LA LOI ET L' AUTORITE
Plus tard ces lois, rassemblées par les légistes et classiflées, servent de fondement à nos codes modernes. Et l'on parle encore de respecter ces codes, — héritage du prêtre et du baron?
La première révolution, la révolution des communes, ne réussit à abolir qu'une partie de ces lois ; car les chartes des communes affranchies ne sont pour la plupart qu'un compromis entre la législation seigneuriale ou épiscopale et les nouvelles relations, créées au sein de la commune libre. Et cependant, quelle différence entre ces lois et nos lois actuelles ! La Commune ne se permet pas d'emprisonner et de guillotiner les citoyens pour une raison d'Etat : elle se borne à expulser celui qui complotera avec les ennemis de la Commune, et à raser sa maison. Pour la plupart des prétendus « crimes et délits » elle se borne à imposer des amendes ; on voit même, dans les Communes du douzième siècle, ce principe si juste, mais oublié aujourd'hui, que toute la Commune répond pour les méfaits commis par chacun de ses membres. Les sociétés d'alors, considérant le crime comme un accident ou comme un malheur — c'est encore jusqu'à présent la conception du paysan russe — et n'admettant pas le principe de vengeance personnelle, prêché par la Bible, comprenaient que pour chaque méfait la faute retombe sur la société entière. Il a fallu toute l'influence de l'Eglise byzantine, qui importait en Occident la cruauté raffinée des despotes de l'Orient, pour introduire dans les mœurs des Gaulois et des Germains la peine de
mort et les supplices horribles qu'on infligea plus tard à ceux qu'on considérait comme criminels ; il a fallu aussi toute l'influence du code civil romain, — produit de la pourriture de la Rome impériale, — pour introduire ces notions de propriété foncière illimitée qui vinrent renverser les coutumes communalistes des peuples primitifs.
On sait que les Communes libres n'ont pu se maintenir : elles devinrent la proie de la royauté. Et à mesure que la royauté acquérait une force nouvelle, le droit de législation passait de plus en plus dans les mains d'une coterie de courtisans. L'appel à la nation n'est fait que pour sanctionner les impôts demandés par le roi. Des parlements, appelés à deux siècles d'intervalle, selon le bon plaisir et les caprices de la Cour, des « Conseils extraordinaires », des « séances de notables » où les ministres écoutent à peine les ;< doléances » des sujets du roi, — voilà les législateurs. Et plus tard encore, lorsque tous les pouvoirs sont concentrés dans une seule personne qui dit : « l'État c'est moi », — c'est « dans le secret des Conseils du prince », selon la fantaisie d'un ministre ou d'un roi imbécile, que se fabriquent les édits auxquels les sujets sont tenus d'obéir sous peine de mort. Toutes les garanties judiciaires sont abolies ; la nation est serve du pouvoir royal et d'une poignée de courtisans ; les peines les plus terribles : la roue, le bûcher, l'écorchement, les tortures de tout genre, — produit de la fantaisie malade de moines et de fous enragés qui cherchent leurs délices dans les souffrances des suppliciés, — voilà les progrès qui font leur apparition à cette époque.
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C'est à la grande révolution que revient Thonneur d'avoir commencé la démolition de cet échafaudage de lois qui nous a été légué par la féodalité et la royauté. Mais après avoir démoli quelques parties du vieil édifice, la Révolution remit le pouvoir de légiférer entre les main? de la bourgeoisie qui, à son tour, commença d'élever tout un nouvel échafaudage de lois destinées à maintenir et à perpétuer sa domination sur les masses. Dans ses parlements elle légifère à perte de vue, et d^s montagnes de paperasses s'accumulent avec une rapidité effroyable. Mais que sont au fond toutes ces lois?
La plus grande partie n'a qu'un but : celui de protéger la propriété individuelle, c'est-à-dire les richesses acquises au moyen de l'exploitation de l'homme par l'homme, d'ouvrir de nouveaux champs d'exploitation au capital, de sanctionner les nouvelles formes que l'exploitation revêt sans cesse à mesure que le Capital accapare de nouvelles branches de la vie humaine : chemins de fer, télégraphes, lumière électrique, industrie chimique, expression de la pensée humaine par la littérature et la science, etc. Le reste des lois, au fond, a toujours le même but, c'est-à-dire le maintien de la machine gouvernementale qui sert à assurer au capital l'exploitation et l'accaparement des richesses produites. Magistrature, police, armée, instruction publique, finances — tout sert le même dieu : le Capital ; tout cela n'a qu'un but : celui de protéger et de faciliter l'exploitation du travailleur par le capitaliste. Analysez toutes les lois faites depuis quatre-vingts ans, — vous n'y trouverez pas autre chose. La protection des personnes que l'on veut représenter comme la vraie mis-
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sion de la Loi, n'y occupe qu'une place presque imperceptible ; car dans nos sociétés actuelles, les attaques contre les personnes, dictées directement par la haine et la brutalité, tendent à disparaître. Si on tue quelqu'un, aujourd'hui, c'est pour piller et rarement par vengeance personnelle. Et si ce genre de crimes et délits va toujours en diminuant, ce n'est certainement pas à la législation que nous le devons : c'est au développement humanitaire de nos sociétés, à nos habitudes de plus en plus sociables, et non pas aux prescriptions de nos lois. Qu'on abroge demain toutes les lois concernant la protection des personnes, qu'on cesse demain toute poursuite pour crimes contre les personnes, et le nombre d'attentats dictés par la vengeance personnelle ou par la brutalité n'augmentera pas d'un seul.
On nous objectera, peut-être, qu'on a fait depuis cinquante ans bon nombre de lois libérales. Mais qu'on analyse ces lois, et l'on verra que toutes ces lois libérales ne sont que l'abrogation des lois qui nous ont été léguées par la barbarie des siècles précédents. Toutes les lois libérales, tout le programme radical se résument en ces mots : abolition de lois devenues gênantes pour la bourgeoisie elle-même et retour aux libertés des communes du douzième siècle, étendues à tous les citoyens. L'abolition de la peine de mort, le jury pour tous les « crimes» (le jury, plus libéral qu'aujourd'hui, existait au douxième siècle), la magistrature élue, le droit de mise en accusation des tonctionnaires, l'abolition des armées permanentes, la
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liberté de réunion, la liberté d'enseignement, tout ce qu'on nous dit être une invention du libéralisme moderne, n'est qu'un retour aux libertés qui existaient avant que l'Eglise et le Roi eussent étendu leur main sur l'humanité.
La protection de l'exploitation, — directe, par les lois sur la propriété, et indirecte par le maintien de l'État, — voilà donc l'essence et la matière de nos codes modernes et la préoccupation de nos engins coûteux de législation. Il est temps, cependant, de ne plus nous payer de phrases et de nous rendre compte de ce qu'ils sont en réalité. La loi que l'on présenta au début comme un recueil de coutumes utiles à la préservation delà société, n'est plus qu'un instrument pour le maintien de l'exploitation et de la domination des riches oisifs sur les masses laborieuses. Sa mission civilisatrice est nulle aujourd'hui; elle n'a qu'une mission : le maintien de l'exploitation.
Voilà ce que nous dit l'histoire du développement de la Loi. Est-ce à ce titre que nous sommes appelés à la respecter? — Certainement non. Pas plus que le Capital, produit du brigandage, elle n'a droit à notre respect. Et le premier devoir des révolutionnaires du dix-neuvième siècle sera de faire un auto-da-fé de toutes les lois existantes, comme ils le feront des titres de propriété.
Si on étudie les millions de lois qui régissent l'humanité, on s'aperçoit aisément qu'elles peuvent être si^divisées en trois grandes catégories : Protection de la propriété, protection du gouvernement, protection des personnes. Et, en analysant ces trois catégories, on en arrive à l'égard de chacune d'elles à cette conclusion logique et nécessaire : hmtUité et nocivité de la Loi.
