EUGÈNE RENDU EL
ROE DSS GRANDS-AUnUSTlirS, 22.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux , et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.
Que celui qui a des oreilles entende ; que celui qui a des yeux les ouvre et regarde, car les temps approchent.
Le Père a engendré son Fils, sa parole, son Verbe, et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous; il est venu dans le monde, et le monde ne Ta point connu.
Le Fils a promis d'envoyer FEsprit consolateur, FEsprit qui procède du Père et de lui, et qui est leur amour mutuel; il viendra et renouvellera la face de la terre, et ce sera comme une seconde création.
Il y a dix-huit siècles, le Verbe répandit la semence divine, et TEsprit saint la féconda. Les hommes Font vue fleurir, ils ont goûté de ses fruits, des fruits de Farbre de vie replanté dans leur pauvre demeure.
Je vous le dis, ce fut parmi eux une
grande joie quand ils virent paroître la lumière, et se sentirent tout pénétrés d'un feu céleste.
A présent la terre est redevenue ténébreuse et froide.
Nos pères ont vu le soleil décliner.
Quand il descendit sous Thorizon, toute la race humaine tressaillit. Puis il y eut, dans cette nuit, je ne sais quoi qui n'a pas de nom. Enfants de la nuit, le Couchant est noir, maisTOrient commence à blanchir.
Prêtez Toreille, et dites-moi d'où vient ce bruit confus, vague, étrange, que Ton entend de tous côtés.
Posez la main sur la terre, et dîtesmoi pourquoi elle a tressailli.
ft PAROLES
Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde : il y a là un trayaîl de Dieu.
Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente ? Est-ce qu'il y a un cœur qui ne batte pas ?
Fils de l'homme, monte sur les hauteurs, et annonce ce que tu vois.
Je vois à l'horizon un nuage livide, et autour une lueur rouge comme le reflet d'un incendie.
Fils de l'homme, que vois-tu encore ?
Je vois la mer soulever ses flots, et les montagnes agiter leurs cimes.
Je vois les fleuves changer leur cours, les collines chanceler, et en tombant combler les vallées.
Tout s'ébranle , tout se meut, tout prend un nouvel aspect.
Fils de l'homme, que vois-tu encore?
Je vois des tourbillons de poussière
dans le lointain ^ et ils vont en tout sens, et se choquent, et se mêlent, et se confondent. Ils passent sur les cités, et, quand ils ont passé, on ne voit plus que la plaine.
Je vois les peuples se lever en tumulte et les rois pâlir sous leur diadème. La guerre est entre eux, une guerre à mort.
Je vois un trône, deux trônes brisés, et les peuples en dispersent les débris sur la terre.
Je vois un peuple combattre comme Farchange Michel combattoit contre Satan. Ses coups sont terribles, mais il est nu , et son ennemi est couvert d'une épaisse armure.
O Dieu! il tombe; il est frappé à mort. Non, il n'est que blessé, Marie, la Vierge-Mère , Teiiveloppe de son
manteau^ lui sourît et l'emporte pour un peu de temps hors du combat.
Je vois un autre peuple lutter sans relâche, et puiser de moment en moment des forces nouvelles dans cette lutte. Ce peuple a le signe du Christ sur le cœur.
Je vois un troisième peuple sur lequel six rois ont mis le pied, et toutes les fois qu'il fait un mouvement, six poignards â'ei;^foncent dans sa gorge.
Je vois sur un vaste édifice, à une grande hauteur dans les airs, une croix que je distingue à peine, parce qu'elle est couverte d'un voile noir.
Fils de l'homme, que vois- tu encore ?
Je vois l'Orient qui se trouble en luimême. Il regarde ses antiques palais crouler, ses vieux temples tomber eh poudre, et il lève les yeux comme pour
chercher d'autres grandeurs et un autre Dieu.
Je vois vers FOccident une femme à Tœil fier, au front serein ; elle trace d'une main ferme un léger sillon , et partout où le soc passe, je vois se lever des générations humaines qui l'invoquent dans leurs prières et la bénissent dans leurs chants.
Je vois au Septentrion des hommes qui n'ont plus qu'un reste de chaleur concentrée dans leur tête, et qui l'enivre : mais le Christ les touche de sa croix, et le cœur recommence à battre.
Je vois au Midi des races affaissées sous je ne sais quelle malédiction : un joug pesant les accable, elles marchent courbées; mais le Christ les touche avec sa croix, et elles se redressent.
Fils de l'homme, que vois -tu encore?
12 PAHOIiBS D'UN CROYAWT.
Il ne répond point : crions de nouveau.
Fils de l'homme^ que vois-tu ?
Je vois Satan qui fuit^ et le Christ entouré de ses anges, qui vient pour régner. .
Et je fus transporté en esprit dans les temps anciens^ et la terre étoit belle» et riche, et ^féconde; et ses habitants yivoient heureux, parce qu'ils vîvoient en frères.
Et je vis le Serpent qui se glîssoît au milieu d'eux : il fixa sur plusieurs son regard puissant, et leur âme se troubla, et ils s'approchèrent, et le Serpent leur parla à l'oreille.
Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent : Nous sommes rois.
Et le soleil pâlit, et la terre prit une teinte funèbre, comme celle du linceul qui enveloppe les morts.
Et l'on entendit un sourd murmure, une longue plainte, et chacun trembla dans son cœur.
En vérité, je vous le dis, ce fut comme un jour où l'abîme rompit ses digues, et où déborda le déluge des grandes eaux.
