‹ Paroles de la veilleChapitre 5 sur 9 · I. M. Cieorges Lecomte · texte numérisé non relu

I. M. Cieorges Lecomte

Avant la promulgation de cette disposition législative, on jouissait chez nous, en matière littéraire, d'un état paradisiaque, si je puis m'exprimer ainsi : hormis les œuvres indigènes rien n'était à personne, ce qui revient à dire que tout était à tout le monde, dans le vaste trésor de la littérature universelle. N'importe qui pouvait traduire et publier à son compte les productions d'un de vos poètes d'aujourd'hui, tout comme celles d'un poète grec de la dixième olympiade. On vous jouait du Bernstein ou du Capus comme on aurait pu jouer les tragédies antiques ; ce n'était guère plus coûteux qu'Euripide ou Sophocle.

Cest grâce à cette coutume que nous avons pu rattraper en peu de temps la vieille Europe dans sa culture lente et séculaire. C'était un régime excellent. Nous l'avons abandonné dans un souci de droiture, mais non sans un petit air ennuyé qui, somme toute, nous honore.

J'apprends que nos voisins, nos amis du Brésil, dont la haute culture se trouve si bril-

lamment représentée ici, viennent de signer avec la France une convention par laquelle la propriété littéraire est mutuellement établie.

Il faut reconnaître, avec le Candide de Voltaire, que le Nouveau Monde est le meilleur des mondes possibles. Vous pourriez me répondre, il est vrai, que Candide risqua cette affirmation avant de débarquer à Buenos Aires, où, comme vous le savez, Messieurs, le gouverneur de la ville lui enleva Cunégonde. Mais,, lorsqu'il s'agit de cette propriété-là !..,

Merci encore. Monsieur Georges Lecomtc, d'avoir bien voulu me convier A cette fête cliarmante d'une société qui, présidée par un homme de votre valeur intellectuelle et morale, réunit tant de brillants écrivains. 11 est bon que ceux qui exercent le dur et prodigieux métier de tirer de leurs rêves cette chose impalpable, plus animée que la vie et plus belle parfois que la nature, resserrent entre eux des liens de solidarité et de défense.

La gloire littéraire n'a jamais été plus dominatrice qu'aujourd'hui, mais, il faut en conve-

nir, à aucun moment, elle ne fut plus mesquinement harcelée par le vulgaire.

« Ne pouvant pas l'aveindre, vengeons-nous à en mesdire », c'est le mot de Montaigne.

L'auréole de la sainteté a perdu son éclat, les couronnes martiales n'ont plus de champ ni d'aventure, et on dirait qu'il ne reste que les lauriers d'Apollon pour les apothéoses de la Renommée; c'est pour cela, sans doute, qu'ils exaspèrent davantage l'envie et la médisance du monde. Toute petitesse est aujourd'hui permise contre la gloire d'un grand écrivain et, tandis qu'on rêve, qu'on aime, qu'on voyage selon les beaux livres, on poursuit leurs auteurs de je ne sais quelle vilaine inimitié, de je ne sais quelle antipathie caqueteuse et impitoyable.

Combien ne serait-il pas et plus juste et plus digne d'entourer d'une respectueuse gratitude la vie ou la mémoire de ces grands artistes, de ces êtres inspirés qui enchantent la route, qui peuvent devenir l'orgueil d'une race et sa ver-

deur immortelle, qui sont peut-être la plu grande raison des exploits de ce monde !

Homère, poète sans modestie, disait, déjà :

« Les dieux disposent des destinées et décident le triomphe ou la chute des hommes, afin que des générations futures puissent composer des poèmes et des hymnes. »

Je bois à la prospérité de la Société des gens de lettres et au bonheur personnel de son digne président, M. Georges Lecomte.

Je bois aussi, et de tout cœur, à la santé de M. Louis Barthou, qui nous hoi.ore de sa présence. Je lui dois, je tiens à le dire, une grande joie de Tesprit. Je viens de savourer, lors d'un récent séjour près du Béarn, aux bords du golfe de Gasgogne, son livre magistral sur Mirabeau. J'admire cette œuvre, où le document prend la palpitation de la vie et où l'imagination accentue et respecte, à la fois, le contour de la réalité.

Jamais la figure du grand orateur ne nous tut présentée d'une manière plus saisissante.

Elle se détache, elle remue dans ce livre, elle est entourée d'atmosphère, comme dirait un peintre, j'ajouterais même qu'elle est entourée d'orage, qu'on sent déjà autour d'elle la tumultueuse, la terrible rumeur...

A M. Louis Barthou, à l'homme de lettres, au bibliophile, à l'illustre confrère.

DISCOURS

FRONONCH AU BAN'aUET DE LA CRITIQUE Lin'KRAIRE

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