L'EXPROPRIATION
Nous ne sommes plus seuls à dire que l'Europe se trouve à la veille d'une grande révolution. La bourgeoisie de son côté commence à s'en apercevoir et le constate par la voix de ses journaux (1). Le Times le reconnaît dans un article d'autant plus remarquable qu'il émane d'un journal qui jamais ne s'alarme de rien. Se moquant de ceux qui prêchent les vertus Spartiates d'épargne et d'abstention, l'organe de la Cité invite la bourgeoisie à réfléchir plutôt sur le sort qui est fait dans notre société aux travailleurs, et à voir quelles concessions il y aurait à leur faire, puisqu'ils ont tout le droit d'être mécontents. Le Journal de Genève, — cette vieille pécheresse, — s'empresse aussi de reconnaître que décidément la république ne
(1) Écrit en novembre 1882.
s'est pas assez occupée de la question sociale. D'autres encore, qu'il nous répugne même de nommer, mais qui n'en sont pas moins l'expression fidèle de la grosse bourgeoisie ou de la haute finance, s'apitoient déjà sur le sort réservé dans un avenir très prochain au pauvre patron qui sera forcé de travailler comme ses ouvriers, ou bien constatent avec effroi que le flot des colères populaires monte autour d'eux.
Les événements récents dans la capitale de l'Autriche, la sourde agitation qui règne dans le Nord de la France, les événements d'Irlande et de Russie, les mouvements de l'Espagne et mille autres indices que nous connaissons tous; le lien de solidarité qui unit les travailleurs de la France entre eux et avec ceux des autres pays, — ce lien impalpable qui à un moment donné fait battre à l'unisson les cœurs des travailleurs et les unit en un seul faisceau, autrement formidable que lorsque l'union n'était représentée que par un comité quelconque, — tout cela ne peut que confirmer les prévisions.
Enlin, la situation en France qui entre de nouveau dans cette phase où tous les partis ambitionnant le pouvoir sont prêts à se donner la main pour tenter un coup; l'activité redoublée des diplomates qui présage l'approche de la guerre européenne, tant de fois remise et d'autant plus sûre; les conséquences inévitables de cette guerre qui seraient nécessairement l'insurrection populaire dans le pays envahi et vaincu; — tous ces faits se produisant ensemble, à une époque grosse d'événements comme la nôtre, font prévoir que nous nous sommes rapprochés sensiblement du jour de la Révolution.
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La bourgeoisie comprend cela et se prépare à résister, — par la violence, car elle ne connaît pas, ne veut pas connaître d'autres moyens. Elle est décidée à résister à outrance et à faire massacrer cent mille ouvriers, deux cent mille, s'il le faut, plus uae cinquantaine de mille femmes et enfants, pour maintenir sa domination. Ce n'est pas, en effet, devant l'horreur du massacre qu'elle reculera. Elle l'a assez prouvé au champ de Mars en 1790, à Lyon en 1831, à Paris en 48 et 71. Pour sauver le capital et le droit à l'oisiveté et au vice tous les moyens sont bons pour ces gens-là.
Leur programme d'action est arrêté. — Pouvonsnous en dire autant du nôtre?
