LA LO! ET L'AUTORITÉ
— « Quand l'ignorance est au sein des sociétés et » le désordre dans les esprits, les lois deviennent » nombreuses. Les hommes attendent tout de la lé- » gislation, et chaque loi nouvelle étant un nouveau » mécompte, ils sont portés à lui demander sans cesse » ce qui ne peut venir que d'eux-mêmes, de leur éduca- » tion, de l'état de leurs mœurs. » — Ce n'est certes pas un révolutionnaire qui dit cela, pas même un réformateur. C'est un jurisconsulte, Dalloz, l'auteur du recueil des lois françaises, connu sous le nom de « Répertoire de la législation ». Et cependant ces lignes, quoiqu'écrites par un homme qui était luimême un faiseur et un admirateur des lois, représentent parfaitement l'état anormal de nos sociétés.
(1) 13 mai, 27 mai, 5 août et 19 août 18S2.
Dans les États actuels une loi nouvelle est considérée comme un remède à tous les maux. Au lieu de réformer soi-même ce qui est mauvais, on commence par demander une loi qui le modifie. La route entre deux villages est-elle impraticable, le paysan dit qu'il faudrait une loi sur les routes vicinales. Le garde champêtre a-t-il insulté quelqu'un, en profitant de la platitude de ceux qui lui témoignent leur respect, — « Il faudrait une loi, dit l'insulté, qui prescrive aux gardes champêtres d'être plus polis. » Le commerce, l'agriculture ne marchent pas ? — « C'est une loi protectrice qu'il nous faut », — ainsi raisonnent le laboureur, l'éleveur de bétail, le spéculateur en blés; il n'y a pas jusqu'au revendeur de vieilles loques qui ne demande une loi pour protéger son petit commerce. Le patron baisse-t-il les salaires ou augmentet-il la journée du travail, — « il faut une loi qui mette ordre à cela ! » — s'écrient les députés en herbe, au lieu de dire aux ouvriers qu'il y a un autre moyen, bien plus efficace « de mettre ordre à cela » : — reprendre au patron ce dont il a dépouillé des généra* lions d'ouvriers. Bref, partout une loi ! une loi sur les routes, une loi sur les modes, une loi sur les chiens enragés, une loi sur la vertu, une loi pour opposer une digue à tous les vices, à tous les maux qui ne sont que le résultat de l'indolence et de la lâcheté humaines !
Nous sommes tous tellement pervertis par une éducation qui dès le bas-âge cherche à tuer en nous l'esprit de révolte et développe celui de soumission à l'autorité ; nous sommes tellement pervertis par cette existence sous la férule de la Loi qui réglemente tout : notre naissance, notre éducation, notre développe-
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ment, notre amour, nos amitiés, que, si cela continue, nous perdrons toute initiative, toute habitude de raisonner par nous-mêmes. Nos sociétés semblent ne plus comprendre qu'on puisse \ivre autrement que sous le régime de la loi, élaborée par un gouvernement représentatif et appliquée par une poignée de gouvernants; et lors môme qu'elles parviennent à s'émanciper de ce joug, leur premier soin est de le reprendre immédiatement. « L'an I de la Liberté » n'a jamais duré plus d'un jour, car après l'avoir proclamé, le lendemain même on se remettait sous le joug de la Loi; de l'autorité.
En effet, voilà des milliers d'années que ceux qui nous gouvernent ne font que répéter sur tous les tons : « Respect à la loi, obéissance à l'autorité ! >: Le père et la mère élèvent les enfants dans ce sentiment. L'école le raffermit; elle en prouve la nécessité en inculquant aux enfants des bribes de fausse science, habilement assorties ; de l'obéissance à la loi elle fait un culte; elle marie le dieu et la loi des maîtres en une seule et même divinité. Le héros de l'histoire qu'elle a fabriquée, c'est celui qui obéit à la loi, qui la protège contre les révoltés.
