‹ Paroles d'un révoltéChapitre 14 sur 19 · LA LOI ET LAUTOKITÉ · texte numérisé non relu

LA LOI ET LAUTOKITÉ

« Paye la dîme au prêtre » s'empresse-t-il d'ajouter. « Ne vole pas » dit le Gode et aussitôt après : « Celui qui ne paiera pas l'impôt aura le bras coupé. »

Voilà la Loi, et ce double caractère, elle Ta conservé jusqu'aujourd'hui. Son origine, —c'est le désir des dominateurs d'immobiliser les coutumes qu'ils avaient eux-mêmes imposées à leur avantage. Son caractère, c'est le mélange habile des coutumes utiles à la société, — coutumes qui n'ont pas ^besoin de loi pour être respectées, — avec ces autres coutumes qui ne présentent d'avantages que pour les dominateurs, qui sont nuisibles aux masses et ne sont maintenues que par la crainte des supplices.

Pas plus que le capital individuel, né de la fraude et de la violence et développé sous les auspices de l'Autorité, la Loi n'a aucun titre au respect des hommes. Née de la violence et de la superstition, établie dans l'intérêt du prêtre, du conquérant et du riche exploiteur, elle devra être abolie en entier le jour où le peuple voudra briser ses chaînes.

Nous nous en convaincrons encore mieux, en analysant dans le chapitre suivant, le développement ultérieur de la Loi sous les auspices de la religion, de l'autorité et du régime parlementaire actuel.

Nous avons vu comment la Loi est née des coutumes et usages établis, et comment elle représentait dès le

début un mélange habile de coutumes sociables^ nécessaires à la préservation de la race humaine, avec d'autres coutumes, imposées par ceux qui usaient à leur avantage les superstitions populaires et le droit du plus fort. Ce double caractère de la Loi détermine son développement ultérieur chez les peuples de plus en plus policés. Mais tandis que le noyau de coutumes sociables inscrites dans la Loi ne subit qu'une modification très faible et très lente dans le cours des siècles, — c'est l'autre partie des lois qui se développe, tout à l'avantage des classes dominantes, tout au détriment des classes opprimées. C'est à peine si, de temps en temps, les classes dominantes se laissent arracher une loi quelconque qui représente, ou semble représenter, une certaine garantie pour les déshérités. Mais alors cette loi ne fait qu'abroger une loi précédente, faite à l'avantage des classes dominatrices. — « Les meilleures lois, disait Buckle, furent celles qui abrogèrent des lois précédentes ». Mais, quels efforts terribles n'a-t-il pas fallu dépenser, quels flots de sang n'a-t-il pas fallu verser chaque fois qu'il s'agissait d'abroger une de ces institutions qui servent à tenir le peuple dans les fers. Pour abolir les derniers vestiges du servage et des droits féodaux, pour briser la puissance de la camarilla royale, il a fallu que la France passât par quatre années de révolution et par vingt ans de guerres. Pour abroger la moindre des lois iniques qui nous sont léguées par le passé, il faut des dizaines d'années de lutte et pour la plupart elles ne disparaissent que dans les périodes révolutionnaires.

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Les socialistes ont déjà fait maintes foisThistoirede la genèse du Capital. Ils ont raconté comment il est né des guerres et du butin, de l'esclavage, du servage, de la fraude et de l'exploitation moderne. Ils ont montré comment il s'est nourri du sang de l'ouvrier et comment peu à peu il a conquis le monde entier. Ils ont encore à faire la même histoire, concernant la genèse et le développement de la Loi. L'esprit populaire, prenant, comme toujours, les devants sur les hommes de cabinet, fait déjà la philosophie de cette histoire et il en plante les jalons essentiels.

Faite pour garantir les fruits du pillage, de l'accaparement et de l'exploitation, la Loi a suivi les mêmes phases de développement que le Capital : frère et sœur jumeaux, ils ont marché la main dans la main, se nourrissant l'un et l'autre des souffrances et des misères de l'humanité. Leur histoire a été presque la même dans tous les pays de l'Europe. Ce ne sont que les détails qui diffèrent : le fond reste le même, et jeter un coup d'œil sur le développement de la Loi en France, ou en Allemagne, c'est connaître dans ses traits essentiels ses phases de développement dans la plupart des nations européennes.

A ses origines, la Loi était le pacte, ou contrat national. Au Champ de Mars, les légions et le peuple agréaient le contrat ; le Champ de Mai des communes primitives delà Suisse est encore un souvenir de cette époque, malgré toute l'altération qu'il a subie par l'immixtion de la civilisation bourgeoise et centralisatrice. Certes, ce contrat n'était pas toujours librement consenti ; le fort et le riche imposaient déjà leur volonté à cette époque. Mais du moins, ils rencontraient un obstacle à leurs tentatives d'envahissement dans

la masse populaire qui souvent leur faisait sentir aussi sa force.

A mesure que l'Eglise d'une part et le seigneur de l'autre réussissent à asservir le peuple, le droit de légiférer échappe des mains de la nation pour passer aux privilégiés. L'Eglise étend ses pouvoirs ; soutenue par les richesses qui s'accumulent dans ses colfres, elle se mole de plus en plus dans la vie privée et, sous prétexte de sauver les âmes, elle s'empare du travail de ses serfs ; elle prélève l'impôt sur toutes les classes, elle étend sa juridiction ; elle multiplie les délits et les peines, et s'enrichit en proportion des délits commis, puisque c'est dans ses coffre s- forts que s'écoule le produit des amendes. Les lois n'ont plus trait aux intérêts nationaux : « on les croirait plutôt émanées d'un concile de fanatiques religieux que de législateurs», observe un historien du droit français.

En même temps, à mesure que le seigneur, de son côté, étend ses pouvoirs sur les laboureurs des champs et les artisans des villes, c'est lui qui devient aussi juge et législateur. Au dixième siècle, s'il existe des monuments de droit public, ce ne sont que des traités qui règlent les obligations, les corvées et les tributs des serfs et des vassaux du seigneur. Les législateurs à cette époque, c'est une poignée de brigands, se multipliant et s'organisant pour le brigandage qu'ils exercent contre un peuple devenu de plus en plus pacifique à mesure qu'il se livre à l'agriculture. Ils exploitent à leur avantage le sentiment de justice inhérent aux peuples ; ils se posent en justiciers, se font de l'application môme des principes de justice une source de revenus, et formulent les lois qui serviront h maintenir leur domination.

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