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LES MINORITÉS REVOLUTIONNAIRES <S

produit dans le môme sens, et à part quelques parties de la France, placées dans des conditions spéciales, le paysan marche déjà, sous maint rapport, vers la mise en commun des instruments de travail. C'est pourquoi, chaque fois que nous exposons aux grandes masses nos idées, chaque fois que nous leur parlons en langage simple, compréhensible, appuyé par des exemples pratiques, de la révolution telle que nous l'entendons, nous sommes toujours accueillis par leurs applaudissements dans les grands centres industriels, aussi bien que dans les villages.

Et pourrait-il en être autrement? — Si l'anarchie et le communisme eussent été le produit de spéculations philosophiques, faites dans l'ombre des cabinets, par des savants, certes, ces deux principes ne trouveraient point d'écho. Mais ces deux idées sont nées des entrailles mômes du peuple. Elles sont l'énoncé de ce que pensent et disent l'ouvrier et le paysan, lorsque, sortis un jour ou l'autre de la routine quotidienne, ils se mettent à rêver un meilleur avenir. Elles sont l'énoncé de l'évolution lente qui s'est produite dans les esprits dans le courant de ce siècle. Elles sont la conception populaire de la transformation qui doit s'opérer bientôt pour apporter la justice, la solidarité, la fraternité dans nos villes et nos campagnes. Nées du peuple, elles sont acclamées par le peuple chaque fois qu'elles lui sont exposées d'une manière compréhensible.

Là est en elfet leur vraie force, et non pas dans le nombre des adhérents actifs, groupés et organisés, qui sont assez courageux pour courir les dangers de la lutte, pour braver les conséquences auxquelles on s'expose lorsqu'on travaille pour la révolulion popu-

laire. Ce nombre grandit chaque jour et il ira toujours en grandissant; mais ce ne sera qu'à la veille môme du soulèvement qu'il deviendra majorité, de minorité qu'il est aujourd'hui.

L'histoire est là pour nous dire que ceux qui ont été minorité la veille de la révolution, deviennent force prédominante le jour de la révolution, s'ils représentent la vraie expression des aspirations populaires et si, — autre condition essentielle, — la révolution dure un certain temps, pour permettre à l'idée révolutionnaire de se répandre, de germer et de porter ses fruits. Car, ne l'oublions pas , ce n'est pas par une révolution d'un jour ou deux que nous arriverons à transformer la société dans le sens du communisme anarchiste : un soulèvement de courte durée peut bien renverser un gouvernement pour en mettre un autre à sa place. Il peut remplacer un Napoléon par un Jules Favre; mais il ne change rien aux institutions fondamentales de la société. C'est toute une période insurrectionnelle de trois, quatre, cinq ans peut-être, que nous devrons traverser pour accomplir notre révolution dans le régime de la propriété et le mode de groupement de la société. Il a fallu cinq ans d'insurrection en permanence, depuis 1788 jusqu'en 1793, pour abattre en France le régime féodal foncier et l'omnipotence de la royauté : il en faudra bien trois ou quatre pour abattre la féodalité bourgeoise et l'omnipotence de la ploutocratie.

Eh bien, c'est surtout pendant cette période d'excitation, quand l'esprit travaille avec une vitesse accé-

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lérée, quand tout le monde, dans la ville somptueuse comme dans la sombre cabane, prend intérêt à la chose commune, discute, parle, el cherche à convertir les autres, que l'idée anarchiste, semée dès aujourd'hui par les groupes existants, pourra germer, porter ses fruits et se préciser dans la grande masse des esprits. C'est alors que les indifférents d'aujourd'hui deviendront partisans convaincus de l'idée nouvelle.

Telle a toujours été la marche des idées, et la grande révolution française peut en servir d'exemple.

Certes, cette révolution n'a pas été aussi profonde que celle que nous rêvons. Elle n'a fait que renverser l'aristocratie, pour mettre à sa place la bourgeoisie. Elle n'a pas touché au régime de la propriété individuelle : au contraire, elle l'a renforcé; c'est elle qui a inauguré l'exploitation bourgeoise. ! Mais elle a atteint un résultat immense par l'abolition définitive du servage, et elle a aboli ce servage par la force, ce qui est bien autrement efficace que l'abolition de n'importe quoi par les lois. Elle a ouvert l'ère des révolutions qui se suivent depuis à courts intervalles, en se rapprochant de plus en plus de la Révolution Sociale. Elle a donné au peuple français cette impulsion révolutionnaire, sans laquelle les peuples peuvent croupir des siècles sous l'oppression la plus abjecte. Elle a légué au monde tout un courant d'idées fécondes pour l'avenir; elle a réveillé l'esprit de révolte, elle a donné l'éducation révolutionnaire au peuple français. Si, en 1871 la France a fait la

Commune, si elle accepte aujourd'hui volontiers l'idée du communisme anarchiste, tandis que les autres nations sont encore dans la période autoritaire ou constitutionnaliste (traversée en France avant 1848, ou bien même avant 1789), c'est parce que, à la fin du siècle dernier, elle a passé par les quatre années de la grande révolution.

Eh bien, rappelons-nous quel triste tableau offrait la France quelques années avant cette révolution, et quelle faible minorité étaient ceux qui rêvaient l'abolition de la royauté et de la féodalité.

Le paysan était plongé dans une misère et dans une ignorance dont il nous serait même difflcile aujourd'hui de nous faire une idée. Perdus dans les villages, sans communications régulières, ne connaissant pas ce qui se passait à vingt lieues de distance, ces êtres courbés sous la charrue et enfermés dans des taudis empestés semblaient voués à un servage éternel. L'entente commune était impossible, et à la moindre insurrection, la troupe était là pour sabrer les insurgés, pour pendre les meneurs près de la fontaine, à une potence de dix-huit pieds de haut. C'est à peine si quelques obscurs propagandistes parcouraient les villages, soufflaient la haine contre les oppresseurs et réveillaient l'espérance chez les quelques rares individus qui osaient les écouter. C'est à peine si le paysan se hasardait à demander du pain et quelque diminution des impôts. Parcourez seulement les cahiers des villages pour vous en convaincre I

Quant à la bourgeoisie, ce qui la caractérisait, c'était surtout la lâcheté. Des individus isolés, très rares, se hasardaient parfois à attaquer le gouvernement et réveillaient l'esprit de révolte par tel acte

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