Pour la protection de la propriété, les socialistes savent ce qu'il en est. Les lois sur la propriété ne sont faites pour garantir ni à l'individu, ni à la société la jouissance des produits de leur travail. Elles sont faites, au contraire, pour dérober au producteur une partie de ce qu'il produit et pour assurer à quelquesuns la part des produits qu'ils ont dérobés, soit aux producteurs, soit à la société entière. Lorsque la loi établit les droits de Monsieur un tel sur une maison, par exemple, elle établit son droit, non pas sur une cabane qu'il aurait bâtie lui-même, ni sur une maison qu'il aurait élevée avec le secours de quelques amis, — personne ne lui aurait disputé ce droit s'il en était ainsi. La loi, au contraire, établit ses droits sur une maison qui n est pas le produit de son travail, d'abord parce qu'il l'a fait bâtir par d'autres, auxquels il n'a pas payé toute la valeur de leur travail, et ensuite — parce que cette maison représente une valeur sociale qu'il n'a pas pu produire à lui seul : la loi établit ses
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droits sur une portion de ce qui appartient à tout le monde et à personne en particulier. La même maison, bâtie au beau milieu de la Sibérie, n'aurait pas la valeur qu'elle a dans une grande ville, et sa valeur actuelle provient, — on le sait — du travail de toute une cinquantaine de générations qui ont bâti la ville, qui Font embellie, pourvue d'eau et de gaz, de beaux boulevards^, d'universités, de théâtres et de magasins, de chemins de fer et de routes rayonnant dans, toutes les directions. En reconnaissant donc les droits de Monsieur un tel sur une maison à Paris, à Londres, à Rouen, la loi lui approprie — injustement — une certaine part des produits du travail de l'humanité entière. Et c'est précisément parce que cette appropriation est une injustice criante (toutes les autres formes de propriété ont le même caractère , qu'il a fallu tout un arsenal de lois et toute une armée de soldats, de policiers et de juges pour la maintenir, contre le bon sens et le sentiment de justice inhérent à l'humanité.
Eh bien, la moitié de nos lois, — les codes civils de tous pays, — n'ont d'autre but que celui de maintenir cette appropriation, ce monopole, au profit de quelques-uns, contre l'humanité entière. Les trois quarts des affaires jugées parles tribunaux ne sont que des querelles surgissant entre monopoleurs : deux voleurs se disputant le butin. Et une bonne partie de nos lois criminelles ont encore le même but, puisqu'elles ont pour objectif de maintenir l'ouvrier dans une position subordonnée au patron, afin d'assurer à celui-ci l'exploitation de celui-là.
Quant à garantir au producteur les produits de son travail, il n'y a même pas de lois qui s'en chargent»
Gela est si simple et si naturel, si bien dans les mœurs et dans les habitudes de l'humanité, que la Loi n'y a même pas songé. Le brigandage ouvert, les armes à la main, n'est plus de notre siècle; un travailleur ne vient jamais non plus disputer à un autre travailleur les produits de son travail ; s'il y a quelque malentendu entre eux, ils le vident sans avoir recours à la Loi, en s'adressant à un tiers; et si quelqu'un vient exiger d'un autre une certaine part de ce qu'il a produit, ce n'est que le propriétaire, venant prélever sa part de lion. Quant à l'humanité en général, elle respecte partout le droit de chacun sur ce qu'il a produit, sans qu'il y ait pour cela besoin de lois spéciales. Toutes ces lois sur la propriété, qui font les gros volumes des codes et la joie de nos avocats, n'ayant ainsi d'autre but que celui de protéger l'appropriation injuste des produits du travail de l'humanité par certains monopoleurs, n'ont aucune raison d'être, et les socialistes-révolutionnaires sont bien décidés à les faire disparaître le jour de la Révolution. Nous pouvons, en efTet, en pleine justice, taire un auto-da-fé complet de toutes les lois qui sont en rapport avec les ci-nommés « droits de propriété », de tous les titres de propriété, de toutes les archives, — bref, de tout ce qui a trait à cette institution qui sera bientôt considérée comme une tache humiliante dans l'histoire de l'humanité, au même titre que l'esclavage et le servage (les siècles passés.
Ce que nous venons de dire sur les lois concernant la propriété s'applique complètement à cette seconde
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catégorie de lois, — les lois servant à maintenir le gouvernement, ou les lois constitutionnelles.
C'est encore tout un arsenal de lois, de décrets, d'ordonnances, d'avis, etc., servant à protéger les diverses formes de gouvernement représentatif, — par délégation ou par usurpation, — sous lesquelles se débattent encore les sociétés humaines, ^'ous savons fort bien — les anarchistes l'ont assez souvent démontré par la critique incessante des diverses formes de gouvernement, — que la mission de tous les gouvernements, monarchiques, constitutionnels et républicains, est de proléger et de maintenir par la force les privilèges des classes possédantes : aristocratie, prêtraille et bourgeoisie. Un bon tiers de nos lois, — les lois « fondamentales «, lois sur les impôts, sur les douanes, sur l'organisation des ministères et de leurs chaucelleries, sur l'armée, la police, l'église, etc. — et il y en a bien quelques dizaines de mille dans chacfYie pays, — n'ont d'autre but que celui de maintenir, de rhabiller et de développer la machine gouvernementale, qui sert, à son tour, presque entièrement à protéger les privilèges des classes possédantes. Qu'on analyse toutes ces lois, qu'on les observe en action au jour le jour, et l'on s'apercevra qu'il n'y en a pas une bonne à conserver^ en commençant par celles qui livrent les communes, pieds et mains liés, au curé, au gros bourgeois de l'endroit et au sous-préfet, et en finissant par cette fameuse constitution (la 19'' ou la 20'- depuis 1789 qui nous donne une Chambre de crétins et de boursicotiers préparant la dictature d'un aventurier quelconque, si ce n'est le gouvernement d'une tête de chou couronnée.
Bref, à l'égard de ces lois il ne peut y avoir de doute.
Non seulement les anarchistes, mais aussi bien les bourgeois plus ou moins révolutionnaires, sont d'accord en ceci, que le seul usage que l'on puisse faire de toutes les lois concernant l'organisation du gouvernement, — c'est d'en allumer un feu de joie.
Reste la troisième catégorie de lois, la plus importante, puisque c'est à elle que s'attachent le plus de préjugés : les lois concernant la protection des personnes, la punition et la prévention des «crimes». En effet, cette catégorie est la plus importante, parce que, si la Loi jouit d'une certaine considération, c'est qu'on croit ce genre de lois absolument indispensables pour la sécurité de l'individu dans la société. Cd sont ces lois qui se sont développées du noyau de coutumes utiles aux sociétés humaines et qui furent exploitées par les dominateurs pour sanctionner leur domination. L'autorité des chefs de tribu, des familles riches des communes et du roi s'appuyaient sur les fonctions de juges qu'ils exerçaient; et jusqu'à présent encore, chaque fois que l'on parle de la nécessité du gouvernement, c'est sa fonction de juge suprême que l'on sous-entend. — « Sans gouvernement les hommes s'égorgeraient entre eux », dit le raisonneur de village. — « Le but final de tout gouvernement est de donner douze honnêtes jurés à chaque inculpé », disait Burke.
Eh bien, malgré tous les préjugés existant à ce sujet, il est bien temps que les anarchistes disent hautement que cette catégorie de lois est aussi inutile et aussi nuisible que les précédentes.
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D'abord, quant aux ci-nommés « crimes », aux attentats contre les personnes, il est connu que les deux tiers et souvent même les trois quarts de tous ces « crimes » sont inspirés par le désir de s'emparer des richesses appartenant à quelqu'un. Cette catégorie immense de ci-nommés « crimes et délits » disparaîtra le jour où la propriété privée cessera d'exister.
