Discours prononcé à Nice le 21 mars
les méditations que ce rapprochement doit inspirer aux bons militants et aux honnêtes gens que vous êtes.
Il faut nous tourner parfois vers le passé. ^Mais il faut savoir le faire. Parmi nos adversaires, de l'autre côté de la barricade — car il y a désormais, visibles ou invisibles, des barricades qui subsistent to^ijours, — on use et on abuse du Passé, Les théoriciens de l'oppression — et ceux qui nous dirigent encore ont partie liée avec eux — invoquent volontiers le passé ; ils en font une formule, un dogme, une idole. Ils y ramènent tout. Ils prétendent qu'il est sacré par lui-môme et qu'il faut lui obéir aveuglément. « Faites cela parce qu'on l'a fait, croyez cela parce qu'on la cru ». Cette espèce de religion qui tend à maintenir ce qui est et ce qui doit être, dans les cadres glacés de ce qui fut, s'appelle la tradition. C'est une des plus graves maladies qui aient empoisonné l'esprit bumain. Les peuples ont, pour leur malheur, par paresse d'esprit, par peur instinctive de la nouveauté, une grande propension à s'en laisser contaminer. Nous-mêmes, nous tous, camarades, malgré l'indépendance d'esprit que nous avons ou que nous croyons avoir, malgré le contrôle que nous nous sommes habitués à exercer sur les idées et les événements, nous subissons souvent ce vieux charme mystérieux. Et les exploi-
teiirs des multitudes exploitent cette faiblesse comme ils exploitent tout, et e'cra>ent le progrès.
Ce n'est pas ainsi que l'homme libre doit profiter du passé. Mais ce n'est pas encore assez dire : même l'admiration, même le culte que nous professons, à juste titre, pour certains hommes et pour certaines générations d'autrefois, doit consister à chercher à faire non seulement ce qu'ils ont fait, mais ce qu'ils feraient si, plus riches d'expérience et de développement, ils avaient vécu à l'époque oii nous vivons; à nous inspirer moins de leurs actions concrètes que de leurs caractères, que de l'éclat de leurs espérances, que de leur volonté créatrice. Et nous reconnaîtrons souvent que pour re-sembler aux précurseurs que nous aimons, il ne suffit pas de les imiter, mais il faut aller plus loin qu'eux et les dépasser comme eux-mêmes se seraient dépassés, s'ils avaient su ce que nous savons. Le passé, c'est la mort, l'avenir, c'est une perpétuelle jeunesse qui change puisqu'elle grandit.
Citoyens, près d'un siècle avant l'insurrection qui sortit comme une flamme de la guerre de 1870 et dont Gillard vous parlera mieux que je ne saurais le faire, un grand événement avait éclaté et rayonné dans le monde. Celte lumière sur laquelle nous devons avoir plus que jamais,
dans les jours où nous sommes, les regards et les âmes lixés, c'est la Révolution française.
Nos ancêtres de 1789 et de 1793 ont sapé et démoli quelques-uns des monuments les plus monstrueux et les plus majestueux du passé. Ils ont aboli le fétichisme grossier des privilèges de droit divin des rois, des nobles et des prêtres, les avantages fantastiques que conféraient à certains hommes la seule naissance et la seule condition. Ils ont décrété que tous les citoyens devaient être égaux devant la loi.
