‹ Paroles de Dieu; réflexions sur quelques textes sacrés 1923Chapitre 13 sur 44 · Quia timor, quem timebam, evenit mihi, et quod · texte numérisé non relu

Quia timor, quem timebam, evenit mihi, et quod

verebar accidit.

26. Nonne dissimulavi ? nonne silui ? nonne quievi? et venit super me indignatio.

(Job, ch. III, v. 1-26.)

Job ouvrit la bouche, maudit la vie et s’écria : Que maudit soit le jour où je suis né, et la nuitoùil a été dit : un homme a été conçu.

pe EE ;

Que ce jour soit changé en ténèbres ! Que Dieu ne

le regarde plus, et que la lumière l’abandonne !

Que les ténèbres l’obscurcissent ! Ombre dela mort, couvre-le ! Que l'obscurité l’occupe, et que l’amertume l'enveloppe !

Et la nuit de ma conception, que le tourbillon, des ténèbres la dévore! qu’elle ne compte pas parmi les heures que le soleil mesure ! qu’elle soit rayée du cours du temps !

Qu'elle s’en aille solitaire et qu elle s'en aille maudit.

Qu'elle soit maudite par ceux qui maudissent le jour, par ceux-ci qui se préparent à réveiller Léviatham.

Que les étoiles soient obscurcies par son ombre! qu’elle attende le jour et ne le voie pas ! Que l'aurore trompe son attente !

Qu'elle soit maudite parce qu’elle n’a pas fermé les entrailles qui m'ont porté, parce qu'elle n’a pas fermé mes yeux aux douleurs !

Pourquoi ne suis-je pas mort en sortant du ventre de ma mère, à l'instant même, avant d’avoir quitté le canal par où je sortais !

Pourquoi ai-je trouvé des genoux pour me recevoir? des mamelles pour me nourrir ?

Car j'aurais maintenant le silence et le Un,

Et je me tairais et je dormirais avec les rois êt les grands de la terre, qui ont bâti d'avance des monuments pour leur sommeil!

Avec les princes, possesseurs de l'or, qui remplissent de richesses leur palais,

Et aussi avec l’avorton qui n’a pas vu le jour, avec tous ceux qui sont morts entre la conception et la naissance !

C’est là que l’impie cesse son tumulte. Il s'arrête fatigué de son effort.

Les enchaînés ne subirent plus de OPA ils n'en tendent plus la voix du créancier.

Là dorment les petits et les grands, et l’esclave 'a plus de maître, |

Pourquoi la vie au misérable, POREANS la vie avec l’amertume ?

Pourquoi ne pas dispenser de la vie ceux qui doivent un jour attendre la mort, l’attendre, sans qu’elle vienne, avec l’ardeur d'un avare qui Cherche un trésor, et se réjouir quand ils ont trouvé la place du cercueil ?

Pourquoi marcher quand Ia voie est entourée de ténèbres ? quand Dieu nous a fait un manteau d'ombre?

Quand il faut manger, je soupire d'avance. Mes rugissements sont semblables aux torrents qui ont brisé leurs digues.

L'objet de ma terreur est venu à moi. J'ai vu de mes yeux ce que je tremblais de voir. Cependant j'avais été prudent. J'avais gardé le silence. Je m'étais caché. Pourquoi donc la fureur est-elle tombée sur moi?

(Job, ch..III, v. 1-26.)

Job représente Jésus-Christ, Job représente aussi l’Église et particulièrement l'Église des derniers temps. Peut-être Job représente-t-il aussi le peuple juif.

Et en même {temps que la race d’Isaac, ne repré-

senterait-il pas la race d'Ismaël, le fils d’Agar, solitaire, libre et redoutable, l'homme du désert, celui qui lève sa main contre tous et qui voit la main de tous levée contre lui.

Job pourrait bien être quelque chose comme le patriarche des Arabes. Arabe veut dire : homme du soir.