— « Mais, nous dira-t-on, il y aura toujours des brutes qui attenteront à la vie des citoyens, qui porteront un coup de couteau à chaque querelle, qui vengeront la moindre ofTense par un meurtre, s'il n'y a pas de lois pour les restreindre et des punitions pour les retenir ! » Voilà le refrain qu'on nous chante dès que nous mettons en doute le droit de punir de la société. Là-dessus il y a cependant une chose bien établie aujourd'hui : La sévérité des punitions ne diminue pas le nombre des « crimes ». Pendez, écartelez, si vous voulez, les assassins, le nombre des assassinats ne diminuera pas d'un seul. Par contre, abolissez la peine de mort, et il n'y aura pas un assassinat de plus. Les statisticiens et les légistes savent que jamais diminution de sévérité dans le code pénal n'amena une augmentation d'attentats contre la vie des citoyens. D'autre part, que la récolte soit bonne, que le pain soit bon marché, que le temps soit beau, — et le nombre des assassinats diminuera aussitôt. Il est prouvé par la statistique, que le nombre de crimes augmente et diminue en proportion du prix des denrées et du beau ou mauvais temps. Non pas que tous les assassinats soient inspirés par la faim. Point du tout; mais, lorsque la récolte est bonne et les denrées à un prix accessible, les hommes, plus
gais, moins misérables que de coutume, ne se laissent pas aller aux sombres passions et ne vont pas plonger un couteau dans le sein d'un de leurs semblables pour des motifs futiles.
En outre, il est connu aussi que la peur de la punition n'a jamais arrêté un seul assassin. Celui qui va tuer son voisin par vengeance ou par misère ne raisonne pas trop sur les conséquences; et il n'y a pas d'assassin qui n'ait eu la ferme conviction d'échapper aux poursuites. D'ailleurs, que chacun raisonne luimême sur ce sujet, qu'il analyse les crimes et les peines, leurs motifs et leurs conséquences, et s'il sait raisonner sans se laisser influencer par les idées préconçues, il arrivera nécessairement à cette conclusion :
« Sans parler d'une société où l'homme recevra une meilleure éducation, où le développement de toutes ses facultés et la possibilité d'en user lui procurera tant de jouissances qu'il ne cherchera pas à les perdre par un assassinat, — sans parler de la société future, même dans notre société, même avec ces tristes produits de la misère que nous voyons aujourd'hui dans les cabarets des grandes cités, — le jour où aucune punition ne serait infligée aux assassins, le nombre des assassinats n'augmenterait pas d'un seul cas; il est fort probable qu'il diminuerait au contraire de tous les cas qui sont dus aujourd'hui aux récidivistes, abrutis dans les prisons. »
On nous parle toujours des bienfaits de la loi et des effets salutaires des peines. Mais a-t-on jamais essayé de faire la balance entre ces bienfaits qu'on
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attribue à la Loi et aux peines, et l'effet dégradant de ces peines sur Thumanité? Qu'on fasse seulement l'addition de toutes les mauvaises passions réveillées chez les spectateurs par les punitions atroces qu'on infligeait dans nos rues. Qui donc a choyé et développé les instincts de cruauté dans l'homme (instincts inconnus aux animaux, l'homme étant devenu l'animal le plus cruel de la terre), si ce n'est le roi, le juge et le prêtre armés de la loi, qui faisaient arracher la chair par lambeaux, verser de la poix brûlante dans les plaies^ disloquer les membres, broyer les os, scier les hommes en deux, pour maintenir leur autorité? Que l'on calcule seulement tout le torrent de dépravation versé dans les sociétés humaines par la délation, favorisée par les juges et payée par les écus sonnants du gouvernement, sous prétexte d'aider à la découverte des crimes. Que l'on aille en prison, et que l'on étudie là ce que devient l'homme, privé de liberté, enfermé avec d'autres dépravés qui se pénètrent de toute la corruption et de tous les vices qui suintent de nos prisons actuelles; et que l'on se souvienne seulement que plus on les réforme, plus détestables elles sont, nos pénitenciers modernes et modèles étant cent fois plus corrupteurs que les donjons du moyen âge, Que l'on considère enfin quelle corruption, quelle dépravation de l'esprit est maintenue dans l'humanité par ces idées cVohéissance — essence de la loi,
— de châtiment, d'autorité ayant le droit de punir, de juger en dehors de la conscience ; par ces fonctions de bourreaux, de geôliers, de dénonciateurs,
— bref, par tout cet immense appareil de la Loi et de l'Autorité. Que l'on considère tout cela, et on sera certainement d'accord avec nous, lorsque nous di-
rons que la Loi et la pénalité sont des abominations qui doivent cesser d'exister.
D'ailleurs^ les peuples non policés et, partant moins imbus de préjugés autoritaires, ont parfaitement compris que celui que l'on nomme un « criminel », est tout bonnement un malheureux ; qu'il ne s'agit pas de le fouetter, de l'enchaîner ou de le faire mourir sur l'échafaud ou en prison, mais qu'il faut le soulager par les soins les plus fraternels, par un traitement égalitaire, par la pratique de la vie entre honnêtes gens. Et nous espérons que la prochaine révolution fera retentir ce cri :
« Brûlons les guillotines, démolissons les prisons, chassons le juge, le policier, le délateur — race immonde s'il en fût jamais sur la terre, — traitons en frère celui qui aura été porté par la passion à faire du malàson semblable; par-dessus toutôtons aux grands criminels, à ces produits ignobles de l'oisiveté bourgeoise, la possibilité d'étaler leurs vices sous des formes séduisantes ; — et soyons sûrs que nous n'aurons plus que très peu de crimes à signaler dans notre société. Ce qui maintient le crime (outre l'oisiveté), c'est la Loi et l'Autorilé : la loi sur la propriété, la loi sur le gouvernement, la loi sur les peines et délits, et l'Autorité qui se charge de faire ces lois et de les appliquer. »
Plus de lois, plus de juges! La Liberté, l'Egalité et la pratique de la Solidarité sont la seule digue efficace que nous puissions opposer aux instincts antisociables de certains d'entre nous.
Que les gouyernements actuels doivent être abolis, afin que la liberté, l'égalité et la fraternité ne soient plus de vains mots et deviennent des réalités vivantes ; que toutes les formes de gouvernement essayées jusqu'à nos jours n'aient été qu'autant de formes d'oppression et doivent être remplacées par une nouvelle forme de groupement, à cet égard, tous ceux qui ont un cerveau et un tempérament tant soit peu révolutionnaire sont parfaitement d'accord. A vrai dire, il ne faut même pas être bien novateur pour arriver à cette conclusion ; les vices des gouvernements actuels et l'impossibilité de les réformer sont trop frappants pour ne pas sauter aux yeux de tout observateur raisonnable. Et quant à renverser les gouvernements, on sait généralement qu'à certaines époques cela se
fait sans beaucoup de difficultés. Il y a des moments où les gouvernements s'écroulent presque d'euxmêmes, comme des châteaux de cartes, sous le soufffe du peuple révolté. On Fa bien vu en 1848 et en 1870 ; on le reverra bientôt.
Renverser un gouvernement, — c'est tout pour un révolutionnaire bourgeois. Pour nous, ce n'est que le commencement de la Révolution Sociale. La machine de l'État une fois détraquée, la hiérarchie des fonctionnaires tombée en désorganisation et ne sachant plus dans quel sens il faut marcher, les soldats ayant perdu confiance en leurs chefs, — bref, l'armée des défenseurs du Capital une fois mise en déroute, — c'est alors que se dresse devant nous la grande œuvre de démolition des institutions qui servent à perpétuer l'esclavage économique et politique. La possibilité d'agir librement est acquise, — que vont faire les révolutionnaires ?
A cette question, il n'y a que les anarchistes qui répondent : — « Pas de gouvernement, l'anarchie ! » Tous les autres disent : — « Un gouvernement révolutionnaire ! » Ils ne diffèrent que sur la forme adonner à ce gouvernement élu par le suffrage universel, dans l'État ou dans la Commune ; les autres se prononcent pour la dictature révolutionnaire.
