NOUS VOULONS SAVOIR LA VÉRITÉ
Nous demandons qu'on nous éclaire sur de grandes questions comme celles des colonies et de la lutte économique. Le protectionnisme, qui peut aller jusqu'au boycottage, à l'emprisonnement entre ses frontières et à l'écrasement d'une nation, constitue un mililarisme commercial et industriel qui ne vaut pas mieux que l'autre au regard des principes sacrés du • droit, et qui, comme l'autre, prépare des conflits et des massacres.
Nous demandons la vérité, non par méfiance, mais, au contraire, parce que nous avons confiance en elle. Nous considérons que c'est pour nous une grande infériorité de ne pouvoir la proclamer, et que ce sera pour nous une grande force lorsque nous pourrons le faire. Nos aspirations qui sont, sans nul doute, nobles, raisonnables et bienfaisantes, ont tout à gagner à être exposées dans une lumière éclatante . Nous jugeons cette lumière nécessaire pour unir les Français entre eux, pour unir les alliés entre eux et surtout pour confondre nos ennemis.
Nos réticences sont habilement exploitées par eux, et cela est odieux et incompréhensible.
Qui sait si le peuple allemand ne serait pas agité contre sa honteuse oppression, qui sait si la faction maximaliste qui détient le pouvoir en Russie aurait accompli sa meurtrière scission, si la grande voix dé l'Entente avait dès
l'abord promulgué à la face du monde le programme total et précis de ses revendications? Personne de sensé ne peut affirmer qu'il n'en aurait pas été ainsi.
Les citoyens dune nation dont le r%ime est basé sur la justice, tes participants d'une coalition dirigée contre l'impérialisme, ont le droit de savoir la vérité tout entière, et le devoir de 1& réclamer.
LE PATS» Î6 Décembre 1917.
A travers l'orage extérieur et les crises intérieures, et à cause de l'excès même des sombres événements, la vérité commence, de toutes partsj à apparaître à ceux qui sont capables de la réaliser. Je pense surtout aux hommes du peuple et à nos frères les soldats. Ceux-ci continuent la guerre avec cette âpreté qui est une des rares choses pour lesquelles notre admiration n'ait pas, depuis quatre ans, souffert de désillusion, ils continuent à se battre et à nous tourner le dos, mais non plus, comme autrefois, à tout ignorer. Leurs yeux et leurs consciences se sont ouverts. Le mobile élémentaire et d'ailleurs sans réplique qui a suffi d'abord, dans l'enfance de cette guerre, à les obliger au devoir : la nécessité de défendre le sol ne leur suffit plus. 11 s'est élargi en même temps que la force de leur volonté et l'abondance de leur sacrifice.
J'ai partagé leurs maux, durant les mornes batailles ralenties de la guerre moderne, j'ai senti ma chair frissonner dans le frisson de la chair géante de la section ou de la compagnie. Depuis, je me suis trouvé en rapports avec un nombre considérable de combattants. De tous les points de la palpitante et mouvante frontière actuelle, ils sont venus à moi. Je sais ce que beaucoup d'entre eux pensent et feront.
Le veilleur enterré en sa fosse, dans l'étroitesse sans borne de la nuit, l'homme du peuple au cœur simple, l'homme pur, l'homme droit et bon, s'est pris à réfléchir, à discerner audessus des petites raisons immédiates et des prétextes du déchaînement universel, ses grandes causes, et au delà du pauvre soir qui tombe ou du faible matin qui point, les jours et les années qui seront. La grandeur des événements a fini par étendre son âme, la profondeur du cataclisme a remis au jour des problèmes ensevelis. Il voit la guerre jusqu'aux entrailles. Il se pose la vaste question qui sort toujours, tôt ou tard, de la sensibilité, de la dignité et de la liberté humaines : Pourquoi? Et comme c'est un honnête homme qui, si petitement que ce soit d'abord, veut penser par lui même, il s'est mis à écouter les voix intérieures de la raison et de la conscience. La destruction du militarisme fou, partout et pour toujours, les citoyens égaux,
les peuples égaux, jamais plus de despotisme désordonné, ni de mystères meurtriers ni de jeux terribles, et les grandes assises de l'avenir, calmes et nues comme l'horizon, voilà ce que dirent ces voix qu'il écoute, comme Jeanne d'Arc.
Il a été poussé vers cette vision agrandie et fortifiée de l'idéal dont il est l'ouvrier manuel. D'abord, son premier contact avec l'arrière a été décisif et l'a rejeté en lui-même. Rappelez-vous tous, camarades, votre première permission.
Malgré la fête des figures familiales, rappelezvous l'étonnement que nous inspira cette opinion ignorante, veule, flottante et myope, qui se nourrissait de mots et de racontars, dont la sympathie même était maladroite et presque blessante, qui se laissait berner, censurer, bafouer et intoxiquer, qui ne pensait même pas à s'indigner contre les • impéri ties du commandement et les imprévoyances des gouvernements.
Il fallait une autre vérité et une autre France.
Puis apparut, de plus en plus cynique, la campagne, qu'en violation de l'union sacrée, les impérialistes, les royalistes et les ennemis du progrès n'avaient cessé de mener contre les vrai3 républicains. Le peuple soldat a compris que tous ces gens-là se liguent et se ligueron l toujours entre eux, sous la bénédiction des
prêtres, dès qu'il s'agira de sauver quelque chose du passé néfaste et de fermer l'avenir. 11 a vu, de plus en plus clairement, quç le triomphe de ce bloc qui pèse sur notre République et l'écrase comme un trône, opposerait éternellement le militarisme au militarisme, et, comme toutes les oppressions se tiennent et s'enchaînent, ferait retomber le pays de la Révolution à des anciens errements qui sont la honte de l'Histoire.
