PRET ; É
Dilatet Deus Japheth, et habitet in tabernaculis Sem, sitque Chanaan servus ejus. |
(Genèse, ch. IX, v. 27.)
Que Dieu dilate Japhet, qu’il habite sous les taberpacles de Sem, et que Chanaan soit son esclave.
Il faut traverser les siècles, sans s'arrêter à eux, sans regarder en arrière, et contempler le dénoûment du drame. C’est la question d'Orient dénouée. L'Europe dilatée va prendre possession des tabernacles de l'Asie, et l'Afrique est à leur service.
Les tentes de Sem sont désignées par le mot de tabernacles : car rien n’est profane dans le repos, et le répos est désigné par l'habitation. Japhet, chez lui, travaille et ne se repose pas. Il ne peut se reposer que sous les tabernacles de Sem. L'Orient et l'Occident séparés languissent tous deux : l'Orient dans l’oisiveté, l'Occident
dans le labeur. Il faut que l'Orient entre dans son
action, pour que l'Occident entre dans son repos. Le sabbat de l'Orient sera de participer aux activités, aux mouvements, aux productions occiden-
tales. Le sabbat de l'Occident sera de participer
au repos de l'Orient, sur le théâtre même où le repos est né. L’Occident et l'Orient ont besoin de
sortir d'eux-mêmes. Leur repos sera de se trans-
porter l'un dans l’autre. Japhet, visitant les taber-
Lusbisuimi md, Le). re
ANCIEN TESTAMENT ul
tacles de Sem, ÿ trouvera les souvenirs de Noé,
rajeunis par les siècles. Les premiers jours du monde n’apparaîtront plus si lointains. Les mau-
vais temps écoulés s’envoleront comme un mau-
vais rêve. Les fils de Noé se retrouveront en présencé, à genoux sous la même bénédiction. Et Cham ? Cham sera sans doute relevé de son antique anathème, et cependant la parole s’accomplira. Servus signifie à la fois esclave et serviteur. Tant que Japhet et Sem n’ont pas accompli leur destinée dans la paix, l’anathème de Cham a pesé de tout son poids. à Mais quand Japhet aura connu les profondeurs du repos et Sem celles de l’action, ne semble-t-1l
- pas vraisemblable que Cham trouvera dans leur
délivrance les germes de la sienne ? La délivrance
dé Japhet, c’est le repos ; celle de Sem, c’est l’ac- :
tion ; celle de Cham ne serait-elle pas une activité à La fois dévorante et joyeuse, une activité glorieuse de servir ?
L’esclave travaille et déteste ; le serviteur tra-
vaille et aime. L’esclave Cham détestait Japhet
et Sem, pour lesquels il travaillait malgré lui. Le serviteur Cham aimera Japhet et Sem, pour lesquels il travaillera parce qu’il le voudra. Il détestait Japhet säns repos et Sem sans action. Il aimera Japhet reposé et Sem actif, et passera de
a haine de l’esclave à la liberté du serviteur
Dans un autre sens, Japhet ne figurerait-il pas
__ !aterre et Sem le ciel ? Il est temps que la terre, fatiguée de son exil, se repose sous les taber-
nacles du ciel. Et n'est-ce pas là une flute orien= tale qui exprime admirablement une participation sublime aux choses divines ? C’est bien la terre, c’est bien Japhet. Mais elle se repose, mais il se repose sous les tabernacles de Sem. Sem, l'homme de l'Asie, l’homme des premiers jours, l’homme des premières lumières; Sem, qui a veillé sur le berceau du monde ; Sem, l’homme de la contemplation, ne prêtera-t-il pas le repos de ses tabernacles à son frère fatigué? Le ciel ne s’inclinera-t-il pas et n'’entr'ouvrira-t-il pas ses tentes pour bénir la pauvre terre ?
Noé et Loth présentent de singulières analogies. Sodome ressemblait probablement au monde antédiluvien. Noé est excepté et choisi ; Loth est excepté et choisi. Tous deux représentent, par conséquent, la réserve du Seigneur, l’anathème.
Chacun d'eux était seul dans son pays, isolé par le crime commun. Noé donne dans son arche l'hospitalité aux animaux ; Loth, dans sa demeure, l'hospitalité aux anges. Le premier sauve ses hôtes ; le second est sauvé par lès siens. Le premier est sauvé d’un déluge d’eau, le second d’une pluie de feu. Le déluge d’eau ne commence que quand Noé est entré Fe l'arche. La pluie de feu ne commence que quand Loth est entré dans Ségor. Il est probable que l’un et l’autre ont plus ou moins hésité devant l’ordre de fuir et résisté à leur salut. Cependant Noé paraît plus ferme, Loth plus tremblant. Loth semble représenter l’hospitalité, {l la donne d'abord: plus tard, il la
recoit. Enfin, Noé et Loth sont enivrés après leur délivrance. Cette singulière intervention du vin, après l’eau et après le feu, doit cacher quelque mystère. Ils s’'enivrent sansle savoir,et, d'un côté comme de l’autre, leurs enfants se trouvent, visà-vis de cette ivresse, dans les relations les plus étranges. Quant à Noé, deux de ses fils sont innocents, le troisième coupable ; les filles de Loth laissent dans l'incertitude sur leur acte. Saint Augustin les accuse; saint Jean Chrysostome les croit justifiées. Il semble en toutcasquel’étrangeté même des actes sur lesquels porte le récit de l'Écriture épaississe le mystère qui entoure ces deux figures, et que leur sommeil singulier, après les fatigues singulières de leur fuite et de leur ascension, représente d’une certaine façon l’extase de la délivrance, extase incomprise des témoins qui la jugent à leur taille, |
Erat autem Abraham senex dierumque
multorum, et Dominus in cunctis benedixerat ei,
(Genèse, ch. XXIV, v. 1 et sequ.)
Or Abraham était vieux et plein de jouÿs, et le Sei- &neur l'ayait béni en toutes choses.