Plus tard, lorsque l'enfant entre dans la vie publique, la société et la littérature, frappant chaque jour, à chaque instant, comme la goutte d'eau qui creuse la pierre, continuent à nous inculquer le même préjugé. Les livres d'histoire, de science politique, d'économie sociale regorgent de ce respect à la loi : on a même mis les sciences physiques à contribution
et, en introduisant dans ces sciences d'observation un langage faux, emprunté à la théologie et à l'autoritarisme, on parvient habilement à nous brouiller l'inlelligence, toujours pour maintenir le respect de la loi. Le journal fait la même besogne; il n'y a pas d'article dans les journaux qui ne propage l'obéissance à la loi, lors même qu'à la troisième page on constate chaque jour l'imbécillité de la loi et que l'on montre comment elle est traînée dans toutes les boues, dans toutes les ordures par ceux qui sont préposés à son maintien. Le servilisme devant la loi est devenu une vertu, et je doute même qu'il y ait un seul révolutionnaire qui n'ait débuté dans son jeune âge par être défenseur de la loi contre ce qu'on nomme généralement « les abus », conséquence inévitable de la loi elle-même.
L'art fait chorus à la soi-disant science. Le héros du sculpteur, du peintre et du musicien couvre la Loi de son bouclier et, les yeux enflammés et les narines ouvertes, il est prêt à frapper de son glaive quiconque oserait y toucher. On lui élève des temples, on lui nomme des grands prêtres auxquels les révolutionnaires eux-mêmes hésitent h toucher, et si la Révolution vient balayer une ancienne institution, c'est encore par une Loi qu'elle essaie de consacrer son œuvre.
Ce ramassis de règles de conduite, que nous ont léguées l'esclavage, le servage, le féodalisme et la royauté qu'on appelle Loi, a remplacé ces monstres de pierre devant lesquels on immolait les victimes humaines, et que n'osait même effleurer l'homme asservi, de peur d'être tué par les foudres du ciel.
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C'est depuis l'avènement de la bourgeoisie, — depuis la grande Révolution française, — qu'on a surtout réussi à établir ce culte. Sous l'ancien régime on parlait peu de lois, si ce n'est avec Montesquieu, Rousseau, Voltaire, pour les opposer au caprice royal ; on était tenu d'obéir au bon plaisir du roi et à ses valets, sous peine d'être jeté en prison ou pendu. Mais pendant et après la Révolution, les avocats arrivés au pouvoir ont fait de leur mieux pour affermir ce principe, sur lequel ils devaient établir leur règne. La bourgeoisie l'accepta d'emblée, comme son ancre de salut, pour mettre une digue au torrent populaire. La prêtraille s'empressa de la sanctifier, pour sauver sa barque qui sombrait dans les vagues du torrent. Le peuple enfin l'accepta comme un progrès sur l'arbitraire et la violence du passé.
Il faut se transporter d'imagination au dix-huitième siècle pour le comprendre. Il faut avoir saigné le sang de son cœur au récit des atrocités qui se commettaient à cette époque par les nobles tout-puissants sur les hommes et les femmes du peuple, pour comprendre quelle influence magique ces mots : « Égahté devant la loi, obéissance à la loi, sans distinction de naissance ou de fortune », devait exercer, il y a un siècle, sur l'esprit du manant. Lui, qu'on avait traité jusqu'alors plus cruellement qu'un animal, lui qui n'avait jamais eu aucun droit et n'avait jamais obtenu justice contre les actes les plus révoltants du noble, à moins de se venger en le tuant et en se faisant pendre, — il se voyait reconnu par cette maxime, du moins en théorie, du moins quant à ses droits personnels, l'égal de son seigneur. QueUe que fût cette loi, elle promettait d'atteindre également le
seigneur et le manant, elle proclamait l'égalité, devant le juge, du pauvre et du riche. Cette promesse était un mensonge, nous le savons aujourd'hui; mais à cette époque elle était un progrès, un hommage rendu à la vérité. C'est pourquoi, lorsque les sauveurs de la bourgeoisie menacée, les Robespierre et les Danton, se basant sur les écrits des philosophes de la bourgeoisie, les Rousseau et les Voltaire, proclamèrent « le respect de la loi, égale pour tous », — le peuple, dont l'élan révolutionnaire s'épuisait déjà en face d'un ennemi de plus en plus solidement organisé, accepta le compromis. Il plia le cou sous le joug de la Loi, pour se sauver de l'arbitraire du seigneur.
