‹ Paroles d'un combattant: articles et discoursChapitre 15 sur 38 · A GABRIELE D'ANNUNZIO · texte numérisé non relu

A GABRIELE D'ANNUNZIO

Mon cher Maître,

Nous vous avons admiré, nous tous admirons encore* pour la magnificence de votre œuvre do poète. Vous avez élé le magicien d'incomparables cités de rêve, l'évocaleur qui ressuscite lu richesse de civilisations disparues et qui ressuscite aussi aux yeux des profanes qui ne savent pas voir, la beauté de la vie. À votre voix nous avons vu se dresser la gloire colorée des cités, et le passé dans le présent, et les fêtes et les spasmes du cœur humain, et la forme divine de la femme. Ceux' qui ont connu vos poèmes sont comme des pèlerins ; ils ont thésaurisé des souvenirs qu'ils n'oublieront pas sans impiété.

Voici qu'après le cataclysme qui, pendant quatre ans, a défiguré l'Europe par régions

FAROLES D'UN COMBATTANT

entières, et Ta peuplée de vingt millions de morts, votre voix s'élève à nouveau, et votre lyrisme se répand dans cette brochure que Ton reçoit « de la part du lieutenant-colonel Gabriele dAnnunzio ».

Est-ce la même voix 9 Je ne sais. Il y a là des accents et des envolées, dont ^1 semble qu'on se souvienne. Mais aujourd'hui votre chant n'a pas de beauté, votre éloquence sonne faux.

Quand vous parlez de la vie et de la mort, votre brillante exaltation a quelque chose d'artificiel il s'arme de clinquant. On retrouve à peine dans le déclamateur appauvri les restes du g^nie lumineux et fort dont nous adorions les u'uvres.

Pourquoi ? Parce que votre voix, mon cher maître, votre voix qui s'harmonisait naguère au pathétique des vastes visions, aux frissons des entrailles, à tout le drame de la réalité vivante, n est pas en accord avec l'importance du drame, infiniment vivant, lui aussi, dont le monde est aujourd'hui le théâtre, qu'elle ne correspond plus à la grandeur de la douleur, de la misère cl de l'espérance universelles. Les mots et les rv ! h aies vous obéissaient infailliblement alors que, dans votre cœur et dans votre esprit, la beauté était la même chose que la vérité; aujourd'hui, il y a entre vos chants et la vérité palpitante une discordance qui vous rapetisse.

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Tandis que vous enflez votre voix pour essayer de donner à la mêlée sanglante des races une splendeur qu v elle n'a pas, pour ressusciter et parer un idéal militaire que la guerre a condamné et tué ; tandis que les conséquences formidables du conflit suprême se réduisent pour vous à des questions de partage de butin et de bornage de propriétés, tandis que vous cherchez laborieusement, pour défendre votre thèse impérialiste, des accents tragi-comiques où votre noble inspiration se débat avec maladresse, l'univers humain est en train de changer tout entier d'âme et de volonté, Cel immense événement vous échappe, et c'est pour cela que votre lyrisme sonne creux*

enchanteur, ô prophète, vous ne voyez donc pas que le peuple de la terre totale se met à remonter au jour comme un peuple de noyés, que l'ère de la servitude est close et qu'une autre commence, que la plus grande des forces gronde, s'agite, tâtonne et cherche de nouvelles assises, et qu il s'agit de choses beaucoup plus hautes, plus profondes et — malgré les apparences — plus urgentes que celles où s'ingénie, s'acharne et s'exaspère votre verve militariste! Demain, bientôt, plus tôt peut-être que nous ne le croyons, nous qui y croyons, il va s'accomplir d'immenses bouleversements justes auxquels l'incompréhension béate des pouvoirs

donnera peut-être les formes de la tempête.

Nous vous admirons toujours, je vous l'ai dit, car rien n'empêchera que vous ayez été le plus somptueux héraut du génie latin. Nous admirons l'Italie, lumière des siècles, paradis terrestre où la beauté antique est née une seconde fois il y a quatre cents ans. Mais il n'y a pas ici-bas, comme vous le croyez, qu'une cause italienne, pas plus qu'il n'y a qu'une cause française, ou qu'une cause latine. Il y a les hommes ; et les intérêts des hommes sont contraires à la lutte des intérêts nationaux. Il y a les multitudes qui, depuis le commencement des temps jusqu'au jour où nous sommes, ont été esclaves, et qui, nonobstant tous les sophismes de langage, faisaient la guerre dont d'autres profitaient. L'histoire a été pétrie d'un bout à l'autre avec du sang innocent ; ce fut une suite terrible, inexpiable, impardonnable, d'injustices et de crimes, à cause de cet esclavage. Mais quels que soient le passé et ses lois, le jour approche où la justice régnera pour les pauvres, pour tous les pauvres, et par eux, La vague venue du nord n<e s'endiguera jamais plus. Si on essaye de la refouler, elle débordera peut-être en excès, mais elle ne s'endiguera jamais plus. Ni les interprétations officielles à travers lesquelles on nous cache l'image de la vérité en marche, ni les armées de volontaires

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