Cent trente ans se sont écoulés depuis cette convulsion qui fut universelle — et après cent trente ans, nous sommes épouvantés de ce que nous voyons autour de nous. Partout, de haut en bas, de fond en comble, sévissent l'inégalité et la, barbarie, et le règne du privilège. Partout s'abat, comme jadis, comme toujours, la loi des plus forts. C'est le système des profiteurs — de quelques profiteurs — dont la richesse et la domination sont faites de l'appauvrissement et de la servitude de l'ensemble. Le régime actuel n'est qu'une contrefaçon tricolore de la monarchie : la bourgeoisie, c'est-à-dire la caste des riches, s'est haussée à la place de la noblesse déchue. Elle a monopolisé la grande force temporelle de la vie collective : l'argent. Dans l'industrie, le commerce et la spéculation, elle l'attire à soi et le garde, elle s'en défend, elle
s'en cuirasse. Elle tient dans ses mains les pouvoirs publics, les rouages de Tudministration, l'instruction et l'information (les grands journaux) — c'est-à-dire l'école des enfants et l'école des hommes — et nous le voyons par des exemples odieux ou terribles, elle tient dans ses mains la justice. Le peuple est entretenu dans l'impuissance de l'ignorance ou, ce qui est pire, de l'erreur. Il ne peut pas sortir de ses bas-fonds. Les progrès scientifiques et industriels, le développement des entreprises, ont donné à la puissance et aux exactions de la classe possédante des proportions plus démesurées qu'au temps de la caste aristocratique. Sa volonté de conserver une situation privilégiée vis-à-vis des masses est devenue plus féroce, plus barbare que celle des princes et des barons de la féodalité.
Ici-bas, l'intérêt général ne compte pas. La formule, c'est : tout à quelques-uns et rien ù tous. C'est, dans le sens le plus farouche du mot, de l'anarchie.
Cette anarchie qui sévit entre les particuliers dans l'immensité de chaque nation, sévit entre les nations dans l'immensité du monde. Là aussi, c'est un antagonisme perpétuel de forces individuelles, épiant toutes les occasions de s'jjgrandir, de prendre, de réussir. Là aussi, la prospérité de quelques-unes de res puissances — parasites universels — est faite du malheur des autres.
Cet état de choses a amené pour l'humanité une situation sans issue. Nous commençons à voir que nous sommes tous voués à la ruine et à la mort. Puisque nulle part le bien public n'est sauvegardé par les institutions existantes, la persécution des masses et la guerre — c'est-àdire leur assassinat — est fatale demain comme hier, et comme il y a cent ans. La folie des armements et des dépenses recommence devant nous ! Et ainsi que le disait Mirabeau à l'époque où nous ramène notre esprit : « La banqueroute est à nos portes ! »
Nos dii igeants essayent en vain de sortir du cercle vicieux oii les enferme le système tout entier : ils ne prouvent que leur incapacité. A l'extérieur et à l'intérieur ils se cramponnent désespérément à des expédients, pour gagner du temps et sauver provisoirement l'apparence. A ces mesures fictives s'ajoute la persécution, et la guerre civile, — disons-le hautement, avec la conscience des responsabilités que cette accusation applique à qui de droit — , a déjà commencé de toutes part^ !
Et c'est parce que nous voyons un rapport tragique entre notre époque de décadence morale et matérielle et celle qu'assombrissaient jadis le déclin d'une société et le crépuscule des rois, que nous disons : la République française a donc fait faillite, malgré l'évangile des Droits de l'Homme.
Ce grand exemple qui emplit toute l'histoire moderne des faits et des iJées, rend sensible une vérité capitale qu'il ne faut jamais perdre de vue. C'est que toute réforme est condamnée à l'avortement si elle n'est pas intégrale, profonde et parfaitement harmonieuse, si elle n'atteint pas l'abus dans ses causes premières, si elle ne le poursuit pas dans ses dernières conséquences. Aucun sophisme, aucun étalage d'érudition, aucune accumulation de raisonnements ne peut aller contre cette vérité de fait: nous voyons ce qu'est devenue la Révolution française ; nous ne pouvons énumérer toutes les iniquités et les folies collectives et les catastrophes volontaires qui sont nées dans notre pays et dans le monde après la magnifique révélation de justice qu elle a apportée. Ce contraste entre une théorie qui était belle et juste et une réalité qui est demeurée abominable montre une impuissance, un vice à la base de la rénovation de 1789.
Ce vice est celui-ci : Les réformes de la Révolution élaient superficielles. Elle a élagué, elle n'a pas déraciné, et tout est là.