Et il dit à son plus ancien serviteur, à l'intendant de la maison: — Place ta main sur ma cuisse, afin que je t'abjure, par le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, de ne pas choisir ja femme de mon fils parmi les femmes de Chanaan.
Mais de partir pour le lieu où je suis né el de choisir, dans ma famille, l'Épouse d’Isaac.
— Etsielle ne veut pas me suivre, conduiraije votre fils dans votre pays ?
__ Jamais. Le Seigneur, Dieu du ciel qui ma enlevé de ma famille et de mon pays et qui ma parlé, et qui a juré de me donner cette terre, enverra son ange devant toi et tu choisiras l'Épouse de mon fils.
Gi elle refuse, tu es délié de ton serment; mais jamais tu ne conduiras mon fils dans mon pays.
Et Eliézer posa la main sur la cuisse d’Abraham et jura.
Puis il parlit avec des chameaux et de grands trésors, pour la Mésopotamie et la ville de Nachor.
IL était près de la ville, le soir tombait ; il s’ar=
rêta pour reposer ses chameaux près du puits où
les jeunes ülles de la ville venaient puiser de
l’eau et il dit:.
Seigneur, Dieu d'Abraham, mon maitre ,Je vous en conjure, venez au-devant de moi aujourd'hui et faites miséricorde à mon maître Abraham.
Je suis debout près du puits où les filles de la ville vont venir puiser de l’eau.
Faites, Seigneur, faites que celle à qui je dre : Inclinez votre urne pour que je AG et a répondra : His
Non seulement vous, mais vos hu di
que celle-là soit celle que vous avez préparée à
votre serviteur Isaac et que ce signe me soit donné de votre miséricorde sur nous.
Il n’avait pas fini de parler, et voici que Rebecca, fille de Bathuel, fils de Melcha, épouse de Nachor, frère d'Abraham, parut tenant l’urne sur son épaule.
Jeune et belle admirablement, incomparable vierge, absolument inconnue à l’homme. Elle descendait, remplissait l’urne et allait s’en retourner. Eliézer se présentant: Voudriez-vous me donner un peu de votre eau, car J'ai soif.
Buvez, Seigneur. Et la jeune fille inclina l’urne avec une grande rapidité et lui donna à boire.
Et quand il eut fini: Laissez-moi, dit-elle, puiser de l’eau pour toutes vos bêtes; que vos chameaux boivent jusqu’au dernier. |
Elle recommença à puiser, et les chameaux
s’abreuvèrent.
Eliérer la contemplait en Ee . eHentif à l’arrôt qu’allait rendré le Seigneur. Cependant il tirait de ses sacs des boucles d'oreilles et de superbes ornements. :
Et quand les chameaux eurent bu: De qui êtes-
vous fille? :
. Jé suis fille de Bathuel, fils de Melcha : mon grand-père est Nachor. Eït elle ajouta spontañément: Nous avons un vaste grenier à foin où les étrangers peuvent se reposer.
Eliézer s’inclina et adora le Seigneur et s’écria: Béni soit le Seigneur, Dieu de mon maître Abra-
ham qui n’a enlevé à mon maître ni la vérité ni
la miséricorde et qui m’a conduit à là maison de son frère.
La jeune fille prit sa course et retourna chez
elle raconter ce qui arrivait. Or, elle avait un ca
frère nommé Laban qui courut au puits, au-devant
d'Eliézer. Il avait écouté sa sœur et s'adressant à
Eliézer : Venez, dit-il, Ô le béni de Dieu. Pourquoi rester à la porte? Entrez, tout est prêt pour vos
chameaux.
Et l’ayant introduit, il TS aux hommes et aux chameaux tout ce qu’il fallait : le foin, l’eau, le pain et le reste.
Et l'on servit le pain à Eliézer qui dit: Non, Je ñe mangerai pas avant d’avoir parlé.
Parlez, dit Laban.
Je suis, dit Eliézer, le serviteur d'Abraham. Mon maître est le béni de Dieu: le Seigneur l’a rendu magnifique. C’est lui qui a tout, brebis et
ANGIEN TESTAMENT 49
bouts, or et argeñt, PEIVIRUTSS servantes, ânes et chameaux.
Et Sara, épouse de mon maître, lui a donné un fils dans sa vieillesse, et à ce fils tout appartient.
Et mon maître m'a dit: Tu ne choisiras pas à mon fils une épouse parmi les filles de Chanaan.
Mais tu iras là où fut mon père, et tu choisiras une jeune fille de sa famille.
J'ai répondu à mon maître: Et si elle ref)
Mais mon maître a repris: Le Seigneur en présence de qui je marche, enverra devant toi son ange pour diriger tes pas, et tu feras ce que j'ai dit. Si tu essuyais un refus, ma malédiction ne tomberait pas sur toi. |
Et je suis venu près du puits et j'ai dit: Seigneur, Dieu de mon maître Abraham, si c’est vous qui tracez la route où je marche, me voici debout près du puits : faites paraître ici une vierge et je vais lui dire: Donnez-moi à boire un
peu d’eau de votre urne. Si elle répond: Non seulement toi, mais tes chameaux, jereconnattrai celle que vous avez préparée pour le fils de mon Seigneur.
Fe priais tout bas, et Rebecca m'est apparue et J'ai dit: Donne-moi à boire, et elle s’est hâtée et elle à incliné l’urne avec rapidité et elle a dit:
Non seulement toi, mais tes chameaux.
"22 J'ai dit: De qui es-tu fille ? Elle a répondu :
J'ai offert mes présents. Et je suis tombé la faco
contre terre et J'ai adoré le Seigneur, le Dieu de mon maître Abraham qui m'a conduit par la main vers l’épouse destinée à Isaac.
Dites si vous choisissez la vérité et la miséricorde, l'alliance de mon maître, ou si vous les ‘ repoussez. J'attends votre réponse, pour aller à droite ou à gauche.
