‹ Paroles de Dieu; réflexions sur quelques textes sacrés 1923Chapitre 14 sur 44 · Saint Paul: Ad habreos, cap. III, v · texte numérisé non relu

Saint Paul: Ad habreos, cap. III, v

Tel est l’abîme de là misère humaine qu'iloffre toujours prise à un premier regard. Toujours inexploré, il attend de minute en minute une investigation nouvelle à laquelle jamais ne fera défaut la profondeur.

Quand l’homme se présente devant Dieu, armé de sa pauvreté, je ne sais pas quand il pourrait dire : J'ai tout montré. |

Mais il peut dire : Regardez ! Regardez ce que je montre. Regardez ce que je ne montre pas, ce que je ne sais pas montrer. Vous devant qui l'Enfer est nu, suivant la parole de Job, regardez ma misère, telle que je la connais, regardez-la aussi telle que je l’ignore. |

Il y a certes entre ces deux mots: Ego sum, et sum ego une différence incommensurable. Ego sum finit par : sum, je suis. L’Etre finit la phrase, l'esprit s'arrête sur l'être. C’est l'être qui couronne, qui détermine, qui soutient, qui consomme. Cest l'être qui retentit le dernier dans l'oreille et dans l'intelligence. C’est l'être quiale dernier mot. |

À la plus forte raison, si le mot sum allait se répéter et appuyer sur lui-même dans une affirmation superbe et victorieuse, Ego sum qua sum, ici l'être s’étale, s'affirme, se dit lui-même et dit son nom. Et il semble que le premier mot de la phrase, ego soit une concession faite à la langue humaine, concession qui, au lieu d’affaiblir l’affirmation suivante, la fait resplendir par la vertu: du contraste. Ego met sum en lumière, et les deux

i06 PAROLES DE DIEU

sum quise suivent sans se répéter augmentent

* leur propre force parle voisinage de l’£Ego qui les précède. Cet Ego semble emprunter à eux quelque chose de leur substance.

Il est touché et chargé par leur voisinage.

L'impression de la Nue est essentiellement substantielle, et rien de faible ne se fait sentir, tout est force, plénitude et surabondance. ;

Quelle différence dans cette phrase: unicus et pauper sum ego. Le Ego qui termine indique la misère, et le sum qui précède n'a rien de fort ni d’exalté. C'est le dernier mot qui laisse sa marque dans l'esprit.

L'homme, dit Aristote, est un animal raison-

nable. L'esprit se repose sur le mot: raisonnable, et la raison apparaît comme l'apanage de l'homme. Si Aristote avait dit: l’homme est une raison animale ou animalisée, la phrase eût été odieuse, parce que l'esprit se fût arrêté dans l'affirmation de l'animal.

Ainsi Ego sum arrête l'esprit dans l'affirmation de la force.

Sum Ego arrête l’ Hour dans l'affirmation de la faiblesse. Il y a bien une substance. L’être humain n'est pas nié. Il est gardé; il est affirmé ; ses droits sont indiqués et présents : car toute vérité est dans l’Ecriture, mais la faiblesse, représentée par le mot Ego, devient, en finissant la phrase, la note qui reste dans PeRbrte

Le mot m0: Ego plonge, quand on y réfléchit,

S dtle abs cab re is LA mb ©

dans de singulières pensées. Il est le mot de l’orgueil.

Moi. :

Moi, dis-je, et c’est assez.

Le mot signifie l’orgueil.

Et cependant!

Quel est lé sens du mot Ego, moi ?

Ego est un mot latin, contracté suivant les lois de la langue grecque.

Ego, Egeo.

Ego; indicatif présent du verbe égere.

Avoir besoin.

Ego est la contraction de: Egeo, comme élu en grec est la contraction de ocv.

Ego signifie : ego, j'ai besoin ;

Celui qui dit : moi, dit tialgré lui, j'ai besoin.

Plus haut que les tours de Notre-Dame, notre langue, la langue humaine, quand elle dit Moi; Ego ; |

La langue humaine porte jusqu’au ciel le magnifique témoignage de Notre Néant.

Quand le Grand Prêtre entrait dans le Saint des Saints, une fois par an, il prononçait le Nom de Jéhovah, le Nom tértiblé. le Nom de Celui qui est Celui qui Est, et qui n’a As de personne.

