LES GRANDS DEVOIRS
grandes paroles de justice sortir de bouches équivoques, et des partis qui n'onl jamais cpssé de haïr et de combattre la cause de tous, préconiser un avenir Irop nettement démocratique pour qu'ils puissent le vouloir et même le comprendre. Sans nul doute, ces gens-là trouveraient le moyen de faire avorter les espérances du droit humain, et de rendre inutile la mort des marlyrs — si vous notiez pas là, vous tous, les jeunes à l'esprit ouvert et audacieux, les écrivain soldats, pour maintenir le devoir civique dans sa pureté et son ampleur.
Ne cessez pas de vous appeler les uns les autres, de vous reconnaître, et de faire avec vous-mêmes une discipline et un ordre qui déborderont fatalement de toutes parts sur les choses. Nous ne savons pas ce qui viendra avec la paix; nous savons seulement ce qui viendra un jour. Maintenant que nous voyons cela, nous ne devons plus détourner les yeux.
Je vous convie au travail commun, je vous serre fraternellement les mains, à vous qui m'acceptez comme un des vôtres et que je connais — car je n ai pas attendu de vous parler pour applaudir à votre œuvre — et je salue mes vieux amis qui sont à côté de moi, parmi vous.
LES ÉCRITS DU MIDI, 10 octobre 191S.
A un camarade inconnu*
Mon cher Camarade,
Je lis dans Le Pays la lettre ouverte si courtoise que vous m'adressez et qui ne m'a pas sur* pris de votre part, car j* sais que les anciens combattants ont le respect l'un de l'autre. Bien que je ne connaisse pas votre nom, mon cher lieutenant X...., il y a quelque chose de vous que je ne pouvais pas ignorer en principe, c'est votre loyauté et votre sincérité,
Votre question est simple. Pourquoi, me dites-vous, au moment où s'élabore, pour la Société des Nations, une imposante Ligue dont le Comité comprend un brillant éclectisme de noms, fondez-vous une sorte de ligue dissidente^
forcément plus restreinte, puisqu'elle ne s'appuie que sur les organisations et les personnalités de gauche ?
Je vous répondrai avec la même franchise et la même simplicité. Certes, je rends hommage, comme tout le monde, à la valeur morale et au caractère désintéressé de Léon Bourgeois.
Ce que je pense de lui, je le pense aussi de bien des hommes dont les noms figurent dans son Comité.
Mais la question est plus haute et plus grave que ces considérations sur la qualité individuelle des personnalités dirigeantes de la Ligue, et l'importance des intérêts en jeu permet de dire : plus tragique. Je ne crois pas que l'association dont vous me parlez puisse faire œuvre durable. Je ne crois pas que cette pléiade remarquable d'hommes si divers soit susceptible d'envisager assez hardiment, assez complètement toutes les profondes modifications que doit apporter dans l'ensemble de la vieille société la constitution d'une Société des Nations définitive.
Que des hommes distingués et érudits se réunissent et discutent, cela ne suffit pas pour élaborer les mesures rendant impossible le retour des guerres. Une organisation universelle ayant cette formidable prétention, qui changerait la face du monde, qui apporterait dans la sinistre
histoire fratricide des peuples la plus grande réforme qui y ait jamais été apportée, ne peut s'édifier d'une façon réelle et positive que sur une révision radicale de Tordre des choses existant. On ne juxtapose pas artificiellement le plus prodigieux des progrès à une série d'errements et d'abus qui ont donné leurs preuves et qui auraient vite fait de le faire avorter.
Les principes sur lesquels doit et re N basée une Société de Nations effective, qui ne soit pas une parodie pompeuse, le président Wilson, figure dominante de notre époque, les a énoncés. C'est le seul programme de reconstruction universelle qui ne laisse pas subsister les causes des cataclysmes. Eh bien ! mon cher Camarade, je dis que l'application intégrale de cette charte purement démocratique, purement anti-impérialiste, sans concessions ni compromissions, provoquerait dans la vie collective de l'humanité un bouleversement tel que jamais un Comité composé d'hommes, dont les uns sont des conservateurs, d'autres des modérés timides, d'autres des demi-offirâls et quelques-uns seulement des démocrates, n'acceptera de l'envisager jusqu'au bout, jusqu'au fond, et de travailler à sa réalisation. Il ne peut sortir de contacts de ce genre que des solutions fragiles, insuffisantes, vouées à la ruine.