La famille répondit: Laissez-nous-la dix jours encore. Nous ne la retiendrons pas plus longtemps.
Pas un instant, dit Eliézer, car c’est le Seigneur qui dirige mon voyage. Ne me retenez pas: mon maître m'attend. Les parents répondirent : Nous allons appeler l’enfant. Elle choisira elle-même. On appela Rebecca, et ils lui dirent: Est-ce que tu veux t’en aller loin de nous avec cet homme?
Etla vierge dit: Oui.
Et sa famille lui dit adieu, et elle partit avec sa nourrice, Éliézer et les compagnons d’Eliézer.
O ma sœur, sois heureuse, disaient ses frères! Que ta postérité remplisse le monde et triomphe de tes ennemis! |
Rebecca, avec ses suivantes, monta sur les chameaux, et suivit Eliézer qui se hâtait vers son maître. |
Cependant, un soir Isaac se promenait sur une grand'route, près d'un puits, le puits de Celui qui vit et qui voit: il habitait vers le sud.
Il était sorti seul et se promenait dans la campagne pour méditer. Le soir tombait. Levant les yeux, il vit venir de loin des chameaux.
Rebecca, qui regardait aussi de Bin) descondit de son chameau,
Et dit au serviteur: Quel est cet homme qui vient au-devant de nous dans la campagne ?
C’est mon maître lui-même, dit le serviteur.
Et la vierge, par un mouvement rapide, saisit son manteau et se couvrit tout entière.
Voilà, dit Eliézer à Isaac, ce qui s’est passé. Et il raconta tout.
Isaac introduisit Rebecca sous la tente de Sara sa mère, qui venait de mourir.
Et il éhbusa la vierge, et tel fut sonamour, que la mort de sa mère s’adoucit au fond de son âme.
Le récit du mariage d'Isaac est un des passages de l’Écriture qui demandent le silence. Sa beauté est au-dessus des paroles qu’elle pourrait inspirer, tellement au-dessus que la parole éprouve devant lui le besoin de mourir. Il est tellement humain et tellement divin, que le respect et lémotion se pénètrent d’une façon singulière dans Vâme du lecteur. Le mariage touche à tous les côtés de la vie humaine, et le récit de ce mariage émeut l’homme tout entier. Il semble en le lisant quon entre dans une église, qu’on y assiste à l'office divin: en même temps le pathétique humain remplit l’âme, et les larmes de l'émotion humaine demandent à couler au milieu d’un silence qui est le silence du sanctuaire. Ces lar- mes, au lieu de troubler le silence, le rendent
2 PAROLES DEDIEU
plus profond, et la beauté de Rebecca semble à la fois attendrissante et sainte.
La simplicité et la magnificence sont si Te dantes et si merveilleusement fondues, qu'on ne les distingue plus l’une de l’autre, et la spiendeur fastueuse des couchers de soleil nous enivre doucement d’une ivresse qui calme et repose autant que la figure solennelle et tranquille d'Abraham qui attend sous sa tente sa nouvelle fille, pour la bénir,
Et prætereuntibus Madianitis negotiatoribus, extrahentes eum de cisterna, vendiderunt eum Ismaelitis, viginti argenteis, qui duxerunt eum in Ægyptum.
(Genèse, ch. XXX VII, v. 28.)
CA
Et comme des marchands madianites passaient par là, ils l’enlevèrent de la citerne, et le vendirent vingt pièces d'argent aux [smaélites, qui le conduisirent en
Égypte.
Figurons-nous, s’il se peut, ces grandes familles patriarcales où le père enseignait la sagesse et où ses enfants dans une humble docilité écoutaient ses enseignements; il faut aller bien loin, bien loin de nous, de nos habitudes, de nos plaisirs et de nos travaux. La terre était encore toute chaude des mains de Dieu. Les souvenirs du Paradis terrestre, transmis de pères en fils étaient encore jeunes dans l'humanité. La conversation de Dieu et de l’homme était intime et fréquente, et nul ne songeait à s’en étonner. Le ciel et la terre, encore voisins, avaient des entretiens miséricordieux ou terribles. Abraham héroïquement soumis avait monté récemment la montagne de Moria, en compagnie d'Isaac qu'il croyait immoler : il était monté triste; il était redescendu joyeux, ramenant avec lui l’enfant.
Les alliances des patriarches entourées de grâces et de gloire avaient fécondé la terre sainte et bénie où le Seigneur avait posé, depuis le commencement, ses complaisances.
La bénédiction d’Isaac était descendue sur la tête de Jacob, et Jacob avait eu douze fils:
Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Dan, Nephtali, Gau, Aser, Issachar, Zabulon, Joseph et Benjamin.
Ne voyez-vous pas d'ici la majesté qui couvrait le front de Jacob? Un reflet de Dieu qu'il avait vu en vision devait être sur ce front, dans ces yeux, sur ces cheveux blancs. Car Jacob avait vu la face de Dieu et cependant il n’était pas mort ; il avait combattu victorieusement contre l’ange de Dieu, et l'ange de Dieu, en souvenir de sa victoire, avait changé son nom de Jacob contre le nom d'Israël, fort contre Dieu. Quels souvenirs devait avoir Jacob Israël ! Quels récits devaient être ses récits, quand, au milieu de ses enfants assemblés le soir autour de lui, il leur parlait des grandeurs de son Dieu, car Dieu était son Dieu; il avait voulu s'appeler le Dieu d'Abraham et d’Isaac et d'Israël. Ne devait-il pas y avoir dans cet enseignement plus que paternel une magnificence auguste et primitive? Celui qui parlait à ses douze enfants était le témoin des grandes choses qu'il racontait. Il était l'historien des premières avances de Dieu à l’homme. Il tenait directement de son père et de ses pères le souvenir et la teneur des premiers discours de Dieu à l’homme, des premières réponses de l’homme à Dieu. Rien n'était usé, rien n'était flétri. Tout était jeune encore dans la mémoire, dans l'intelligence, et dans le cœur del’homme. Les forêts et les roses, l'Océan et le tonnerre disaient de leurs voix diverses le nom du même Dieu, et les oreilles de l'homme savaient encore entendre.