Les ointties naissent, vivent et meurent sans prononcer une seule fois leur nom terrible. Je suis celui qui 4 besoin. ;

Le nom de leur misère, les hommes l’ignorent étrangement.

Oubliant le sens des mots, l'homme se draps - dans son moi. :

IL oublie que pour lui le mot Je veut dire: j'ai

besoin.

Ilne peut pas dire son Nom, sans demander l’aumône.

Et que ditle Verbe incarné, dans le Jugement solennel:

J'ai eu faim, J'ai eu soif.

Dans la plénitude de sa gloire, il parle de misère.

L'homme au contraire, dans sa misère extrême, et surchargeant d’orgueil le reste de ses misères, l’homme se drape dans son mot, dans son Ego, comme s’il n'avait besoin de rien. Il oublie, il retourne le sens du mot, qu'il prononce.

Comme, après un tremblement de terre, les choses de la nature ont perdu la place qui leur appartient, ainsi de la langue humaine, après l’écroulement de la réalité, Écoute qu'elle constate sans le connaitre.

Quand l’homme dit mo, il se redresse. Il se rengorge. À le voir, on dirait qu'il est le principe de l’être. Il se drape dans son mot, comme dans un manteau.

On dirait que ce mot-là, Ego, signifie la pie priété de la gloire.

Quelqu'un qui ne saurait pas de quoi il s’agit pourrait s’y tromper.

Cependant Ego, moi, signifie : J'ai besoin.

Respice in me, et miserere mei, qui unicus et pauper sum Ego,

Etenim passer invenit sibi domum, et turtur nidum sibi, ubi ponat pullos suos. - Altaria tua, Domine virtutum: Rex meus et Deus meus.

(Ps. LXXXIIL, v. 4.)

Car le moineau se trouve une demeure et la tourterelle un nid pour y poser ses petits.

Vos autels, Dieu des miracles, mon Roi et mon Dieu! |

Toute créature vient au monde avec un besoin qui est sa prière et qui veut être satisfait. Toute bouche qui s'ouvre rencontre sous le ciel l’ali-

ment qui lui convient. Les petits oiseaux n’atten-

dent ni leur nourriture, ni leur abri; les petits poussins ont les deux ailes de fleur mère qui se fait grosse et large pour leur donner l'abri et la chaleur. Elle étend ses ailes et dilate sa petite corpulence jusqu’à perdre sa forme de poule, pour prendre celle d’une demeure, d’un couvert, d'un abri et d’un abri où il fait chaud.

Cet abri emplumé sent la tendresse et sent la force. Celui qui l’a préparé peut préparer tout ce qu'il veut. Les plus petits et les plus grands

animaux ont leur refuge, leur repaire, leur «

tanière, leur nourriture et leur repos.

On n’en voit aucun qui ne sache où dormir. Le

sommeil est l’acte de ja confiance et la base de

la vie, et tous les vivants, grands et petits, ont leur sommeil assuré, et sur cette assurance, ils osent vivre.

Mais moi! moi, l’homme racheté, moi qui

suis, dit l'Évangile, bien plus qu'un moineau, moi qui suis plus précieux que le lis des champs, lequel cependant a un magnifique vêtement, sans lavoir demandé: moi qui suis le prix du sang et la parole de la louange universelle, moi en qui les levers et les couchers de soleil, armés de leurs douceurs et de leurs fulgurations onf eu confiance; moi à qui ils ont remis le soin de célébrer leurs splendeurs, moi qui ai besoin, moi qui suis pauvre, et qui sens ma pauvreté, moi qui m'appelle Ego (Ego, j'ai besoin), moi, moi, ce serait moi qui n'aurais pas de refuge ! Vos autels, Dieu des miracles! Cest là que Mon repos m'attend. Si vous avez tout donné à ceux qui ne vous demandent rien, et qui n'auraient pas senti l'horreur d’un refus, que donnerez-vous à celui qui demande tout et qui, dans l'excès de sa misère, ne peut pas se passer

de recevoir ? Vos autels ! Cette créature si petite,

si faible, si nécessiteuse, si misérable, est cepen-

dant si grande que, pour être enveloppée, protégée, réjouie, réchauffée, garantie, abritée comme

