‹ Paroles de philosophie positive (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · CE QU'EST AUJOURD'HUI LE MILIEU SOCIAL · texte numérisé non relu

CE QU'EST AUJOURD'HUI LE MILIEU SOCIAL

Peu à peu se découvrent tous Jes points de vue qui appartiennent à la science générale ; ou, pour mieux dire et pour délaisser définitivement ces expressions qui, purement scolastiques, ne répondent pas à la grandeur des choses, les impulsions spontanées aboutissent et concourent ; une plus intime union s'établit entre le sentiment et la raison, union qui est le triomphe suprême de la moralité. Le sentiment s'est réalisé dans la religion ; la raison s'est réalisée dans la science. Partis de régions distinctes dans la nature humaine, nés aussi à des époques différentes de l'humanité, ces deux grands fleuves, qui se sont constamment rapprochés, touchent au point où leur confluent est marqué. Si j'ai su présenter avec quelque netteté l'enchaînement , si mon langage n'est pas resté au-dessous du sujet, le lecteur aperçoit maintenant la déduction de l'histoire; le monde apparaissant tout autre à l'homme moderne qu'il n'avait apparu à l'homme ancien, les hautes

notions changent, les anciennes se décomposent, les nouvelles se forment ; et, de la sorte, une autre éducation, une autre vie morale, une autre société sont en enfantement. C'est cet enfantement qu'on nomme une phase ou une révolution.

Peut-être quelques-uns diront : Pourquoi ne pas laisser aller, comme par le passé, chaque science dans sa voie isolée, et pourquoi cette ambitieuse prétention de les confondre en une seule science qui soit la régulatrice et la vraie philosophie ? Et surtout, si, à toute extrémité, on accorde cette coordination dans le savoir et cette solidarité entre toutes ses parties, pourquoi vouloir introduire une telle conception dans l'éducation, dans la morale, dans la politique? Complaisez-vous, puisqu'il en est ainsi, dans la contemplation de l'immense enchaînement; uàez-en, s'il le faut, dans les opérations distinctes qu'exigent la conduite et le progrès des sciences; mais ne songez pas à faire descendre parmi les foules un tel système ; elles ont le lien qui leur vient d'une tradition révérée ; ne les troublez pas dans leur repos d'esprit ; concevez, cela vous est loisible, le monde comme le montre le résultat des recherches poursuivies par de grands génies; elles le conçoivent, elles, et cela leur suffit, comme le voyait la civilisation théologique. C'est cette conception qui a plané sur tout le moyen âge et sous laquelle se sont développés et les sciences et l'ordre politique de l'Europe moderne. Ayez respect pour elle; elle a eu, sous une forme ou sous une autre, le passé ; ne lui disputez pas un présent qui sans elle n'aurait pas été possible.

A cette double question double réponse. La vue qui, par Auguste Comte, a fait des sciences particulières, multiples et hétérogènes une science homogène, une et générale, est de l'ordre de celles qui, par Bichat, ont constitué la biologie; par Lavoisier, la chimie ; par Newton, le système du monde ; par Descartes, la géométrie générale. Mais, en raison de la phase actuelle de l'humanité, elle a une portée bien autrement grande ; ou, si Ton veut, celles-ci sont les affluents sans lesquels celle-4â n'aurait jamais apparu. Elle est la fille du tempis, l'effet nécessaire de l'ensemble qui l'a précédée. Il était aussi inévitable que quelque génie supérieur la saisit et la dévoilât, qu'il l'était qu'un Newton , successeur de Kepler, de Galilée et de Descartes, et, par eux, de tout le passé humain, fit de la pesanteur l'agent universel de la dynamique céleste. Maintenant, voyez et jugez : une doctrine qui, arrivant à son temps marqué par Thistoire, change la conception du monde, ne peut pas ne pas se substituer partout à l'ancienne doctrine. Elle n'est plus séparable de la philosophie dans le domaine abstrait, de la religion dans le domaine moral, de la politique dans le domaine social. C'est une partiale et chétive connaissance de l'histoire qui fait croire que les découvertes successives qui modifient l'état mental sont une sorte d'engins concertés pour la ruine de quoi que ce soit, dogmes, croyances, institutions. Le vrai est une lumière^ d'abord bien faible, bien lointaine et bien vacillante; mais, quand il a grandi, il ne peut luire dans les régions de la science, sans que tout le reste en soit éclairé. Dès lors survient. une critique spontanée de Tordre social,

surviennent les agitations mentales, les mutations religieuses, les révolutions politiques, en un mot les phases de l'humanité.