Tout était j jeune; et il importe d'abréten sur nie è spectacle de la jeunesse du monde non un regard | curieux, mais un regard attendri. Et qui sait? Qui sait quels enseignements sont cachés dans ce spectacle? Qui sait quelles leçons sont él dans ces souvenirs ?
Tout était jeune ; nous serions tentés d'ejontée: tout était innocent. Mais non, il faut résister à l'attrait de le dire ; car la vérité passe avant tout. L’antique serpent a avait parlé à ve, parlait à ses descendants, le monde si jeune ei si beau était déjà criminel.
Les douze enfants de Jacob Re ren au regard distrait d'un étranger, mener l'existence à peu près de la même manière. Les exercices du corps, la prière et les occupations de la vie pastorale devaient donner à leur condition extérieure une apparence à peu près semblable. Mais Dieu, qui voit les cœurs, savait combien ces douze jeunes gens différaient les uns des autres.
L'un d’entre eux, Joseph, était agréable au Seigneur, Joseph veut dire, le fils qui grandit. En effet celui-là devait grandir et couvrir la terre de son ombre. Et déjà ses frères, dans le secret, de leurs cœurs, n'aiment pas leur frère Joseph. Et pourquoi donc ?
N'écartez pas la tristesse qui veut entrer en vous à eette parole : ils n'aimaient pas leur frère Joseph. Car votre tristesse est utile, peut-être faudrait-il dire qu’elle est sainte. Soyez étonnés, et gardez longtemps votre étonnement. Ne le
à Derden pas, en oncait dans la vie. Qu'il soit votre compagnon pendant le grand voyage (Car le jour où vous le perdriez, il tomberait de votre
front une couronne très précieuse qui ne se relève jamais, quand elle est une fois tombée. Les enfants de Jacob n’aimaient pas leur frère Joseph.
Pourquoi donc ? L’antique serpent était jadis le plus beau des anges. Mais il porta envie au Seigneur Dieu et tomba de toute sa hauteur.
Ensuite Dieu ayant fait les hommes pour remplacer les anges déchus, il porta envie aux hommes et voulut les perdre comme lui-même s'était perdu. Et leur ayant porté envie, il leur enseigna l'envie, et les hommes devinrent envieux. C’est pourquoi les enfants de Jacob n’aimaient pas leur frère Joseph.
Ils détestaient Joseph comme Caïn avait détesté Abel, parce que Joseph valait mieux qu'ils ne valaient, et que ses dons étaient plus agréables que leurs dons au Seigneur Dieu. Jacob aimait
Joseph d’un amour de prédilection, et la jalousie
des frères s’accroissait encore de la tendresse ardente du père. Quand les choses vont ainsi, elles sont bien près d'aller plus mal. Quand un feu mauvais couve sous la cendre, il ne faut pour le faire éclater qu'une occasion qui certainement
se présentera, car l'ennemi du genre humain qui
rôde autour de nous, cherchant qui dévoser, ne laisse, perdre aucun des germes mauvais qu’il aperçoit en nous. [l n’a pas nos négligences, nos incuries, nos sommeils. Il veille avec un soin
jaloux sur ses chances qui sont nos risques, sur ses espérances qui sont nos maux. Les frères de Joseph en étaient venus à ne plus pouvoir lui adresser la parole sans colère.
Soyez certains alors que les actes vont venir, car les actes sont contenus dans les paroles, comme le fruit dans la fleur.
Il arriva qu’une nuit Joseph eut un songe.
Tous les songes ne viennent pas du Seigneur, et il faut se garder de lui attribuer les jeux de notre imagination à la fois vagabonde et enchaînée. Mais quelquefois aussi il est arrivé que Dieu, qui
veille quand nous dormons, a profité du moment =
où son serviteur, appesanti par le sommeil, était livré tout entier à ce recueillement profond que nous fait la nuit, pour lui parler de plus près et plus secrètement, et c'était là précisément ce qui était arrivé à Joseph.
Quand le matin fut venu et que le frère retrouva ses frères réunis pour les occupationsetles labeurs de la journée, Joseph, aæ ‘ec la simplicité et la confiance de celui qui ne f it ni ne pense le mal, (eur dit :
Écoutez la vision que j'a vue.
Nous étions réunis dans un champ, liant nos gerbes. Tout à coup la mienne s’est dressée au milieu des vôtres, et les vôtres, autour d'elle, s’inclinaient profondément devant elle.
Et Joseph, dans la simplicité de son cœur, ne savait pas qu'il attisait la haine déjà allumée dans le cœur de ses frères. Il ne savait pas que
son bonheur, même futur et d’ ailleurs incertain, était comme un fer rouge qui leur brûlait la nt et le sang.
Est-ce que par hasard, lui répondirent-ils tu seras notre roi? Est-ce que nous serons tes esclaves ?
Joseph, toujours obéissant et toujours confiant, part de la vallée d'Hébron et se dirige vers le pays de Sichem. Ses frères ne sont pas là. Il cherche, il cherche en vain. Il rencontre un personnage dont l'Écriture ne dit pas le nom, et ce passant dit à Joseph : Qui cherches-tu ?
Et Joseph: Je cherche mes frères. Où font-ils paître leurs troupeaux? |
Ils ne sont plus ici. Je les ai entendus dire entre eux: Allons au pays de Dothain.
Et Joseph alla au pays de Dothain, où il cher- . cha et trouva ses frères.
Mais eux, le voyant venir de loin, tinrent conseil contre lui. L'occasion était propice, et l’occasion était rare, Joseph était loin de la maison, loin de Jacob, livré à eux, et ils étaient onze contre un. Le meurtre se présenta à leur esprit, et son ivresse troubla leur sang.