Depuis, la bourgeoisie n'a cessé d'exploiter cette maxime qui, avec cet autre principe, le gouvernement représentatif, résume la philosophie du siècle de la bourgeoisie, le dix-neuvième siècle. Elle l'a prêchée dans les écoles, elle a créé sa science et ses arts avec cet objectif, elle l'a fourré partout, comme la dévote anglaise qui vous glisse sous la porte ses traités religieux. Et elle a si bien travaillé, qu'aujourd'hui nous voyons se produire ce fait exécrable : au jour même du réveil de l'esprit frondeur, les hommes, voulant être libres, commencent à demander à leurs maîtres, de vouloir bien les protéger en modifiant les lois créées par ces mêmes maîtres.
Mais les temps et les esprits ont cependant changé depuis un siècle. On trouve partout des rjvoltés qui ne veulent plus obéir à la loi, sans savoir d'où elle vient, quelle en est l'utilité, d'où vient l'obligation de
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lui obéir et le respect dont on l'entoure. La révolution qui s'approche est une « Révolution » et non une simple émeute, par cela même que les révoltés de nos jours soumettent à leur critique toutes les bases de la société, vénérée jusqu'à présent, et avant tout, ce fétiche, — la Loi.
Ils analysent son origine, et ils y trouvent, soit un dieu, — produit des terreurs du sauvage, stupide, mesquin et méchant comme les prêtres qui se réclament de son origine surnaturelle, — soit le sang, la conquête par le fer et le feu. Ils étudient son caractère, et ils y trouvent pour trait distinctif l'immobilité, remplaçant le développement continu de l'humanité. Ils demandent comment la loi se maintient^ et ils voient les atrocités du byzantinisme et les cruautés de l'inquisition; les tortures du moyen âge, les chairs vivantes coupées en lanières par ie fouet du bourreau, les chaînes, la massue, la hache au service de la loi; les sombres souterrains des prisons, les souffrances, les pleurs et les malédictions. Aujourd'hui, — toujours la hache, la corde et le chassepot, les prisons; d'une part, l'abrutissement du prisonnier réduit à l'état de bete en cage, l'avilissement de son être moral, et d'autre part, le juge dépouillé de tous les sentiments qui font la meilleure partie de la nature humaine, vivant comme un visionnaire dans un monde de fictions juridiques, appliquant avec volupté la guillotine, sanglante ou sèche sans que lui, ce fou froidement méchant, se doute seulement de l'abîme de dégradation dans lequel il est tombé vis-à-vis de ceux qu'il condamne.
Nous voyons une race de faiseurs de lois légiférant sans savoir sur quoi ils légifèrent, votant aujourd'hui
une loi sur rassainissement des villes, sans avoir la moindre notion d'hygiène, demain, réglementant l'armement des troupes, sans même connaître un fusil, faisant des lois sur l'enseignement et Téducation sans avoir jamais su donner un enseigement quelconque ou une éducation honnête à leurs enfants, légiférant à tort et à travers, mais n'oubliant jamais l'amende qui atteinrlra le va-nu-pieds^ la prison et les galères qui frapperont des hommes mille fois moins immoraux qu'ils ne le sont eux-mêmes, ces législateurs! — Nous voyons enfin le geôlier qui marche vers la perte de tout sentiment humain, le gendarme dressé en chien de piste, le mouchard s'admirant lui-même, la délation transformée en vertu, la corruption érigée en système; tous les vices, tous les mauvais côtés de la nature humaine, favorisés, cultivés pour le triomphe de la Loi.
Nous voyons cela et c'est pour cela, qu'au lieu de répéter niaisement la vieille formule : « Respect à la loi », nous crions : — « Mépris de la loi et de ses attributs ! » Ce mot lâche « Obéissance à la loi », nous le remplaçons par : « Révolte contre toutes les lois ! » Que l'on compare seulement les méfaits accomplis au nom de chaque loi et ce qu'elle a pu produire de bon, qu'on pèse le bien et le mal, — et l'on verra si nous avons raison.
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La loi est un produit relativement moderne ; car l'humanité a vécu des siècles et des siècles sans avoir aucune loi écrite, ni même simplement gravée en symboles, sur des pierres, à l'entrée des temples. A cette époque, les relations des hommes entre eux étaient réglées par de simples coutumes, par des habitudes, des usages, que la constante répétition rendait vénérables et que chacun acquérait dès son enfance, comme il apprenait à se procurer sa nourriture par la chasse, l'élevage de bestiaux ou l'agriculture.