La Peur s'en alla* de cabane en cabane , car il n'y avoit point encore de
D'UN CROYANT. ib
palais , et elle dit à chacun des choses secrètes qui le firent frissonner.
Et ceux qui avoient dit : Nous sommes rois , prirent un glaive , et suivirent la Peur de cabane en cabane.
Et il se passa là des mystères étranges ; il y eut des chaînes , des pleurs et du sang.
Les hommes effrayés s'écrièrent :
Le meurtre a reparu dans le monde.
. Et ce fut tout, parce que la peur avoit
transi leur âme , et ôté le mouvement
à leurs bras.
Et ils se laissèrent charger de fers , eux et leurs femmes et leurs enfants.
Et ceux qui avoient dit : Nous sommes rois, creusèrent comme une grande caverne , et ils y enfermèrent toute la race humaine, ainsi qu'on enferme des animaux dans une étable.
Et la tempête chassoit les nuages ,
IC PAROLES D'UW CROYAffT.
et le tonnerre grondoit, et j'entendis une voix qui disoit : Le Serpent a vaincu une seconde fois» mais pas pour toujours.
Après cela, je n'entendis plus que des voix confuses 9 des rires , des sanglots , des blasphèmes.
Et je compris qu'il devoit y avoir un règne de Satan avant le règne de Dieu.
Et je pleurai, et j'espérai.
Et la vision que je vis étoit vraie , car le règne de Satan s'est accompli , et le règne de Dieu s'accomplira aussi ; et ceux qui ont dit : Nous sommes rois, seront à leur tour renfermés dans la caverne avec le Serpent , et la race humaine en sortira ; et ce sera pour elle comme une autre naissance , comme le passage de la mort à la vie. Ainsi soit-il.
Vous êtes fils d'un même père, et la même mère vous a allaités ; pourquoi donc ne vous aimez-vous pas les uns les autres comme des frères ? et pour-
quoi vous traitez-vous bien plutôt en * ennemis ?
Celui qui n'aime pas son frère est maudit sept fois^ et celui qui se fait Tennemi de son frère est maudit septante fois sept fois.
C'est pourquoi les rois et les princes, et tous ceux que le monde appelle grands ont été maudits : ils n'ont point aimé leurs frères et ils les ont traités en ennemis.
Aimez-vous les uns les autres^ et vous ne craindrez ni les grands , ni les princes , ni les rois.
Us ne sont forts contre vous que parce que vous n'êtes point unis, que parce que vous ne vous aimez point comme des frères les uns les autres.
Ne dîtes point : Celui-là est d'un peuple, et moi je suis d'un autre peuple.
Car tous les peuples ont eu sur la terre
D'UN CROYANT. i9
le même père, qui est Adam, et ont dans le ciel le même père , qui est Dieu*
Sî Ton frappe un membre , tout le corps souffre. Vous êtes tous un même corps : on ne peut opprimer F un de vous , que tous ne soient opprimés.
Si un loup se jette sur un troupeau, il ne le dévore pas tout entier sur-lechamp : il saisit un mouton et le mange. Puis sa faim étant revenue, il en saisit un autre et le mange , et ainsi jusqu'au dernier; car sa faim revient toujours.
Ne soyez pas comme les moutons , qui, lorsque le loup a enlevé Tun d'eux, s'effraient un moment et puis se remettent à paître. Car, pensent-ils, peut-être se contentera - 1 - il d'une première ou d'une seconde proie : etqu'ai-je à faire de m'inquiéter de ceux qu'il dévore?
Qu*est-ce que cela me fait , à moi ? il ne me restera que plus d'herbe.
En vérité, je vous le dis : Ceux qui pensent ainsi en eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la bête qui vit de chair et de sang.
Quand vous voyez un homme conduit en prison ou ati supplice, ne vous pressez pas de dire : Celui-là est un homme méchant , qui a commis un crime contre les hommes:
Car peut-être est-ce un homme de bien, qui a voulu servir les hommes^ et qui en est puni par leurs oppresseurs.
Quand vous voyez un peuple chargé de fers et livré au bourreau , ne vous pressez pas de dire : Ce peuple est un peuple violent , qui vouloit troubler la paix de la terre :
Car peut-être est-ce un peuple martyr, qui meurt pour le salut du genre humain.
Il y a dix-huit siècles, dans une ville d'Orient , les pontifes et les rois de ce temps-là clouèrent sur une croix, après Tavoir battu de verges, un séditieux, un blasphémateur, commeilsTappelaient.
Le jour de sa mort , it y eut une grande terreur dans reofer, et i»e grande joie dans le eîel :
Car le sang du Juste avoit siiuvé Je monde.
Pourquoi les animaux trouvent-ils leur uourriture, chaeuu suivant son espèce? c'est que nul parmi eux ne dérobe «elle d'ai^trui, et que chacun se contente de ce qui suiEt à ses besoins.
Si , dans la ruche , une abeille disoit : Tout le miel qui est ici est à moi, et que là-dessus elle se mît à disposer comme elle Tentendroit des firuits du travail commun, que deyiendroient les autres abeilles ?
La terre est comme une grande ruche 9 et les hommes sont comme des abeilles.
Chaque abeille a droit à la 'portion de miel nécessaire à sa subsistance , et si 9 parmi les honunes , il en est qui manquent de ce nécessaire , c'est que la justice et la charité ont disparu d'au milieu d'eux.
La justice, c'est la vie, et la charité, c'estencore la vie, et une plus douce et une plus abondante vie.
n s'est rencontré de faux prophètes qui ont persuadé à quelques hommes que tous les autres étoient nés pour
eux ; et ce que ceux-ci ont cru , les autres Font cru aussi sur la parole des faux prophètes.