Et ils se disaient les uns aux autres: Voici le songeur qui vient.
Voyez quelle haine dans ce mot : le un
Joseph n'est plus leur frère, ni le fils de leur père: il est seulement le songeur, celui qui a rêvé qu'il devenait plus grand qu'eux et leur
haine ne voit plus en lui que cela. Les liens du
sang, ceux de l'amitié, tout 4 disparu. L'envie a
tout tué, pour ne laisser vivre en eux qu'un sou-
venir, celui d’un songe. ne, Joseph arrivait, leste et joyeux. Figurez-vous
ce qu'il dut éprouver à la réception qui lui fut
faite. Sans doute on parla peu ; car on était pressé d'agir. Cependant quelques insultes ironiques, adressées au songeur, durent trouver le temps de se faire entendre. Car il est très rare que
plusieurs hommes s'entendent pour un grand
crime, sans que l'ironie trouve place entre eux. On dépouilla le jeune homme de ses vêtements, :
Puis ils le jetèrent dans une citerne qui n'avait pas d’eau.
Et, à côté de la citerne, ils s’assirent pour manger. Le récit biblique est terrible; quand il dit une chose, il en sous-entend dix mille.
Ils s’assirent pour manger. Manger, c'est communier aux biens naturels, et le calme de l’âme est nécessaire à la communion. Celui qui mange a besoin de paix. Ils venaient de commettre un crime exécrable, et ils mangeaient. Leur conscience, probablement endurcie par les crimes préparatoires et quelquefois insensibles dont je parlais tout à l'heure, leur conscience ne leg empêchait pas de manger. Ils ne disaient pas: Pauvre Joseph! quel mal nous a-t-il fait? Ils n'avaient dévant les ÿeux ni le supplice de leur frère, mourant dans la citerne, ni le désespoir de
nue père, ni les soûvenirs de leur enfance: ils mangeaient tranquillement.
Mais voici tout à coup des marchands ismaélites qui arrivent de Jalaad avec leurs chameaux, portant des parfums, de la résine, et allant en Égypte vendre leurs marchandises.
Les Ismaélites, attirés à un rendez-vous mystérieux et ni illihle par la puissance qui calèule tout, arrivèrent juste au moment où les frères de Joseph, fatigués peut-être de leur crime, cherchaient un moyen de l’atténuer. Ils mangeaient : leur fureur se relâchait Drobeblétänt: Judas ouvrit la bouche pour proposer un marché qui calmait peut-être ce qui lui restait de conscience; les autres dirent : Oui; les marchands achetèrent l’esclave. Ils ne demandaient pas mieux que de profiter de cette occasion facile et du bon marché que leur offrait la circonstance. Il fallait que Joseph fût trahi, il fallait que Joseph fût conduit en Égypte; celui qui aurait combiné les chances de cette triple condition eût probablement manqué son coup; mais des marchands, quin’avaient rien calculé, qui allaient à l’aventure, et qui passaient par hasard, firent juste ce qu'il fallait et au moment qu’il 2e fallait. Si le pas de leurs chameaux avait été un peu trop lent où un peu trop rapide, tout était manqué, mais les chameaux obéirent au plan que les hommies ignoraient et
… ‘tout arriva au moment voulu.
Alors Judas, l’un des onze, dit à ses frères: : Est-il bien nécessaire que notre frère périsse,
Ÿ ne) pr
et que nos mains portent le crime de sa mort.
Après tout, il est notre frère, notre chair et notre sang. Si nous le vendions aux Ismaélites?
Les autres consentirent.
Ontira Joseph de la citerne, et on le Dont vingt pièces d'argent. Les acheteurs le conduisirenten Égypte.
Il parait que Ruben n’assista pas au marché:
Car un instant après il courut à la citerne, cherchant son frère, pour le délivrer. Joseph n'était plus là.
Ruben déchira ses vêtements, et courant vers ses frères: Je ne trouve plus l'enfant, et alors, moi, où aller?
Il est probable que le désespoir lui donna le courage d'affronter les dix criminels. Peut-être la
figure de Jacob, au moment où il apprendrait la mort de Joseph passa-t-elle devant ses yeux.
Cependant les enfants de Jacob prirent la tunique de Joseph, tuèrent un bouc, et trempèrent la tu nique dans le sang de l’animal.
Puis ils envoyèrent des étrangers porter à Jacob la tunique teinte de sang, et lui dire:
Voici ce que nous avons trouvé: Voyez si c’est là, oui ou non, la tunique de votre fils:
Cest elle ! c’est elle! cria Jacob; je la recornais ; une bête féroce a dévoré Joseph, une bête féroce l’a dévoré.
Le sang-froid des coupables ne s'était pas démenti. Ceux qui s'étaient assis pour manger auprès de la citerne ou Joseph allait mourir len-
tement, sans le passage des Ismaélites, ceux-là choisirent le moyen de persuader Jacob et délibérèrent sans doute ensemble sur la facon de lui porter le coup.
Et ce furent eux aussi qui assistèrent au long désespoir du vieillard sans espérance. Jacob déchira ses vêtements, se couvrit d'un cilice, et mangeant sa douleur comme du pain, il vivra d'elle désormais.
Cependant les hommes qui avaient vendu leur frère assistèrent tranquillement au désespoir de leur père, et pas un ne se trahit par une parole imprudente. Ils osèrent même apporter à Jacob leurs horribles consolations. Mais le vieillard, averti peut-être par un instinct secret, refusa de les recevoir. Non, non, dit-il, je descendrai en pleurant là où l’on va quand on est mort, et il pleurait encore, et il pleurait toujours, et il vivait de ses larmes.
Cependant les Ismaélites, ayant conduit Joseph en Égypte, le vendirent à Der eunuque de Pharaon, et ministre de la guerre.
