PAROLES
DB
Dans les dovloureoset collision* que nous prépare nécessairement ranarcliio acluelle, les philosophes oui les auront prévues feront déjà préparés a y faire convenableneni ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent oflTrtr a tous.
A. Comte, Court de philosophie potitivê, t. VI, p. éli (on 184S).
Je nie propose, dans le présent opuscule, d'examiner ce qu'est la philosophie positive, en quelle condition se trouve le milieu social où elle a pris naissance, quels services elle doit rendre et quels services on peut lui rendre.
Nommer la philosophie positive est loin de faire savoir ce qu'elle est, et, partant, ce qu'elle comporte. Le nom est connu, la chose l'est peu. Si, dans le grand débat qui se poursuit par la parole et par la plume devant le monde civilisé, nous venions nous ranger sous quelqu'un des drapeaux qui flottent au champ, si nous
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nous placions parmi les conservateurs ou les révolutionnaires, parmi les catholiques ou les protestants, panni les métaphysiciens de telle ou telle école, parmi les adeptes de telle ou telle science spéciale, nous n'aurions à parier que pour dire à quel point de vue, pour quel service et dans quel espoir nous apportons à ceux-ci ou à ceux-là le contingent de nos efforts, et nous serions entendus promptement et classés. Tel n'est ici ni notre point de tue, ni notre service, ni notre espoir. La philosophie positive gtt encore, cela est certain, en une obscurité qui l'empêche d'être entrée, comme tant d'autres philosophies ou systèmes, dans le bruit et l'éclat ; mais, cela est certain aussi, malgré cette obscurité, maintes notions qui en émanent ont pris possession des esprits qui réfléchissent, de la pensée qui circule, du langage qui s'échange. On s'en sert, de ces notions, et l'on ignore d'où elles sortent et de quel principe elles dépendent. Mais, connue dans beaucoup de ses fragments, la philosophie positive ne l'est pas dans son ensemble. Pour les uns, c'est une sorte de spéculation mathématique qui a pour but de soumettre à l'empire de la science exacte par excellence les sciences qui ne le sont pas, aussi bien que l'histoire, la morale et les beaux-arts, et l'on se rit, avec grande raison, de prétentions aussi manifestement absurdes. Pour les autres, c'est une conception renouvelée d'Épicure ou d'Holbach, et qui, comme les philosophies matérialistes, conduit à la prépondérance du sens individuel ; et l'on condamne, non sftns justice, des doctrines qui, poussées dans leur conséquence, fidenacent Tordre moral. Pour tous, la philosophie posi-
tive est une œuvre d'école ou de cabinet, et la vraie étendue n'en est pas soupçonnée.
Elle a une étendue immense; et il faut montrer qu'elle embrasse les sciences et leur enchaînement, les sociétés et leur développement ; et par conséquent que, dans le monde, il ne s'est rien remué qu'elle n'interprète, et qu'il ne s'y remuera rien où elle ne doive intervenir.
La philosophie positive ne fait pas prédominer le sens individuel ; car elle le subordonne à un ordre supérieur et veut qu'il trouve sa satisfaction suprême en cette subordination. Elle n'introduit pas les mathématiques dans les hauts domaines de l'histoire et de la moralité humaine; car, apercevant que, suivant la vraie conception, où la matière n'est pas séparable de ses propriétés, le mot de matérialisme n'avait plus d'emploi philosophique qu'en histoire, elle l'a renouvelé, et s'en est servie pour caractériser l'intrusion de la méthode de toute science inférieure dans la science supérieure et pour interdire aux mathématiciens l'immixtion dans un monde qui ne leur appartient pas. Et cependant il est bien vrai qu'à la base de toute éducation régulière et de toute philosophie, nous mettons la mathématique comme un préliminaire sans lequel on ne pourra monter de degré en degré jusqu'au fatte. Nous concédons, sans qu'on nous presse et spontanément , qu'au temps passé ce préambule n'était pas nécessaire, qu'il aurait mené à des impasses, et que les esprits éminents n'étaient astreints, dans leurs conceptions généralisatrices, qu'à suivre Ic^quement les données des hypo-
s provisoires. Mais aussi nous préleiuloiis ijue ce temps est fini, que les impasses sont dtHruites, et les voies ouvertes entre les sciences inférieures et les sciences supérieures ; et que celui qui n'a pas appris à spéculer sur les sujets les plus simples est présentement hors d'état de spéculer avec fruit sur les sujets les plus complexes. L'intelligence, pour enibi-asser les parties les plus difficiles et les saisir dans leurs caractères positifs, a Ifesoiii de traverser le noviciat entier et de s'habituer ffraduellement aux conceptions réelles. La nialliématique n'est qu'un rudiment; mais, comme tous les rudiments, elle ne peut être omise sans dommage pour te résultat définilif de l'éducation philosophique.