Le privilège, l'injustice ne se trouvaient pas seulement dans les différences légales monstrueuses qui marquaient les trois ordres sociaux : la noblesse, le clergé et le tiers état. Lne démarcation beaucoup plus profonde et vitale existe entre les hommes dans la collée-
tivité sociale : la difFérence qu'il y a entre ceux qui travaillent, et ceux qui, quels qu'ils soient, profilent du travail des autres — les exploités et les exploiteurs — c'est-à-dire les vrais maîtres et les vrais esclaves, c'est-à-dire encore, quelques hommes et les foules. Yoilà la division fondamentale, la division insensée qui est cause du déséquilibre universel.
Toute la complexité de la société contemporaine est charpentée et animée par la loi du travail; cette loi est une grande nécessité, une fatalité qui s'est abattue sur les hommes et qu'ils ne peuvent pas plus éviter que les lois naturelles elles-mêmes. Dès lors, pour que l'ordre nouveau repose sur ses grandes bases normales, la raison et la logique exigent que l'égalité s'accomplisse sur le principe même du travail. Que chaque citoyen soit astreint au travail ; que le capital qui ne doit représenter que le travail et qui est actuellement uYîe force distincte qui s'engraisse elle-même par l'exploitation et la spéculation, soit ramené à son véritable emploi de moyen d'échange correspondant directement à un travail réel.
Ce n'est pas tout : nos ancêtres avaient dit : « Tous les hommes sont égaux devant la loi. » S'ils n'ont pas réalisé ce sublime commandement, ce n'est pas seulement parce qu'ils ont laissé subsister à l'intérieur de la nation des
causes vivaces d'iniquité; c'est parce que leur idéal n'était pas totalement éclairé par la lumière internationale, c'est-à-dire par toute la lumière. C'est parce que dans la prodigieuse multiplication de l'activité moderne, avec la facilité et la nécessité des communications constantes, les cercles nationaux sont trop restreints et deviennent comme des espèces de prisons murées par des frontières — frontières visibles hérissées d'armes, frontières commerciales et économiques qui n'ont pas une importance moins agressive.
Il faut que les grandes lois nouvelles qui apporteront une vraie justice, qui apporteront, pourrait-on dire, la vraie idée républicaine, aient une extension internationale. Cela est nécessaire pour répartir TefTort individuel, pour placer l'intérêt particulier dans l'ensemble des efforts et des intérêts el, instaurer enfin un ordre social qui soit conforme au bien de tous. Il est temps de remplacer l'idéal patriotique par l'idéal humain. Quand même, en présence des effrayantes hécatombes de la guerre, la fraternité et la pitié ne le commandaient pas, le bon sens le plus strict le réclamerait impérieusement. Il est possible qu'à certains moments de l'évolution historique le groupement des hommes en nationalités ait constitué un progrès : toute coordination des efforts, toute mise en commun
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des ressources et des idées, constituent toujours un progrès social. Mais nous assistons à ce phénomène étrange que cette union grandissante s'est tout à coup cristallisée en blocs nationaux : arrêt de croissance, vice de conformation. Il est trop facile de voir que l'idée de patrie, ou, si l'on préfère laisser à celle-ci son sens inoOfensif de préférence personnelle et de culte sentimental, l'idée de nationalité, restreint et déchire l'humanité, et hache les immensités vivantes.
Nous nous conformons donc à l'esprit qui a animé les grands inventeurs sociaux du xviii" siècle en disant que le monde nouveau qu'ils portaient dans leur esprit et dans leur cœur se réalisera selon leurs vœux si l'on donne au mot égalité qu'ils ont fait briller ici-bas, le sens sans limites qu'il comporte : dans les entrailles Je la structure sociale d'une part, dans la superficie du monde, d'autre part.