Mahomet est probablement la corruption absolue de l'Arabie. Un reste oriental de magnificence, visible encore dans Abd-el-Kader, plane sur larace iduméenne. Mahomet a parodié la jouissance et la puissance, qui constituent probablement le type arabe. La question d'Orientest peut-être lasecousse produite par les mouvements du géant couché sous terre, et la solutien serait la délivrance de Job.

Les paroles de Job contiennent un mystère profond, et ses amis sont pris au piège.

Les paroles de Job contiennent une adoration désolée qui prend une forme étrange et qui adopte par moment la ressen S du ie phème.

L'esprit de Job, c'est la louange, er cette louange, contrariée, dans le sens étymologique et terrible de ce mot, se renverse sur elle-même, comme une pyramide qui tiendrait sur la pointe.

Moïse avait un voile sur la tête, en parlant aux hommes, un voile de gloire. Après ce qu'il avait vu, il ne pouvait être vu des hommes à Min

C'est lui probablement qui a écrit l'histoire ce Job. |

Est-ce que ce Job, dont il a écrit l’histoire, aurait eu, lui aussi, un voile sur la tête ?

Est-ce qu’il serait lui-même un voile?

Avant ses malheurs, il ne parle pas.

Pendant ses malheurs il parle, et ses paroles montrent son âme renversée, montrent, dans un sens précis et rigoureux, son âme à l'envers,

montrent l’envers de son âme, et.on croit qu'il.

blasphème, parce que son he parle en langue étrangère. Étrangère en latin veut dire ennemi: hostis. Son adoration, écrasée d’ennemis, parle leur langue, une langue ennemie.

Après ses hs il rentre dans le silence.

Moïse ne di! pas comment il s’est exprimé plus tard. Il regrette d’avoir parlé. Mais on ne nous dit pas comment il parle après son regret. L’éclatante justification qu’il reçoit du Dieu accusé par

ANCIEN TESTAMENT gl

lui semble une consécration divine du rire dont il est la figure.

Dieu dit à ses défenseurs : Vous n’avez pas parlé droitement, comme Job.

Or ce Job, offert par lui en es ce Job est son accusateur.

Ce Job qui a proclamé son innocence, sa pro-

pre innocence, à lui Job, contre les hommes et

contre les choses, qui a rendu témoignage à la vérité de son innocence, malgré ses amis, malgré ses malheurs, malgré les apparences de toute nature, malgré les probabilités de la terre, malgré les efforts de l'Enfer ; ce Job qui a paru orgueilleux, parce qu'il était sincère, qui a eu l’air de blasphémer parce qu'il représentait l’adoration paralysée ; ce Job est glorifié par les lèvres de Dieu, et Dieu, chose peut-être unique dans l’Écriture, vient lui demander ses prières. Dieu lui dit: prie-moi, priemoi pour mes défenseurs qui ont pris contre toi ma défense. Etles prières de celui qui a maudit sa naissance obtiennent la grâce des défenseurs de Dieu.

Qu’aurait dit Job s’il avait parlé plus tard ? Qui sait s’il ne serait pas un monstre, dans l’ordre du

sublime?

Vous êtes-vous quelquefois représenté cette scène magnifique qui se passa entre Moïse et Dieu sur le Sinaï.

Montrez-moi votre gloire, dit Moïse. L’aigle est avide de voir: c’est sa nature. |

Tu ne pourras voir ma face, répond Jéhovah, car l’homme ne peut me voir et vivre.

Mais il ajoute: voici un lieu près de moi, tu fe tiendras sur la pierre.

Et lorsque passera ma gloire, je te placerai à l'ouverture de la pierre, et je te couvrirai de ma droite, jusqu’au moment qui suivra mon passage.

J'ôterai alors ma main, et tu me verras par derrière. Mais, ma face, tu ne la verras. (Exode, XXxIII.)

