‹ Paroles d'un révoltéChapitre 9 sur 19 · LES MINORITÉS REVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

LES MINORITÉS REVOLUTIONNAIRES

audacieux. Mais la grande masse de la bourgeoisie courbait honteusement le dos devant le roi et sa cour, devant le noble , devant le domestique du noble . Qu'on lise seulement les actes municipaux de l'époque et l'on verra de quelle vile bassesse sont imprégnées les paroles de la bourgeoisie d'avant 1789. C'est la lâcheté la plus ignoble qui suinte de leurs paroles, — n'en déplaise à M. Louis Blanc et autres adulateurs de qette bourgeoisie. C'est d'un désespoir profond que sont inspirés les quelques rares révolutionnaires de l'époque lorsqu'ils jettent un regard autour d'eux, et Camille Desmoulins disait avec raison cette parole célèbre : — « Nous étions à peine une douzaine de républicains à Paris avant 1789. »

Et néanmoins quelle transformation trois ou quatre ans plus tard ! Dès que la force de la royauté est tant soit peu ébranlée par la marche des événements, le peuple commence à s'insurger. Durant toute l'année 1788, ce ne sont que petites émeutes partielles des paysans ; comme les petites grèves partielles d'aujourd'hui, elle éclatent çà et là sur la surface de la France, mais peu à peu elles s'étendent, se généralisent, deviennent plus âpres, plus difficiles à vaincre.

Deux années auparavant, on osait à peine demander une diminution de redevances (comme on demande aujourd'hui une augmentation de salaires^ Deux ans plus tard, en 1789, le paysan va déjà plus loin. Une idée générale surgit : celle de secouer complètement le joug du noble, du prêtre, du bourgeois propriétaire. Dès que le paysan s'aperçoit que le gou-

vernement n'a plus la force de résister à l'émeute, il s'insurge contre ses ennemis. Quelques hommes résolus vont mettre le feu aux premiers châteaux, tandis que la grande masse, encore soumise et peureuse, attend que les flammes des châteaux brûlant sur les collines montent jusqu'aux nuages, pour accrocher les receveurs d'impôts aux potences qui ont vu le supplice des précurseurs de la Jacquerie. Mais celte foisci la troupe ne vient pas pour réprimer Tinsurrection; elle est occupée ailleurs, et la révolte se propage de hameau en hameau, et bientôt la moitié de la France est en feu.

Tandis que les futurs révolutionnaires delà bourgeoisie se prosternent encore à genoux devant le roi, tandis que les grands personnages de la future révolution cherchent à maîtriser l'émeute par des bribes de concessions, les villages et les villes s'insurgent, bien avant la réunion des Etats généraux et les discours de Mirabeau. Des centaines d'émeutes (Taine en connaît trois cents) éclatent dans les villages, avant que les Parisiens, armés de piques et de quelques méchants canons, s'emparent de la Bastille.

Dès lors, il devient impossible de maîtriser la révolution. Si elle eût éclaté seulement à Paris, si elle n'eût été qu'une révolution parlementaire, elle eût été noyée dans le sang, et les hordes de la contre-révolution eurent promené le drapeau blanc de village en village, de ville en ville, en massacrant les paysans et les sans-culottes. Mais, heureusement, dès le début, la révolution avait pris un autre caractère. Elle avait éclaté presque simultanément en mille endroits ; dans chaque village, dans chaque bourg, dans chaque grande ville des provinces insurgées^ les minorités

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révolutionnaires, fortes de leur audace et du soutien tacite qu'elles trouvaient dans les aspirations du peuple, marchaient à la conquête du château, de l'hôtel-de-ville, de la Bastille, terrorisaient l'aristocratie et la haute bourgeoisie, abolissaient les privilèges. La minorité commençait la révolution et entraînait la masse avec elle.

Il en sera de même pour la révolution dont nous prévoyons l'approche. L'idée du communisme anarchiste, représentée aujourd'hui par de faibles minorités, mais se précisant de plus en plus dans l'esprit populaire, fera son chemin dans la grande masse. Les groupes répandus partout, si peu nombreux qu'ils soient, mais forts de l'appui qu'ils trouveront dans le peuple, lèveront le drapeau rouge de l'insurrection. Celle-ci, éclatant en même temps sur mille points du territoire, empêchera l'établissement d'un gouvernement quelconque qui puisse entraver les événements, et la révolution sévira jusqu'à ce qu'elle ait accompli sa mission : l'abolition de la propriété individuelle et de l'État.

Ce jour-là, ce qui est minorité aujourd'hui sera le Peuple, la grande masse, et cette masse insurgée contre la propriété et l'État marchera au communisme anarchiste.

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