où la minorité novatrice inces^ sa minent grossie, sans être encore la majorité
n'a plus devant soi qu'une autre minorité tenacement conservatrice, tandis qu'entre les deux, oscille une masse hésitante qui reste neutre ou se porte tour à tour à droite et à gauche. Ce jour-là, l'institution attaquée n'est plus seulement menacée; elle est perdue.
Aussi faut-il se garder de traiter en quantité négligeable la propagande qui s'efforce d'élever, d'ennoblir, d'épurer chez les hommes les principes et les sentiments directeurs de leur conduite. L'humanité ne s'y est pas trompée.
Elle commence parfois, sous l'influence des adorateurs de la tradition, par faire des martyrs de ces précurseurs qui ont voulu l'entraîner trop au-dessus de la hauteur atteinte par le gros du troupeau ; mais elle finit par faire d'eux plus tard des héros et des dieux. Elle rend un hommage éclatant, quoique tardif, non seulement aux savants qui agrandissent et précisent la connaissance que nous avons de nous-mêmes et de l'univers, mais encore aux hommes d'action et d'initiative, aux réformateurs qui animent et passionnent les vérités découvertes et qui changent ainsi la lumière en mouvement.
Bien courte est la vue de celui qui n'aperçoit pas l'ascendant mystérieux qu'exercent sur les autres cerveaux les porteurs de torches et les semeurs d'avenir, la suggestion qu'ils communiquent de proche en proche, l'élan qu'ils im* priment enfin aux foules routinières.
Un grand poète grec a dit : « Gela ne sert à rien de se mettre en colère contre les choses. » C'est vrai, s'il s'agit du tremblement de \.<^yy<$^^
-de rouragan, de réruption volcanique, de ces forces naturelles qui sont extérieures et infimiment supérieures à Thomme, C'est faux, s'il s'agit des choses qui dépendent des volontés humaines. L'indignation ne fait pas seulement des vers ; elle peut faire aussi des tempêtes sociales. Un discours enflammé, tel celui de Camille Desmouiins au Palais-Royal, tombant sur une foule exaltée comme une étincelle sur un baril de poudre allume des colères qui démolissent des Bastilles. En vain les sceptiques diront-ils : « Que peuvent des paroles, buUes d'air ailées et légères, contre une de ces forteresses qu'on appelle Eglise, Monarchie, Capitalisme? » Ce qu'elles peuvent! Elles l'ont montré mille fois. Ces projectiles invisibles et impalpables sapent par la base le château-fort contre lequel on les dirige. Un idéal de justice dressé en face d'un privilège est une terrible machine de guerre contre ce privilège. La conviction de défendre la bonne cause donne aux soldats du droit une énergie, un acharnement qui doublent leur puissance, si elles ne suffisent pas toujours à leur conquérir la victoire; puis leur sincérité passionnée trouble leurs adversaires, les inquiète dans leur conscience, les désarme à demi, les achemine aux capitulations nécessaires, les rend tacitement complices de leur défaite prochaine. 11 n'en faut pas douter; les forces morales sont des forces réelles et formidables.
Et elles sont aussi nécessaires pour- créer l'avenir, que pour détruire le passé, aussi né-
cessaires après qu'açant une révolution. Supposez qu'une transformation brusque opérée dans le mécanisme d'une société assure désormais à tous ses membres le bien-être et le confort auxquels ils ont droit. Certes je n'aurais garde de dédaigner une aussi heureuse amélio ration matérielle. Ce serait déjà un progrès énorme que personne n'eût plus à souffrir du froid, de la faim,, de la misère. Mais croyezvous que cela serait suffisant ? Non, n'est-ce pas, nous voulons mieux que cela. Nous voulons pour chacun part aux joies les plus hautes et les plus nobles de l'humanité. Or, pour que cette élévation dans le niveau général des jouissances soit possible, encore faut-il que les individus, qui seront les éléments de la société nouvelle, soient capables d'y atteindre ! Encore faut-il que les pauvres, les déshérités, courbés vers la terre par des siècles d'ignorance et d'oppression, se soient d'abord redressés, qu'ils aient appris à concevoir, à désirer un bonheur plus intelligent et plus raffiné, qu'ils se soient par une sorte d'initiation préalable transformés et élevés moralement! C'est dire que la cité future ne doit pas seulement être bâtie sur un plan mieux combiné, mais qu'elle doit être faite de matériaux de qualité supérieure, j'entends d'hommes plus justes, plus tempérants, plus fraternels, meilleurs en un mot que ceux d'auparavant.
Ainsi, que nous considérions la veille ou le lendemain d'une réforme sociale, nous sommes autorisés à dire : Pour amender la société.^ \L
3s hommes s'amendent eux-mêmes, y a des gens qui s^étonnent que le parti socia* liste fasse canipagoe contre ralcoolisme; qu'il » tâche de substituer aux plaisirs grossiers du ca^fl baret ceux qu^oii peut goûter dans les théAlres, ^^ les concerts, les musées; qu'il se préoccupe « d'ouvrir à tous et à toutes Taccès et la compré-« hension de Tart réservés jadis aux privilégiés. Je ^a connais des sots spirituels, c^nime il y en a toujoursi surtout en France, qui se moquent agréablement de cet efl'ort pour relever des cordon'- ^J niers et instruire des blanchisseuses. Je crois H pour ma part que ce parti n'a jamais donné preuve plus manifeste de sagesse et de vitalité qu'en liant de cette façoii intime le pain du corps et le pain de Tesprit, les boulangeries coopératives et les ceuvres d'éducation populaire, le progrès économique et le progrès moral.
Nous arrivons au bout du sujet que je voulais développer. Il ne reste plus qu'à conclure et je puis le faire brièvement.
Dirons-nous : La question sociale est une question morale ? — Oui, à condition qu'on nous permette de retourner la phrase et de dire aussi : La question morale est une question sociale.
Dirons-nous qu'il faut réformer l'individu pour réformer la société ? — Oui, à condition qu'on reconnaisse que la réciproque est vraie, cojnme on dit en géométrie, c'est-à-dire qu'il
faut réformer la société pour réformer Tindividu.
Et, si nous voulons tirer de là une règle de conduite, nous pourrons la formuler ainsi :
— Travaillons à nous perfectionner, à nous développer, à nous élever par le cœur et Tintelligence aussi haut que notre nature et la vie nous permettent de monter. Cultivons notre jardin, comme disait Voltaire. Mais ne le cultivons pas pour nous seuls. Donnons libéralements aux voisins la graine des fleurs d'amour et des fruits de bonté que nous aurons pu faire éclore et mûrir sur notre petit terrain. Travaillons autour de nous à éclairer les esprits, à ennoblir les consciences, à rendre les caractères droits et fermes. Mais n'oublions pas qu'après cela nous n'aurons rempli que la moitié de notre tâche et la plus facile. Faisons en sorte, selon notre pouvoir, que les lois s'améliorent en même temps que les mœurs; que les institutions s'harmonisent avec des besoins devenant chaque jour plus nombreux et plus nobles; que l'organisation sociale dans sa forme changeante reflète les progrès de la raison qui en est l'âme.
C'est en cheminant sans trêve dans cette double voie qu'on mène une vie digne d'être vécue; c'est en poursuivant ce double idéal que vous ferez, que nous ferons un monde nouveau où les arbres seront plus beaux dans la forêt plus belle, où les hommes seront plus heureux et meilleurs dans une société plus juste et mieux aménagée.