On dirait que Job dit aux hommes quelque chose de semblable, ou plutôt c'est l’adoration qui parle ainsi du fond de son cœur. Sur les lèvres de Job, l’adoration est voilée ; sa face est couverte d’un voile; elle ne se montre que par derrière. Peut-être que les hommes n'étaient pas capables de la voir en face. Elle prend un langage détourné. Elle dit aux créatures : j'ôterai ma main ; tu me verras par derrière ; mais, ma face, tu ne la verras pas.

Ainsi, du fond du cœur de Job, parle aux hommes l’Adoration. Mais les hommes, qui ne sont pas capables de la voir face à face, ne sont pas capables non plus de la comprendre; voilà cependant, que de temps en temps, des lèvres de Job, fermées par la douleur, s'échappe, comme malgré lui, un mot arraché aux horreurs de sa situation par l'énergie de sa nature.

Tout à coup, au fort de la plainte, et parmi les aridités de la parole de ses amis, Job, surpris peut-être lui-même par les souvenirs de l’adoration future qui bouillonnent en lui, Job balbutic quelques-unes des paroles que plus tard il chan-

tera. Ce sont comme des éclairs qui déchirent la nuit et qui éclairent l'horizon. On dirait qu’il oublie un instant son accident, qui est son malheur, pour se souvenir de son type, qui est la louange, et du fond de la nuit où il tâtonne, il laisse rayonner, presque malgré lui, des lueurs fulgurantes.

Voilà que gémissent sous les eaux Les géants et ceux qui habitent avec eux ; l'Enfer est nu devant lui (Dieu) et l’abîme est sans voile.

C'est lui qui suspend l’aquilon sur le vide, et qui étend la Terre sur le néant.

C'est lui qui lie les eaux dans les nuées, afin qu’elles ne tombent pas toutes ensemble.

C'est lui qui tient cachée la face de son trône, et qui étend sur lui son image.

Il a posé des limites autour des eaux pour les retenir jusqu’à la fin de la lumière et jusqu'à la fin des ténèbres. Les colonnes des cieux frémissent, et elles tremblent, s’il regarde.

Par sa puissance, soudain les mers se sont rassemblées, et sa prudence a frappé le superbe.

Son esprit a orné les cieux et sa main a fabriqué les nœuds de la couleuvre.

Voilà quelques-unes de ces voies indiquées ; mais sinous pouvons à peine entendre une petite goutte de ses paroles, qui pourra regarder en face la grandeur de son tonnerre

Sil vient à moi, je ne le verrai pas, et s’il s'éloigne, je ne le comprendrai pas non plus.

Job a conscience du mystère qu'il est. Il sent

en lui la vérité vivante de cette parole de la” sagesse : Nul ne sait s’il est digne d'amour ou de haine.

L'approche de Dieu, son éloignement lui apparaissent comme des énigmes dont l’homme n'a pas le mot, et sa lumière, à force d’être profonde, ressemble à de l'obscurité. |

Et comme du fond de sa lumière sort l’obscurité, ainsi du fond de son obscurité sort sa lumière.

Comme une chaudière qui fait explosion, tout à coup l’enthousiasme de Job fait éclater l’enveloppe de sa douleur. Comme Samson, Job emporte sur la montagne les portes de sa prison, et de làhaut il regarde, le ciel et la terre et l'enfer sont devant lui. Et tout à coup, parlant de Dieu, il s’écrie :

C’est lui qui verse le mépris sur les puissants et qui relève les opprimés : c'est lui qui révèle les secrets des ténèbres, et qui produit à la lumière les ombres de la mort.

Il multiplie les nations et les perd: il rétablit celles qu'ils a renversées.

Et un instant après, il nous montre les maîtres de la terre livrés à leurs égarements, marchant où il n’y a pas de route, et tâtonnant comme des hommes ivres. |

N’est-il pas fort remarquable de voir Job sur son fumier parler comme la vierge Marie, au moment où elle annonce à Élisabeth que toutes les nations la proclameront bienheureuse :

ANCIEN TESTAMENT 83 Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles. Ésurientes implevit bonis et divites dimisit

inanes.