La réponse à la première question implique la réponse à la seconde, du moins pour ceux qui apprécient les connexions historiques. Quoi ! il se pourrait que, depuis la Renaissance surtout, la science eût grandi progressivement, se fût emparée de toute la partie positive de l'éducation et eût captivé le public par d'éclatantes merveilles, sans que rien transpirât, pour ainsi dire, au. dehors et sans que les esprits même les plus étrangers au travail qui s'opérait en ressentissent aucune influence ! Non, cela n'était pas possible et n'a pas été. 11 s'est fait dans toutes les couches de la société une décomposition des anciennes croyances, décomposition très variable quant au degré, mais analogue quant au fond. Sans parler du protestantisme, des sectes turbulentes de la révolution anglaise et de l'athéisme de la révolution française, une désuétude lente atteint les opinions théologiques tantôt par l'immensité de l'univers et la fixité du cours des étoiles, tantôt par l'âge de la terre, tantôt par les périodes géologiques et la succession des espèces, tantôt par la confianceen la régularité du travail industriel, régularité illusoire si les miracles pouvaient y suppléer ou la détruire , tantôt par la difliérence des races humaines et de leur langage , tantôt par la conscience moderne qui répugne à l'éternité des peines; que sais-je, enfin, par toutes les incompatibilités qui surgissent à l'improviste de chaque recoin de la science. Donc, à vrai dire, il n'est pas une place occupée qu'on usurpe ; c'est une

place à demi vacante et vide, une place devenant graduellement plus vacante et plus vide, sur laquelle il importe, pour le bien commun, de mettre enfin le pied. On ne fait aucun outrage à l'ancienne doctrine, dont le passé est glorieux et vénérable ; mais il y a dorénavant un public pour qui elle est lettre morte ; et c'est à ce public qu'on s'adresse, pour ce public qu'on travaille.

Une démonstration, qui est souvent inaperçue parce quelle est familière, indique précisément où l'on en est à cet égard. Il est manifeste que, tous les ans, à mesure que chaciue génération avance dans la vie, un certain nombre d'individus, nombre impossible à évaluer, mais considérable assurément, échappe aux croyances théologiques et passe dans le camp de ceux qu'on nomme libres penseurs, ancienne dénomination ([ui suffit à mon dessein. Cette mutation mentale n'est pas limitée à une classe particulière ; elle se voit parnii les savants comme parmi les ignorants , parmi les esprits légers comme parmi les esprits sérieux , dans les rangs inférieurs comme dans les rangs supérieurs, dans le parti conservateur comme dans le parti révolutionnaire. La signification en est encore rehaussée par une circonstance bien digne de remarque, c'est que, de tous ces individus qui à un moment donné quittent les doctrines théologiques, il n'en est pas un qui n'ait été élevé strictement dans ces mêmes doctrines. Ce n'est point de sérainairesd'incrédulité que sortent tous ces gens-là; de tels séminaires n'existent point; ces gens ont passé par l'enseignement théologique que l'Église donne à tous les enfants des villes et des campagnes. Pourtant il est

arrivé un moment où le désaccord a surgi ; et, malgré eux, on peut le dire, mais entraînés par les instincts modernes, ils sont entrés dans l'autre chemin ; malgré eux, car ils ont eu à luttercontre leur éducation et contre les souvenirs toujours si chers de Tenfance ; malgré eux, car leur changement trouble souvent leurs relations avec la famille et avec Tentourage, leur crée de la défaveur, leur ferme des carrières, et, dans bien des pays, les expose à de sérieux dangers. Néanmoins le changement s'opère, tant il y a de puissance effective dans le milieu pour conformer les esprits suivant sa nature, en dépit des obstacles qu'y met une éducation toute réglée pour un autre but.