Un « gouvernement révolutionnaire ! » Voilà deux mots qui sonnent bien étrangement à l'oreille de ceux qui se rendent compte de ce que doit signifier la Révolution Sociale et de ce que signifie un gouvernement. Deux mots qui se contredisent, se détruisent l'un
l'autre. On a bien vu, en effet, des gouvernements despotiques — c'est l'essence de tout gouvernement d'être pour la réaction contre la révolution et de tendre nécessairement au despotisme ; — mais on n'a jamais vu un gouvernement révolutionnaire, et pour cause. C'est que la révolution, — synonyme de « désordre », de bouleversement, de renversement en quelques jours des institutions séculaires, de démolition violente des formes établies de la propriété, de destruction des castes, de transformation rapide des idées admises sur la moralité, ou plutôt sur l'hypocrisie qui en tient la place, de liberté individuelle et d'action spontanée, — est précisément l'opposé, la négation du gouvernement, celui-ci étant synonyme de <<■ l'ordre établi », du conservatisme, du maintien des institutions existantes, la négation de l'initiative et de l'action individuelle. Et néanmoins, nous entendons continuellement parler de ce merle blanc, comme si un « gouvernement révolutionnaire » était la chose la plus simple du monde, aussi commune et aussi connue de chacun que la royauté, l'empire ou la papauté !
Que les soi-disant révolutionnaires bourgeois prêchent cette idée, — cela se comprend. Nous savons ce qu'ils entendent par Révolution. C'est tout bonnement un replâtrage de la république bourgeoise ; c'est la prise de possession parles soi-disant républicains, des emplois lucratifs, réservés aujourd'hui aux bonapartistes ou aux royalistes. C'est tout au plus le divorce de l'Église ou de l'État, remplacé par le concubinage des deux, la séquestration des biens du clergé au profit de l'État et surtout des futurs administrateurs de ces biens, peut-être encore, le référendum, ou quelque
autre machine du même genre... Mais, que des révolutionnaires socialistes se fassent les apôtres de cette idée — nous ne pouvons l'expliquer qu'en supposant de deux choses l'une. Ou bien, ceux qui l'acceptent sont imbus de préjugés bourgeois qu'ils ont puisés, sans s'en rendre compte, dans la littérature et surtout dans l'histoire faite à l'usage de la bourgeoisie par les bourgeois ; et, pénétrés encore de l'esprit de servit lismO; produit des siècles d'esclavage, ils ne peuvenpas même s'imaginer libres. Ou bien, il ne veulent point de cette Révolution dont ils ont toujours le nom sur les lèvres : ils se contenteraient d'un simple replâtrage des institutions actuelles, à condition qu'on les portât au pouvoir, quitte à voir plus tard ce qu'il faudra faire pour tranquilliser « la bête », c'est-à-dire, le peuple. Ils n'en veulent aux gouvernants du jour que pour prendre leur place Avec ceux-ci, nous n'avons pas à raisonner. Nous ne parlerons donc qu'à ceux qui se trompent sincèrement.
Commençons par la première des deux formes de « gouvernement révolutionnaire » qu'on préconise — le gouvernement élu.
Le pouvoir royal ou autre est renversé, l'armée des défenseurs du Capital est en déroute ; partout la fermentation^ la discussion de la chose publique, le désir de marcher de l'avant. Les idées nouvelles surgissent, la nécessité de changements sérieux est comprise, — il faut agir, il faut commencer sans pitié l'œuvre de démolition, afin de déblayer le terrain pour la vie nouvelle. Mais, que nous propose-t-on de
faire ? — De convoquer le peuple pour les élections, d'élire de suite un gouvernement, de lui confier l'œuvre que nous tous, que chacun de nous devrait faire de sa propre initiative !
C'est ce que fit Paris, après le 18 Mars 1871.— « Je me souviendrai toujours, — nous disait un ami, — de ces beaux moments de la délivrance. J'étais descendu de ma haute chambre du quartier latin pour entrer dans cet immense club en plein vent qui remplissait les boulevards d'une extrémité à l'autre de Paris. Tous discutaient sur la chose publique; toute préoccupation personnelle était oubliée : il ne s'agissait plus d'acheter ni de vendre ; tous étaient prêts à se lancer corps et âme vers l'avenir. Des bourgeois même, emportés par l'ardeur universelle, voyaient avec bonheur s'ouvrir le monde nouveau. « S'il faut faire la révolu- » tion sociale, eh bien I faisons-là : mettons tout en » commun ; nous sommes prêts ! » Les éléments de la révolution étaient là : il ne s'agissait plus que de les mettre en œuvre. En rentrant le soir dans ma chambre, je me disais : « Que Thumanité est belle ! On » ne la connaît pas, on l'a toujours calomniée!» Puis vinrent les élections, les membres de la Commune furent nommés, — et la puissance de dévouement, le zèle pour l'action s'éteignirent peu à peu. Chacun se remit à la besogne accoutumée en se disant : « Maintenant, nous avons un gouvernement honnête, )) laissons-le faire. » On sait ce qui s'en suivit.
Au lieu d'agir de soi-même, au lieu de marcher de l'avant, au lieu de se lancer hardiment vers un nouvel ordre de choses, le peuple, confiant en ses gouvernants, s'en remet à eux du soin de prendre l'initiative. Yoilà la première conséquence, — - résultat fatal
des élections. Que feront donc ces gouvernants investis de la confiance de tous ?
Jamais élections ne furent plu:^ libres que celles de mars 1871. Les adversaires de la Commune l'ont euxmêmes reconnu. Jamais la grande masse des électeurs n'était plus imbue du désir d'envoyer au pouvoir les meilleurs hommes, des hommes de l'avenir, des révolutionnaires. Et c'est ce qu'elle fit. Tous les révolutionnaires de renom furent élus par des majorités formidables; jacobins, blanquistes, internationaux, les trois fractions révolutionnaires se trouvèrent représentées au Conseil de la Commune. L'élection ne pouvait donner un meilleur gouvernement.
On en connaît le résultat. Enfermés à l'Hôtel-de- Yille, avec mission de procéder dans les formes établies par les gouvernements précédents, ces révolutionnaires ardents, ces réformateurs se trouvèrent frappés d'incapacité, de stérilité. Avec toute leur bonne volonté et leur courage, ils n'ont pas môme su organiser la défense de Paris. 11 est vrai qu'aujourd'hui on s'en prend pour cela aux hommes, aux individus ; mais ce ne sont pas les individus qui furent la cause de cet échec, — c'est le système appliqué.
En effet, le suffrage universel, lorsqu'il est libre, peut donner, tout au plus, une assemblée représentant la moyenne des opinions qui circulent en ce moment dans la masse ; et cette moyenne, au début de la révolution, n'a généralement qu'une idée vague, fort vague, de l'œuvre à accomplir, sans se rendre compte de la manière dont il faut s'y prendre. Ah, si le gros
de la nation, de la Commune, pouvait s'entendre, avant le mouvement, sur ce qu'il y aurait à faire dès que le gouvernement serait renversé ! Si ce rêve des utopistes de cabinet pouvait être réalisé, nous n'aurions même jamais eu de révolutions sanglantes : la volonté du gros de la nation étant exprimée, le reste s'y serait soumis de bonne grâce. Mais ce n'est pas ainsi que se passent les choses. La révolution éclate bien avant qu'une entente générale ait pu s'établir, et ceux qui ont une idée nette de ce qu'il y aurait à faire au lendemain du mouvement ne sont à ce moment-là qu'une petite minorité. La grande masse du peuple n'a encore qu'une idée générale du but qu'elle voudrait voir réaliser, sans trop savoir comment marcher vers ce but^ sans trop avoir de confiance dans la marche à suivre. La solution pratique ne se trouvera, ne se précisera que lorsque le changement aura déjà commencé : elle sera le produit de la révolution elle-même, du peuple en action, — ou bien elle ne sera rien, le cerveau de quelques individus étant absolument incapable de trouver ces solutions qui ne peuvent naître que de la vie populaire.