Arrêtons-nous un moment et jetons un coup d'œil sur une circonstance qui n’a peut-être jamais obtenu l'attention qu’elle mérite.
Au moment où Joseph venait d’être jeté par ses frères dans la citerne, il était probable que personne n'allait passer par ce désert. Le lieu avait été choisi par Les scélérats qui ne voulaient pas être dérangés dans leur crime. N’admirez-vous pas cette puissance, que les hommes dans leur
8 PAROLES DE DIEU à distraction appellent le hasard, et qui jette tout à coup, entre la victime et les assassins, des mar- chands étrangers, qui arrivent [à sans dessein, mais tout juste à temps pour sauver la vie du jeune homme qu'on'assassinait et le conduire en Égypte ? Quelques instants plus tôt, et Joseph n'était pas là, ou bien on se fût hâté de l’égorger avant l’arrivée des témoins, ou bien quelque combinaison nouvelle eût surgi. Quelques instants plus tard, il n’était plus temps, Joseph était mort, ou mourant : car l'angoisse de sa situation devait abréger son agonie, au fond de la citerne. Tuons-le, sedirent-ils, et jetons-le dans la citerne : nous dirons qu'une bête féroce l’a dévoré, et on verra à quoi lui servent ses songes.
Voyez et entendez : ils n’ont que le mot songes sur les lèvres, les griefs leur manquent. Iis n’ont d’autres armes contre lui que ses songes.
Cependant Ruben s’efforçait d'obtenir la vie de Joseph, et disait : Pourquoi du sang? Jetez-le vivant dans une citerne, au milieu de ce désert. Ne souillez pas vos mains de sang.
L’intention de Ruben était de\sauver son frère et de le rendre à Jacob.
Pendant ces pourparlers Joseph approchait. Il approchait dans toute sa Jeunesse, dans toute sa candeur. Il ne soupçonnait pas les complots qui se faisaient autour de lui, près de lui, à propos de lui. Il arrivait, content de revoir ses frères, content d’avoir fait la commission de son Père, tout près sans doute à lui rapporter avec l’entrain
de son âge et l’ardeur de son caractère les nou- velles que le vieillard attendait, qu’il attendait peut-être avec l'inquiétude de son âge et l’agitation de son caractère. Car Jacob, dans l'Écriture, apparaît souvent dans le trouble, et les vieillards savent que Îes bonnes nouvelles sont plus rares dans la vie que les nouvelles fâcheuses.
Moyses autem pascebat oves Jethro, soceri sui, sacerdotis Madian ; cumque minâsset gregem ad interiora deserti, venit ad montem Dei Horeb.
(Exode, ch. IIT, v. 1.)
Moïse conduisait son troupeau aux intérieurs du
désert et arriva à la montagne de Dieu, à la montagne d'Horeb.
‘âme conduit son troupeau dans le désert quand, prenant avec elle tous les animaux qu'elle : garde, — et plus elle est élevée, plus les animaux sont spirituels, — elle s’en va loin des hommes.
Les animaux sont en ce cas les types des créatures. C’est le multiple considéré dans l'unité. Les animaux forment un seul troupeau. Quard le multiple est pris en mauvaise part, il s’appelle légion; en bonne part, il s'appelle #roupeau.
L'âme va non seulement au Désert, mais à l'intérieur du Désert. Le Désert a ses degrés qui sont ses profondeurs. Le Désert, par son extérieur, touche aux pays habités par les hommes. Il a encore là avec eux des relations : mais quand | l’âme quitte les abords des lieux habités, elle va dans les profondeurs du Désert, et le Désert est ‘très profond.
Mais Moïse ne va pas seulement à l’intérieur du Désert, il va aux extérieurs, aux lieux intérieurs : Inreriora, le pluriel, et, de pigs, le pie riel neutre.
Les lieux où il va sont profonds : l’âme creuse;
; elle ne se ééntente pas de regarder l’intérieur du
Désert, elle l'explore. Dans l'intérieur, elle dé-
couvre des intérieurs : les abîimes s'ouvrent sous
les abîmes. On dirait des effrondements. Le Désert s'ouvre plus vaste qu’elle ne le savait, plus profond, plus caché, plus lointain. Des perspectives non soupçonnées se découvrent au fond de lui; et, derrière ces perspectives, voici d’autres pers-
pectives. Le Désert se multiplie par lui-même;
ce qui était son intérieur n’est plus que son enveloppe. Vous vous êtes cru arrivé au cœur, vous ne faisiez que toucher là peau. Quand vous arriverez au cœur, le frisson vous prendra, et quand vous croirez avoir exploré le cœur, le cœur
s’effondrera, et le cœur du cœur apparaitra.
Vous vous êtes cru encore une fois au terme de voyage, vous n'étiez pas encore parti. Et plus vous vous abîmerez duns le cœur de l’abîme, plus vous vous apercevrez que vous êtes encore à la surface.
Tout à l'heure vous avez pris l'extérieur pour l'intérieur ; maintenant vous prenez l’intérieur pour l'extérieur ; mais cette seconde illusion n’en est pas une. C’estle commencement de la lumière, Plus vous collerez votre oreille sur le cœur du Désert, plus vous le sentirez palpiter loin de vous. Plus vous le serrerez, plus il vous échappera, et la rapidité de sa fuite n'aura pour mesure que la violence de votre attrait.
Celui qu'il s’agit de trouver est immense; il
faut être délivré de tout, pour faire vers lui les
premiers pas, et son approche est indiquée par l'horreur des ténèbres qu'il a prises pour retraite. Entendez-vous siffler les ténèbres camme le vent dans la tempête? — Pas encore. — Allez plus loin, plus loin. — Je suis plus loin, plus loin et jen “HutE pas encore le Sn des ténèbres.
— Allez plus loin, plus loin et ne regardez pas en arrière : derrière vous brûle Sodome. Souvenez-vous de la femme de Loth. — Je ne me retourne pas et cependant je n’entends pas le sifflement des ténèbres. — Oubliez la fumée qui sortait, vers Le soir, de la demeure où vous avez dormi enfant.