les petits poulets sous l'aile de leur Inère, 1 lus faut vos autels, vos autels, Dieu des miracles! vos autels, Dieu tout-puissant, vos autels gardent son pain ! Vos autels gardent son vin ! Vos autels gardent son repos ! Son repos est dans vos tabernacles ; sans lui et sans vous, elle ne peut pas vivre ! Vos ailes seules sont assez grandes pour lui donner un refuge, et le refuge est si doux qu’on ne peut pas vivre sans Jui ! Puisque les cris

ue PAROLES DE DIEU

des animaux trouvent leur réponse dans la nourriture et dans l’abri, puisque la laine des moutons est plus chaude, quand il fait froid, puisque la pourpre et. l’émeraude des soleils levants et couchants a trouvé dans mon âme, si mon âme est délivrée, le refuge que cherche la louange, lPabri que cherche l’adoration.

Moi-même, Ego, celui qui a besoin, Seigneur Dieu des vertus, Seigneur, Dieu des miracles, Dieu éternel et tout-puissant, moi qui suis le plus pauvre de tous, et qui suis cepéndant l’espérance des autres, à cause des aptitudes de mon âme, si elle est délivrée ; moi qui serais le refuge des autres, si j'avais un refuge moi-même ; est-ce que je n'aurais pas de refuge! Vos autels, Dieu des miracles, ils gardent ce qu’il me faut! Ils contiennent mon pain, mon vin et mon sommeil ! L'ombre de vos ailes, Dieu des miracles, et que, sous leur protection, s’endorme l'enfant qui a besoin de dormir !

Qui fecit mirabilia magna solus. = (Ps. CXXXV, v. 4.)

Celui qui fait seul les grandes merveilles.

Deus fortis super omnes, exaudi vocem eorum qti nullam aliam spem habent, et libera nos de manu iniquorum, et erue me a timore meo.

| (Esther, ch. XIV, v. 19.)

Dieu fort par-dessus tous, exaucez le cri de ceux qui n'ont pas d'autre espoir que vous, délivrez-nous de la main de nos ennemis, et arrachez-moi à ma terreur.

Neminem amplius viderunt nisi Jesum tantum secum. | :

(Saint Marc, ch. IX, v. 1.)

Ils ne virent plus avec eux que Jésus seul.

Ces textes ne paraissent pas se suivre. Ils se tiennent par un mot, seul.

Le psaume ne dit pas qu'il fasse seul toutes choses, mais seulement qu ’il fasse seul les choses Hleuces.

Esther, et c’est là un lee caractères que l Écriture indique dans les prières exaucées, Esther n’a aucun secours humain. Il n'y a que Dieu seul.

L'armée de Gédéon est trop nombreuse pour vraincre. L'ange la réduit à l'impuissance qui vient du petit A oHbre. afin que Dieu apparaisse seul.

Et Josaphat: nous n'avons pas une telle force que nous puissions résister à cette multitude immense qui se précipite ; mais ne sachant plus que faire, il ne nous reste plus qu’à regarder vers Vous.

On dirait qu’en lui montrant qu'il est son seul secours, l’homme excite Dieu. On dirait qu’il réveille en lui le souvenir d’une antique gloire depuis zsongtemps endormie. Dans l'éternité

ANCIEN TESTAMENT Ai!

Pavant les siècles, le Seigneur était seul, et sa majesté se déployait sans limite, sans contrainte, sans atténuation. Quand il Pasit de créer Ja Lumière, Dieu agit séw/ encore, et l’œuvre fut approuvée de lui. Il vit qu’elle était bonne. Mais voici le mélange des volontés créées, et la chute arrive. La volonté de Dieu n’est plus sable, On dirait qu'à présent l’homme, quand il l’invoque, non seulement lui, mais lui seul, réveille la force qui dort dans le lieu qui est la solitude. Et que sont les solitüdes auprès de cette solitude ? On dirait que l’homme, quand il fait appel à Dieu en tant que seul, excite en lui quelque chose de trop divin pour être caractérisé, mais enfin quelque chose dont il est jaloux, la gloire d'agir sans partage et sans altération.