C'est cette situation qui se reflète dans le corps élu par le suffrage, lors même qu'il n'aurait pas tous les vices inhérents aux gouvernements représentatifs en général. Les quelques hommes qui représentent l'idée révolutionnaire de l'époque se trouvent noyés parmi les représentants des écoles révolutionnaires du passé ou de l'ordre de choses existant. Ces hommes, qui seraient si nécessaires au milieu du peuple, et précisé-
ment clans ces journées de révolution, pour semer largement leurs idées, pour mettre les masses en mouvement, pour démolir les institutions du passé, — S} trouvent cloués là, dans une salle, discutant à perte de vue, pour arracher des concessions aux modérés, pour convertir des ennemis, tandis qu'il n'y a qu'un s }ul moyen de les amener à l'idée nouvelle, — c'est de la mettre à exécution. Le gouvernement se change en parlement, avec tous les vices des parlements bourgeois. Loin d'être un gouvernement « révolutionnaire », il devient le plus grand obstacle à la révolution, et pour cesser de piétiner sur place, le peuple se voit forcé de le renvoyer, de destituer ceux qu'hier encore il acclamait comme ses élus. Mais, ce n'est plus si facile. Le nouveau gouvernement, qui s'est empressé d'organiser toute une autre échelle administrative pour étendre sa domination et se faire obéir, n'entend pas céder la place aussi légèrement. Jaloux de maintenir son pouvoir, il s'y cramponne avec toute l'énergie d'une institution qui n'a pas encore eu le temps de tomber en décomposition sénile. Il est décidé à opposer la force à la force; et pour le déloger, il n'y a qu'un moyen, celui de prendre les armes, de refaire une révolution, afm de renvoyer ceux en qui on avait mis tout son espoir.
Et voilà la révolution divisée ! Après avoir perdu un temps précieux en atermoiements, elle va perdre ses forces en divisions intestines entre les amis du jeune gouvernement et ceux qui ont vu la nécessité de s'en défaire ! Et tout cela pour ne pas avoir compris qu'une vie nouvelle demande des formes nouvelles ; que ce n'est pas en se cramponnant aux anciennes formes qu'on opère une révolution I Tout cela pour n'avoir
pas compris l'incompatibilité de révolution et de gouvernement, pour ne pas avoir entrevu que l'un, — sous quelque forme qu'il se présente, — est toujours la négation de l'autre, et que, en dehors de l'anarchie, il n'y a pas de révolution.
Il en est de même pour cette autre forme de « gouvernement révolutionnaire » que l'on nous vante, — la dictature révolutionnaire.
Les dangers auxquels s'expose la Révolution si elle se laisse maîtriser par un gouvernement élu, sont si évidents que toute une école de révolutionnaires renonce complètement à cette idée. Ils comprennent qu'il est impossible à un peuple insurgé de se donner, par la voie des élections, un gouvernement qui ne représente pas le passé, et qui ne soit pas un boulet attaché aux pieds du peuple, surtout lorsqu'il s'agit d'accomplir cette immense régénération économique, politique et morale que nous comprenons par Révolution sociale. Ils renoncent donc à l'idée d'un gouvernement « légal », du moins pour la période qui est une révolte contre la légalité, et ils préconisent la « dictature révolutionnaire. »
— « Le parti; — disent-ils, — qui aura renversé le gouvernement se substituera de force à sa place. Il s'emparera du pouvoir et procédera d'une façon révolutionnaire. Il prendra les mesures nécessaires pour
assurer le succès du soulèvement; il démolira les vieilles institutions ; il organisera la défense du territoire. Quant à ceux qui ne voudront pas reconnaître son autorité, — la guillotine; à ceux, peuple ou bourgeois, qui refuseront d'obéir aux ordres qu'il lancera pour régler la marche de la révolution, — encore la guillotine ! » Voilà comment raisonnent les Robespierre en herbe, — ceux qui n'ont retenu de la grande épopée du siècle passé que son époque de déclin, ceux qui n'y ont appris que les discours des procureurs de la répubUque.
Pour nous, anarchistes, la dictature d'un individu ou d'un parti, — au fond, c'est la même chose, — est jugée détinitivement. Nous savons qu'une révolution sociale ne se dirige pas par l'esprit d'un seul homme ou d'un groupe. Nous savons que révolution et gouvernement sont incompatibles ; l'un doit tuer l'autre, peu importe le nom qu'on donne au gouvernement : dictature, royauté, ou parlement. Nous savons que ce qui fait la force et la vérité de notre parti gît dans sa formule fondamentale : — « Rien ne se fait de bon et de » durable que par la libre initiative du peuple, et tout » pouvoir tend à la tuer » ; c'est pourquoi les meilleurs d'entre nous, si leurs idées ne devaient plus passer par le creuset du peuple pour être mises à exécution, et s'ils devenaient maîtres de cet engin formidable, — le gouvernement, — qui leur permît d'en agir à leur fantaisie, deviendraient dans huit Jours bons à poignarder. Nous savons où mène chaque die-
tature, même la mieux intentionnée, — *à la mort de la révolution. Et nous savons enfin que cette idée de dictature n'est toujours qu'un produit malsain de ce fétichisme gourvernemental qui, de pair avec le fétichisme religieux, a toujours perpétué l'esclavage.
Mais aujourd'hui ce n'est pas aux anarchistes que nous nous adressons. Nous parlons à ceuxd.C'^ rôvolutionnaires gouvernementalistes qui, égarés par les préjugés de leur éducation, se trompent sincèrement et ne demandent pas mieux que de discuter. Nous leur parlerons donc en nous mettant à leur point de vue.
Et d'ahord, une observation générale. — Ceux qui prêchent la dictature ne s'aperçoivent généralement pas qu'en soutenant ce préjugé, ils ne font que préparer le terrain à ceux qui les égorgeront plus tard. Il y a cependant un mot de Robespierre dont ses admirateurs feraient bien de se souvenir. Lui, il ne niait pas ta dictature en principe. Mais... — « Garde-t'en bien » — répondit-il brusquement à Mandar lorsque celui-ci lui en parla, — « Brissot serait dictateur! » Oui, Brissot, le malin Girondin, ennemi acharné des tendances égalitaires du peuple, défenseur enragé de la propriété (qu'il avait jadis qualifiée de vol), Brissot, qui eût tranquillement écroué à l'Abbaye Hébert, Marat, et tous les modérantistes jacobins 1
Mais, cette parole date de 1792 ! A cette époque, la France était déjrà depuis trois ans en révolution ! De fait, la royauté n'existait plus : il ne restait qu'à lui porter le coup de grâce; en fait, le régime féodal était
aboli déjà. El cependant, même à cette époque, où la révolution roulait librement ses vagues, c'est encore le contre-révolutionnaire Brissot qui avait toutes les chances d'être acclamé dictateur ! Et qu'eût-ce été auparavant, en 1789 ? — C'est Mirabeau qui eût été reconnu chef du pouvoir ! L'homme qui faisait un marché avec le roi pour lui vendre son éloquence, — voilà qui eût été porté au pouvoir à cette époque, si le peuple insurgé n'avait imposé sa souveraineté, appuyée sur les piques, et s'il n'avait procédé par les faits accomplis de la Jacquerie, en rendant illusoire tout pouvoir constitué à Paris ou dans les départements.
Mais, le préjugé gouvernemental aveugle si bien ceux qui parlent de dictature, qu'ils préfèrent préparer la dictature d'un nouveau Brissot ou d'un Napoléon, que de renoncer à l'idée |de donner un autre maître aux hommes qui brisent leurs chaînes !