Lorsque cette parole de* mensonge prévalut , les anges pleurèrent dan^ le ciel, car ils prévirent que beaucoup de violences , et beaucoup de crimes , et beaucoup de maux allbient déborder sur la terre.
Les hommes 9 égaux entre eux, sont nés pour Dieu seul, et quiconque dit une chose contraire dit un blasphème.
Que celui qui veut être le plus grand parmi vous soit votre serviteur ; et que celui qui veut être le premier parmi vftusftoit' le serviteur de tous.
, La lai dfeîDieu est une loi d'amour, etiJ'^iiiQujrine s'élève point au-dessus des autres y mais il se sacrifie aux autrès. i
.Celui qui dit dans son cœur : Je ne
suis pas comme les autres homoiesy mais les autres hommes m'ont été donnés pour que je leur commande^ et que je dispose d'eux et de ce qui e^ à eux à ma fantaisie : (^lui4à est fils de Satan.
Et Satan est le roi de ce monde, car il est le roi de tons ceux qui pensent et agissent ainsi ; et ceux qui pensent et agissent ain&i se sont rendus , par ses conseils y les maîtres du monde.
Mais leur empire n'aura qu'un temps 9 et nous touchons à la fin de ce temps.
Un grand combat sera livrée et l'ange de la justice et l'ange de l'amoiur combattront avec ceux qui se seront armés pour rétablir parmi les hommes le règne de la justice et le règne de l'amour.
Et beaucoup mourront dans ce com-
bat, et leur nom restera sur la terre comme un rayon de la gloire de Dieu.
C'est pourquoi , vous qui souffrez , prenez courage, fortifiez votre cœur :
car demain sera le jour de Tépreuve , le jour où chacun devra donner avec joie sa vie pour ses frères; et celui qui suivra , sera le jour de la délivrance.
Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles ; et ses branches , au lieu de s'élever, s'abaissent comme si elles cherchoient la terre.
Lorsqu'une plante est seule^i ne trouvant point d'abrî contre Tardeur du soleil 9 elle languit et se dessèche , et meurt.
Lorsque Thomme est seul , le vent de la puissance le courbe'vers la terre, et Fardeur de la convoitise des grands de ce monde absorbe la sève qui le nourrit.
Ne soyez donc point comme la plante et comme F arbre qui sont seuls : mais unissez-vous les uns aux autres, et appuyez-vous f et abritez-vous mutuellement.
Tandis que vous serez désunis , et que chacun ne songera qu'à soi , vous n'avez rien à espérer que souffrance , et malheur, et oppression.
Qu'y a^-il de pluîs foible que le passereau , et de plus désarmé que l'hirondelle? cependant, quand paroît Foi-
D'UN CROYANT. 3i
seau de proie , les hirondelles et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de lui , et le poursuivant tous ensemble.
Prenez exemple sur le passereau et sur Fhirondelle.
Celui qui se sépare de ses frères , la crainte le suit quand il marche, s'assied près de lui quand il repose , et ne le quitte pas même durant son sommeil.
Donc, si Ton vous demande : Combien êtes-vous.^ répondez : Nous sommes un , car nos frères , c'est nous , et nous c'est nos frères.
Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni rois ni sujets :
il a fait tous les hommes égaux.
Mais, entre les hommes, quelquesuns ont plus de force ou de corps, ou d'esprit , ou de volonté, et ce sont ceux-là qui cherchent à s'assujétir les
autres» lorsque Torgueil ou la convoitise étouflfent en eux Tameur de leurs frères.
Et Dieu sayoit qu'il en seroit ainsi, et c'est pourquoi il a commandé aux hommes de s'aimer, afin qu'ils fussent uni$, et que les foibles ne tombassent point sous l'oppression des forts.
Car celui qui est plus fort qu'un seul, sera moins fort que deux, et celui qui est plus fort que deux, sera moins fort que quatre ; et ainsi les foibles ne craindront rîen,lorsque, s' aimant les uns les autres, ils seront unis véritablement.
Un homme voyageoit dans la montagne, et il arriva en un lieu où un gros rocher , ayant roulé sur le chemin, le remplissoît tout entier, et hors du chemin il n'y àvoit point d'autre issue ni à gauche, ni à droite.
OryCethomme^ voyant qu'il ne pouvoît continuer son voyage à cause du rocher, essaya de le mouvoir pour se faire un passage, et il se fatigua beaucoup à ce travail, et tous ^ses efforts furent vains.
Ce que voyant , il s'assit plein de tristesse et dit : Que sera-ce de moi lorsque la nuit viendra et me surprendra dans cette solitude , sans nourriture, sans abri , sans aucune défense , à Theure où les bêtes féroces sortent pour chercher leur proie?
Et comme il étoit absorbé dans cette pensée, un autre voyageur survint, et celui-ci, ayant fait ce qu'avoitfait le premier et s'étant trouvé aussi impuissant à remuer le rocher, s'assit en silence et baissa la tête.
Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et aucun ne put mouvoir
le rocher, et leur craiote à tou$ étoit grande.
Enfin l'un d'eux* dit aux autres :
Mes frères , prions notre Père qui est dans les cîeux : peut-être qu'il aura pitié de nous dans cette détresse.
Et cette parole fut écoutée , et ils prièrent de cœur le Père qui est dans les cieux.
Et quand ils eurent prié , celui qui avoit dit : Prions, dît encore : Mes frères, ce qu'aucun de nous n'a pu faire seul , qui sait si nous ne le ferons pas tous ensemble?