Partant de là, j'aurais ii montrer, comme j'ai fait ailleui's, alors que je vulgarisais les idées d'Auguste Comte, que, sans mathtmaLique, l'aslronomie ni la physique ne peuvent cheminer; que, sans physique, la chimie est mutilée et incapable de se rendre compte à soi-même; que, sans chinaie, la nutrition, base de toute vitalité, est inintelligible; et que, sans une théorie exacte de la vie, le développement îles sociétés, ou histoire, ou sociologie, manque do son meilleur appui. Mais cet enchaînement, aiaintenant palpable, et auparavant difficile il apercevoir tellement que c'est une des découvertes d'Auguste Comte, est devenu, dans la philo- .sophie positive, pour ainsi dire un lieu commun, bien que ce soit encore, je n'en doute pas, une très grande nouveauté pour beaucoup d'esprits même cultivés. Toutefois je ne veux pas ijuitter ce sujet atliayant sans eu
OPHIË POSITI\T. ^
i-doimer, sous uneautie furnie, une idée qui eu fasse ' toucher laréaliléet apprécier riiiiportauce.
Dans l'ensemlile des choses aperçu d'une fay^u géuéj'irale et spéculative, on découvre bien vite des divisions [ oaturelles et des échelons ti-ès marqués. Il est manireste s êtres vivants, ou, comme on dit dans l'école, le î monde organique, se sépare et se distingue du monde t inorganique. Il en est, si je puis m'cxprimer ainsi, un mces particulier; il ne peut pas exister sans lui. Une portion seulement de la matière est susceptible de s'oi^af niser et de vivre ; et, avant d'obéir, en tant qu'animée, aux lois qui lui sont propres, elle obéit aux lois générales de toute matière, aux affinités chimiques, à la pesanteur, à la chaleur, à l'électricité. Notons, ce L-qui est très important, et ce qui marque expressé- Mnent ce que je nomme ici division, échelon, notons que, parmi les éléments, il n'y en a qu'un petit nombre qui puissent devenir organisés; que l'oxygène, l'hydro-
tgène, l'azote et le carbone Forment essentiellement, à eux quatre, la trame vivante ; que quelques autres seulement s'y agrègent, tels que le phosphore, le fer, le sodium, le chlore, etc.; et que tout le reste est exclu du cycle de l'organisation. C'est lii un caractère déterminant qui spécialise, quant à la matière, la vie déjà spécialisée quant à la propriété.
Il n'est pas moins manifeste que ce qu'on appelle vie L"»égétative, ce qui est le tout dans les végétaux, ce qui lest la base dans les animaux, consistant en un va-et- Lrient perpétuel de composition et de décomposition, est tous la dépendance des afïiiiités moléculaires dites chi-
miques et ne peut pas en être éloigné ; de sorte que la place des propriétés moléculaires est clairement désignée au-dessous de la place des propriétés organiques. Notons, ce qui est très important, et ce qui marque une nouvelle division, un nouvel échelon, que, si, à la différence des propriétés organiques, la propriété chimique appartient à toute matière, sans exception, elle ne lui appartient que quand deux matières différentes, deux éléments sont en présence. Pour qu'elle se montre, il faut un couple, il faut un contact binaire. C'est là un caractère déterminant qui spécialise, quant à la matière, la chimie déjà spécialisée quant à la propriété.