Les sociétés secrètes du temps de la Restauration et de Louis-Philippe ont puissamment contribué à maintenir ce préjugé de dictature. Les bourgeois républicains de l'époque, soutenus par les travailleurs, ont fait une longue série de conspirations pour renverser la royauté et proclamer la République. Ne se rendant pas compte de la transformation profonde qui devait s'opérer en France, même pour qu'un régime républicain bourgeois pût s'établir, ils s'imaginaient qu'au moyen d'une vaste conspiration, ils renverseraient un jour la royauté, s'empareraient du pouvoir et proclameraient la République. Pendant près de trente ans,
ces sociétés secrètes n'ont cessé de travailler avec un dévouement sans bornes , une persévérance et un courage héroïques. Si la République est sortie tout naturellement de l'insurrection de février 1848, c'est grâce à ces sociétés, c'est grâce à la propagande par le fait qu'elles firent pendant trente ans. Sans leurs nobles efforts, jusqu'à présent encore la République eût été impossible.
Leur but était donc de s'emparer eux-mêmes du pouvoir, de s'installer en dictature républicaine. Mais, comme de raison, jamais ils n'y sont parvenus. Gomme toujours , de par la force inévitable des choses, ce n'est pas une conspiration qui renversa la royauté. Les conspirateurs avaient préparé la déchéance. Ils avaient largement semé l'idée républicaine ; leurs martyrs en avaient fait l'idéal du peuple. Mais, la dernière poussée, celle qui renversa définitivement le roi de la bourgeoisie, fut bien plus vaste et plus forte que celle qui pouvait venir d'une société secrète; elle vint de la masse populaire.
Le résultat est connu. Le parti qui avait préparé la chute de la royauté se trouva écarté des marches de l'Hôtel-de-YiHe . D'autres, trop prudents pour courir les chances de la conspiration, mais plus connus, plus modérés aussi, guettant le moment de s'emparer du pouvoir, prirent la place que les conspirateurs pensaient conquérir au bruit de la canonnade. Des publicistes, des avocats, de beaux parleurs qui travaillaient à se faire un nom pendant que les vrais républicains forgeaient les armes ou expiraient au bagne, s'empa-
rèrent du pouvoir. Les uns, déjà célèbres, furent acclamés par les badauds; les autres se poussèrent eux-mêmes, et furent acceptés parce que leur nom ne représentait rien, sinon un programme d'accommodement avec tout le monde.
Qu'on ne vienne pas nous dire que c'était manque d'esprit pratique de la part du parti d'action ; que d'autres pourront faire mieux... — Non, raille fois non ! C'est une loi, comme celle du mouvement des astres, que le parti d'action reste en dehors, tandis que les intrigants et les parleurs s'emparent du pouvoir. Ils sont plus connus dans la grande masse qui fait la dernière poussée. Ils réunissent plus de suffrages, car, avec ou sans bulletins, par acclamation ou par l'intermédiaire des urnes, au fond c'est toujours un genre d'élection tacite qui se fait en ce moment par acclamation. Ils sont acclamés par tout le monde, surtout par les ennemis de la révolution qui préfèrent pousser en avant les nullités, et l'acclamation reconnaît ainsi pour chefs ceux qui, au fond, sont des ennemis du mouvement ou des indifférents.
L'homme qui plus que tout autre fut l'incarnation de ce système de conspiration, l'homme qui paya par une vie en prison son dévouement à ce système, lança à la veille de sa mort ces mots qui sont tout un programme : Ni Dieu ni Maître !
S'imaginer que le gouvernement puisse être renversé par une société secrète, et que cette société puisse s'implanter à sa place, — c'est une erreur dans laquelle sont tombées toutes les organisations révolutionnaires nées au sein de la bourgeoisie républicaine depuis 1820. Mais d'autres faits abondent pour mettre cette erreur en évidence. Quel dévouement, quelle abnégation, quelle persévérance n'a-t-on pas vu déployer par les sociétés secrètes républicaines de la Jeune Italie, — et cependant tout ce travail immense, tous ces sacrifices faits par la jeunesse italienne, devant lesquels pâlissent même ceux de la jeunesse révoluffonnaire russe, tous ces cadavres entassés dans les casemates des forteresses autrichiennes et sous le couteau et les balles du bourreau, — tout cela eut pour héritiers les malins de la bourgeoisie et la royauté.
Il en est de même en Russie. Il est rare de trouver dans l'histoire une organisation secrète qui ait obtenu, avec aussi peu de moyens, des résultats aussi immenses que ceux atteints par la jeunesse russe, qui ait fait preuve d'une énergie et d'une action aussi puissante que le Comité Exécutif. Il a ébranlé ce colosse qui semblait invulnérable, — le tsarisme; et il a rendu le gouvernement autocrate désormais impos-
sible en Russie. Et cependant, bien naïfs sont ceux qui s'imagineraient que le Comité Exécutif deviendra maître du pouvoir le jour où la couronne d'Alexandre III sera traînée dans la boue. D'autres, — les prudents qui travaillaient à se faire un nom pendant que les révolutionnaires creusaient leurs mines, ou périssaient en Sibérie, d'autres, — les intrigants, les parleurs, les avocats, les littérateurs qui versent de temps en temps une larme bien vite essuyée sur la tombe des héros et posent pour amis du peuple, — voilà ceux qui viendront prendre la place vacante du gouvernement et crieront Arrière/ aux « inconnus » qui auront préparé la révolution.
C'est inévitable, c'est fatal, et il ne peut pas en être autrement. Car ce ne sont pas les sociétés secrètes, ni môme les organisations révolutionnaires, qui portent le coup de grâce aux gouvernements. Leur fonction, leur mission historique, c'est de préparer les esprits à la révolution. Et lorsque les esprits sont préparés, — les circonstances extérieures aidant, — la dernière poussée vient, non pas du groupe initiateur, mais de la masse restée en dehors des ramifications de la société. Le 31 août, Paris reste muet aux appels de Blanqui. Quatre jours plus tard, il proclame la déchéance du gouvernement; mais alors, ce ne sont plus les Blanquistes qui sont les initiateurs du mouvement : c'est le peuple, les millions, qui détrônent le Décembriseur, et acclament les farceurs dont les noms ont résonné depuis deux ans à leurs oreilles. Lorsque la révolution est prête à éclater,
lorsque le mouvement se sent dans l'air, lorsque le succès est déjà devenu certain, alors mille hommes nouveaux, sur lesquels l'organisation secrète n'a jamais exercé une influence directe, viennent se joindre au mouvement, comme des oiseaux de proie arrivés sur le champ de bataille pour se partager la dépouille des victimes. Ceux-ci aident à faire la dernière poussée, et ce n'est pas dans les rangs des conspirateurs sincères et irréconciliables, c'est parmi les pantins à balançoire qu'ils vont prendre leurs chefs, — tant ils sont inspirés der l'idée qu'un chef est nécessaire.
Les conspirateurs qui maintiennent le préjugé de la dictature travaillent donc inconsciemment à faire monter au pouvoir leurs propres ennemis.
Mais, si ce que nous venons de dire est vrai par rapport aux révolutions ou plutôt aux émeutes politiques, — cela est bien plus vrai encore par rapport à la révolution que nous voulons, — la Révolution Sociale. Laisser s'établir un gouvernement quelconque, un pouvoir fort et obéi, — c'est enrayer la marche de la révolution dès le début. Le bien que ce gouvernement pourrait faire est nul, et le mal — immense.