Et ils se levèrent , et tous ensemble ils poussèrent le rocher, et le rocher céda, et ils poursuivirent leur roijte en paix.
Le voyageur c'est l'homfQe, le voyage c'est la vie, le rocher ce $ont
les misères qu'il rencontre à chaque pas sur sa route.
Aucun homme ne saurait soulever seul ce rocher; mais Dieu en a mesuré le poids de manière qu'il n'arrête jamais ceux qui voyagent ensemble.
Au commencemeot le travail n'étoit pas nécessaire à l'homme pour vivre :
la terre foiirnîssoit d'elle-même à tous ses besoins.
Mais rhomme fit le mal ; et comme
il s'était révolté contre Dieu , la terre se réVblta contre lui.
Il lui arriva ce qui arrive à l'enfant qui se révolte contre son père ; le père lui retire son amour, et il l'abandonne à lui-même ; et les serviteurs de la maison refusent de le servir, et il s'en va cherchant çà et là sa pauvre vie ^ et mangeant le pain qu'il a gagné à la sueur de son visage.
Depuis lors donc^ Dieu a condamné tous les hommes au travail , et tous ont leur labeur, soit du corps , soit de Tesprit ; et ceux qui disent : Je ne travaillerai points sont les plus misérables.
Car comme les vers dévorent un cadavre , les vices les dévorent , et si ce ne sont les vices , c'est l'enfui.
Et quand Dieu voulut que l'homme travaillât, il cacha un trésor dans le
travail, parce qu^F est père, et que Tamour d'un père ne meurt point.
Et celui qui fait un bon usage de ce trésor, et qui ne le dissipe point en insensé, il vient pour lui un temps de repos, et alors il est comme les hommes étoient au commencement.
Et Dieu leur donna encore ce précepte : Aideii-votis les uns les autres , car il y eii a parmi vous de plus forts et de plus foibLes , d'infirmes et de bien portants; et cependant tous doivent vivre.
Et si vous faites ainsi, tous vivront, parce que je récompenserai la pitié que vous aurez eue pour vos frères, et je rendrai votre sueur féconde.
Et ce que Dieu a promis s'est vérifié toujours, et jamais on n'a vu celui qui aide ses frères manquer de pain.
Or, il y eut autrefois un homme
méehant et maudit du ciel* Et cet homme étoit fort, et il haïssoît. le travail; de sorte qu'il se dit : Gomment ferai-je? Si je ne travaille point » je mourrai, et le travail m'est insuppoi}-* table.
Alors il lui entra une pensée de l'enfer dans le coeur. 11 s'en alla de nuit, et saisit quelques-uns de ses frères pendant qu'ils dormoient, et les chargea de chaînes.
Car, disoit-il, je les forcerai, avec les verges et le fouet, à travailler pour moi, et je mangerai le fruit de leur travail.
Et il fit ce qu'il avoit pensé, et d'autres, voyant cela, en firent autant , et il n'y eut plus de frères ; il y eut des maîtres et des esclaves*
Ce jour fut un jour de deuil sur toute la terre*
Long-temps après il y eut un autre homme plus méchant que le premier et plus maudit ducieL
Voyant que les hommes s' et oient partout multipliés^ et que leur multitude étoit innombrable 9 il se dit :
Je pourrois bien peut-être en enchaîner quelques-uns et les forcer à travailler pour moi ; mais il les faudroit nourrir , et cela diminueroit mon gain. Faisons mieux; qu'ils travaillent pour rien ! ils mourront , à la vérité, mais comme leur nombre est grand, j'amasserai des richesses avant qu'ils aient diminué beaucoup, et il en restera toujours assez.
Or toute cette multitude vivoit de ce qu'elle recevoit en échange de sou travail.
Ayant donc parlé de la. sorte, il s'adressa en particulier à quelques-uns,,
UÛ PAROLES
et il leur dii : Vous travaillez pendant six heures^ et Ton tous donne une pièce de monuoie pour votre travail:
Trâvailleii pendant douze heures» et vous gagnerez deux pièces de monnoie^ et voiis vivrez bien mieux » vous » Vos femmes et vos enfants.
Et ils le crurent.
Il leur dit ensuite : Vous ne travail-' lez que la moitié des jours de Tannée :
travaillez tous les jours de Tannée , ei votre ^ain sera double.
Et ils le cnirent encore.
Or» il arriva de là que la quantité de travail étant devenue plus grande de moitié » sans que le besoin de tra-* vail fût plus gtand^ la moitié de ceux qui vivoient auparavant de leui* labeur, ne trouvèrent plus personne qui les em-* ployât.
Alors Tbommc méchant » qu'ib
0*UN GROYANT. ^3
ayoiant cru^ leur dit : Je tous donnerai du travail à toua^ à la condition que V0U3 traTailbrez le même temps ^ et que je ne tous paierai que la moitié de 00 que je tous pajois : oaç je veux bien vous rendre service, mais j 6 ne veux pas n^e ruiner.
Et comme ils avoient faitn, eux, leurs femmes et leurs enfants, ils acceptèrent la proposition de Thomme méchant, et ils le bénirent : car, disoientils , il nous donne la vie.
Et , continuant de les tromper de la mêmemanière, l'homme méchant augmenta toujours plus leur travail, et diminua toujours plus leur salaire.
Et ils mouroient faute du nécessaire, et d'autres s'empressoient de les remplacer, car l'indigence étoit devenue si profonde dans ce pays, que les
hh PAROLBS D^UN CROYANT.
familles entières se yendoient pour ud morceau de pain.