Toutes les sociétés humaines ont passé par cette phase primitive, et jusqu'à présent encore une grande partie de l'humanité n'a point de lois écrites. Les peuplades ont des mœurs, des coutumes, — « un droit coutumier », comme disent les juristes, — elles ont des habitudes sociables, et cela suffit pour maintenir les bons rapports entre les membres du village, de la tribu, de la communauté. Il en est de même chez nous, civilisés; il suffît de sortir de nos grandes villes pour voir que les relations mutnelles des habitants sont encore réglées, non d'après la loi écrite des législateurs, mais d'après les coutumes anciennes, généralement acceptées. Les paysans de la Russie, de l'Italie, de l'Espagne, et même d'une bonne partie de la France et de l'Angleterre, n'ont aucune idée de la loi écrite. Celle-ci vient s'immiscer dans leur vie, seule-
ment pour régler leurs rapports avec l'Etat; quant aux rapports entre eux, quelquefois très compliqués, ils les règlent simplement d'après les anciennes coutumes. Autrefois c'était le cas pour toute l'humanité.
Lorsqu'on analyse les coutumes des peuples primitifs, on y remarque deux courants bien distincts.
Puisque l'homme ne vit pas solitaire, il s'élabore en lui des sentiments, des habitudes utiles à la conservation de la société et à la propagation de la race. Sans les sentiments sociables, sans les pratiques de solidarité, la vie en commun eût été absolument impossible. Ce n'est pas la loi qui les établit : ils sont antérieurs à toutes lois. Ce n'est pas non plus la religion qui les prescrit : ils sont antérieurs à toute religion, ils se retrouvent chez tous les animaux qui vivent en sociétés. Ils se développent d'eux-mêmes, par la force des choses, comme ces habitudes que l'homme a nommé instincts chez les animaux : ils proviennent d'une évolution utile, nécessaire même, maintenant la société dans la lutte pour l'existence qu'elle doit soutenir. Les sauvages finissent par ne plus se manger entre eux, parce qu'ils trouvent qu'il est beaucoup plus avantageux de s'adonner à une culture quelconque, au lieu de se procurer une fois par an le plaisir de se nourrir de la chair d'un vieux parent. Au sein des tribus, absolument indépendantes et ne connaissant ni lois, ni chefs, dont maint voyageur nous a dépeint les mœurs, les membres d'un môme clan cessent de se donner des coups de couteau, à
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chaque dispute, parce que l'habitude de vivre en société a fini par développer en eux un certain sentiment de fraternité et de solidarité: il préfèrent s'adresser à des tiers pour vider leurs différends. L'hospitalité des peuples primitifs, le respect de la vie humaine, le sentiment de réciprocité, la compassion pour les faibles, la bravoure, jusqu'au sacrifice de soi-même dans l'intérêt d'autrui, que l'on apprend d'abord à pratiquer envers les enfants et les amis, et plus tard à l'égard des membres de la communauté, — toutes ces qualités se développent chez l'homme antérieurement aux lois, indépendamment de toute religion, comme chez tous les animaux sociables. Ces sentiments et ces pratiques sont le résultat inévitable de la vie en société. Sans être inhérentes à l'homme 'ainsi que le disent les prêtres et les métaphysiciens), ces qualités sont la conséquence de la vie en commun.
Mais, à côté de ces coutumes, nécessaires pour la vie des sociétés et pour la conservation de la race, il se produit dans les associations humaines d'autres désirs, d'autres passions, et partant, d'autres habitudes, d'autres coutumes. Le désir de dominer les autres et de leur imposer sa volonté, le désir de s'emparer des produits du travail d'une tribu voisine; le désir de subjuguer d'autres hommes, afin de s'entourer de jouissances, sans travailler soi-même, tandis que des esclaves produisent le nécessaire et procurent à leur maître tous les plaisirs et toutes les voluptés, — ces désirs personnels, égoïstes, créent un
autre courant d'habitudes et de coutumes. Le prêtre d'une part, — ce charlatan qui exploite la superstition et qui, après s'être affranchi lui-même de la peur du diable, la propage parmi les autres ; le guerrier d'autre part, ce rodomont qui pousse à l'invasion et au pillage des voisins pour en revenir chargé de butin et suivi d'esclaves, — tous deux, la main dans la main, parviennent à imposer aux sociétés primitives des coutumes avantageuses pour eux et qui tendent à perpétuer leur domination sur les masses. Profitant de l'indolence, de la peur, de l'inertie des foules et grâce à la répétition constante des mêmes actes, ils arrivent à établir en permanence des coutumes qui deviennent le point d'appui de leur domination.