Contre ceux-là, il a vu se dresser d'autres espèces d'hommes, qui parlent avec l'esprit de justice et l'esprit d'humanité. Ces hommes n'arrêtent pas leur conception d'égalité/ aux barrières des frontières. Ils ont mis assez de grandeur dans leurs aspirations pour les rendre pratiques. Ils savent que chacun — individus et nations — est lié au monde entier, et qu'on ne peut être vraiment patriote sans être internationaliste.
C'est vers les socialistes que, de plus en plus nombreux, les soldats d'aujourd'hui et de demain se tournent, parce qu'ils leur ressemblent, parce que ce sont comme eux, les soldats du droit, de l'intérêt général et de la paix invincible, et, comme eux, des esprits larges et audacieux en qui rien n'obscurcit les rayons logiques de la morale. Ils sont l'opposition et l'espérance. Ils sont aujourd'hui ce qu'étaient les républicains sous l'Empire.
Et — de combien de ces conversions fus-je témoin! — les travailleurs armés ont senti tomber à l'égard des socialistes cette méfiance qui subsistait surtout chez les paysans et était habilement attisée par les réactionnaires, par ces demi-républicains pires que les réactionnaires dans leur haine sénile de tout perfectionnement, et par ce qui est, matériellement, la « grande » presse française.
Cette libération s'est dessinée chez tous les peuples. De terribles frémissements les ont agiles tous. Des couronnes sont tombées; d'autres tomberont. Une fermentation universelle annonce que la délivrance définitive ne descendra pas magiquement du ciel, mais qu'elle viendra un jour de la terre et montera des foules.
Les paroles, les commandements du président Wilson ont magnifiquement guidé ce réveil lumineux, discipliné, irrésistible. Il a parlé selon l'esprit et le cœur de la France humaine. Il s'est exprimé comme un grand président de la République française. Et même la révolution russe, qui semble avoir dépassé son but, mais qu'on a sans nul doute beaucoup plus injuriée que comprise, on saura un jour quelle furieuse démolition elle a apportée dans les vieilles machines autocratiques qui subsistent.
Pourtant, malgré ses grandes choses et ces grandes voix» aucun des ennemis du peuple n'a, chez nous, désarmé. La réaction se débat comme l'Allemagne. Ne pouvant plus enrayer la vérité contraire à ses petits intérêts et à ses petites vues, elle essaye de la gêner en jetant la suspicion sur les hommes de gauche. Les affaires Malvy et Caillaux apparaissent en principe comme des manœuvres.
Ces hommes sont-ils coupables de trahison, de forfaiture et d'agissements anti-français? La preuve en reste intégralement à établir. Les faits alléguas contre eux ne soutiennent pas T examen. Après ce réquisitoire puéril, et qui ramassait pourtant tout ce qu'on possédait pour jnotiver la mise en accusation de Cailloux, oir n'a rien présenté de sérieux à l'opinion publique avide de réalité. Tant qu'il n'aura pas été trouvé d'argument péremptoire, on est bien forcé de constater qu'il ne reste qu'un amas d'insinuations, d'à peu près, de grossissements tendancieux, sans compter les illégalités et les outrages. Il reste surtout, bien visible, le long effort tenté pour déshonorer cet homme à coups d'affirmations cyniques, longtemps même avant qu'on ne possédât les documents-fantômes qu'on agite à présent. Cela est grave et impressionnant. Disons-le nettement : il suffit qu'une campagne soit entreprise par telle bande de
journaux, d'agitateurs et de conservateurs pour qu'elle soit immédiatement suspecte aux regards
de tous ceux qui pensent juste,
En attendant le fait irréfutable, la preuve, le peuple ne se laissera pas tromper et verra en Caillaux un homme qui a bénéficié en grande partie des calomnies qu'on aurait continué a déverser sur Jaurès si on ne l'avait pas assassiné.
Et le soldat ne pourra plus se détourner de sa ligne droite. Il attendra la première preuve de la culpabilité de Caillaux ou une nouvelle preuve de la trahison réactionnaire, comme il attend d'autres choses encore , et tout d'abord l'aveu de l'ensemble des buts de guerre des Alliés. Cloué à son poste de combat, sous le ciel foudroyant et la terre foudroyée, avec sa volonté et sa pensée en avant de lui, il ne se laissera pas détourner de son devoir intégral par les menées de ses ennemis de F intérieur et plus tard, après la guerre, un jour viendra peutêtre où la révolution naîtra de la contre-révolution,
LA VÉRITÉ, Si Janvier J91S.
Dans les jours si tragiques où nous sommes ('}, que doivent dire, que doivent faire ceux qui ne sont pas directement impliqués dans la mêlée suprême, ceux qui ne combattant pas avec leur chair?
11 en est qui se posent, parfois, cette question, avec gravité, sinon avec angoisse.
De bien des côtés autour de nous, nous qui ne luttons que par la parole et la plume, nous entendons proclamer : « Il faut, en des heures comme celles-ci, faire trêve à nos batailles politiques. Ce n*e&t pas le moment II feut ajourner les polémiques,. Demain, on reprendra le combat. Aujourd'hui, a tien te, silence »,
Non, Ceux qui disent la vérité n ont jamais k se taire. Il n'y a pas de crise, il n'y a pas 4e