Il a dép@sé es puissants de leur siège, et il & exalté les humbles.

Il a comblé de biens les affamés, et les riches, il les a renvoyés vides.

Et ici apparaît un des caractères les plus frappants des cantiques de l’Écriture. D’un bout à l’autre de l'Écriture, écoutez tous ceux qui chantent. Que chantent-ils ?

Ils chantent les changements subits qui sont le triomphe de la droite de Dieu. Toujours, toujours, c’est la femmestérile qui enfante. Toujours, toujours, c’est le puissant qui est renversé. C’est le pauvre qui est exalté ; c’est le perdu qui est sauvé; c'est le sauvé qui est perdu; c’est l’aveugle qui voit, c’est le clairvoyant qui ne voit pas ; c’est la main d’une femme et non pas la main des géants qui tranche la tête d'Holopherne. Toujours et partout, c’est la faiblesse de l'instrument qui fait et qui chante la gloire extérieure de Dieu. Job, quand il nous parle, n’a pas encore subi l’action victorieuse de ce changement à vue:

cependant il la célèbre d'avance, et montant

d'avance sur la montagne de sa délivrance, il rejoint, sur les hauteurs de la louange, le magnificat de la vierge Marie et son calme triomphant.

Job, à l'étroit dans sa misère, s'échappe par moments loin d'elle : il s'envole loin de lui-

même, et d’un coup d'aile il fait le tour du ciel. Il se promène du côté d’Arcturus et d'Orion, puis retombe sur lui-même et recommence à se regarder. | |

Job ditle pour et le contre. Il se justifie et s’'indigne contre les malheurs qui le frappent. Puis, tout à coup, comme s’il était emporté loin d'eux par l’enthousiasme de l’adoration, on dirait qu'il s’absente un instant de sa douleur, pour sentir de nouveau, dans les splendeurs de la foudre et de l’azur, la majesté brûlante et dévorante de l’adoration ; ce sont des nuages qui s'ouvrent et se ferment, ouverts par le tonnerre, et par la nuit. Nous assistons, de loin, à travers le voile des paroles, aux combats de la foudre et de l'obscurité. Ce cœur de sang verse du feu; les larmes, le sang et le feu se confondent en tombant de lui comme se confondent sur ses lèvres désolées et ravies les apparences du blasphème et les réalités de l’adoration.

Épouvantable drame tombé sur la terre comme une énigme dont Dieu seul a le mot!

Drame mystérieux dont Dieu se réserve le dénouement ! e

On dirait que le livre de Job est jeté à travers l'Écriture, comme le zigzag de la foudre à travers le ciel visible, suspendu au-dessus de nos têtes.”

Circumdederunt me dolores mortis, et torrentes iniquitatis conturbaverunt me.

(Ps. XVII, v. 4.)

Les douleurs de la mort m'ont environné, ét les torrents de l’iniquité ont jeté le trouble en moi.

Il ya un âge où les choses n'apparaissent pas ; elles sont voilées par les mots.

Il y un âge où elles apparaissent : elles sont dévoilées par les silences.

L'Écriture apparait d'autant plus réelle, plus profonde, plus intime, que la vie nous dit plus de choses, plus de choses évidentes et plus de choses mystérieuses. |

Les secrets de la vie, à mesure qu'ils se découvrent, jettent sur l’Écriture des lueurs qui la font resplendir,

Il ya un âge où ce mot : les torrents de l’intquirén'est pas senti. Il y a un autre es où il est senti.

Les torrents !