Pour cela, ils exploitent d'abord l'esprit de routine qui est si développé chez l'homme et qui atteint un degré si frappant chez les enfants, les peuples sauvages aussi bien que chez les animaux. L'homme, surtout lorsqu'il est superstitieux, a toujours peur de changer quoi que ce soit à ce qui existe; généralement il vénère ce qui est antique. — « Nos pères ont fait ainsi; ils ont vécu tant bien que mal, ils vous ont élevés, ils n'ont pas été malheureux, faites de même! » — disent les vieillards aux jeunes gens, dès que ceux-ci veulent changer quelque chose. L'inconnu les effraie, ils préfèrent se cramponner au passé, lors même que ce passé représente la misère, l'oppression, l'esclavage. On peut même dire que, plus l'homme est malheureux, plus il craint de changer quoi que ce soit, de peur de devenir encore plus malheureux; il faut qu'un rayon d'espoir et quelques heures de bien-être pénètrent dans sa triste cabane, pour qu'il commence
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à vouloir mieux, à critiquer son ancienne manière de \ivre, à désirer un changement. Tant que cet espoir ne l'a pas pénétré, tant qu'il ne s'est pas affranchi de la tutelle de ceux qui utilisent ses superstitions et ses craintes, il préfère rester dans la même situation. Si les jeunes veulent changer quelque chose, les vieux poussent un cri d'alarme contre les novateurs. Tel sauvage se ferait plutôt tuer que de transgresser la coutume de son pays, car dès son enfance on lui a dit que la moindre infraction aux coutumes établies lui porterait malheur, causerait la ruine de toute la tribu. Et aujourd'hui encore, combien de politiciens, d'économistes et de soi-disant révolutionnaires agissent sous la même impression, en se cramponnant à un passé qui s'en va ! Combien n'ont d'autre souci que de chercher des précédents! Combien de fougueux novateurs sont les simples copistes des révolutions antérieures !
Cet esprit de routine qui puise son origine dans la superstition, dans l'indolence et dans la lâcheté, fit de tout temps la force des oppresseurs; et dans les sociétés humaines primitives, il fut habilement exploité par les prêtres et les chefs militaires, perpétuant les coutumes, avantageuses pour eux seuls, qu'ils réussissaient à imposer aux tribus.
Tant que cet esprit de conservatisme, habilement exploité, suffisait pour assurer l'empiétement des chefs sur la liberté des individus; tant que les seules inégalités entre les hommes étaient les inégalités naturelles et qu'elles n'étaient pas encore décuplées et cen-
tuplées par la concentration du pouvoir et des richesses, — il n'y avait encore aucun besoin de la loi et de l'appareil formidable des tribunaux: et des peines toujours croissantes pour l'imposer.
Mais lorsque la société eut commencé à se scinder de plus en plus en deux classes hostiles, — l'une qui cherche à établir sa domination et l'autre qui cherche à s'y soustraire, alors la lutte s'engagea. Le vainqueur d'aujourd'hui s'empresse d'immobiliser le fait accompli, il cherche à le rendre indiscutable, à le rendre saint et vénérable par tout ce que les vaincus peuvent respecter. La loi fait apparition, sanctionnée par le prêtre et ayant à son service la massue du guerrier. Elle travaille à immobiliser les coutumes avantageuses à la minorité dominatrice, et l'Autorité militaire se charge de lui assurer l'obéissance. Le guerrier trouve en môme temps dans cette nouvelle fonction un instrument pour assurer son pouvoir; il n'a plus à son service une simple force brutale : il est le défenseur de la Loi.
Mais, si la Loi ne présentait qu'un assemblage de prescriptions avantageuses aux seuls dominateurs, elle aurait de la peine à se faire accepter, à se faire obéir. Eh bien, le législateur confond dans un seul et même code les deux courants de coutumes dont nous venons déparier; les maximes qui représentent les principes de moralité et de solidarité élaborés par la vie en commun, et les ordres qui doivent à jamais consacrer l'inégalité. Les coutumes qui sont absolument nécessaires à l'existence même de la société, sont habilement mêlées dans le Gode aux pratiques imposées par les dominateurs, et prétendent au même respect delà foule. — « Ne tue pas! » dit le Gode et