Peut-être les secours humains sont-ils pour la toute-puissance comme les bandelettes qui enveloppaient Lazare. Ce sont peut-être des gênes, des contraintes, des apparences de diminution. La gloire ne se déploie que dans la liberté, et la liberté pour elle est peut-être la solitude. Parlant de choses si parfaitement ignorées, parlant des effets produits par l’homme sur Dieu, nous en sommes réduits aux conjectures, et les conjectures ici, ce sont les faits. Quand on veut réveiller un homme, l’émouvoir, le frapper, l'ébranler, l’attendrir, on lui parle de ce qu'il aime, de ce dont il est jaloux. Quand l'Écriture veut réveiller Dieu, elle lui parle d’agir seul, comme si c'était là le prendre par ce qu'il a de plus sensible,

416 Ge PAROLES DE DIEU comme si c'était l'appeler par son nom. Son nom? Serait-ce en effet son nom ? Sca nom incommu-

nicable, son nom qui est lui-même. Serait-ce.

Celui qui est seul? Serait-ce là le synonyme de Jéhovah ? Être Celui qui est c’est être seul, puisqu'il s’agit d'appuyer sur la chose incommunicable. Et serait-ce pour cela qu'il a livré ce nom à Moïse, quand il s'agissait de délivrer le peuple ? L’idolâtrie parle de plusieurs, l’adoration ne parle que d’un seul. Le premier mot qu’entendit le tonnerre au haut du Sinaï, ce fut le mot seu/, un seul Dieu. La jalousie de la gloire porte sur la solitude. Et qui sait combien il y a d’idolâtries, et

si l’une d'elles s'appelle l’avarice, n'est-ce pas

précisément parce que celle-ci adore le nombre? Les apôtres voient d’abord Moïse et Elie, près de Jésus, sur le Thabor. Mais, quand la voix a parlé du fond de la nue, ils ne voient plus que Jésus seul. La vision diminue, à mesure qu'elle augmente. Elle diminue, quant à ses objets, au moment où elle grandit, quant à son objet. Elle périt, quant au nombre, en grandissant quant à l'unité. Elle s’évanouit seule, dans le face à face de Celui qui est seul. Quana elle s'approche de Lui, elle reçoit comme une ressemblance de luimême, l'impression de l'unité. Quand la vision aborde Dieu de plus près ou si vous voulez, de moins loin, elle aborde aussi de plus près sa solitude; plus le rayon qui tombe sur elle est petit, plus la solitude se fait transparente.

Et au bas de la montagne où Jésus vien

de. dl

d’apparaître seul, le démon sourd et muet qui n'avait pu être chassé par les apôtres, est chassé par Jésus seul. Jésus seul, est-ce le nom de Dieu tout-puissant?

. Les solitaires du temps sont des solitaires relatifs ; la Thébaïde n’a rien de complet. Les siècles qui sont nombreux et pleins ne peuvent contenir que des solitaires relatifs, puisque ces solitaires sont nombreux. Les siècles, quand ils parlent de solitaires, mettent ce mot-là au pluriel, et quelle atténuation qu’un tel pluriel! Il n’y a de solitaire absolu que le solitaire de l’éternité ; Celui-là est singulier en toute chose. Et si déjà les hommes vont demander aux solitaires nombreux des déserts créés, de leur montrer quelques étincelles de puissance, parce qu’ils ont quelques-uns des attributs de la solitude, que faut-il demander au solitaire absolu, au solitaire éternel? Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom, dit Jésus-Christ aux apôtres, et à ce moment-là il s'apprête à quitter ceux dont il a dit en descendant du Thabor : Jusqu’à quand serai-je au milieu de vous ? Jusqu'à quand vous suppor- terai-je ? Demander en son nom, serait-ce demander au nom du Dieu qui est seul, et qui agit comme il est, dans les moments dignes de lui ? On dirait que les moyens gènent Dieu, parce qu'ils ont l’air d’être quelque chose. Les obstacles au contraire provoquent la toute-puiss:nce qui avant d'agir élève la main devant elle comme pour l’assurer de la solitude,

La prière de Judith et celle d'Esther sont ducb lument analogues : leur titre à toutes deux à Judith et à Esther est l’absolu de leur irapuissance. Toutes deux sont condamnées à mort; toutes deux veulent triompher d’un maître absolu, pour délivrer non seulement leur personne, mais le peuple tout entier. Gédéon avaittrop de soldats, et il n’arrive à la victoire que quand son armée est presque réduite à rien. Mais le rien de Judith et d’Esther est plus parfait que celui de Gédéon. Judith n’a pour exterminer le général et mettre en déroute ses soldats, Judith n'a que sa beauté, qui a plutôt l'air d’un attrait que d'une épouvante. Esther déjà condamnée à mort comme juive n’a pour sauver sa vie et son peuple d’autre chance que d'affronter une seconde condamnation à mort; elle va se présenter malgré la loi dans la chambre du souverain.