C'est être simplement juste, raisonnable et conséquent avec soi-même que de proclamer que l'idéal social doit amener la suppression des classes et les fondre dans Tunique classe des producteurs, et aussi qu'il doit s'étendre universellement.
Écoutez ce passage :
L'ordre nouveau « se propose essentiellement « pour but de supprimer toute exploitation de « l'homme par l'homme, d'abolir définitive-
« ment la division de la société en classes, (( d'écraser sans pitié tous les exploiteurs, de u réaliser l'organisation socialiste de la société « et de faire triompher le socialisme dans tous (( les pays ».
Ce que je viens de vous lire est l'article 3 de la Constitution de la République russe des Soviets.
Voilà ce que diraient nos ancêtres s'ils nous parlaient aujourd'hui. Voilà ce qu'ils nous disent. du fond du passé si nous savons les écouter. Les républicains modérés ou les républicains radicaux, ou les radicaux socialistes ou certains socialistes, qui prétendent continuer leur tradition, en réalité, les trahissent. La pensée de ceux qui ont conçu la Déclaration des Droits de l'Homme, s'exprime aujourd'hui par la bouche de Lénine.
Et alors, si nous voulons les imiter non pas étroitement, littéralement, comme des esclaves, mais d'une façon vivante, comme des fils, nous nous persuaderons que dans le grand drame politique et social qui n"a été jusqu'ici que l'écrasement et la défaite des pauvres (les pauvres qui sont en même temps les créateurs de la vie collective et les porteurs du fardeau social), dans ce chaos de misères et de malheurs, il n'y a que deux idées directrices, deux forces militantes en présence, deux seulement : d'un
côté les vrais novateurs et de l'autre les conservateurs, l'extrême gauche contre tout le reste. Rien n'est plus faux et n'est plus funeste que de s'imaginer qu'il puisse y avoir quelque compromission entre ces deux coalitions dont l'une se cramponne plus ou moins au passé et au présent — ce qui est la même chose — et dont l'autre se saisit résolument de l'avenir, dont l'une laisse, pour une raison ou pour une autre, subsister des privilèges, et dont l'autre envisage une base nouvelle, précise et sûre, où le bienêtre de chacun soit logiquement ordonné dans celui de tous. Toute alliance, toute collaboration est, dans les conditions de la lutte, un échec pour les novateurs. Sur les fondations faussées, rien de neuf ne peut être bâti qui ne tombe bientôt en ruine. Il n'y a pas de répai'ation possible à ce qui doit être reconstruit. Tout se tient. Si vous réalisez un progrès isolé, les abus qui subsistent rétoufferont. Si vous réalisez tous les progrès sauf un, l'abus qui subsiste les corrompra et reprendra toute la place. C'est pourquoi les doctrines les plus intransigeantes et les plus nettes sont en même temps les plus raisonnables. Les partis intermédiaires, les évolutionnistes, les réformistes se dupent eux-mêmes et dupent les autres; on voit ce que l'évolution a produit depuis que l'ancien régime a été renversé par la force : la
timidité des opportunistes a aidé, plus ou moins consciemment, à réédifier les vieux mensonges et il en serait ainsi éternellement si Faccumulation même des malheurs et des ruines ne forçait aujourd'hui à considérer les choses avec l'audace du réalisme et ne venait ainsi au secours de Tinfaillible logique et de la morale éternelle.
Citoyens, camarades, c'est à ceci que je voulais en venir : N'oublions jamais que c'est dans les cadres les plus larges et les plus hardis que doit être contenue la croyance que nous pratiquons. La logique va jusqu'au bout. La vérité est extrémiste.
Cette vérité que nous portons, qui nous éclaire et qui nous parle, elle est encore loin d'être réalisée, mais elle se réalisera si les hommes comprennent que leur salut esta ce prix, savent l'envisager face à face avec l'urgence dramatique qu'il convient, et n'ont pas peur de leur propre raison.
Tel est l'enseignement lumineux et implacable que les révolutions d'hier doivent apporter à celle de demain