Il y a dans l'injustice des violences, des fureurs, des excès, des invraisemblances qui ne se révèlent que petit à petit, à mesure que la vie a parlé. L'injustice a une amertume particulière, une saveur singulièrement âcre et corrosive qui produit sur l’âme des effets particuliers et particulièrement funèbres. La première fois que l'enfant

éprouve une injustice, la première fois qu'il la commet, ou qu'il la subit, la première fois qu’il en sent le goût, il vieillit de plusieurs années. L'injustice et la ieunesse sont deux choses merveilleusement contradictoires, et la première fois que l'injustice souille la jeunesse, elle commet un attentat particulier, et quelquefois elle tue pour toujours la chose qu’elle attaque. Quelquefois le mal ne se guérit jamais, et la plaie ouverte ne se ferme plus. L’injustice est une flétrissure qui diminue les puissances de l’âme, et qui les brûle à des profondeurs inconnues. L’injustice a, entre les crimes, je ne sais quoi de particulier, qui à fait de son nom le synonyme du mot :

Péché.

Toute iniquité est péché, dit saint Jean (2). Devant certaines injustices, la parole se récuse et l’âme se réfugie, incapable d’expression, dans un silence indigné. L’injustice donne à l’âme une commotion particulière. Elle l'attaque dans son centre, et le silence où l’âme se réfugie est un silence inconnu avant l’expérience de l'injustice. C'est un silence nouveau qui naît d’une expérience faite, et d’où l’âme ne sort pas telle qu'elle y était entrée. Elle en sort meilleure ou plus mauvaise. Elle a traversé le trouble. Mais il arrive un moment où l'injustice, qui est tombée d’abord par gouttes, tombe par torrents. C’est alors qu'il se passe dans l’homme des choses inexprimables. L'abime appelle l’abîme. Quel abîme appelle-t-11? () Epitre, chap. Il, v. 17

L'homme a le choix. L'iniquité peut, s’il le veut, appeler une autre iniquité. Et, s’il le veut, elle peut appeler la justice ; l’homme qui a subi Piniquité peut vouloir, à son tour, la faire subir, et alors l’abîime appelle l’abîme. Ou bien l’homme, qui a subi l’Iniquité, peut exciter en lui par le souvenir de l’Iniquité subie, la faim et la soif de la Justice; de cette manière encore l'abîme appelle l’abîme. |

Et même le mot iniquité est pris à chaque inñstant pour synonyme de péché. Ainsi lé mot justice est pris pour signifier tout bien.

Et saint Joseph, l’homme du mystère, le saint du silence, celui sur qui le voile est jeté, saint Joseph, que nous dit-on de lui ?

On nous dit qu'il était juste : cum esset justus (A).

On dirait que l'amour de Dieu pour la justice S’exprime par cette synonymie de la justice et du bien ; par cette synonymie de l’inquité et du mal. Les torrents de l'injustice ! Il y a dans le crime d'être injuste un attentat spécial qui soulève l'âme humaine d’un soulèvement particulier, comme si elle était attaquée dans son centre, méprisée dans son trésor, et violée dans sa substance. Qui pourra dire jusqu'où va l'attentat de l'injustice ? IL faudrait avoir pris la mesure de l’incommensurable ! Est-ce que Dieu ne s’appelle par le Dieu juste?

L’injustice déprime l’âme ; elle porte atteinte à la jeunesse. Elle étonne la candeur Commise,

(1) Math., chap. I, v. 19.

ANCIEN TESTAMENT 94 elle flétrit. Supportée, souvent elle flétrit encore. L’innocent qui supporte l'injustice, perd quel- quefois pa. elle quelque chose de son innocence. Il ne jette plus autour de lui le même regard. Ayant subi l'injustice, il perd très souvent quelque chose de sa candeur. L’attentat qui vient d’une autre cause ne produit pas exactement les mêmes ravages. L’injustice est horrible même pour ses victimes, horrible pour son voisinage, horrible pour l’air qu’on respire dans les environs. Les torrents pestilentiels empoisonnent les sources de la vie.

Et voici quelque chose de bien extraordinaire.