Et l'homme méchant , qui avoit menti à s^ frères , amassa plus de . richesses que rhomme méchant qui les avoit enchaînés.
Le nom de celui-ci est Tyran ; l'autre n'a de nom qu'en enfer.
Vous êtes dans ce monde comme des étrangers.
Allez au Nord et au Midi, à TO rient et à rOccîdent, en quelque endroit que vous vous arrêtiez, vous trouverez
un homme qui tous en chassera , en disant : Ce champ est à moi*
Et après ayoir parcouru tous les pays 9 TOUS reviendrez , sachant qu'il n'y a nulle part un pauvre petit coin de terre où votre femme en travail puisse enfanter son premier- né 9 où vous puissiez reposer après votre labeur, 0Ù9 arrivé au dernier terme, vos enfants puissent enfouir vos os , comme dans un lieu qui soit à vous.
C'est là , certes, une grande misère.
Et pourtant, vous ne devez pas vous trop aflliger, car il est écrit de celui qui a sauvé la race humaine :
Le renard a sa tanière , les oiseaux du ciel ont leur nid, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête.
Or, il s'est fait pauvre pour vous apprendre à supporter la pauvreté.
Ce n'est pas qp^ la pauvreté vienne
de Dieu , mais elle est une suite de la corruption et dp$ mauvaises convoitises des hommes 9 et c'est pourquoi il y aura toujours des pauvres.
La pauvreté est fille du péché, dont le germe est en chaque homme , et de la servitude, dont le germe est en chaque société.
Il y aura toujours des pauvres, parce que l'homme ne détruira jamais le péché en soi.
Ily aura touJQurs moins de pauvres, parce que peu à peu la servitude disparoitra de la sopiété.
Voulez-vous tpay ailler à détruire jla pauvreté ,^ travaillez à détruire \§ péché, en vous premièrement, puis dans les autres, et la servitude dans la société.
Ce n'est pas en prenant ce qui est
à autrui qu'on peut détruire la pauvreté ; car comment » en faisant des pauvres 9 ditninueroit-on le nombre des pauvres ?
Chacun a droit de conserver ce qu'il a 9 sans quoi personne ne posséderoit rien.
Mais chacun a droit d'acquérir par son travail ce, qu'il n'a pas, sans quoi la pauvreté seroit éternelle.
Affranchissez donc votre travail, affranchissez vos bras, et la pauvreté ne sera plus parmi les hommes qu'une exception permise de Dieu, pour leur rappeler l'infirmité de leur nature et le secours mutuel et l'amour qu'ils se doivent les uns aux autres.
Et j' a vois vu les maux qui arrivent sur la terre, le foible opprimé, le juste mendiant son pain, le méchant élevé aux honneurs et regorgeant de richesses, rinnocent condamné par des juges
iniques, et ses enfants errants sous le soleil.
Et mon âme étoit triste, et T espérance en sortoit de toutes parts comme d'un vase brisé.
Et Dieu m'envoya un profond sommeil.
Et dans mon sommeil, je vis comme une forme lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le regard doux et perçant pénétroit jusqu'au fond de mes pensées les plus secrètes.
Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais comme d'un sentiment qui seroit un mélange inexprimable de Tune et de l'autre.
Et l'Esprit me dit : Pourquoi es-tu
triste ?
Et je répondis en pleurant : Oh!
voyez les maux qui sont sur la terre.
Et la forme céleste se prit à sourire
d'un sourire ineffable, et cette parole vint à mon oreille :
Ton œil ne voit rien qu'à travers ce milieu trompeur que les créatures nomment le temps. Le temps n'est que pour toi : il n'y a point de temps pour Dieu.
Et je me taîsois, car je ne comprenois pas.
Tout-à-coupl'Esprit : Regarde, dit-il.
Et, sans qu'il j eût désormais pour moi ni avant ni après, en un même instant, je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et défaillante, les hommes appellent passé , présent , avenir.
Et tout cela n'étoit qu'un, et cependant, pour dire ce que je vis, il faut que je redescende au sein du temps, il faut que je parle la langue infirme et défaillante des hommes.
Et toute la race humaine me pa^ roissoit comme un seul homme.
Et cet homme avoît fait beaucoup de mal, peu de bien, avoit senti beaucoup de douleurs, peu de joies.
Et il étoit là, gisant dans sa nçiisère»
sur une terre tantôt glacée , tantôt brûlante, maigre, affamé, souffrant, affaissé d'une langueur entremêlée de convulsions, accablé de chaînes forgées dans la demeure des démons.
Sa main droite en avoit chargé sa main gauche, et la gauche en avoU chargé la droite, et au milieu de ses rêves mauvais il s'étoit tellement roulé dans ses fers, que tout son corps en étoit couvert et serré.
Car dès qu'ils le touchoient seulement, ils se colloient à sa peau comme du plomb bouillant, ils entroient dans la chair et n'en sortoient plus.
Et c'étoit là l 'homme, je le reconnus.
Et voilà, un rayon de lumière partoit de rOrient, et un rayon d'amour du Midi, et un rayon de force du Se{>tentrion.
Et ces trois rayons s'unirent sur le cœur de cet homme.
Et quand partit le rayon de lumière, une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, sache ce que tu dois savoir.
Et quand partit le rayon d'amour , une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, aime qui tu dois aimer.
Et quand partit le rayon de force, une voix dit : Fils de Dieu, frère dii Christ, fais ce qui doit être fait.
Et quand les trois rayons se furent unis, les trois voix s'unirent aussi, et il s'en forma une seule voix, qui dit :
Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers que lui seul.