Aussi dit-elle :

« Regardez-moi, Seigneur, puisque je n'ai pas d'autre secours que vous. »

Et Judith après sa victoire : | « Le Seigneur a livré mon ennemi aux mains d’une femme et l’a détruit. »

Le puissant n’a pas été écrasé par la main des

jeunes héros rassemblés ; les fils des titans ne se sont pas précipités sur lui, les géants antédilu-

viens ne se sont pas dressés devant lui comme

une muraille, mais il a trouvé la mort dans la beauté de Judith, fille de Mérari.

« Seigneur Adonaï, vous êtes grand, vous êtes

RL dd ce

splendide dans votre puissance ; les efforts des puissants sont inutiles contre nous.

» Que toute créature tombe à genoux; car vous avez parlé, et les choses ont été faites, vous avez envoyé votre esprit et elles ont été créées, et celui qui vous résisterait n'existe pas. »

Ainsi la création tirée du néant reparaît dans le cantique de Judith célébrant la victoire que Dieu a remportée par elle, c'est-à-dire par le néant.

Judith se regarde comme ce rien primitif qui a précédé la création, et la mort d'Holopherne comme une création, et l’acte divin par lequel elle a mis en déroute les Mèdes et les Perses, les peuples de Nabuchodonosor, c’est-à-dire les envoyés de la force humaine, et les représentants de l'orgueil humain, cet acte lui apparait comme l'écho de l'Amen qui a donné naissance à la lumière le premier jour, et le lendemain aux eaux supérieures. Aussi avait-elle dit : |

« Dieu des cieux, créateur des caux, et Seigneur de toute créature, regarde cette misérable, qui est à genoux devant toi, et qui tire sa présomption des profondeurs de ta miséricorde. »

Le souvenir de la création plane sur sa prière, parce que l'Amen qui tire Îles mondes de rien excite en elle le sentiment de la puissance qu'elle invoque.

En général, dans l'Écriture, quand on fait appel à la puissance, on évoque le souvenir du

néant, comme pour réveiller quelque part un écho, l'écho du premier Amen, et rappeler à la toute-puissance sa première habitude, l'habitude d'agir seule, et l'antique destitution de secours étrangers, qui est son état propre.

FAP

Credidi, propter quod locutus sum.

(Ps. CXV, v. 10.)

J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé,

(Ps. CXV, v. 10.)

Je m’arrète au premier mot qui contient tout. Un jour le grand-prêtre Zacharie entra dans le temple pour offrir l’encens.

Et toute la multitude était dehors priant. Or, au côté droit de l'autel, un . lui apparut, se tenant debout.

Zacharie fut troublé, et la terreur l'envahit. Et l'ange lui dit: Ne crains pas, Zacharie, parce que tr prière a été exaucée. Ton épouse Élisabeth enfantera un fils, et tu l’appelleras Jean.

Et il sera ta Joie, et ton exaltation, et beaucoup seréjouiront de sa naissance.

Et l'ange continua, prédisant les grandeurs de celui qu'il annonçait. L'esprit et la vertu d’ Élie se poseront sur l'enfant.

Et Zacharie dit à l'ange: Comment croirais-je cela ? Je suis vieux et ma femme est avancée en âge. |

Et l’ange répondant dit: Je suis Gabriel, un des assistants de Dieu, et je suis venu te parler et évangéliser. Et tu seras muet, et tu ne pourras parler, Jusqu'au jour de l’accomplis-

sement, parce que tu nas pas cru à mes parole’, qui s’accompliront en leur temps.

Et le peuple était là, au dehors, attendant. On s’étonnait de son retard.

Il sortit, ne pouvant parler. Il faisait des signes.

On comprit qu'il avait vu une vision.

Zacharie représente ici l’homme.