Celui qui subit cet attentat le sent d’un sentiment unique, spécial, destructeur, dévorateur, qui va quelquefois jusqu’à faire le vide dans son âme. Et il n’est plus l’homme qu’il était parce qu'il a subi l’injustice. L'homme croit à la justice, et quand il subit l'injustice, quelque chose d’inénarrable est violé en lui, quelque chose qui n’a pas de nom, et le cri qu’il pousse ne peut pas se traduire dans les langues humaines ; car ce n’est pas seulement la pensée qui crie, c’est le cœur. C'est le cœur, dans le sens terrible de ce mot terrible. Ce cri est un hurlement qui perce les nuages, et qui rugit vers Celui qui est au delà des nuages.

Pendant qu’il en est ainsi, quant à la victime de l’injustice, très souvent celui qui l’a commise sent à peine ce qu'il a fait. L'injustice est peut-

être un des crimes dont l’auteur peut le plus faci- |

lement tromper les autres et lui-même. | Pendant que le sang d’Abel crie du fond de la

fcrre vers le Seigneur, Caïn n'écoute pas toujours.

9. Afflictus sum et humiliatus sum nimis. Rugiebam a gemitu cordis mei.

10. Domine, ante te omne desiderium meum S et gemilus meus a te non est abscondilus.

(Ps. XXXVII, v. 9, 10.)

J'ai été affligé et humilié à l'excès ; je rugissais du gémissement de mon cœur.

Seigneur, mon désir est devant vous tout entier, el mon gémissement n’est pas caché à vos regards.

Le psalmiste se tourne vers le passé, et appelle ses prières d'autrefois au secours de sa prière d'aujourd'hui. II prie par sa prière. Il invoque les cris qu'il a poussés au secours descris qu’il pousse. Quels cris ! Iles appelle à la fois gémissements et rugissements. Ce sont des fils de son cœur, de son cœur, lieu de son désir. Il donne au cri qu'il pousse un point d'appui dans le passé, pour le ‘lancer plus haut et plus profond dans l'avenir, Il entasse par le souvenir les choses d'autrefois ; il appelle une à une les prières passées, comme un avare qui compte ses trésors. Et les rugissements auxquels il va mettre le feu viennent comme des forêts qui vont servir de bûcher s'entasser devant lui, et il monte sur cette montagne, pour crier de plus près vers le ciel, armé de tous les abîmes qui ont répondu à sa voix : a/flictus sum et humilatus sum nimis. J'ai été trop loin dans la douleur et dans l’humiliation. Il se reproche ces excès. On dirait que les gémissements, et les rugissements qu’il a tirés les uns après les autres du fond de ses blessures se présentent tous

à la fois devant ses yeux éblouis de ténèbres, et se présentent avec la même violence que s'ils se présentaient pour la première fois. Ils se sont condensés en un afin de multiplier la rorce de chacun par la force de tous: et lui, omme le guerrier qui sent le moment venu de la bataille décisive, se revêt d'une armure de fer et d’airain. Car elle est faite avec la substance de sa faiblesse et de sa misère contemplée, sentie, avouée par lui-même ; armé de ses défaillances, il appelle à lui.la force. Il puise dans son arsenal des boucliers et des glaives. Il fait sonner son armure, pour s’assurer du poids et de la qualité des armes. Il monte alors sur la montagne de son Esprit, celle qui a enfanté les rugissements, et pousse le. cri suprême, le cri fait de tous les cris.

Job avait déjà dit devant lui : « Terra, sanguinem meum ne operias, er latendi locum ne inveniat in te clamor meus. » |

Terre, ne couvre pas mon sang, et que mon cri ne trouve pas en toi une retraite pour se cacher.

Il veut traîner tout cela au grand jour. Sang et cri, il est temps que le Seigneur voie ce qui à été versé.

