DÉCEMBRE
Nous vous devions depuis longtemps, Monsieur, ce témoignage de notre reconnaissance.
Votre œuvre, au hiç;aro, dans Tintérèt de l'Amérique latine, est une œuvre d'art et un chef-d'œuvre de tact, de noble sagacité et de prévoyance. Ne vous étonnez donc pas si elle produit sur certains esprits l'illusion trompeuse de la facilité, comme tant d'autres chefs-d'œuvre. Quant à moi, j'avoue franchement, Messieurs, que si j'avais rencontré M. Garzôn il y a six ou sept ans^ se promenant rêveur, quelque soir, sous les fenêtres éclairées du Figaro, et qu'il m'eût alors confié ses intentions, j'aurais cru, vraiment, qu'il délirait. Et il délirait, peutêtre, mais du délire des inspirés et des bienfaiteurs.
Il a dû lutter alors, M. Garzon, d'un côté pour se défendre des mauvais « bons conseils » de ses amis, de l'autre pour rassurer l'étonne-
ment qu'il a dû provoquer en proposant sa collaboration exotique.
En ce temps-là, il était, au boulevard, un inconnu. C'est vrai qu'il pouvait faire suivre son nom de sa qualité d'ancien sénateur de l'Uruguay ; mais est-ce que ceci ne contribuait pas encore à ajouter plus d'ombre autour de sa personne, la rendant plus mystérieuse dans un pays comme celui-ci où l'on a le bon goût funeste d'ignorer, à demi, la géographie universelle ?
Par contre, il a dû retrouver bientôt les hautes qualités de l'àme française. Le Français, qui éprouve toujours un premier mouvement de méfiance salutaire devant toute entreprise nouvelle, sitôt qu'il reconnaît l'excellence ou la noblesse d'un effort, n'importe d'où qu'il vienne, est l'homme du monde le plus hospitalier, le plus généreux, le plus loyal.
J'ai dit le plus hospitalier, c'est trop peu, puisqu'on sait très bien que les Français s'en vont dénicher partout, des célébrités étrangères pour Ic^s amener dans la lumière rayonnante et
leur offrir le sacre de cette ville, sans lequel toute couronne de gloire reste obscure et suspecte.
Nous voici enfin, grâce à l'effort de M. Garzôn et à la bonne volonté de la direction du Figaro, favorisés par la meilleure propagande qui ait jamais été faite pour nos pays en Europe. Et il faut le dire bien haut : il ne s'agit pas d'une réclame, nous n'en avons pas besoin, mais d'une propagande sobre, digne, aux beaux chiffres, faite dans ce journal d'une tradition illustre, miracle quotidien de la presse contemporaine, où l'on lit de simples aperçus aussi finement ouvragés que les pages d'un beau livre, dans ce journal, enfin, rédigé par des penseurs et des artistes. Des hommes telsqueM. Gaston Calmette, avec son style concis et puissant et tant de bon goût dans le courage, des hommes comme Loti, Vogué, Capus, \'onovcn, Beaunier, Chevassu, Huret, Bourdon, Zamacoïs, Glascr, Ballot, Bcrr, Lautier, et tant d'autres, font de l'admirable journalisme avec la facilité dont un grand peintre ferait des aflîches ravissantes.
Ce n'est pas mépriser le journalisme, oh ! non. J'admire la presse, et surtout la bonne, étant un auteur; mais j'avoue que je me plaignais autrefois, par fidélité et par élégance, de ce qu'elle enlève à la littérature. Vous le savez très bien, le journalisme fait d'une source naturelle une fontaine publique^ la forçant à remplir indéfiniment le gobelet municipal et populaire, sans la laisser féconder librement les terres de l'esprit ou former le hic intime où la nature se regarde. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je n'en sais rien et n'aime pas philosopher sur les choses du présent; car l'homme n'a jamais rien compris de ce qui se passe en son temps, devant ses yeux.
Il me reste à vous dire que nous reconnaissons tous les hautes qualités intellectelles et morales de M. Garzôn et qu'il aurait été très difficile de trouver parmi nous une personne aussi apte à remplir la tâche que lui-même a conçue. Qiioiqu'il ait du talent comme écrivain et comme homme du monde, tout le monde l'aime. A Buenos-Avres, on l'entourait d'autant
de sympathie qu'à Montevideo, sa ville natale.
Il représente hautement les plus nobles qualités de notre race. Le feu des guerres barbares et cet autre feu, plus dangereux encore, de tous les vices civilisés qu'il a dû coudoyer dans sa vie, n'ont fait que relever et hxer les belles couleurs, les riches émaux de son àme espagnole.
Il est le fils d'un héros, d'un héros qui joua dans notre Iliade le rôle d'un Patrocle. Soldat sans tache, le général Garzôn fur un lion dans la mêlée et en même temps, un esprit de concorde et de sagesse, dans une armée turbulente.
Notre cher ami. Messieurs, est le digne héritier de ces vertus traditionnelles. Sa personne évoque pour moi tout ce qui, dans la vieille Hspagne, servait à signaler de loin le sang noble et l'honneur. Je crois voir parfois sur ses épaules le noir manteau de velours, avec la croix de Saint-Jacques ou de Calatrava brodée sur le côté gauche en soie rouge. Quand il marche, je rêve à la rumeur des éperons d'or des anciens chevaliers de Castille, et s'il porte aujourd'hui le monocle, c'esi, sans doute,
parce que ce morceau de cristal fait relever la tête avec le même geste hautain et imposant, que suscitait au visage la plume fantasque entourant le chapeau et retombant en arrière.
Né, au seizième siècle, en Espagne, Tardeur de son ame Taurait poussé vers les aventures héroïques ; il aurait, alors, j'en suis sur, découvert et conquis des Eldorados et des Florides ; mais comme il ne reste rien à découvrir aujourd'hui, — la cupidité humaine étant beaucoup plus vaste que le monde, — il décida de vous conquérir vous-mêmes, Messieurs, pour la cause de l'Amérique latine : et cette entreprise, non sanglante, n'était pas, à mon avis, plus facile, ni moins digne et féconde.
Nous sommes tous très contents, très fiers de son succès et nous savons très bien que sa propagande n'égarera personne poussant l'épargne française vers nos pays.
Disons-le franchement, le capital français a toujours été chez nous inconstant et timide. Le Français manque, à mon avis, dans les affaires, de la supériorité. . . de l'homme inférieur.
On se souvient trop peut-ctre ici de nos époques de crise et de violences. Mais on sait très bien que ces violences ont été partout le prix nécessaire de la paix et de l'ordre ; je crois même que le Seigneur n'est arrivé à créer Tharmonie parfaite de l'Univers, qu'en se servant d'explosifs épouvantables, qu'on n'a pas encore découverts, heureusement.
Je devine, mon cher ami, votre pensée de cet instant : vous ne voulez pas que je dise seulement pour terminer : « Je lève mon verre à la santé de M. Garzon ! ^) mais que j'ajoute aussi, et je le fais avec un grand plaisir: « Je lève mon verre à la santé et au bon heur de iM. Gaston Calmette et de tous vos collègues du Figaro^ et surtout à la gloire de cette France, la nation la plus puissante de la terre, puisque \i\ vraie mesure des choses, suivant l'expression de Pascal, est dans la pensée; de cette France, enHn, que nous aimons tous, ici d\in amour enthousiaste et dont nous venons, pèlerins de l'art, recevoir sur notre front, le baiser de grâce et de lumière.