Une telle situation est à point pour la philosophie positive, nom primitif de ce que j'appelle souvent ici conception moderne du monde. Elle dispense de toute polémique offensive. Le xvin* siècle se chargea, sous dos formes diverses, de vulgariser les résultats de la spéculation supérieure. Ce qui se cachait, ce qui se disait à voix basse, ce qui était Tentretien de quelques coteries hardies et émancipées fut dit hautement et à la face du soleil. L'attaque fut vive, et le succès assez décisif pour que, le libre examen étant devenu incompressible, la guerre régulière contre l'ancienne doctrine, guerre qui naquit des nécessités sociales, ait cessé spontanément. Aujourd'hui, en vertu des antécédents, la besogne d'alors se fait, on peut le dire, de soimême, et les esprits émancipés germent incessamment dans le terrain qui est préparé. Il serait puéril de recommencer Voltaire, Diderot et les encyclopédistes. Les

influences naturelles du temps sont suffisamment dissolvantes; poussons donc nos desseins plus avant. Une polémique négativeest sans issue, et ne peut jamaisêtrequ'une préparation et un déblaiement. L'époque de la prépar ration est passée. Ce qui presse, ce qui est aussi utile qu'urgent, c'est de fournir à tous ces esprits déclassés un point de ralliement. Ils flottent au hasard de leurs opinions individuelles, sans doctrine qui les unisse , sans giron qui les reçoive. Cette doctrine, ce giron, la philosophie positive le leur présente; là est leur refuge; ils s'y reconnaîtront, ils s'y grouperont. Un grand service aura été rendu à eux et à la société; à eux, car ils retrouveront ce qui leur manque, l'unité dans une doctrine vivifiante; à la société, car des actions dispensives auront été contenues, et un arrêt puissant mis à la désorganisation mentale.

Je parle sans hésitation et avec fermeté de la doctrine qui, s'appuyant sur la conception positive du monde, tend à renouveler toutes les conceptions secondaires. Je parlerais avec moins d'assurance, et, je l'avoue, le cœur me battrait et la main me tremblerait, si je produisais ici quelque système qui fût né de mes méditations, qui provînt de mon fonds, et que je dusse dire ftion œuvre. Je craindrais trop en moi l'illusion de Tamour-propre, la préoccupation, l'aveuglement, pour me laisser aller en sécurité à la conviction qui m'aurait saisi. Je me jugerais inhabile à décider si mon esprit est assez libre et assez impartial pour apprécier ce qu'il aurait créé. Mais la qualité de disciple dispense d'un tel souci; s'il en coûte de se faire disciple à un

âge où ce n'est guère l'habitude de le devenir, du moins cela garantit qu'on n'est pas dupe de quelque séduction de soi par soi-même. Ce n'est pas tout : aux diverses épreuves, soit personnelles, soit sociales, qui sont survenues, le point de vue ayant changé, l'examen complet et rigoureux a recommencé , et chaque fois l'examen a confirmé la persuasion où une première et longue étude m'avait placé. Surtout, ce qui a singulièrement facilité ma tâche et rassuré ma raison obligée desedécider, c'estque j'ai vu qu'au fond une moitiéseule était nouvelle, celle qui organise; l'autre moitié, celle qui nie, est l'œuvre du temps, des plus grands génies, de la science, de la société tout entière. Que si l'on ajoutait, car je me le suis dit aussi : «Pourquoi inquiéter des âmes paisibles à qui les croyances antiques sontchères ? » je répondrais qu'à cet égard je n'entre pas en scrupule. Cet écrit ne leur est pas destiné ; le péché en sera sur leur conscience, si elles le lisent et en sont troublées. Dans le cas où elles passeraient outre, c'est qu'elfes seraient déjà livrées aux suggestions qui relâchent peu à peu, et de tous les côtés, les liens théologiques. Cet écrit, je le répète, est destiné aux esprits qui, s'étant dégagés de ces liens, bien loin de courir aucun risque d'être troublés, ont grandement besoin des ouvertures de la philosophie positive.

Confronter Tavénement d'un nouveau symbole avec les phénomènes concomitants qui en signalent l'approche, ne peut être ici qu'une esquisse; mais encore cette esquisse doit-elle être donnée. Je la borne à trois signes principaux : le socialisme de notre temps, l'a-

théisme du xviii' siècle et de la Révolution française, et le panthéisme allemand du xix*.