Il est manifeste encore qu'au-dessous des propriétés moléculaires viennent les propriétés physiques, c'est-àdire celles qui appartiennent à la matière considérée en masse et non plus moléculairement ; ce sont la pesanteur, la chaleur, l'électricité, la lunaière, l'élasticité. Elles sont plus générales, puisque, pour apparaître, elles n'ont pas besoin de l'accouplement ou binarité. Les éléments isolés y sufiBsent : un métal pur, par exemple l'or, un métalloïde pur, par exemple le soufre, un gaz pur, par exemple l'oxygène, ne sont animés d'aucune propriété chimique et sont encore animés de toutes les propriétés physiques. C'est le troisième échelon.
Enfin, à la base de tout cela est le nombre, l'étendue et le temps. D'où résultent l'arithmétique, la géométrie et la mécanique, dont l'ensemble constitue les mathématiques.
Récapitulons : le nombre, l'espace et le temps, qui sont dans les choses et dans l'esprit, constituent le pre-
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mier fondement du savoir et la première science. Puis la matière considérée par masses , ou , si l'on veut une idée plus précise à l'aide des notions modernes, les éléments offrent les propriétés que l'on nomme physiques. Au delà, le théâtre des phénomènes se particularise ; la binarité apparaît , et avec elle les propriétés moléculaires ou chimiques. Au delà encore, le théâtre se particularise derechef: un groupe très circonscrit d'éléments se montre seul susceptible des dernières propriétés, qui sont celles de la vie. De la sortdf j'ai exécuté un travail important, signalant avec netteté le heu de chaque condition , le siège de chaque propriété. C'est la vérification, dans le grand ensemble cosmique, de ce qui est, dans le petit ensemble organique, la distinction de l'appareil et de la fonction. Dans l'un comme dans l'autre, tout est spécialisé, le vague disparaît ; et la clarté est vive quand se montre une relation déterminée entre la constitution matérielle du monde et la constitution dynamique, relation qui a son reflet direct dans l'histoire de l'humanité.
Comment, en effet, l'esprit humain, devant ce bloc immense du ciel et de la terre, en a-t-il conçu les divisions naturelles et les subordinations intimes ? Après avoir créé les premiers essais de mathématique et d'astronomie, son essor s'arrêta, et des difficultés insurmontables s'accumulèrent. On s'essaya dans la physique ; mais, à part quelques théorèmes élémentaires, on ne fit plus aucun pas. On s'essaya dans la biologie, à laquelle conviait l'étude si urgente et si cultivée de la médecine ; mais, après de grands travaux rudimentairesi^
on se trouva dans une impasse, et pendant beaucoup de siècles rien ne s'ajouta à ce qui était su. On s'essaya dans la chimie, à laquelle menait l'exercice d'une foule d'arts industriels, la métallurgie, la teinture, la pharmacie; maison ne put aboutir qu'à des faits particuliers, bien qu'intéressants, avec l'alchimie pour doctrine générale. On s'essaya dans la sociologie; de ces essais, Aristote a, dans sa Politique^ donné le plus mémorable, et ce fut tellement le dernier mot sur ce sujet, que, durant tout le moyen âge, les philosophes chrétiens n'eurent pas d'autre théorie politique que la sienne. Dans ce tableau si abrégé, on a l'ensemble de ce que, par anticipation, on pourrait nommer la positivité antique, mais positivité qui n'existe que rétrospectivement pour nous, et n'exista jamais pour les anciens ; car Aristote lui-même n'aurait pu donner la raison qui, par des intermédiaires inévitables, lie la mathématique à la sociologie. Cette insuffisance est la cause, ignorée de tous les historiens, mais réelle, qui fit que naquirent les diverses philosophies qui se partagèrent le domaine intellectuel. A un savoir flottant et indéterminé correspond, on le comprend, la multiplicité des systèmes; et celte origine inférieure des systèmes montre, on le comprend du même coup, Tinanité de cet éclectisme qui, ne connaissant pas ce qu'il manie, se propose la tâche insoluble de faire avec des ébauches un tout parfait.
Pendant ces essais, l'esprit humain s'était fortifié, les conditions sociales avaient cheminé, les mathématiques s'étaient perfectionnées ; c'était cela qu'attendait le génie de l'humanité. Une fois que, comme un autre
Hermès, il eut cette clef en main, il pénétra dans Tastronomie dynamique, qui devifll l'étude grandiose de la pesanteur. Il se lança dans les phénomènes merveilleux de la physique ; et, sa capacité grandissant avec les moyens de résoudre des problèmes plus compliqués, il créa les théories chimique, biologique, sociologique; car la doctrine de la vie se dédoubla devant son regard en doctrine de la vie individuelle ou biologie, et doctrine de la vie collective ou histoire. De la sorte s'explique la coïncidence fondamentale du développement subjectif avec l'ordre du monde objectif, aussi bien que les anomalies contingentes que ce développement présente.