Pour la bourgeoisie, le massacre est déjà tout un programme, pourvu qu'il y ait des soldats, — français, allemands, turcs, peu importe, — à qui le confier. Puisqu'elle ne cherche qu'à maintenir ce qui existe déjà, à prolonger le statu quo, ne serait-ce que pour quinze ans de plus, — toute la question se réduit pour elle à une simple lutte armée. Tout autre se pose la question devant les travailleurs, puisqu'ils veulent précisément modifier l'ordre des choses existant; le problème, pour eux, n'est plus si odieusement simple. Il se pose, au contraire, vaste, immense. La lutte sanglante, à laquelle nous devons être préparés tout aussi bien que la bourgeoisie, n'est cependant pour nous qu'un incident de la bataille que nous avons à livrer au capital. Gela ne nous amènerait à rien de terroriser la bourgeoisie et puis de laisser tout dans le même état. Notre but est bien autrement large, nos visées sont plus hautes. Il s'agit, pour nous, d'abolir l'exploitation de
l'homme. Il s'agit de mettre fin aux iniquités, aux "vices, aux crimes qui résultent de l'existence oisive des uns et delà servitude économique, intellectuelle et morale des autres. Le problème est immense. Mais, puisque les siècles passés ont légué ce problème à notre génération ; puisque c'est nous qui nous trouvons dans la nécessité historique de travailler à sa solution tout entière, nous devons accepter la tâche. D'ailleurs, nous n'avons plus à chercher à tâtons la solution. Elle nous a été imposée par l'histoire, en même temps que le problème ; elle a été dite, elle se dit hautement dans tous les pays de l'Europe, et elle résume le développement économique et intellectuel de notre siècle. C'est l'Expropriation; c'estl'Anarchie. Si la richesse sociale reste entre les mains des quelques-uns qui la possèdent aujourd'hui; si l'usine, le chantier et la manufacture restent la propriété du patron; si les chemins de fer, les moyens de transport continuent à être entre les mains des compagnies et des individus qui les ont accaparés ; si les maisons des villes ainsi que les villas des seigneurs restent en possession de leurs propriétaires actuels, au lieu d'être mises, dès la révolution, à la disposition gratuite de tous les travailleurs ; si tous les trésors accumulés, soit dans les banques, soit dans les maisons des richards, ne reviennent pas immédiatement à la collectivité, — puisque tous ont contribué à les produire, — si le peuple insurgé ne prend pas possession de toutes les denrées et provisions amassées dans les grandes villes et ne s'organise pas pour les mettre à la portée de tous ceux qui en ont besoin ; si la terre, enfm, reste propriété des banquiers et usuriers, — auxquels elle appartient aujourd'hui, de fait,
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sinon de droit, — et si les grands immeubles ne sont pas enlevés aux grands propriétaires, pour être mis à la portée de tous ceux qui veulent travailler le sol ; s'il se constitue en outre une classe de gouvernants qui ordonnent aux gouvernés, l'insurrection ne sera pas une révolution, et tout sera à recommencer. L'ouvrier, après avoir secoué le joug pour un moment, devra remettre de nouveau sa tête sous le môme joug et de nouveau subir le fouet et l'aiguillon de son patron, Tarrogance de ses chefs, le vice et les crimes des oisifs, — sans parler de la terreur blanche, des déportations, des exécutions, de la danse effrénée des égorgeurs sur les cadavres des travailleurs.
L'expropriation — voilà donc le mot d'ordre qui s'impose à la prochaine révolution, sous peine de manquer à sa mission historique. L'expropriation complète de tous ceux qui ont le moyen d'exploiter des êtres humains. Le retour à la communauté de la nation de tout ce qui peut servir entre les mains de n'importe qui h exploiter les autres.
Faire en sorte que chacun puisse vivre en travaillant librement^ sans être forcé de vendre son travail et sa liberté à d'autres qui accumulent les richesses par le labeur de leurs serfs, — voilà ce que doit faire la prochaine révolution.
Il y a dix ans, ce programme (du moins, dans sa partie économique) était accepté par tous les socialistes. Celui qui se disait socialiste l'admettait, et l'admettait sans réticences. Depuis, tant de cheva-
liers d'industrie sont venus exploiter le socialisme dans leur intérêt personnel, et ils ont si bien travaillé à écourter ce programme, qu'aujourd'hui les seuls anarchistes se trouvent l'avoir maintenu dans son intégrité. On l'a mutilé, bourré de phrases creuses, pouvant être commentées à volonté selon le bon plaisir de chacun; et on l'a réduit ainsi, non pas pour plaire aux ouvriers — si l'ouvrier accepte le socialisme, il l'accepte généralement en entier, — mais tout bonnement pour plaire à la bourgeoisie, pour s'ouvrir une place dans ses rangs. C'est donc aux anarchistes seuls qu'incombe la tâche immense de propager, jusque dans les recoins les plus inaccessibles, cette idée de l'expropriation. Il n'ont pas à compter sur d'autres pour cette besogne.