Un célèbre auteur anglais, M. Mill, a dit dans une phrase sentie et qui mérite d'être retenue, que la science qu'il cultive, l'économie politique, serait un vain jeu de l'esprit et une curiosité stérile, si elle ne triomphait pas des duretés que Tétat social impose présentement aux classes laborieuses, et si elle n'améliorait pas dignement leur situation. Le fait est que, de nos jours, le peuple (pour me servir de ce mot au second sens qu'il a dans notre langue) a ressenti, sinon plus vivement, du moins autrement, le poids des inégalités. Non pas plus vivement sans doute; car l'histoire est semée d'insurrections populaires: les guerres serviles sousles Romains, les gens de l'Évangile éternel au xm« siècle, les Jacques au xiv% les anabaptistes auxvi% et tant d'autres collisions plus ou moins considérables. Quand une intolérable oppression avait été momentanément vengée par d'intolérables violences, une anarchie inévitable ramenait un besoin impérieux de l'ordre ; les supérieurs reprenaient l'antique autorité, sauf le travail lent des idées et des mœurs, qui ruinait l'esclavage, abolissait le servage, accroissait l'ascendant de l'industrie et préparait les phases sociales. Mais aujourd'hui que la dernière de ces préparations est en voie d'accomplissement, le peuple s'est fait, sous le nom de socialisme, une doctrine qu'il a mise en face des doctrines traditionnelles ou officielles. Il est certain que sa doctrine ne vaut ni plus ni moins que les utopies des philosophes, desquelles d'ailleurs elle dérive ; il est certain aussi que l'empirisme politique garde une légi-

àO t>E LA ^HILOSOPHtE FOSltnnB.

time prépondérance. Toujours est-il qu'un fait consi-dérable est advenu : la conscience populaire subit ellemême les transformations que tout le reste subit; religieuse dans le socialisme du xyf siècle, elle devient philosophique dans le socialisme du xix*. Elle ne met plus ses réclamations et ses aspirations sous le couvert de la théologie ; elle les met sous le couvert d'une politique métaphysique. Tout est donc à Tunisson entre les diverses couches de la société , et un même courant d'idées les pénètre et les travaille. La situation mérite qu'on y pense ; ce qui la caractérise, c'est que la source qui alimente Ja pensée populaire est devenue homogène à ce qui semblait le plus propre aux classes lettrées et gouvernantes. Cela ne pourrait être si, là aussi, l'ancien régime des intelligences ne s'était modifié, et si la conception théologique du monde avait gardé sa prépondérance dans ce milieu. Le socialisme, quelque forme qu'il revête, indique à qui sait y lire (et c'est ce qui en fait l'importance) jusqu'à quel degré est par^ venue, dans le sein des classes laborieuses, la dissolution de ce qui était la force et le lien des sociétés du moyeu âge et de l'antiquité.

L'athéisme raisonné fut propre au xviii' siècle et à la révolution française. Une métaphysique hardie, s' appuyant tant bien que mal sur les incompatibilités qui se révélaient entre la théologie et la science, hâta les conclusions et entraîna les esprits qui étaient sur la pente; si bien qu'un moment ton t christianisme fut aboli en France, et l'athéisme en tint la place. En dépit de quelques apparences, la philosophie positive n'accepte pas l'athéisme.

DB LA FHILOâOPHIE fOSltlVB. Si

A le bien prendre, l'athée' n'est point un esprit véritablement émancipé ; c'est encore, à sa manière, un théologien ; il a son explication de l'essence des choses ; il sait comment elles ont commencé ; c'est en vertu de la rencontre des atomes ou bien par une puissance occulte nommée par lui nature, que le monde s'est fait. La philosophie positive ne sait rien de tout cela ; elle ignore et les atomes producteurs et la nature créatrice ou or-* donnatrice. Car ceci est une explication de ce qu'on nomme causes premières ; or, pour elle , toute explication de ce genre, étant une pure hypothèse, est désormais réduite à ne plus valoir que comme hypothèse. Elle ne voit pas de meilleur œil le caractère moral de l'athéisme ; non qu'elle ait aucune aversion de sectaire pour une doctrine qui a tenu sa place dans les œuvres de l'esprit humain et dans les événements politiques ; non qu'elle ignore que plus d'un athée connu dans l'histoire a laissé d'irrécusables témoignages de haute ve^t^, sans compter d'autres d'une condition plus humble, que chacun de nous a pu voir et à qui nous ne préférerions pas les meilleurs d'entre les croyants. Mais il faut distinguer ce qui vient des impulsions innées et de la nature humaine, et les tendances propres à une doctrine. Or, les philosophes du dernier siècle ont tiré la conséquence directe et vraie de l'athéisme ; c'est la morale de l'intérêt personnel. Cette morale, qui est aussi celle des théologies proposant une récompense infinie au fidèle et une punition infinie à l'infidèle, ne traite pas comme il convient les meilleures facultés de l'homme et est insufiisante pour l'avenir qui se prépare.