5i| PAROLES
Et alors ce qui jusque là ne m'aToit semblé qu'un homme, m'apparut comme une multitude de peuples et de nations.
Et mon premier regard ne m'avoit pas trompé, et le second ne me trompoit pas non plus.
Et ces peuples et ces nations, se réveillant sur leur lit d'angmsse, com^ mencèrent à se dire :
D'où viennent nos souffirances et notre langueur, et la faim et la soif qui nous tourmentent, et les chaînes qui nous courbent vers la terre et entrent dans notre chair ?
Et leur intelligence s'ouvrit, et ils comprirent que les fils de Dieu, les frères du Christ, n'avoient pas été condamnés par leur père à l'esclavage, et que cet esclavage étoit la source de tous leurs maux.
R'UPÎGROÏANT. 55
Gbaoun doue essaya de rompre ^s fera»
mais nul n'y parvint.
Et ils se regardèrent les tins les autres avec une grande pitié, et, l'amour agissant en eux, ils se direiit^? Nous avons tous la mfême pensée^; pourquoi a'aurions-noos pas tous lemême cœur 9 NesôiKiiiies^nous pas tous les âls du même Dieu et les frères du même Ghrîst?
Sauvons-nous, ou mourons ensemble.
Et ayant dit cela, ils sentirent en eux iihe force divine, et j'entendis leurs chaînes craquer, et ils combattirent six jours contre ceux qui les avoietit enchaînés, et le sixième jour ils fureni vainqueurs , et le septième fut un jour de repos.
Et la terre, qui étoit sèche, reverdit, et tous purent manger de ses fruits, et aller et venir sans que personne leur
56 PAROLBS VVN CROYANT.
dit : Où alle2&-Y0us ? on ne passe point
Et les petits enfants eueiUoient des fleurs 9 et les apportoient à leur mëre^ qui doucement leur sourioit.
Et il n'y avoit ni pauvres ni riches^ mais tous avoient en abondance les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s'aimoient et s'aidoient en frères.
Et une voix, comme la voix d'un ange , retentit dans les cieux : Gloire à Dieu, qui a donné l'intelligence, l'amour, la force à ses enfants! Gloire au Christ, qui a rendu à ses frères la Hberté!
XT.
Lorsqu'un de voussouflPre une injustice , lorsque , dans sa route à travers le monde, l'oppresseur le renverse, et met le pied sur lui ; s'il se plaint , nul ne l'entend.
Le cri du pauyre monte jusqu'à Dieu 9 mais il n'arrive pas à l'oreille de l'homme.
Et je me suis demandé : D'où yient ce mal ? Est-ce que celui qui a créé le pauvre comme le riche^ le foible comme le puissant, auroit voulu ôter aux uns toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute espérance dans leur misère ?
Et j'ai vu que e'étoit là une pensée horrible , un blasphème contre Dieu.
Parce que chacun de vous n'aime que soi , parce qu'il se sépare de ses frères, parce qu'il est seul et veut être seul, sa plainte n'est point entendue.
Au printemps , lorsque tout se ranime» il sort de Therke un bruit qui s'élève comme un long murmure.
Ce bruit , formé de tant de bruits qu'on ne les pourroit compter, est la
Toix d'un mcHnbre innombrable de pauvres petites eréaturea imperceptibles.
Seule 9 aucune d'elles ne seroit eti^ tendue : toutes ensemble^ elles se font ^[itendre.
Vous êtes aussi cachésî soos l'herbe»
pourquoi n'en sort-^il aucune voix?
Quand on veut passer une rivière rapide, on se forme en une kmgue file sur deux rangs, et, rapprochés de la sorte» ceux qui n'auroient pu» isolés des autres » résister à la force des eaux » la surmontent sans peine;
Faites ainsi, et yous romprez le cours de l'iniquité » qui vous emporte lorsque yous êtes seuls, et vous jette brisés sur la rive*
Que Yos résolutions soient lentes , mais fermes. Ne yous laissez aller ni à un premier» ni à un second mouYement.
Mais si l'on a commis contré tous quelque injustice, commencez par bannir tout sentiment de haine de votre cœur, et puis, levant les mains et les yeux en haut , dites à votre Père, qui est dans les cieux :
O Père , vous êtes le protecteur de Tinhocent et de Topprimé; car c'est votre amour qui a créé le monde , et c'est votre justice qui le gouverne.
Vous voulez qu'elle règne sur la terre , et le méchant y oppose sa volonté mauvaise.
C'est pourquoi nous avons résolu de combattre le méchant.
O Père! donnez le conseil à notre esprit, et Ja force à nos bras!
Quand vous aurez ainsi prié du fond de votre âme , combattez et ne craignez rien.
Si d'abord la victoire paroît s'éloi-
gner de vous, ce n'est qu'une épreuve, elle reviendra : car votre sang sera comme le sang d' Abel égorgé par Gaïn, et votre mort comme celle des martyrs.
G'étoit dans une nuit sombre; un ciel sans astres pesoit sur la terre»
comme un couYercle de marbre noir sur un tombeau.
Et rien ne troubloit le silence de
cette nuit » si ce n'est un bruit {étrange , comme d'un léger battement d'ailes 9 que de fois à autre on entendoit au-dessus des campagnes et des cités ;
Et alors les ténèbres s'épaississoient^ et chacun sentoît son âme se serrer, et le frisson courir dans ses reines.
Et dans une salle tendue de noir et éclairée d'une lampe rougeâtre , sept hommes vêtus de pourpre , et la tête ceinte d'une couronne » étoient assis sur sept sièges de fer.
