NOUS ACCUSONS
À un moment où la situation économique de notre pays est presque irrémédiablement compromise, où la dette des Français atteint et va dépasser le chiffre de toutes leurs ressources, où les charges de la vie et des impôts vont dépasser leurs forces, où aucune prophétie n'est assez sombre pour dépeindre le gouffre où nous roulons, nous accusons ces indignes représentants, non des nations mais des castes, d'entreprendre, pour sauver leur infâme formule sociale, pour étouffer un exemple trop probant et trop lumineux, une guerre et un blocus qui coûtent des milliards, entravent lé commerce universel, font des millions de victimes et susciteront ensuite d'autres guerres. Nous les accusons de précipiter la ruine de la France, tout en la déshonorant.
Nous mettons notre espoir et notre foi dan3 la vérité, résolus de ne pas assister au plus grand crime de l'histoire sans faire tout ce que nous pourrons pour le démasquer. Nous n'ad-^ mettons pas qu'une seule conscience puisse demeurer indifférente à tant de cynisme et de duplicité. Nous prendrons toutes nos responsabilités civiques. Nous crierons la vérilé : que le peuple sache au moins contre quoi il marche et qu'il finisse par comprendre que c'est contre lui-même. Pour rester les maîtres des choses et
des hommes, les éternels exploiteurs utilisent contre ceux qui remplissent, et plus largement encore, le rôle des Français de 1793, la seule force susceptible de faire échee à ces esclaves rebelles devenus des justiciers : la multitude de tous leurs frères.
Camarades, hommes, jeunes gens, femmes, mères des martyrs futurs, anciens combattants, qui portez au cœur la malédiction de la guerre, travailleurs manuels et intellectuels qui avez tous ici-bas — ne le voyez- vous pas — un intérêt commun, Français attachés encore aux nobles traditions libératrices françaises qu'on prétend étouffer et souiller : en Russie, les soldats de tous pays, les enfants et les femmes meurent par monceaux! Ne restez pas plus longtemps, en face de ces événements, dans l'ignorance grossière, dans l'effroyable aveuglement de Tégoïsme, dans l'inertie, dans la honte. Refusez de vous mettre du côté du despotisme et de la sauvagerie.
Sauvez la vérité humaine en sauvant la vérité russe. Soyez sûrs que les générations futures jugeront les honnêtes gens de la nôtre dans la mesure où ils se seront levés en ce moment pour crier : Non !
L'HUMANITÉ, 13 Octobre 1919.