Le panthéisme a été la forme allemande de Tincrédulité. Advenu dans le xix* siècle, il s'est montré avec un tout autre appareil d'érudition, avec un respect sérieux de l'histoire, avec un usage habile de la critique. Mais ces avantages n'en peuvent dissimuler l'impuissance réelle. Je n'ai pas besoin de faire remarquer que, pour bien des conséquences, le panthéisme revient aa même que l'athéisme : ainsi il importe peu que l'origine de l'individu soit un concours d'atomes, comme le veut l'athée, ou une incorporation de l'esprit général, inconscient en tant qu'universel , comme le veut le panthéiste ; il importe peu que sa fin soit une résolution en atomes comme le veut l'alhée, ou, comme le veut le panthéiste, une absorption dans la substance spirituelle où toute personnalité se perd. Je n'ai pas besoin non plus de faire rerr^arquer que ce système est encore pleinement théologique, et qu'à ce titre il appartient, malgré ses prétentions , à l'ancien parti dont il n'est qu'une modification, et non au parti nouveau avec lequel il est en dissentiment sur la base même et le point de départ. Quant aux conclusions pratiques, elles sont stériles, aboutissant à une accommodation entre le panthéisme et le christianisme, et faisant du panthéisme, pour les intelligences plus éclairées, une explication transcendante desdogmesqui suffisent aux intelligences vulgaires. Mais c'est une chimère de prétendre avoir en haut une croyance et en bas une autre; les communications sont trop directes pour que rien de pareil soit possible. L'unité qui existait sous le paganisme et sous la catholicité a été brisée, et l'on ne saurait ni s'en

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passer, ni la rétablir par de simples accommodations. Encore qu'il ne puisse rester aucun doute sur ce qu'il faut penser des causes premières et finales, et que le lecteur soit en mesure de conclure sans peine et par lui-même, pourtant, dans une matière si sérieuse et si décisive, il importe d'être explicite et de ne pas laisser d'accès aux fausses interprétations. Ceux qui croiraient que la philosophie positive nie ou affirme quoi que ce soit là-dessus se tromperaient : elle ne nie rien, n'affirme rien ; car nier ou affirmer ce serait déclarer que Ton a une connaissance quelconque de l'origine des êtres et de leur fin. Ce qu'il y a d'établi présentement, c'est que les deux bouts des choses nous sont inaccessibles et que le milieu seul, ce que Ton appelle en style d'école le relatifs nous appartient. Nous ne savons rien sur la cause de Tunivers et des habitants qu'il renferme; ce qu'on en raconte ou imagine est idée, conjecture, manière de voir, suggérées spontanément à l'esprit par le premier aspect. Ce fut là l'hypothèse primordiale, début de toute civilisation et de toute science. Mais peu à peu la science et la civilisation ont trouvé aux choses un second aspect. La philosophie positive ne s'occupe donc ni des commencements de l'univers, si l'univers a des commencements, ni de ce qui arrive aux êtres vivants, plantes, animaux, hommes, après leur mort ou à la consommation des siècles, s'il y a une consommation des siècles. Permis à chacun de se figurer cela comme il voudra; aucun obstacle n'empêche celui qui s'y complaît de rêver sur ce passé et sur cet avenir. Mais, quoi qu'on pense de ce qui est par delà le temps et l'espace, quelque solution

individuelle que l'on donne aux insolubles questions d'origine et de fin, le fait est que l'univers nous apparaît présentement comme un ensemble ayant ses causes en lui-même, causes que nous nommons ses lois. Le long conflit entre l'immanence et la transcendance touche à son terme ; la transcendance , c'est la théologie ou la métaphysique, expliquant l'univers par des causes qui sont en dehors de lui; l'immanence, c'est la science expliquant l'univers par des causes qui sont en lui.

