‹ Paroles de la veilleChapitre 7 sur 9 · M. Irancis Chf.vassu · texte numérisé non relu

M. Irancis Chf.vassu

saurais me soustraire au plaisir de leur servir de symbole.

Votre pays, Messieurs, et en particulier votre radieuse capitale, pourraient se vanter de bien des choses, nous le savons : mais je crois qu'il faudrait toujours placer parmi leurs plus hautes vertus cette admirable hospitalité de l'esprit dont je viens de parler. Vous mettez, vous-mêmes, trop de naturel et de grâce dans votre accueil pour en calculer les bienfaits et les décrire; mais si l'on pouvait réunir tous ceux qui viennent chez vous, libérer et fortifier leur inspiration, on entendrait, c'est certain, au milieu d'une clatiieur unanime de reconnaissance, plus d'un récit émouvant de rédemption et de triomphe.

Mais, hâtons-nous de le dire, pour ces esprits-là, Paris n'est pas dans les splendeurs matérielles de votre cité et beaucoup moins dans ses vaines jouissances, dont peut se passer toute âme altérée d'idéal ; Paris, pour eux, c'est votre ambiance spirituelle, si propice à la respiration de la pensée; Paris, pour eux, c'est votre fièvre

dialectique, votre ironie impitoyable contre Tesprit de bêtise et de lourdeur, votre sensibilité enthousiaste pour toute œuvre géniale, d'où qu'elle vienne ; Paris, pour eux, c'est votre critique large, subtile, résonnante, imaginative et féconde, à son tour ; enfin, Messieurs, Paris, pour eux, c'est vous-mêmes.

Et quant aux vrais artistes qui luttent encore dans tous les coins du monde étouffés par les fausses gloires qui les étreignent, ou par les grosses jalousies de l'ignorance, ah ! je sais cc qui représente, dans leurs esprits affamés de justice, le signe de salut que leur envoie de loin votre déesse favorable, cette Pallas, cette Minerve lutécienne, comme je tiens à l'appeler, et que notresympathie reconnaissante voudrait voir se dresser un jour, en marbre et en or, gracieuse et pensive, dans quelque lieu choisi de rile de la Cité, entourée de myrtes et de platanes qui rappelleraient le jardin d'Academus, et placée de telle sorte que les ondes de votre fleuve pussent porter sa magique irradiation aux grandes eaux universelles de la mer !

L'observation de li vie des écrivains et des artistes m'a fait penser bien des fois, Messieurs, qu'il y a des drames aussi cruels que ceux qui affligent notre cœur: ce sont les drames de l'intelligence, les souffrances d'une noble inspiration découragée ; seulement, comme ces souffrances sont uni-personnelles et qu'elles isolent plutôt qu'elles ne rapprochent, elles restent souvent ignorées du vulgaire et accumulent et couvent leur poison dans les cavités les plus secrètes de la conscience.

Contre ces douleurs il n'y a rien de comparable, paraît-il, à la drogue fine que vous off'rez au pèlerin dans vos fioles rabelaisiennes : je veux parler des précieux excitants de votre esprit critique. Mais est-ce que cet esprit critique ne serait-il pas imprégné chez vous d'indulgence aveugle ou de douceur compatissante ? Non, certes; et c'est justement parce qu'il est à l'ordinaire railleur ou dédaigneux que ses rares consécrations gardent toujours et leur valeur et leur éclat.

Disons pour finir, Messieurs, que dans ces

derniers temps, la critique littéraire est devenue en France un artsplendide. Aussi colorée, aussi inventive, aussi vivante que Tœuvre du romancier ou du poète, elle prend comme sujet, plutôt qu'elle n'analyse, les belles créations ; elle y promène sa jouissance, elle les entoure de nouvelles rêveries, elle les surpasse parfois en grâce, en inspiration, en profondeur. Jadis les cours de littérature ne décrétaient qu'un écrivain avait du génie que s'il avait composé un beau poème épique ; de nos jours nous allons jusqu'à reconnaître qu'il y a, au moins, autant de génie dans l'œuvre critique de M. Taine que dans « Le Roland furieux » de l'Arioste. Et que vous êtes déjà loin de la pétulance dépitée et affirmative ! Ayant fait le tour de toutes les idées et de toutes les fantaisies, votre critique goûte les genres de beauté les plus contraires. Elle aime le précis et le vague, la polissure et l'apreté, aspire avec la même allégresse le parfum du lys religieux et celui de la rose lascive, apprécie la grandeur de certains défauts et s'irrite souvent de la fadeur de certaines

perfections. Je crois que les tapisseries de la Licorne du Musée de Cluny la rendent mélancolique. Elle sait regretter, devant ces figures ingénues et sublimes, la divine fraîcheur de l'imagination et se demande à elle-même si trop de raison et trop d'habileté n'entraînent pas, en matière d'art, la stérilité et la vieillesse.

Il est certain que votre philosophie de l'art se colore et s'enrichit dans l'hésitation aux changeantes lueurs. Toujours méfiante de la sincérité des formules trop exclusives , elle n'oublie pas que « l'homme en tout et partout, selon le mot de Montaigne, n'est que rapiècement et bigarrure ». Enfin, Messieurs, comment ne pas célébrer la supériorité d'une critique qui ne craint ni de flotter ni de fléchir, qui regarde la certitude comme le point mort de l'esprit, et reconnaît dans le doute la plus excitante et féconde faculté de notre intelligence.

Il y a pas mal de gens qui prétendent, je le sais, que la critique est inutile, que l'art n'a que faire de ses confuses tracasseries, que les plus beaux chefs-d'œuvre furent composés lorsque

la critique n'avait pas encore organisé ses tribunaux contradictoires ; eh bien ! Messieurs, si, à tout ce que je viens de dire, il fallait ajouter que la critique est inutile, dans le sens positif du mot, ce ne serait qu'une raison de plus pour la placer parmi les plus belles choses de ce monde.

Permettez-moi, Messieurs, de remercier, tout particulièrement, des paroles si touchantes qu'il vient de m'adresser, votre président, M. Francis Chevassu, que j'aime en ami et que je considère, par la clarté vivace de son style et par sa riche et profonde fantaisie de penseur et d'artiste, Tun de vos meilleurs écrivains.

Je le remercie encore et vous remercie tous, Messieurs, d'avoir bien voulu me convier à cette réunion confraternelle.

Auteur au milieu de critiques, nouveau Daniel, sain et sauf, j'emporterai d'ici, je vous l'assure, une des plus heureuses satisfactions de ma vie littéraire.

DISCOURS

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