J’ai oublié la fumée qui sortait, vers le soir, de la demeure où j'ai dormi enfant.
Oubliez l'Égypte et même la fille de Pharaon.
J'ai oublié l'Egypte et la fille de Pharaon.
Oubliez le Nil et les rivages et les roseaux et les couchers du soleil.
Que faut-il donc oublier ?
Il faut oublier le nom de ceux que vous avez servis dans la terre de l’Erreur, car la Vérité est jalouse.
J'ai oublié le nom de ceux que j'ai servis dans Ja terre de l'Erreur et la jalousie de la Vérité n’a pas encore dit à mon oreille insensible : Ephpheta, ouvre-toi.
Alors, je ne sais plus ce qu'il faut faire.
Va devant toi, sans rien comprendre. Oublie mes paroles dès que tu les auras entendues, et ya devant toi, au hasard, sans boussole. Si tu vois
une marque faite sur le sable, prends la fuite et dis au sable du Désert : Je te veux intact : dis-moi où nul pied ne ta touché. Regarde le sable tout seul ; que le sable soit ton Océan : Ne demande pas à l'horizon quelle est, au juste, la ligne qui . sépare le sable du ciel : laisse le sable jaune et le ciel bleu s'arranger ensemble comme ils l’entendent. Ne t'inquiète de rien, ne cherche plus, marche : si tu entends craquer le sable, et rugir les lions, ne te détourne pas : marche. Si les grands oiseaux du Désert fendent de leur vol silencieux le ciel énorme, ne les regarde pas, marche. Si leur ombre noire tache le sable jaune, ne t’arrête pas pour la regarder, marche. Laisse l’ombre et laisse le ciel ; oublie le noir, oublie le bleu. Ne regarde que le sable jaune, enfonce-toi dans son cœur.
Je me suis enfoncé dans son cœur, et cependant je n’entends pas le sifflement des ténèbres.
Oublie maintenant la couleur du sable.
J'ai oublié la couleur du sable.
Maintenant, écoute le silence.
J'écoute le silence, le silence fils du Désert. Je lui dis : Qui es-tu ? Il répond dans son langage : Je suis le Verbe du Désert.
Maintenant enfonce-toi dans le silence des silences, comme tut’es enfoncé dans le Désert des déserts.
Plonge le glaive sacré dans la poitrine du silence. Ouvre-lui le cœur et, au fond du cœur, cherche le cœur du cœur,
ha PAROLES DE DIEU
Plonge dans l'Océan du silence jtsquth à ce que tu ne sois arrêté par le fond de l'abime, par la Pierre qui supporte l'Océan, la Pierre que nul n’a vue, éternellement garantie par la profondeur contre l'attentat des regards, et quand tu auras heurté la pierre, colle ton oreille contre celle que rien n’a jamais touchée.
Tire ta chaussure, car la terre sur laquelle tu marches est sacrée. À
La chaussure isole l’homme de la terre.
Elle leur dissimule leur parenté. Celui qui va.
pieds nus, se sent frère de l’humus d’où Adam est sorti.
La terre dit au pied nu ? Souviens-toi que tu es poussière.
Et quand il s’agit d'entendre le nom de Dieu, la poussière est toujours là. Quand l’Écriture nous parle d’une prière exaucée, elle nous montre souvent le suppliant se couvrant de cendre, avant d'aborder Dieu.
Judith et Esther se couvrent la tête de cendre. Et Abraham : Je parlerai à mon Seigneur, quoiqué poussière et cendre. |
On dirait que la Poussière et la Cendre sont les ministres de la Prière, et les esprits qui la présentent, tremblante et nue, au pied du trône.
La Poussière et la Cendre, créatures matérielles, jouent le rôle d’esprits vis-à-vis de la prière, la plus spirituelle des choses connues.
La prière qui veut monter se sert de la poussière
et de la cendre qui sont en bas, sous les pieds,
ANCIEN TESTAMENT h3
J'ai déjà remarqué quelque part que le nom du Pauvre, dans l'Écriture, attire après lui le nom de Dieu comme le fer attire l’aimant*. J'en dirai autant de la poussière et de la cendre. Leur nom LE une vertu.
La prière est une fumée. La poussière et la fumée sont nommées à côté l’une de l’autre.
Ces deux créatures sont sœurs. La poussière est la plus grossière, la fumée est la plus subtile. Mais on dirait que Celui vers qui elles montent toutes deux se trompe exprès, comme Israël entre Éphraïm et Manassès et pose sa main droite sur la poussière et la cendre.
Moïse a désiré : son pied nu a touché la terre nue.
Voici Dieu que dit son nom : Je suis Celur qu suis.
Voilà peut- -être la chose la plus évidente et la plus secrète qui soit. Voilà la vérité que fout proclame, la vérité que tous ignorent.
Celui qui croit l’ignorer la sait en quelque facon.
Celui qui croit la savoir l’ignore en quelque manière.
C’est l'affirmation solennelle de l'Étre par luimême. :
C'est la lumière des lumières, et c’est le mystère des mystères.
Et on dirait que la lumière et le mystère, triomphant chacun ici des dernières limites que
À. Le Jour du Seigneur, chez Victor Palmé, |
&k PAROLES DE DIEU
notre esprit leur impose, veulent apparaître icibas tels qu'ils sont chez eux.
On dirait que la lumière veut laver les taches noires de sa robe blanche, le mystère les taches blanches de sa robe noire. |
Les mots sont des termes ; habituellement mot et terme sont synonymes. On dit en français : je me sers de ce terme-là. Je me sers de ce mot-là. Mais voici un nom qui n’est pas un terme.
Voici l'Incirconscrit qui parle en langue humaine, et la langue humaine ne le circonscrit pas. Il vient chez nous, et cependant il reste chez Jui.