Hélas ! mon cher Camarade, jetez les yeux
autour de vous. Ne voyez-vous pas l'opposition grandissante, de plus en plus avouée que suscite, parmi les dirigeants de l'Entente, le programme Wilson ! Déjà, menaçantes, angoissantes, se multiplient les réserves, les exceptions, les tacbes, à ces commandements ni nobles, si féconds pour l'avenir, si pratiques. La justice universelle, la délivrance de l'humanité, le respect des peuples, Ta-t-on crié et fait crier ! Et maintenant, on perçoit — par hasard — à travers l'odieux et malsain silence où on est enseveli, qu'il s'agit de rien moins que de tout cela. (I s'agit de dépecer et d'annihiler des peuples, de prendre le plus de butin possible, et la grande difficulté est d'ajuster trop d'ardentes convoitises. Il s'agit des colonies allemandes, de la rive gauche du Rhin et de l'hégémonie de l'Angleterre sur les mers, atteinte sanglante à la Liberté des peuples qui, à elle seule, détruit l'idéal de justice universelle et dont M. Clemenceau a osé, en pleine Chambre française, se faire r avocat, et tout ce que nous saurons pltfs tard, trop tard ! En vérité, les nations de proie sont en train de changer de noms.
L'opinion publique, qui est myope et animale, et s'en réfère grossièrement aux dirigeants, exulte de joie et de gloire parce 'qu'on lui montre des ménageries bariolées de canons, place de la Concorde, et des rois 'dans des voi-
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tures présidentielles; elle acclame Wilson sans savoir ce que c'est; elle adore le président du Conseil à cause de ses paroles sonores, de sa courte vue et de sa brutalité. Peu lui importe qu'on ait supprimé l'impérialisme allemand pour faire comme lui, peu lui chaut que la reconstitution vicieuse de Tordre des choses amène tôt ou tard des hécatombes nouvelles : son imagination — fabriquée avec les journaux qu'elle lit — ne va pas jusque-là.
Actuellement* le rôle des consciences justes et clairvoyantes est de s'élever contre la duplicité d'en haut et l'en ivre ment d'en bas, de crier que la victoire ne doit pas changer la forme de la vérité ni la droiture du droit- Actuellement, le rôle de ceux qui prétendent élayer l'avenir sur des « garanties éternelles » doit être un rôle de protestation indignée et d'opposition.
Croyez- vous que la Ligue Bourgeois prenne cette attitude? Le pourra* telle? Le voudrat-elle? Et alors, que fera-t-elle qui ne soit que faux symboles suscitant de fausses espérances, pires qu'une œuvre vaine?
La Ligue dont nous avons jeté les bases n'a pas, en effet, un comité composé de personnalités illustres prises un peu partout. Elle ne va que dans un sens, mais c'est le sens du peuple et c'est le seul où il faut aller pour avoir raison en matière de justice universelle.
Si jamais, mon cher Camarade, la grande paix future des peuples s'accomplit, ce sera par le peuple lui-même et non par des cardinaux, des académiciens et tout un choix varié d'hommes d'Etat, si vénérables qu'ils puissent paraître.
Cette lettre est déjà trop longue pour que je développe toutes les raisons qui font que la Ligue française pour la Société universelle des nations libres est toute autre chose qu'une sorte de concurrence inopportune à sa prestigieuse aînée. Le souci de répondre loyalement à votre question loyale et, je me permets de le dire, fraternelle, ne m'a fait que trop longuement insister sur les raisons essentielles qui rendaient sa venue nécessaire et aussi, en vous répondant, j'ai conscience de répondre à beaucoup de camarades. Je voudrais cependant dire encore ceci sur notre orientation à gauche : il y a dans trop de milieux une hostilité injustifiée contre' les socialistes. Exception faite pour quelques éléments d'une timidité coupable et d'un opportunisme néfaste, j'aime ces hommes qui sont conséquents avec eux-mêmes, qui comprennent que tout s'enchaîne étroitement, les abus comme les progrès, qui apportent avec eux une logique et une clarté de conscience intransigeantes et qui, à l'écart des calculs, des machinations et des affaires, ne quittent pas des yeux
l'intérêt de la multitude. Dans le déchaînement rapace des impérialismes, les vrais socialistes ont sauvé autant qu'ils ont pu l'honneur de l'idéal en attendant qu'ils aient la force de l'imposer, et s'il n'y avait pas ce parti, les honnêtes gens et les justes n'auraient plus, à des époques comme celle que nous traversons, qu'à s'exiler dans la honte et dans le découragement.
Croyez, mon cher Camarade, à mes sentiments les meilleurs.
LE PAYS, 8 Janvier 4919.