Et au milieu de la salle s'élevoit no troue composé d'ossements» et au pied du trône , en guise d' escabeau » étoit un crucifix renversé ; et devant le trône, une table d'ébène, et sur la table, un vase plein de sang rouge et écumeux , et un crâne humain.
Et les sept honmies couronnés paroissoient pensifs et tristes, et, du
fond de son arbite creux^ leui^ œil de temps en temps laissoit échapper des étincelles d'un feu livide.
Et l'un d'eux s'étant levé s'approcha du trône en chancelant^ et mit le pied sur le crucifix.
En ce moment ses membres trem-* blèrenty et il sembla près de défaillir.
Les autres le regardoient immobiles; ils ne firent pas le moindre mouvement» mais je ne sais quoi passa sur leur front, et un sourire qui n'est pas de l'homme contracta leurs lèvres.
Et celui qui avoit semblé près de défaillir étendit la main, saisit le vase plein de sang, en versa dans le crâne, et le but.
Et cette boisson parut le fortifier*
Et dressant la tête , ce cri sortit de sa poitrine comme un sourd râlement.
Maudit soit le Christ, qui a ramené sur ïa terre la Liberté!
Et les six autres hommes couronnés se levèrent tous ensemble, et tous ensemble poussèrent le même cri :
Maudit soit le filhrîst, qui a ramené sur la terre la Liberté !
Après quoi, s'étant rassis sur leurs sièges de fer, le premier dit :
Mes frères,, que ferons - nous pour étouffer la Liberté? Car notre règne est fini, si le sien commence. Notre cause est la même : que chacun propose ce qui lui semblera bon.
Voici pour raoi le conseil que je donne. Avant que le Christ vînt, qui se tenoit debout devant nous? C'est sa religion qui nous a perdus : abolissons la religion du Christ.
Et tous répondirent : Il est vrai.
Abolissons la religion duXlhrist.
Et un second s'avança vers le trône, prît le crâne humain, y versa du sang, le but, et dit ensuite :
Ce n'est pas la religion seulement qu'il faut abolir, mais encore la science et la pensée ; car la science veut connoître ce qu'il n'est pas bon pour nous que l'homme sache, et la pensée est toujours prête à regimber contre la force.
Et tous répondirent : Il est vrai. Abolissons la science et la pensée.
Et ayant fait ce qu'avoîent fait les deux premiers, un troisième dit :
Lorsque nous aurons replongé les hommes dans l'abrutissenjent en leur ôtant et la religion, et la science, et la pensée, nous aurons fait beaucoup , mais il nous restera quelque cho3e encore à faire.
La brute a des instincts et des sym-
fi» PAROLES
pathies dangereuses. 11 faut qu'aucun peuple n'entende la voix d'un autre peuple, de peur que si celui-là se plaint et remue, celui-ci ne soit tenté de Tîmiter. Qu'aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.
Et tous répondirent : Il est vrai.
Qu'aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.
Et un quatrième dit : Nous avons notre intérêt, et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtrCp S'ils s'unissent pour défendre contre nous cet intérêt , comment leur résisteronsnous?
Divisons pour régner. Créons à chaque province, à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt contraire à celui de^ autres hameaux, des autres villes^ des autres provinces.
De cette manière tous se haïront.
et ih lie songeront pas à s'unir contre nous.
Et tous répondirent : 11 est vrai. Divisons pour régner : la concorde nous tueroit.
Et un cinquième, ayant deux fois rempli de sang et vidé deux fois le crâne humain, dit :
J'approuve tous ces moyens, ils sont bons, mais insuffisants. Faites des brutes, c'est bien; mais effrayez ces brutes, frappez-les de terreur par une justice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne voulez pas tôt ou tard en être dévorés. Le bourreau, est le premier ministre d'un bon prjince.
Et tous répondirent : Il est vrai. Lq bourreau est le premier ministre d'un bon prince.
Et un sixième dit :
Je reconnois l'avantage des sup-
plices prompts, terribles , inévitables.
Cependant il y adeç âmes fortes et des âmes désespérées qui bravent les supplices.
Voulez-vous gouverner aisément les hommes, amollissez-les par la volupté.
La vertu ne nous vaut rien ; elle nourrit la force : épuisons-la plutôt par la corruption.
Et tous répondirent : Il est vrai.
Épuisons, la force et Tënergie et le courage par la corruption, l
Alors, le septième ayant comme les autres bu dans le crâne humain, parla de la sorte, les pieds sur le crucifix :
Plus de Christ ; il y a guerre à mort, guerre éternelle entre lui et nous.
Mais comment détacher de lui les peuplejr? C'est une tentative vaine.
Que faire donc? Ecoutez-moi : il faut gagner les prêtres du Christ avec des
biens, des honneurs et de la puissance.
Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions ;
Et le peuple les croira, et il obéira par conscience, et notre pouvoir sera plus affermi qu'auparavant.
Et tous répondirent : Il est vrai. Gagnons les prêtres du Christ.
Et tout-à-coup la lampe qui éclairoit la salle s'éteignit, et les sept hommes se séparèrent dans les ténèbres.
Et il fut dit à un Juste, qui en ce moment veilloit et prioit devant la croix : Mon jour approche. Adore et ne crains rieïi.
Et à travers un brouillard gris et lourd, je vis, comme on voit sur la terre, à l'heure du crépuscule, une plaine nue , déserte et froide.
Au milieu s'élevoit un rocher d'où
tomboit goutte à goutte une eau noirâtre , et le bruit faible et sourd des gouttes qui tomboient étoit le seul bruit qu'on entendît.