Le sans crie ; le cri saigne: il faut arrachertout cela aux cavernes de la terre, aux cavernes de l'oubli. Que les trous de rocher les rendent, si ce sont eux qui cachent l’écho de mes cris, et que la terre s'ouvre, si c'est elle qui a bu mon sang. Tous les éléments cachent au fond d’euxmêmes les traces de mes fureurs et celles de mes

blessures, comme s'ils avaient peur de dire ce qu'ils ont vu, ce qu’ils ont entendu. Ils voudraient rapetisser à leur taille mes angoisses surhumaines, pour n'être pas épouvantés de leur souvenir monstrueux. Mais voici l’heure de rendre leurs trésors cachés. Que mes gouttes de sang et que mes cris de douleur apparaissent au grand complet. |

Domine, ante te omne desiderium meum, etgemitus meus a te non est absconditus.

Seigneur, tout mon désir est devant vous, et mon gémissement ne vous est pas caché.

Le Prophète-Roi célèbre ici la mort de sa parole il n’essaye pas de raconter. Il montre.

Voilà. Regardez! Mon désir ! Cela se dit en un mot, etce mot est vite prononcé. Mais qu'est-ce que ce mot représente? Parole et silence, qu'êtesvous devant lui ? Le désir ? Mon désir! entassement d’abîmes et de montagnes ! abîimes sous abîmes ! montagnes sur montagnes ! accumulation gigantesque, démesurée des gouffres creusés par le désir, des hauteurs grandies par lui ! multitude inouïe de paroles, de silences, de supplications, de gémissements, de rugissements, et d’obsécrations, où la mémoire se perd dans le temps et dans l’espace ! Unité effroyable et victorieuse où l'esprit contemple tous Les désirs condensésen un désir ! triomphe de la multitude sur elle-même

et de l'unité sur elle-même! !Je cherche la parole ;

elle est morte. Je cherche le silence ; il est mort,

et Le désir, le bras étendu, montre le champ Es bataille, où plus rien ne respire. Il contemple ses Moines: ; il les montre; il les expose ; il les étale, nues et glacées, devant le regard qui voit tout. Il perd de vue chacune Foie il ne les distingue plus. La parole a revêtu laymiôre du silence, le silence l’armure de la parole; les abimes ont pris la robe des montagnes ; les montagnes, la robe des abîmes ; la neige ne se D nou de du feu, ni le feu de la neige. On dirait que des ennemis mortels, endormis 1 uns près des autres, et subitement réveillés par l'éclat du tonnerre, saisissent l’habit ou le linceul de leur voisin, le prenant pour leur robe. Ce sont les constructeurs de la tour de Babel, et c’est une armée rangée en bataille, dans l’ordre le plus parfait. C’est la victoire du cri sur lui-même, et il meurt deses excès.

Seigneur mon désir est devant vous.

C'est le Champ de Mars, vu par Ézéchiel.

Pensez-vous, Ô prophète, que tous ces ossements vivent? Seigneur, vous le savez.

Vous le savez; la vie de mes cris, c’est Le Amen. Que leur nn tombe sur eux, et en moins detempsqu'il n’en faut ouvrir ou fermer les yeux, nous verrons, vous et moi, ressusciter ces morts ! 0 esprit inconnu, arrive des quatre vents du ciel, et souffle sur ces ossements, et ils revivront. Les nerfs rejoindront les nerfs, les os s’emboîteront dans les os. Ce sera la fête des os, quand la force

ge PAROLES DE DIEU

tombera sur mes cris, ce sera la fête des nerfs quand le tressaillement de leur Amen et le bondissement de leur Al/eluia diront au ciel et à la terre, consternés de leur petitesse : vous n'aviez pas vu, Vous n'aviez pas entendu, et vous n'aviez pas deviné ? |

nn eee ES

Cœli enarrant glorium Dei, (Ps. XVIII, v. 2.)

Les cieux racontent la gloire de Dieu.

Stellas quæ tu fundasti. > (Ps, VI, v. 4.)

Les étoiles que vous avez créées,

Quoniam omnes di gentium dœmonia ; Dominus

autem cœlos fecit. | (Ps. XCGV, v. 5.)

Tous les dieux des nations sont des démons : mais le Seigneur est le créateur des cieux.