Tant que la raison humaine n'est employée qu'à la satisfaction des besoins et des sentiments presque aussi impérieux que les besoins, c'est l'ère des ébauches d'une industrie primitive et d'une religion rudimentaire. Mais, quand cette mènie raison, se dégageant des préoccupations absorbantes, trouve, grâce aux travaux préparatoires, du loisir pour se livrer à son penchant désintéressé pour le vrai, c'est l'ère des ébauches d'une science frêle et d'une spéculation bornée; science 'si frêle et spéculation si bornée, que reconnaître les propriétés du cercle ou du triangle transporte alors une âme d'autant de joie que Newton en éprouva, vérifiant que la lune, en décrivant son orbite, tombe véritablement d'une quantité déterminée par la loi de la gravitation. Une fois commencée, cette œuvre abstraite captiva toujours quelques esprils curieux et inspira toujours un certain respect aux gouvernements et aux
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foules ; si bien qu'elle s'étendit, se consolida, conquit de proche en proche des domaines de plus en plus élevés, suscita, pour sa gloire, de splendides génies, ravit par sa beauté , et , grossissant dans sa marche comme la neige qui roule, devint une puissance là où elle n'avait été d'abord qu'une curiosité. Ces pures clartés portèrent leur influence bien au delà du cercle qui ks circonscrivait : elles introduisirent, suivant les temps et suivant les lieux, la théorie dans l'industrie, le goût dans Part, la suprême équité dans la morale.
En cette conception du monde envisagé selon la hiérarchie des propriétés qui y sont immanentes, en cette évolution parallèle de la pensée qui chemine du plus général au plus particulier, il est un point capital qui devient le nœud de vie de la philosophie et change tout Fesprit de la spéculation. Je veux parler du système établi entre des parties qui, sortant de leur isolement antique et préliminaire , prennent solidarité et connexion. Ce fut une illumination du génie que d'apercé-^ voir le plan général de ce qui semblait développé au gré d'influences fortuites, disséminé dans l'histoire, et clos dans des théories spéciales. Les sciences, en tant que sciences particulières, restaient séparées l'une de l'autre, sans se savoir parentes, sans avoir idée de leur unité, et sans se soucier d'une incorporation. La métaphy-» sique, dont la fonction était de généraliser, voulut remplir cette tâche; mais elle n'y réussit pas, ne pouvant pénétrer dans Tintimité et ne créant jamais qu'un lien extérieur et artificiel. Il a été donné à une meilleure intelligence des choses de rompre les épaisses
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cloisons qui séparaient les compartiments de la connaissance générale et d'ouvrir à la pensée enfin victorieuse les portes et les chemins. Cette puissante percée établit les communications. Désormais on peut également, avec une pleine sûreté, ou bien partir du point le plps bas pour arriver de degré en degré jusqu'au sommet, ou descendre du sommet et atteindre par un chemin inverse le point le plus bas. Faire de chaque science particulière un membre de la science générale est une grande révolution spéculative. Ainsi au pouvoir de réalité qui a toujours appartenu à la science particulière, s'est joint le pouvoir de généralité qui ne lui avait jamais appartenu .