L'homme, pour parler, a besoin de croire. Il parle, dans la mesure où il croit, ni plus ni moins. La foi est le principe, le centre et la fin de la parole. La croyance humaine est nécessaire à la parole humaine, la foi divine à la parole divine. La croyance donne le besoin de parler, la parole satisfait le besoin de la croyance. Celui qui croit a faim et soif de parler. Parler est chose sainte. Parler n’est pas remuer les Îèvres et faire du bruit. Parler c’est se manifester; dans le siècle où nous vivons, beaucoup remuent les lèvres et même avec fracas; presque personne ne parle.

Presque personne ne se manifeste. Peu d'hommes parlent, et même celui qui parle, parle rarement. L'homme, rentrant en lui-même, et interrogeant son âme, s’il sent baisser en lui la foi, cet homme dit: je parlais, j'ai parlé. Je ne parle plus. Aflirmef est l'acte initial de la parole. Tout verbe contient le verbe être. Toute parole a Dieu pour support. Celui qui Est est le fondement du discours, Donc croire est l'essence de parler. Croire est la

source, e, parler est le fleuve, croire . l'océan où le fleuve se précipite.

Les mots prononcés er dehors ee on et contre elle ressemblent à la parole comme les bruits d’un charivari ressemblent aux accords de la musique. : |

Les mots prononcés sans croyance et contre la croyance sont les suicides de la parole, tournant ses armes contre elle-même.

Ces mots-là sont excommuniés de l'harmonie universelle.

Ils sont en dehors de la bénédiction (bénir, bien dire).

Ïls rentrent non dans les domaines du silence, mais dansles domaines du mutisme. Car le silence est sacré, trois fois plus sacré que la parole dont il est l'excès même, l’ivresse et le sacrifice.

Mais le mutisme est profane comme une chose amputée, et non pas sacrifiée. Le silence est un transport, le mutisme une défaillance.

Et Zacharie était muet, au lieu d’être silencieux. Peut-être s’il eût accepté l'esprit de la vision, au lieu de sortir muet, il fût sorti silencieux. |

Et le peuple l’attendait au dehors.

Î y a un peuple, qui est l'humanité, et qui attend au dehors que les hommes de l’intérieur lui apportent des nouvelles, des nouvelles du temple.

Et quand les hommes de l'ntéen sont muets, le peuple n’a pas de pain. Quand ils parlent, je

ANCIEN TESTAMENT 125 peuple a du pain. Et quand ils arrivent aux montagnes du silence, le peuple a la manne, et dit : Qu est-ce que cela?

L'homme qui ne vit pas seulement de pain, mais de parole, attend toujours, qu'il le sache ou non, à la STAR du temple. Il attend qu’on lui parle.

Le mutisme est un fardeau trop lourd pour ses épaules. Aussi le Roi-Prophète, qui a parlé parce qu'il a cru, demande à Dieu de ne pas se taire. Domine, ne sileas. Seigneur ne vous taisez pas.

La parole qu’il donne, écho de la parole qu'il entend, supplie celle-ci de ne pas faillir à l'attente du roi et du peuple, à l’attente directe de celui-là, à l’attente indirecte de celui-ci. Le peuple attend que le roi lui parle au nom de Dieu. Et quand le ro1 se tait, le peuple murmure.

Se taire, pour le roi, c’est ne e pas régner au nom de Dieu.

À tout mutisme du roi correspond le murmure du peuple. Car le murmure n’est autre chose que le mutisme de la multitude. Le murmure est aussi le mutisme des multitudes intérieures que chaque homme porte en lui-même. Il faut qu’elles parlent, qu’elles chantent, qu’elles fassent silence, ou qu'elles murmurent ou qu’elles blasphèment. Si elles croient, elles parlent ; si leur croyance vit plus abondamment, plus largement, plus magnifiquement, elles chantent. Sileur croyance atteint

. les sommets de le montagne du sabbat, elles font :

silence. Si elles ne croient plus, elles se taisent, mais le mutisme ne reste pas toujours physique et pur, comme celui de Zacharie. Le mutisme du non-croyant produit le murmure et le désespoir. Le mutisme n’est pas toujours, n’est pas longtemps tranquille, comme fut celui de Zacharie qui convertit son mutisme en silence et retrouva la parole, au jour marqué. Son mutisme fut marqué du sceau divin et devint silence: Mais le mutisme des multitudes est un bruit fait de menaces et de crimes. La multitude est une forêt humaine, et les fruits de mort pendent aux arbres.

À. De profundis clamavi ad te, Domine, Domine, exauüdi vocém meam.

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