Et sept sentiers, après avoir serpenté dans la plaine, yenoient aboutir au rocher, et près du rocher, à l'entrée de chacun , étoit une pierre recouverte de je ne sais quoi d'humide et de vert, seïnblable à la bave d'un reptile.
Et voilà, sur l'un des sentiers, j'aperçus comme une ombre qui lentement se mouvoit ; et peu à peu , l'ombre s'approchant, je distinguai, non pas un homme , mais la ressemblance d'un homme. .
Et à l'endroit du cœur, cette forme humaine avoit une tache de sang.
Et elle s'assit sur la pierre humide et verte, et ses membres grelotoient,
et, la tête 'penchée, elle se serroît avec ses bras, comme pour retenir un reste de chaleur.
Et par les six autres sentiers, six autres ombres successivement arrivèrent au pied du rocher.
Et chacune d'elles, grelotant et se serrant avec ses bras, s'assit sur la pierre humide et verte.
Et elles étoient là, silencieuses et courbées sous le poids d'une incompréhensible angoisse.
Et leur silence dura long-temps, je ne sais combien de temps, car jamais le soleil ne se lève sur cette plaine : on n*y connoît ni soir ni matin. Les gouttes d'eau noirâtre y mesurent seules , en tombant, une durée monotone , obscure , pesante , éternelle.
Et cela étoit si horrible à voir que j,
si J3ieu ae m'avoît fortifié, je n'aurois pu en soutenir la vue.
Et, après une sorte de frissonnement conyulsif , une des ombres, soulevant sa tête, fit entendre un son comme le son rauque €t sec du vent qui bruit dans un squelette.
Et le rocher renvoya cette parole à mon oreille :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il!
Et les six autres ombres tressaillirent , et toutes ensemble soulevant la tête , le même blasphème sortit de leur sein :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il!
Et aussitôt elles furent saisies d'un tremblement plus fort, le brouillard s'épaissit, et, pendant un moment, Teau noirâtre cessa de couler.
Et les sept ombres avoient plié de nouveau sous le poids de leur angoisse
D'UN CROYAI\T. 77
secrète , et il y eut un second silence plus long que le premier.
Ensuite une d'elles, sans se lever d^ sa pierre , immobile et penchée , dit aux autres :
Il vous est donc advenu ainsi qu'à moi. Que nous ont servi tous nos conseils?
Et une autre reprit : La foi et la pensée ont brisé les chaînes des peuples; la foi et la pensée ont affranchi la terre-
Et une autre dit : Nous voulions di«^ viser les hommes, et notre oppression les a unis contre nous.
Et une autre : Nous avons versé le sang, et ce sang est retombé sur nos têtes.
Et une autre : Nous avons semé la corruption , et elle a germé en nous , et elle a dévoré nos os.
Et une autre: Nous avons cru étouffer la Liberté, et son souffle a desséché notre pouvoir jusqu'en sa racine.
Alors la septième ombre :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il!
Et tous d'une seule voix répondirent :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il!
Et je vis une main qui s'avançoît ; elle trempa le doigt dans Teau noirâtre dont les gouttes mesurent en tombant la durée éternelle, en marqua aufroutles sept ombres, et ce fut pour jamais.
Vous n^avez qu'un jour à passer sur là terre; faîtes en sorte de le passer en paix.
La paix est le fruit de Tamour; car
pour vivre en paix , il faut savoir supporter bien des choses.
Nul n*est parfait^ tous ont leurs défauts; chaque homme pèse sur les autres , et r amour seul rend ce poids léger.
Si vous ne pouvez supporter vos frères , comment vos frères vous supporteront-ils ?
11 est écrit du fils de Marie : Gomme il avoit aimé les siens^ qui étoient dans le monde , ils les aima jusqu'à la un.
Aimez donc vos frères qui sont dans le monde , et aimez-les jusqu'à la un.
L'amour est infatigable, il ne se lasse jamais. L'amour est inépuisable; il vit et renaît de lui-même, et plus il s'épanche, plus il surabonde.
Qui s'aime plus que son frère n'est pai digne du Christ, mort pour ses frères. Avez-vous donné vos biens , don-
nez encore votre vie, et T amour vous rendra tout.
Je vous le dis en vérité , celui qui aime 5 son cœur est un paradis sur la terre. Il a Dieu en soi , car Dieu est amour.
L'homme vicieux n'aime point , il convoite : il a faim et soif de tout ; son œil , tel que Tœil du serpent , fascine et attire, mais pour dévorer.
L'amour repose au fond des âmes pures, comme une goutte de rosée dans le calice d'une fleur.
Oh! si vous saviez ce que c'est qu'aimer!
Vous dites que vous aimez, et beaucoup de vos frères manquent de pain pour soutenir leur vie , de vêtements pour couvrir leurs membres nus, d'un toit pour s'abriter, d'une poignée de paille pour dormir dessus , tandis
^ P A ROLES DXlf GSOTAKT.
que vous avez toutes choses eu abondance.
Vous dites que vous aimez, et il y a, en grand nombre, des malades qui languissent , privés de secours , sur leur pauvre couche, des malheureux qui pleurent sans que personne pleure avec eux , des petits enfants qui s'en vont, tout transis de froid, de porte en porte demander aux riches une miette de leur table, et qui ne l'obtiennent pas.
Vous dites que vous aimez vos frè^ res : et que feriez-vous donc si vous les haïssiez?
Et moi je vous le dis , quiconque , le pouvant , ne soulage pas son frère qui soutfre, est l'ennemi de son frère; et quicpnque, le pQuv4nt,ne pourrit pas ^on frère, qui a faim», est son meurtrier^