Autrefois, et jusqu'à nos jours, la croyance qui faisait vivre et réglait les sociétés était celle du gouvernement du monde par des volontés ou par une volonté; il n'y avait que des opinions individuelles et renfermées dans le for intérieur qui admissent une autre conception. La marche progressive de la civilisation amène maintenant un état où ce rapport se renverse : c'est l'individu qui croira, si bon lui semble, ce que les théologiens racontent, ce que les métaphysiciens construisent; cela tend à rentrer dans le domaine du for intérieur ; mais c'est la société qui passe, pour ses dogmes, ses mœurs et ses institutions, sous la doctrine des lois immanentes. L'immanence seule est véritablement humaine et directement infinie ; humaine, car elle ne dissocie pas l'histoire des hommes pour les partager en réprouvés et en élus; directement infinie, car, laissant les types et les figures , elle nous met , sans intermédiaire, en rapport avec les éternels moteurs d'un univers illimité, et découvre à la pensée stupéfaite et ravie les mondes portés sur l'abîme de l'espace et la vie portée sur l'abîme du temps.

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L'humanité, dans son enfance et sa jeunesse, a été régie par les lois de la transcendance ; elle le sera, dans sa maturité, par les lois de l'immanence. Assurer l'ascendant de l'homme sur la nature, étendre son empire sur la planète et déterminer l'équité sociale, tel est son rôle.

Les anciennes unités ont été détruites spontanément par la croissance naturelle de l'humanité ; et elles ne se détruisent pas, remarquez-le, là seulement où il n'y a plus de croissance, témoin l'Inde et là Chine. L'unité nouvelle ne saurait être retrouvée que sous la direction de la science- Transformer la science de manière qu'elle ait cette fonction est toute la philosophie positive. L'ancienne doctrine ne peut reprendre le sceptre ; ce n'est pas une défaite matérielle, c'est une défaite intellectuelle qu'elle a essuyée. En vain a-t-elle poursuivi par le fer et le feu les novateurs, armée qu'elle était de toute la puissance séculière; après de longues et cruelles luttes, il lui a fallu céder et passer sous le joug de la tolérance, qu'elle porte impatiemment, mais qu'elle ne peut secouer. La force de la situation lui a imposé, ce qui est le plus répugnant pour des autorités qui se croient d'origine divine, l'obligation de tolérer et d'être tolérée. Si bien qu'à son côté vivent, ayant droit à la protection des mêmes lois, les protestants, les déistes, les rationalistes de toute espèce, les athées, les panthéistes. Par une correspondance inévitable, on a, en politique, les libéraux, les républicains, les radicaux, les socialistes. Ceci est ce qu'on regarde ordinairement comme le côté essentiellement révolution-

Sfi DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE.

naire. La révolution est plus haut : elle est dans le doute général qui s'est glissé peu à peu touchant la conception théologique du monde.

Si l'ancienne doctrine n'est plus une solution, la Révolution n'en est pas encore une ; cela se voit de reste, puisque les deux adversaires se partagent le champ et se tiennent dans un certain équiUbre. La Révolution, malgré ses prétentions et ses haines, a trop du passé catholico-féodal dont elle émane, pour ne pas être entachée de beaucoup d'incompatibilités avec les véritables tendances de l'esprit moderne. Elle n'a point,, sur le terrain spéculatif, de dogme qui lui soit propre, puisqu'elle peut renfermer et renferme en effet des catholiques , des protestants et des rationalistes , des déistes, des athées et des panthéistes. Sur le terrain social, elle n'a pas, non plus, de dogme; car elle se fractionne en toutes sortes de sectes, et chacune de ces sectes a un système qui provient non du passé humain judicieusement apprécié et corrigé, mais d'une volonté subjective et systématique. Pendant ce temps, le terrain se dérobe sous les pieds des combattants, et tout converge vers la conception positive du monde. Là seulement, dans le déclin de l'autorité surnaturelle, est une nouvelle autorité qui n'est ni en contradiction avec les choses comme la théologie, ni arbitraire et systématique comme la Révolution. Autour d'elle tout se range, tout se classe, tout se subordonne.

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