Eq effet, de quoi s'agit-il, que comprenons-nous par Révolution? — Ce n'est pas un simple changement de gouvernants. C'est la prise de possession par le peuple de toute la richesse sociale. C'est l'abolition de tous les pouvoirs qui n'ont cessé d'entraver le développement de l'humanité. Mais, est-ce par des décrets émanant d'un gouvernement que cette immense révolution
économique peut être accomplie? Nous avons vu, au siècle passé, le dictateur révolutionnaire polonais Kosciusko décréter l'abolition du servage personnel ; — le servage continua d'exister quatre-vingts ans après ce décret (1). Nous avons vu la Convention, l'omnipotente Convention, la terrible Convention, comme disent ses admirateurs, — décréter le partage par tête de toutes les terres communales reprises aux seigneurs. Comme tant d'autres, ce décret resta lettre morte, parce que, pour le mettre en exécution, il eût fallu que les prolétaires des campagnes fissent toute une nouvelle révolution, et que les révolutions ne se font pas à coup de décrets. Pour que la prise de possession de la richesse sociale par le peuple devienne un fait accompli, il faut que le peuple se sente les coudées franches, qu'il secoue la servitude à laquelle il n'est que trop habitué, qu'il agisse de sa tête, qu'il marche de l'avant sans attendre les ordres de personne. Or, c'est précisément ce qu'empêchera la dictature, lors même qu'elle serait la mieux intentionnée du monde, et en même temps elle sera incapable d'avancer d'un seul pouce la révolution.
Mais si le gouvernement, — fût-il même un idéal de gouvernement révolutionnaire, — ne crée pas une force nouvelle et ne présente aucun avantage pour le travail de démolition que nous avons à accomplir, —
(1) Proclamation du 7 mai 1794, promulguée le 30 mai. — Si ce décret avait été mis à exécution, c'était, de fait, l'abolition du servage personnel et de la justice patrimoniale.
encore moins avons-nous à compter sur lui pour l'œuvre de réorganisation qui doit suivre la démolition. Le changement économique qui résultera de la Révolution Sociale sera si immense et si profond, il devra altérer tellement toutes les relations basées aujourd'hui sur la propriété et l'échange, — qu'il est impossible, à un ou à quelques individus d'élaborer les formes sociales qui doivent naître dans la société future. Cette élaboration des formes sociales nouvelles ne peut se faire que par le travail collectif des masses. Pour satisfaire à l'immense variété des conditions et des besoins qui naîtront le jour où la propriété individuelle sera démolie, il faut la souplesse de l'esprit collectif du pays. Toute autorité extérieure ne sera qu'une entrave, qu'un empêchement à ce travail organique qui doit s'accomplir et, partant, une source de discorde et de haines.
Mais il est bien temps d'abandonner cette illusion, tant de fois démentie et tant de fois payée si cher, d'un gouvernement révolutionnaire. Il est temps de se dire une fois pour toutes et d'admettre cet axiome politique qu'im gouvernement ne peut pas être révolutionnaire. On nous parle de la Convention ; mais n'oublions pas que les quelques mesures d'un caractère tant soit peu révolutionnaire prises par la Convention, furent la sanction de faits accomplis par le peuple qui à ce moment marchait par -dessus la tète de tous les gouvernements. Comme l'a dit Victor Hugo dans son style imagé, Danton poussait Robespierre, Marat surveillait et poussait Danton, et Marat lui-même était poussé par Cimourdain, — cette personnification des clubs des « enragés » et des révoltés. Comme tous les gouvernements qui la précè-
dèrent et la suivirent, la Convention ne fut qu'un boulet aux pieds du peuple.
Les faits que nous enseigne l'histoire sont si concluants sous ce rapport; l'impossibilité d'un gouvernement révolutionnaire et la nocivité de ce qu'on désigne sous ce nom sont si évidents, qu'il semblerait difficile de s'expliquer racharnement qu'une certaine école se nommant socialiste met à maintenir l'idée d'un gouvernement. Mais l'explication est bien simple. C'est que, tout socialistes qu'ils se disent, les adeptes de cette école ont une tout autre conception que la nôtre de la révolution qu'il nous incombe d'accomplir. Pour eux, — comme pour tous les radicaux bourgeois, — la Révolution Sociale, c'est plutôt une affaire de l'avenir à laquelle il n'y a pas à songer aujourd'hui. Ce qu'ils revent au fond de leur cœur, sans oser l'avouer, c'est tout autre chose. C'est l'installation d'un gouvernement pareil à celui de la Suisse ou des Etats-Unis, faisant quelques tentatives d'appropriation à l'Etat de ce qu'ils appellent ingénieusement « services publics. » C'est quelque chose qui tient de l'idéal de Bismarck et de celui du tailleur qui arrive à la présidence des Etats-Unis. C'est un compromis, fait d'avance, entre les aspirations socialistes des masses et les appétits des bourgeois. Ils voudraient bien l'expropriation complète, mais ils ne se sentent pas le courage de la tenter, ils la renvoyent au siècle prochain, et, avant la bataille, ils entrent déjà en négociation avec l'ennemi.
Pour nous, qui comprenons que le moment appro*
che de porter à la bourgeoisie un coup mortel ; que le moment n'est pas loin où le peuple pourra mettre la main sur toute la richesse sociale et réduire la classe des exploiteurs à l'impuissance ; pour nous, dis-je, il ne peut y avoir d'hésitation. Nous nous lancerons corps et âme dans la Révolution sociale et, comme dans cette voie un gouvernement, quel que soit le bonnet dont il se coitfe, est un obstacle, nous réduirons à l'impuissance et balayerons les ambitieux à mesure qu'ils viendront s'imposer pour gouverner nos destinées.
Assez de gouvernements, place au peuple, à Tanarchie !
Depuis que l'idée socialiste a commencé de pénétrer au sein des masses ouvrières, il se produit un fait des plus intéressants. Les pires ennemis du socialisme ayant compris que le meilleur moyen de maîtriser le socialisme est de se faire passer pour ses adhérents, s'empressent de se déclarer socialistes. Parlez à un de ces gros bourgeois qui exploitent sans miséricorde l'ouvrier, l'ouvrière et l'enfant. Parlez-lui des inégalités scandaleuses des fortunes, des crises et de la misère qu'elles engendrent; parlez-lui de la nécessité de modifier le régime de la propriété afin d'améliorer la situation des ouvriers; et, si le bourgeois est intelligent, s'il cherche à « parvenir » en politique, et surtout si vous êtes son électeur, il s'empressera de vous dire :
« Parbleu! mais moi aussi je suis socialiste comme vous! — Question sociale, caisses d'épargne, législation sur le travail; — je suis parfaitement d'accord
pour tout cela! Seulement, vous savez? Ne bouleversons pas tout en un jour, marchons à la douce! » — Et 11 vous quitte pour aller soutirer « à la douce » quelques sous de plus « à ses ouvriers » en prévision des pertes que l'agitation socialiste pourra lui occasionner un jour.
Autrefois il vous aurait tourné le dos. Aujourd'hui il cherche à vous faire croire qu'il partage vos idées, pour vous égorger plus facilement le jour où il en aura l'occasion.
Ce fait s'est produit surtout aux dernières élections en France (1). Il suffisait que dans une réunion électorale on soulevât la question du socialisme, pour que celui qui briguait les suffrages s'empressât de se déclarer, lui aussi, partisan du socialisme, — du vrai 5ocia/fsm(?, — bien entendu, du socialisme des escamoteurs.
Les deux tiers des délégués ont fait comprendre aux électeurs qu'ils entendaient s'occuper à la Chambre de la question sociale. M. Clemenceau s'est déclaré socialiste, et M. Gambettaeût été bien près de le faire ; s'il n'avait pas visé le suprême bonheur de toucher un jour la main à quelque Majesté, il n'aurait pas manqué de se déclarer franchement socialiste. Bismarck, lui, n'hésite pas : il se déclare plus socialiste que n'importe qui, le socialiste par excellence; et en Angleterre, il n'est pas rare d'entendre dire que silordBeaconsfield avait vécu, il aurait, certainement, « résolu la question sociale. ». 11 n'y a pas jusqu'aux porteurs de frocs et de soutanes qui ne se mettent de la partie. Le prédicateur de la Cour de Berlin prêche
(1) Ecrit en septembre 188L
TOCS SOCIALISTES ! 269
le socialisme, et en France les noirs publient une revue dans laquelle ils déclarent posséder le vrai socialisme. Il paraît môme (au dire des journaux anglais) que le tsar, — depuis qu'il a fait déposer sur sa table (à écrire, bien entendu) un morceau de pain noir fait d'herbe et d'un peu de farine, pour lui rappeler constamment quelle est la nourriture des paysans russes, — s'est imaginé qu'il possède aussi le vrai socialisme; il n'attend, paraît-il, que la bénédiction de Bismarck et des patriarches d'Antioche et de Constantinople pour commencer à, appliquer ses doctrines socialistes.