Être arrivé assez haut pour transformer les sciences en une science dont l'ensemble représente, liés nécessairement entre eux, le système du monde et le système de la pensée, serait beaucoup quand même ce serait tout. Mais cela n'est qu'un échelon , et il s'agit de développer les conséquences qui ^nt incluses. Si la philosophie positive était plus familière aux esprits, je ne m'inquiéterais pas de mettre en reliefcequ'elle est par rapport à l'histoire. Il serait clair que l'histoire en est une partie intégrante sans laquelle la philosophie positive n'existerait même pas. Mais on est si peu habitué k rattacher l'histoire aux sciences particulières et à en concevoir la place dans la science générale, qu'un mot ici n'est pas superflu. L'his^ toire est un développement déterminé par les conditions de la nature cérébrale de l'homme et par la manière d'être du monde. Ce qui se passe dans l'évolution de l'individu est la racine de ce qui se passe dans l'évolution de l'être
collectif. Reconnaître comment révolution de l'individu se transforme pour devenir l'évolution de l'humanité, quelle part de la vie individuelle s'efface comme inutile à la vie collective, et comment des fonctions qu'on me permettra de nommer privées et personnelles prennent le caractère impersonnel et général, telle est la tâche de l'histoire. De la sorte disparaît ce qu'on appelle le hasard ; ce qu'on appelle providence disparaît également ; il ne reste plus que ce qui se nomme, en science, une loi, c'est-à-dire une condition dernière, un fait primordial au delà duquel on ne peut aller. La comparaison que j'ai faite de la vie collective avec la vie individuelle classe, sans hésitation possible, l'histoire à la suite de la biologie et impose la nécessité de connaître celle-ci pour connaître celle-là. Cette même comparaison met à néant le reproche de quelques esprits qui, ne pouvant concevoir ce qu'est une loi, prétendent que ce développement, étant nécessaire, supprime la liberté de l'individu qui y concourt. Autant vaudrait dire que le passage de l'enfance à l'âge adulte et à la vieillesse, qui constitue la vie individuelle et qui est nécessaire et soustrait à toute volonté personnelle, supprime le libre arbitre de chacun de nous. Notre libre arbitre reste ce qu'il est en soi, soumis seulement à la condition inévitable de passser par les âges de la vie ; de même, dans l'être collectif, il demeure propre à chacun de nous, soumis seulement à la condi* tioîi de s'exercer sous l'influence des phases successives de l'histoire. Cela est assez montré par les efforts d'hommes puissants qui, voulant faire rétrograder leur société, travaillèrent avec leur plein arbitre à cette tâche
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malfaisante, nuisirent, entravèrent, mais n'arrêtèrent rien d'une façon définitive. Enfin, pour dernier trait de notre comparaison entre la vie individuelle et la vie collective, on apprécie, dans sa vérité, ce qu'il faut entendre par l'optimisme de la théorie évolutive : c'est aussi un passage d'un âge inférieure un âge supérieur ; mais, pas plus dans un cas que dans l'autre, ne sont éliminées les maladies, les perturbations, les dérangements, en un mot tous les accidents qui interviennent dans le fonctionnement de chaque loi, et qui sont d'autant plus fréquents et plus graves que la loi dont il s'agit gouverne des rapports plus compliqués et plus élevés. Or, dans ce que nous connaissons, il n'y a rien de plus compliqué ni de plus élevé que l'être collectif humanité.
On voit les pas : la philosophie positive ne s'est faite que parce que l'histoire est une évolution naturelle, et la sociologie une science. Elle contient la raison des choses dans leurs rapports avec l'esprit, et la raison de l'esprit dans ses rapports avec les choses. Coupant ainsi la métaphysique parle milieu, elle ne lui laisse que deux tronçons désormais sans vertu, les causes premières et les causes finales. Je ne feindrai pas de le dire : montrer présentement que causes premières et causes finales sont placées en dehors de la portée de l'esprit humain, et que la recherche en doit être abandonnée , est un lieu commun. L'expérience en témoigne : depuis tant de siècles que les génies les plus profonds agitent ces insolubles questions , elles n'ont pas fait un pas, et le fond même est toujours en débat comme le premier jour ;
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or, c'est le plus sûr indice de rinanité de la recherche que devoir, dans une controverse séculaire qui n'avance pas, le fond controversé. La théorie n'en témoigne pas moins, puisque ni la méthode objective ni la méthode subjective, seules voies de connaître la vérité, n'y peu-> vent rien, l'une n'arrivant jamais par l'expérience à une appréciatif quelconque des causes premières ou finales, l'autre ne réussissant jamais à former une ood^ eeption à priori qui puisse cadrer avec le monde tel qu'il est, et en donner une explication le moins du monde supportable. La méthode objective ou expé* rience, de quelque manière que l'on combine les résultats obtenus, ne parvient qu'à des lois ; c'est son suprême effort ; pour que les causes premières et les causes finales fussent rencontrées, il faudrait qu'elles tombassent dans son domaine : or, le nom seul l'indique, ce qui est oominencement ou fin des choses ne tombe pas sous l'expérience humaine. De son côté, la conception mentale, formant un type de gouvernement du monde ou de providence, peut, il est vrai, le constituer comme elle veut ; mais elle échoue toujours contre l'une ou l'autre de ces impossibilités : ou bien son type, reculant à leurs dernières limites les plus sublimes qualités de la nature humaine, n'a plus rien de commun avec les fatalités rigoureuses qui font le monde ce qu'il est; ou bien, rendant de plus en plus impersonnelle l'idée de providence, il va se perdre, d'une façon plus ou moins confuse^ dans l'immanence des lois qui régissent les choses.
