Lettre au Directeur d'un journal, juin
vain français, et profité d'une mission du gouvernement pour défendre d'une façon si grossièrement agressive ses idées personnelles.
Le conférencier m'accuse d'abord d'avoir dépeint la guerre sous des couleurs fausses.
J'ignore si ce fonctionnaire galonné a fait — comme il le prétend — sa campagne en France avant de la faire en Amérique. Mais sa prétention de connaître les soldats fait sourire. Avezvous été simple soldat dans les tranchées, mon officier? Non? Alors" ne parlez pas de ce que vous ne savez pas.
J'affirme que tout ce qui a été écrit par moi est l'exacte vérité. Il s'agit ou de choses que j'ai vues ou faites (et c'est la plus grande partie) ou de, choses qui m'ont été racontées par des camarades que je savais sincères. Je n'accepte donc là-dessus aucune espèce de démenti. Je serais seulement troublé si un soldat ayant réellement fait la guerre venait contester des descriptions ou des passages de mon livre. Mais le fait ne s'est pas pro'duit jusqu'ici à ma connaissance.
En réalité, l'état d'esprit de mon commentateur malveillant fait partie de tout un système de propagande qui consiste à enjoliver la guerre, à transformer aux yeux du public les effrayantes mêlées d'aujourd'hui en une manière de « guerre en dentelles », telle qu'elle
BÉPONSE A MES CALOMNIATEURS 67
fleurissait sous cet ancien régime qu'il regrette apparemment. Je l'ai souvent dit, et je ne perds aucune occasion de le répéter : w Rien n'irrite plus le soldat que les efforts des journaux et des livres pour lui farder la vérité (cette vérité avec laquelle il vit et qu'il est le premier à connaître) et pour lui donner « l'illusion » — ainsi que s'exprimait je ne sais quel journaliste réactionnaire au sujet de mon ouvrage. — Ces pauvres moyens mensongers produisent un effet contraire à celui qu'on voudrait atteindre. Ils creusent entre l'avant et l'arrière des malentendus, des fossés, et préparent de justes colères.
Les soldats font leur devoir et le feront jusqu'au bout pour des raisons plus hautes que la peur de la misère, de la souffrance et de la mort. Des milliers de lettres de soldats me l'ont prouvé et me le prouvent encore chaque jour.
Mes camarades du front m'ont remercié de les avoir^montrés tels qu'ils sont, d'avoir montré à tous ce qu'ils souffrent. « C'est grâce à toi qu'on nous saluera dans la rue ! » disent-ils, et pas un ne me donne à entendre que la vérité est un poisorl qui affaiblit en lui l'idée qui Ta fait tenir debout et aller en avant.
Je n'insiste pas sur le passage perfide de la conférence de l'officier « officiel », où il insinue que je suis à l'abri de l'état-major. Je suis
allé pendant vingt-trois mois sur le front en qualité de simple soldat d'infanterie. Et je l'ai fait volontairement : exempté du service militaire avant la guerre, je me suis volontairement présenté le jour de la déclaration, suis volontairement parti et suis volontairement resté sur la ligne de feu, ainsi qu'il est attesté dans une de mes citations. Ces citations ont été bien sonvent publiées. Il est dit dans la dernière que je me suis toujours offert pour toutes les missions dangereuses. J'ai été évacué trois fois du front pour maladies contractées h la guerre.
Je n'accepte au sujet de mon attitude pendant la guerre de leçon de personne.
Le conférencier de Chicago m'accuse d'avoir dit que peu de prêtres ont porté le sac. Je maintiens formellement cette affirmation. S'il y a beaucoup de prêtres mobilisés en France, ils le sont, soit comme aumôniers, soit comme infirmiers à i'avant,( et ceux-là — très peu nombreux du reste — ne portent pas le sac du fantassin. Demandez aux soldats combattants si les aumôniers et les infirmiers qu'ils entrevoient subissent les mêmes fatigues et les mêmes dangers qu'eux ! Mais Ton trottve un grand nombre de prêtres dès qu'on s'éloigne de la première ligne ; parmi les brancardiers divisionnaires (qui vont des deuxièmes aux troisièmes lignés), le. personnel des ambulances,