Bref, tous socialistes I Agioteurs qui spéculent sur le prix du pain pour acheter des bijoux à leurs femmes; patrons qui font mourir les ouvrières de phtisie et les enfants d'inanition; potentats qui emprisonnent à Berlin et pendent à Pétesbourg; gendarmes qui perquisitionnent, — tous, s'ils fouillent nos papiers, s'ils emprisonnent et pendent des socialistes, s'ils massacrent les ouvrières et leurs enfants, s'ils tripotent en politique et en finance, — ils ne le font que pour accélérer le triomphe du vrai socialisme!
Eh bien! il se trouve encore des socialistes assez naïfs pour éclater en chants de triomphe à la vue de ce spectacle. — « Monsieur un tel s'est déclaré socialiste; M. Gambetta a reconnu l'existence de la question sociale! Nouvelle preuve que l'idée gagne du terrain »»
— s'empressent-ils d'annoncer dans leurs journaux.
— Comme si nous avions besoin de la sanction de qui
que ce soit pour savoir que l'idée socialiste gagne du terrain au sein du peuple !
Quant à nous, ce spectacle nous afflige au lieu de nous réjouir. Il nous prouve, d'une part, que la bourgeoisie complote pour escamoter le socialisme, absolument comme elle escamotait jadis l'idée républicaine ; et d'autre part, il nous prouve que ceux qui jadis furent considérés comme socialistes lâchent aujourd'hui le socialisme, en renonçant à son idéemère, et passent dans le camp de la bourgeoisie, tout en conservant, pour masquer leur volte-face, l'étiquette de socialistes.
Quelle fut, en eiïet, l'idée distinctive, l'idée-mère du socialisme?
— L'idée de la nécessité d'abolir le salariat, d'abolir la propriété individuelle du sol, des maisons, des matières premières, des instruments de travail, du capital social en un mot. Quiconque ne reconnaissait pas cette idée fondamentale, quiconque ne la mettait pas en pratique dans sa vie privée en renonçant à l'exploitation d'autrui, — n'était pas reconnu socialiste.
— « Admettez-vous la nécessité d'abolir la propriété individuelle? — Admettez-vous la nécessité d'exproprier, au profit de tous, les détenteurs actuels du capital social? — Sentez-vous le besoin de vivre conformément à ces principes? » Voilà ce qu'on demandait autrefois au nouveau venu, avant de lui tendre la main comme à un socialiste.
Il est évident qu'en vous posant ces questions, on ne vous demandait pas si vous reconnaissiez la nécessité
d'abolir la propriété inrlividuelle dans deux cents ans ou dans deux mille ans! On ne se pose pas des questions oiseuses sur ce qu'il sera bon de faire dans deux cents ans ! Lorsqu'on parlait d'abolition de la propriété individuelle, on en reconnaissait la nécessité dès aujourd'hui, et il était convenu qu'il fallait en faire la tentative lors même de la prochaine révolution. — « La prochaine révolution » — disaient les socialistes il y a dix ans (et ceux qui sont restés socialistes le disent encore), — « la prochaine révolution ne doit » plus être un simple changement de gouvernement, » suivi de quelques améliorations de la machine gou- » vernementale : elle doit être la Révolution Sociale. »
Cette conviction sur la nécessité de se préparer pour l'expropriation lors de \di prochaine révolution, constituait l'idée-mère du socialiste; c'est cela qui le distinguait de tous ceux qui admettent aussi la nécessité de quelques améliorations dans le sort de l'ouvrier, qui vont parfois jusqu'à convenir que le communisme est l'idéal de la société future, mais qui n'admettent certainement pas qu'on cherche à réaliser le communisme du jour au lendemain.
Professant ces idées, le socialiste était sûr de ne pas être confondu avec ses ennemis. Il était sûr que le nom de socialiste ne serait pas escamoté par ceux qui veulent tout bonnement le maintien de l'exploitation actuelle.
Tout cela a changé aujourd'hui.
D'une part il se constituait au sein de la bourgeoisie un noyau d'aventuriers qui comprenaient que sans en-
dosser l'étiquette socialiste ils ne parviendraient jamais à escalader les marches du pouvoir. Il leur fallait donc trouver un moyen de se faire accepter par le parti, sans en adopter les principes. D'autre part, ceux qui ont compris que le moyen le plus facile de maîtriser le socialisme, c'est d'entrer dans ses rangs, de corrompre ses principes, de faire dévier son action, faisaient une poussée dans le même sens.
Malheureusement il s'est trouvé des socialistes, des socialistes d'autrefois, désireux de grouper autour d'eux le plus de monde possible, pourvu que les nouveau venus acceptent Yétiquette de socialistes, qui se sont empressés d'ouvrir largement les portes et de faciliter l'entrée aux soi-disant convertis. Ils ont renoncé eux-mêmes à l'idée-mère du socialisme, et, sous leurs auspices, il se constitue aujourd'hui une nouvelle espèce de soi-disant socialistes n'ayant conservé de l'ancien parti que le nom.
Semblables à ce colonel de gendarmerie russe qui disait à un de nos amis que, lui aussi, il trouvait l'idéal communiste admirable, mais que cet idéal ne pouvant être réalisé avant 200 peut-être 500 ans, il fallait en attendant mettre notre ami sous les verroux, pour le punir de la propagande communiste qu'il avait faite ; semblables, dis-je^ à ce colonel de gendarmerie, ils déclarent que l'abolition de la propriété individuelle et l'expropriation doivent être renvoyées à un avenir lointain; que tout cela, c'est du roman, de l'utopie; qu'il faut s'occuper, en attendant, de réformes réalisables, et que ceux qui tiennent à l'idée d'expropriation sont leurs pires ennemis. — « Préparons, » disent-ils, le terrain, non pas pour exproprier le sol, » mais pour nous emparer de la machine gouverne-
» mentale, au moyen de laquelle nous améliorerons » plus tard, peu à peu, le sort des ouvriers. Préparons, )) pour la prochaine révolution, non pas la conquête )) des usines, mais la conquête des municipalités ».
Gomme si la bourgeoisie, restant détenteur du capital, pouvait leur laisser faire des expériences de socialisme, lors même qu'ils réussiraient à s'emparer du pouvoir! Gomme si la conquête des municipalités était possible sans la conquête des usines!
Les conséquences de cette yolte-face se font déjà sentir.
Maintenant, lorsque vous avez affaire à un de ces nouveaux socialistes, vous ne savez plus si c'est à un monsieur semblable au colonel de gendarmerie russe que vous parlez, ou à un socialiste pour tout de bon. Puisqu'il suffit d'admettre qu'un jour — dans mille ans, peut-être — la propriété pourra devenir collective, et qu'en attendant il faut voter pour quelqu'un qui demandera à la Chambre de réduire les heures de travail, — la différence entre le socialisme dudit colonel de gendarmerie et celle du néo-socialiste devient imperceptible : Tous socialistes! L'ouvrier qui n'a pas le temps de suivre une trentaine de journaux à la fois, ne saura plus où sont ses alliés et 011 sont ses ennemis, les socialistes et les escamoteurs de l'idée socialiste. Et, le jour de la Révolution venu, il devra subir de rudes épreuves et de terribles saignées, avant qu'il ait reconnu amis et ennemis.