Ce serait une erreur funeste de croire que l'idée d'expropriation ait déjà pénétré dans les esprits de tous les travailleurs et qu'elle soit devenue pour tous une de ces convictions pour lesquelles l'homme intègre est prêt à sacrifier sa vie. Loin de là. Il y a des millions qui n'en ont pas entendu parler, sinon par la bouche des adversaires. Parmi ceux-mêmes qui l'admettent, combien peu nombreux sont ceux qui l'aient examinée sous ses divers aspects, et dans tous ses détails! Nous savons, il est vrai, que c'est surtout lors de la révolution même que l'idée de l'expropriation fera le plus d'adhérents, lorsque tout le monde s'intéressera à la chose publique, lira, discutera, agira, et lorsque les idées les plus concises et les plus nettes seront surtout capables d'entraîner les masses. Et nous savons aussi que s'il n'y avait, pendant la Révolution, que deux partis en présence : la bourgeoisie et le peuple, l'idée d'expropriation se-
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rait acceptée d'emblée par celui-ci, dès qu'elle serait lancée par le moindre petit groupe. Mais nous avons à compter avec d'autres ennemis de la révolution sociale que la bourgeoisie. Tous les partis bâtards qui ont surgi entre la bourgeoisie et les socialistes révolutionnaires; tous ceux qui, quoique sincères, sont pénétrés néanmoins jusqu'à la moelle de cette timidité d'esprit qui est la conséquence nécessaire des siècles de respect pour l'autorité; enfin tous les gens de la bourgeoisie qui chercheront à sauver dans le naufrage une partie de leurs privilèges et crieront d'autant plus fort contre les quelques privilèges qu'ils seront prêts à sacrifier pour le moment — quitte à les reconquérir après; — tous ces intermédiaires déploieront leur activité pour engager le peuple à lâcher la proie pour l'ombre. Il se trouvera des milliers de gens qui viendront dire qu'il vaut mieux se contenter de peu pour ne pas perdre le tout; des gens qui chercheront à faire perdre le temps et à épuiser l'élan révolutionnaire en vaines attaques contre des choses fuliles et des hommes insignifiants, au lieu de s'attaquer résolument aux institutions; qui voudront jouer au Saint-Just et au Robespierre, au lieu de faire comme faisait le paysan du siècle passé, c'est-à-dire, — pi^endre la richesse sociale, rutiliser de suite et établir ses droits sur cette richesse en la faisant profiter au peuple entier.
Pour parer à ce danger, il n'y a à présent qu'un moyen : c'est de travailler incessamment, dès maintenant, à semer l'idée d'expropriation par toutes nos paroles et tous nos actes : que chacun de nos actes se rattache à cette idée-mère; que le mot : Expropriation pénètre dans chaque commune du pays ; qu'il
soit discuté dans chaque village et devienne pour chaque ouvrier, pour chaque paysan, une partie intégrante du mot Anarchie, et alors, —mais seulement alors, — nous serons sûrs que le jour de la Révolution il sera sur toutes les lèvres, qu'il s'élèvera formidable, poussé parle peuple entier, et que le sang du peuple n'aura pas coulé en vain.
Voilà l'idée qui se fait jour en ce moment au sein des anarchistes de tous pays sur la tâche qui leur incombe. Le temps presse; mais cela même nous donnera des forces nouvelles et nous fera redoubler d'énergie pour atteindre ce résultat; car sans cela, tous les efforts et tous les sacrifices du peuple seraient de nouveau perdus.
Avant d'exposer notre manière de voir sur l'expropriation, nous devons répondre à une objection, très faible en théorie, mais très répandue. L'économie politique — la pseudo-science par excellence de la bourgeoisie — ne cesse de vanter sur tous les tons les bienfaits de la propriété individuelle. — « Voyez, ditelle, les prodiges qu'accomplit le paysan dès qu'il devient propriétaire du sol qu'il cultive; voyez comment il pioche et remue son lopin, quelles récoltes il retire d'une terre très souvent ingrate! Voyez enfin ce que l'industrie a su réaliser depuis qu'elle s'est libérée