La science générale, qui a tranché dans la rnéta* physique, ne tranche pas moins dans la théologie , ne
lui laissant non plus que les causes premières et les causes finales. A vrai dire, la théologie n'est qu'un cas particulier dans la religion ; cela est important et veut une explication. Ici nous aorames, s'il est permis d'emprunter une image à la géologie, sur un terrain bien autrement ancien que celui de la métaphysique et d'une nature toute différente : la rehgion plonge plus avant dans les origines de l'humanité, et elle a ses ra^ cines plutôt dans la partie morale que dans la partie rationnelle de l'être humain. Aussi a-t-elle de longues annales, et ce sont ces annales mêmes qui, la montrant sous les aspects les plus divers et dans des conditions successives, nous apprennent à connaître quelle en est l'essence. Aux yeux de l'histoire, il n'y a point de fausse religion, il n'y a que des religions incomplètes qui cher minent dans le temps et qui se perfectionnent. Jamais cette imperfection relative ne se manifesta mieux que quand on vit les chrétiens prendre pour des démons les dieux des gentils. Quoi I eux des démons, ces dieux de Rome et de la Grèce, de la Germanie et de l'Inde, de l'Assyrie et de l'Egypte, tout ce polythéisme qui présida au développement de grandes et belles sociétés ! Ils n'étaient rien autre que la transformation brillante et bienfaisante d'un culte plus ancien et plus grossier; et ils avaient leur raison d'être dans le cœur et l'esprit de ces nations intermédiaires entre une antiquité plus reculée et le moyen âge chrétien. La définition de la religion se tire de son office, qui est : mettre l'éducation, et par conséquent la vie morale, en rapport avec la conception du monde à chacune des phases de Thumanité.
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Quiconque examinera celle définition verra qu'elle satisfait à toutes les conditions de la religion, soit dans le passé, soit dans le présent, soit dans l'avenir. On y reconnaît que la théologie n'est pas inhérente à l'idée religieuse. Elle ne l'a pas toujours été dans le passé ; car on rie peut attribuer le nom de théologie au fétichisme primordial qui adresse son culte aux objets voisins, ni à ces religions qui adorent les agents naturels, tels que l'air, le vent, la nuit, l'aurore ; c'est avec le polythéisme que la théologie commence. Quant à l'avenir, la science générale, concevant le monde autrement que ne le concevaient les hommes sous le règne des religions successives, prend un office religieux, et elle a, à son tour, à mettre l'éducation et la vie morale en accord avec l'univers tel qu'il nous apparaît.
Ainsi, ce qu'on nomme philosophie positive se compose de trois termes qui s'enchaînent et forment un tout indivisible. Ces trois termes sont : histoire, science générale, conception du monde. L'histoire n'est ni gouvernée par des interventions surnaturelles, ni livrée aux volontés individuelles; elle a une loi qui lui est propre et qui eu détermine l'évolution ; elle devient une science au même litre que la biologie, et se place à côté des autres sciences à son rang. La science générale est constituée parla série hiérarchique des sciences particulières dont le lien est dévoilé pour la prenn'ère fois : parla cosmologie, elle tient le monde inorganique; par la biologie, elle renferme l'ordre de la vie; par l'histoire, elle embrasse les religions et tes métaphysiques dont elle note la cause et la naissance; a ce point la
science générale est la philosophie. La conception du inonde se conforme nécessairement à l'histoire et à la science générale; des lois seules s'y montrent; il faut les connaître tant pour s'y subordonner que pour les modifier les unes par les autres ; maintenant c'est aux destinées sociales à se conformer à la conception du monde.