‹ Paroles d'avenirChapitre 4 sur 6 · Voir le Conseil des femmes du 15 janvier · texte numérisé non relu

Voir le Conseil des femmes du 15 janvier

se priver de puissants moyens d'aclion ; ce serait se désarmerenfaced'adversairesarmés de toutes pièces, se placer, de gaîté de cœur, en élat d'infériorité. Le capital est, hélas ! un levier indispensable pour renverser le capitalisme.

Remettre à la* communauté actuelle, c'est-à-dire à rÉtal bourgeois, la fortune individuelle qu'on peut posséder, ce serait faire un prolétaire de plus et par là même amoindrir l'utile combattant qu'on pourrait être. Or, il ne s'agit pas de grossir d'une unité les rangs du prolétariat; il s'agit d'aider le prolétariat à s'élever au-dessus de la position précaire où il végète, et, si Ton a la chance de posséder pour cette besogne des outils que n'ont pas les autres, on doit à la cause même que l'on sert de les garder jalousement pour les employer à son triomphe. Les socialistes millionnaires sont rares ; mais, s'il en existe, ils sont, par leur exemple et par l'aide qu'ils peuvent prêter aux camarades, des forces qui auraient tort de s'annuler en une sorte de suicide inintelligent.

Donc, te déclarer socialiste, cela n'implique pas de ta part, mon jeune ami, une renonciation héroïque et folle à ton patrimoine, si tu en as un, au succès dans ta carrière, au maintien ou à la conquête de ton indépendance économique ^

l.«Le courage, c'est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l'approfondir, de l'établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c'est de surveiller exactement sa machine à filer et à tisser pour qu'aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus juste et plus fraternel où la macUitve set^ W ^^^n^xsN.^ ^<^\sv-

Ce que tu t'imposes, ce n'est pas le sacrifice à jet continu, l'abdication totale du Moi, le détachement absolu de tout intérêt personnel. Ce que tu t'engages à faire, c'eat d'orienter ton a<îtivité politique vers ia socialisation foture des moyens de production, vers l'abolition des privilèges de la ricbesse, vers un état social on la division des hommes en classes inégales anra -disparu ; c'est 'de travailler en faveur de toute mesure qui relève les déshérités et qui tend à Taccroissement parallèle de la solidarité et de ia liberté dans un monde miewx aménagé ; c'est, en un mot, de faire servir autant que tu le pourras ton intelligence, ton savoir, tes efforts à rapprocher sans cesse la société de cet idéal, non complet, mais précis, dont je t'ai ici même dessiné les grandes lignes.

Je ne te convie pas à prendre parti dans les débats stériles que suscite la question de savoir si Tavenir se fera par réforme ou par révolution ; je ne crois pas qu'il dépende de personne de régler à sa volonté les événements humains et d'empêcher soit les progrès de détail que la vie nécessite chaque jour, soit les brusques métamorphoses que peut produire une crise imprévue. Je te conseille encore moins de l'engager dans les misérables querelles de personnes qui se cachent si souvent au fond des soi-disant querelles de principes.

Mais, une fois que tu seras bien au clair sur la direction générale où tu veux marcher, je

mune des travailleurs libérés. » (Jean Jaurès , discours proDoncé à la distribution des prix au lycée d'Albi, 1903.)

t'invite à ne pas oublier que plusieurs chemins et plusieurs modes de locomotion peuvent mener au même p-oint, et, par eonséquent, à ne pas essayer d'imposer à tes eompagoons de route l'allure et la voie que tu préfères. Je t'invite, en outre et surto^it, à être aussi sévère pour toi que tolérant pour tes camarades de lutte. S'il est impossible et prématuré de te conduire toujours, sous le régime où no-us vivons, en citoyen de la cité future, tu peux et tu dois du moins mettre dans tes actes une dose de socialisme que nul, sinon toi-même, ne saurait déterminer. J'entends par là que partout, dans ta famille, dans ton magasin, ton bureau, ton atelier, au régiment, tu as, non pas à te pavoiser sans cesse de ton opinion, mais à la porter et à la défendre fièrement sans ostentation et sans peur, comme une partie intégrante de ta dignité. J'entends aussi que, dans tes rapports avec ceux qui t'approchent, tu dois montrer plus que personne de droiture, d'équité, de bienveillance, de fraternité vraie. Certes, tout homme a ses moments de faiblesse ; mais, sans prétendre à une perfection surhumaine, il sied de respecter l'avenir que l'on porte en soi. Un socialiste s'oblige, en se déclarant tel, à tâcher d'être meilleur qu'un autre, de devenir en tout cas meilleur qu'il n'était. Des mains pures sont requises pour servir l'idéal. Quand on vise à refondre la société pour la rendre plus conforme à la justice, il ne convient pas qu'on s'expose à s'entendre crier : Réformateur, commence donc par te réformer toi-même l

Et maintenant, mon jeune ami, courage et patience ! Travaille et espère ! Tu verras sans doute, dans le monde qui nous environne, des changements profonds que tes aines ont préparés : tu laisseras néanmoins comme eux la tâche inachevée; elle le sera toujours. Puisses-tu alors, quand tu seras vieux, la remettre aux générations qui viendront après toi avec l'intime satisfaction d'avoir collaboré, dans la mesure de ton pouvoir, au progrès matériel et moral de l'humanité !

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