La chose se passe en Orient, dans le pays de l'hospitalité. Le nom de Dieu est ici l'hôte de la langue humaine.
Les lois de l'hospitalité semblent courir ici des dangers étranges. |
Comment fera la langue humaine, elle qui se compose de termes, pour résister à la tentation de terminer, à la tentation de circonscrire ?
La voilà qui triomphe des faiblesses de sa nature ; elle laisse dans l’inviolable l’Inconnu qui vient chez elle : bégayante comme un enfant et forte comme un héros, elle articule :
JEHOVAH Et maintenant que tu sais le secret, va, Moïse ;
devant toi s'ouvrira la mer Rouge; tu conduiras les hommes, comme tu conduisais les troupeaux.
La mer Rouge s'ouvrira : les créatures en tant que chair et sang sécarteront et tu passeras l’abîme à pieds secs. 8
Tu les étonneras par ton passage, puis tu les retrouveras au delà de la mer Rouge, dans leur type, dans la lumière de feu, ettu offriras dans le désert, comme Noé après le déluge, sur lemont Ararat, le sacrifice de la de
8, Apparuit autem Dominus Salomoni per somnium nocte dicens : Postula quod vis ut dem tibi?
6. Et ait Salomon : Tu fecisti cum servo tuo David patre meo misericordiam magnam, sicut ambulavit in conspectu tuo, in veritate, et justilia, et recto corde tecum: custodisti ei misericordiam tuam grandem et dedisti ei filium sedentem super thronum ejus, sicut est hodie.
7. Et nunc, Domine Deus, tu regnare fecisti servum tuum pro David patre meo : ego autem sum püer parvulus, et ignorans egressur et introitum meum.
Etc. 5 ù
(Liber tertius Regum, ch. Il, v. 5-18.)
Or, le Seigneur apparut à Salomon pendant la nuit, disant : demande : que veux-tu que je te donne ? Salomon répondit : Seigneur, vous avez fait avec mon père David un pacte de grande miséricorde, qu'il a gardé, marchant en votre présence, dans sa vertu, duns sa justice et sa rectitude du cœur: vous lui avez conservé vos grandes faveurs ; vous avez établi son fils sur son trône, et il y est aujourd’hui. Et maintenant, Seigneur mon Dieu, voici voire serviteur sur le trône de son père David ; mais je suis
un petit enfant ; j'ignore le secret de mon entrée au monde et le secret de ma sortie. |
Et votre serviteur est au milieu du peuple que vous avez choisi, peuple innombrable. Donnez donc, Seigneur, à votre serviteur un cœur docile, afin qu'il soit capable de justice, afin qu'il distingue le bien du mal. Car quel est l’homme qui, par ses propres forces, peut rendre un jugement sur ce peuple innombrable ?
Or, cette demande plut au Seigneur Dieu et il répondit : Puisque tu ne m'as demandé ni les années, niles richesses, ni la mort de tes ennemis, mais la sagesse en vue de la justice, voici que je te fais présent d'un cœur intelligent et sage, comme personve ne l’a eu dans le passé, ou ne l'aura dans l’avenir. Et voici que je te fais présent de tout ce que tune m'as pas demandé: voici la richesse, voici la gloire, et aucun des rois du passé ne sera ton égal.
Si tu marches dans mes commandements, si tu gardes mes préceptes, comme ton père, je te comblerai de jours nombreux.
Dès que Salomon s’éveilla, il comprit son rêve. Étant venu à Jérusalem, il se tint debout devant l'arche de l'Alliance du Seigneur ; il offrit des holocaustes et des victimes de paix, et donna à tous ses serviteurs un grand festin de réjouissance.
Parmi les choses mystérieuses, une des plus mystérieuses est la Prière très certainement, et parmi les indications relatives à ce mystère, une des plus profondes est celle que nous donne la Prière de Salomon. L'Écriture est remplie de significations, et derrière le sens historique elle cache et découvre à la fois les autres. Or remarquons cette parole, cette LIRE de Dieu à Salomon : :
Parce que tu as demandé cette chose, et que tu n’as pas demandé cette autre, je te donnerai celle que tu as demandée, et j’ajouterai l’autre.
Et puisque Dieu parle ainsi à Salomon, et puisqu'il nous raconte son discours, ce n’est pas seulement pour que nous sachions le fait comme un fait historique, mais pour que nous le comprenions comme un enseignement vaste et profond. |
Salomon demande la chose que Dieu désire lui donner, et Dieu lui donne des choses qu’il a qe rées, sans les demander. :
Salomon s'adresse à Dieu selon le désir de
so PAROLES DE DIEU Dieu, et Dieu répond à Salomon selon le désir de -Salomon.
Est-ce que ce ne serait pas là une fentes ouverte
sur un horizon immense ?
Est-ce qu'il n’y aurait pas là quelque niicibn profonde et mystérieuse sur ce qu’on Haies appeler le caractère de Dieu ?
Est-ce qu’une des magnificences de la généro-
sité ne soulève pas là un des voiles qui la recouvrent ?
Rappelons-nous ces paroles de l'Évangile :
Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît.
Ces paroles du Verbe incarné, ces paroles de la sagesse elle-même ne ressemblent-elles pas parfaitement à la réponse qui fut faite à Salomon demandant la sagesse? Quelle parole et quel écho!
Le récit de Salomon, c’est la magnificence divine qui s'affirme en pratique, et la Parole de l'Évangile, c’est la magnificence divine qui s'affirme en principe.
La magnificence est portée par sa nature à donner plus qu’on ne lui demande. Elle va au delà: elle est au delà: son nom peut-être est celui-ci: Au delà.
En présence d’une prière à la fois audacieuse et timide : audacieuse, car elle demande à Dieu ce qui est à lui, la sagesse ; timide, car dans V'ordre humain, elle ne demande rien, que fera la magnificence ? La magnificence donnera la