D'un bout à l’autre de l’Écriture; d’un bout à l'autre du monde, du commencement à la fin, les hommes ont levé les yeux vers le ciel, quand ils ont voulu célébrer quelque chose à la gloire de Dieu.

L'espace, quoique dans une langue incomplète et tronquée, nous balbutie quelques mots de l'immensité divine, et les poëtes ont écouté ces balbutiements pour les répéter aux hommes. Il semble que le Dieu jaloux soit jaloux particulièrement des cieux, des cieux créés par lui ; à cause de leur grandeur, ils parlent de lui, et le Seigneur accepte leur hommage muet que l’homme est chargé de comprendre et de traduire.

Les dieux des nations sont des idoles, mais le Seigneur est le créateur des cieux.

Vous le voyez bien, Dieu revendique son œuvre. Il revendique les étoiles.

Or quels noms les hommes ont-ils donné à ces étoiles? Quels noms portent, après dix-huit cents ans de christianisme, ces étoiles que David revendiquait, si longtemps avant Jésus-Christ,

ATP

revendiquait pour le Dieu qui les a tirées du néant? ; =.

Elles portent précisément les noms de ces idoles que le même David déclare être les démons. Elles s’appellent..……. Souvenez-vous du vieil Olympe. Je ne veux pas même les écrire ici, ces noms ridicules et détestés. Je ne leur permets pas de toucher ces pages. Vous les connaissez tous ; Vous Savez comment on appelle en francais les astres. |

Un enfant intelligent, qui apprendrait les noms dont les modernes ont peuplé les cieux, n'en conclurait-il pas que ce sont là des dieux qu’on adore sur cette terre ?

Donner un nom, c’est faire un acte. Donner à une créature quelconque le nom d’une autre | créature, c’est faire à celle-ci un honneur considérable. C'est, jusqu’à un certain point, faire à celle-ci l'hommage de celle-là. Où est l'homme qui, ayant un ennemi, donnerait à une chose qu'il aime, à une chose belle et admirée de lui le nom de son ennemi? Où est l’homme qui, voyant éclater quelque part quelque lueur de magnificence, donnerait à la créature revètue de cet éclat, le nom de son ennemi, surtout si cet ennemi était extraordinaire de laideur et de méchanceté?

Or nous avons des ennemis d’une laideur et d’une méchanceté que Jje n’esseyerai pas de décrire ici. Leur séjour, c’est l'enfer, et leur vue est pour les damnés un des supplices de l’enfer.

Leur laideur n’a pas de nom, et ils nous Me un mal éternel. Or quels noms ont donné les hommes aux astres du ciel, à ces astres dont la splendeur excite l'âme aux heures d’adoration ? Les hommes ont donné aux astres les noms

des idoles, les noms de ces idoles qui sont les

ennemis hideux et ténébreux du ciel &t de la terre.

Li ia :

Respice in me, et miserere mei, quia unicus et pauper sum ego.

(Pa. XXIV, v. 16.)

Jetez les yeux sur moi, et ayez pitié de moi, parce que je suis unique et pauvre.

Unique et pauvre !

Il y a des moments où l’homme s aperçoit pour la première fois de sa misère. Je devrais dire, ce semble, il ya un moment, puisque J'ajoute : pour la première fois! Et cependant non! Il y a des moments, il y a plusieurs moments où il s’aperçoit pour la première fois.

Il s’en est aperçu il y a quelque temps, il s’en est aperçu il y a quelques jours; il s’en aperçoit aujourd’hui, et c’est encore pour la première fois. Tel est l’abîme de sa misère qu'il peut s’en apercevoir plusieurs fois pour la première fois. Le regard d'il y a dix ans n’a pas compté près du regard de l’an dernier, et le regard de l’an dernier n’était rien près du regard de cette année, et le regard de cette année n'était rien près du regard d'aujourd'hui.

Mon regard porte le Nom d'aujourd'hui: je pourrais lui appliquer ce mot profond: Hodie cognominalur !,

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