AVERTISSEMENT
Je me propose, dans le présent opuscule, d'examiner ce qu'est la philosophie positive, en quelle condition se trouve le milieu social où elle a pris naissance, quels services elle doit rendre et quels services on peut lui rendre.
PHILOSOPHlt: POSITIVE
Dans les douloareuiie» coUwioas que bous prépare néeessairement l'anarchie actuelW , les philosophes qui les auront prérues seront déjà préparés à y faire couyenablement ressortir les grandes leçon? sociales qu'elles doirent offrir à tons.
A. Comte, Coun de philosophie potitivc, t. IV, p. 61» (en 18W).
Nommer la philosophie positive est loin de faire savoir ce qu'elle est, et, partant, ce qu'elle comporte. Le nom est connu, la chose l'est peu. Si, dans le grand débat qui se poursuit par la parole et par la plume devant le monde civilisé, nous venions nous ranger sous quelqu'un des drapeaux qui flottent au champ, si nous nous
H PAKOL£S
placions parmi les conservateurs ou les révolutionnaires, parmi les catholiques ou les protestants, parmi les métaphysiciens de telle ou telle école, parmi les adeptes de telle ou telle science spéciale, nous n'aurions à parler que pour dire à quel point de vue, pour quel service et dans quel espoir nous apportons à ceux-ci ou à ceuxlà le contingent de nos efforts, et nous serions entendus promptement et classés. Tel n'est icii ni notre point de vue, ni notre service, ni notre espoir. La philosophie positive gît encore, cela est certain, en une obscurité qui l'empêche d'être entrée, comme tant d'autres philosophies ou systèmes, dans le bruit et l'éclat ; mais, cela est certain aussi, malgré cette obscurité, maintes notions qui en émanent ont pris possession des esprits qui réfléchissent, de la pensée qui circule, du langage qui s'échange. On s'en sert, de ces notions, et l'on ignore d'où elles sortent el de quel principe elles dépendent. Mais, connue dans, beaucoup de ses fragments, la philosophie
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positive ne Test pasdaùs son ensemble. Pour les uns, c'est une sorte de spéculation mathématique qui a pour but de soumettre à l'empire de la science exacte par excellence les sciences qui ne le sont pas, aussi bien que Thistoire, la moraie et les beaux-arts, et Ton se rit, avec grande raison, de prétentions aussi manifestement absurdes. Pour les autres, c'est une conception renouvelée d'Épicureou d'Holbach, et qui, comme les philosophies matérialistes, conduit à la prépondérance du sens individuel; et Ton condamne, non sans justice, des doctrines qui, poussées dans leur conséquence, menacent Tordre moral. Pour tous, la philosophie positive est une œuvre d'école ou de cabinet, et la vraie étendue n'en est pas^ soupçonnée.
Elle a une étendue immense ; et il faut montrer qu'elle embrasse les 8cienca>^ et leur enchainement, les sociétés et leur développement ; et par conséquent que, tdlan« le monde, il ne s'est rien remué qu'elle n'interprète, et qu'il ne
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s'y remuera rien où elle ne doive intervenir. La philosophie positive ne fait pas prédominer le sens individuel ; car elle le subordonne à un ordre supérieur, et veut qu'il trouve sa satisfection suprême en cette subordination. Elle n'introduit pas les mathématiques dans les hauts domaines de l'histoire et de la moralité humaine; car , apercevant que, suivant laVraie conception, oîi la matière n'est pas séparable de ses propriétés, le mot de matérialisme n'avait plus d'emploi philosophique qu'en histoire, elle l'a renouvelé, et s'en est servie pour caractériser l'intrusion de la méthode de toute science inférieure dans la science supérieure, et pour interdire aux mathématiciens l'immixtion dans un monde qui ne leur appartient pas. Et cependant, il est bien vrai qu'à la base de toute éducation régulière et de toute philosophie, nous mettons la mathématique comme un préliminaire sans lequel on ne pourra monter de degré en degré jusqu'au faîte. Nous concédons, sans qu'on nous presse et spon-
tanëment, qu'au temps passé ce préambule n'était pas nécessaire, qu'il aurait mené à des impasses, et que les esprits éminents n'étaient astreints , dans leurs conceptions généralisatrîces, qu'à suivre logiquement les données des hypothèses provisoires. Mais aussi nous prétendons que ce temps est fini, que les impasses sont détruites, et les voies ouvertes entre les sciences inférieures et les sciences supérieures; et que celui qui n'a pas appris à spéculer sur les sujets les plus simples est présentement hors d'état de spéculer avec fruit sur les sujets les plus complexes. L'intelligence, pour embrasser les parties les plus difficiles et les saisir dans leurs caractères positifs, a besoin de traverser le noviciat entier et de s'habituer graduellement aux conceptions réelles. La mathématique n'est qu'un rudiment ; mais, comme tous les rudiments, elle ne peut être omise sans dommage pour le résultat définitif de l'éducation philosophique.
Partant de là, j'aurais à montrer, comme j'ai
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fait ailleurs, alors que je vulgarisais les idées d'Auguste Comte, que, sans mathématique, l'astronomie ni la physique ne peuvent cheminer ; que, sans physique, la chimie est mutilée et incapable de se rendre compte à soi-même; que, sans chimie, la nutrition, base de toute vitaUté, est inintelligible; et que, sans une théorie exacte de la vie, le développement des sociétés, ou histoire, ou îjociologie, manque de son meilleur appui. Mais cet enchaînement, maintenant palpable, et auparavant difficile à apercevoir tellement que c*est une des découvertes d'Auguste Comte, est devenu, dans la philosophie positive, pour ainsi dire un lieu commun , bien que ce soit encore, je n'en doute pas, une très-grande nouveauté pour beaucoup d'esprits même cultivés. Toutefois, je ne veux pas quitter ce sujet attrayant sans en donner, sous une autre forme, une idée qui en fasse toucher la réalité et appré^ cier l'importance.
DansJ'ensemble des choses, aperçu d'une fa-
von générale et spéculative^ on découvre bien vite des divisions naturelles et des échelons trèsmarqués. Il est manifeste que les êtres vivants, ou, comme on dit dans Técole, le monde organique, se sépare et se distingue du monde inorganique. Il en est, si je puis m'exprimer ainsi, un cas particulier; il ne peut pas exister sans lui. Une portion seulement de la matière est susceptible de s'organiser et de vivre| et, avant d'obéir, en tant qu'animée, aux lois qui lui sont propres, elle obéit aux lois générales de toute matière, aux affinités chimiques^ à la pesanteur, à la chaleur, à l'électricité. Notons, ce qui est très-important, et ce qui marque expressément
ce que je nomme ici division, échelon, notons que, parmi les éléments, il n'y en a qu'un petit nombre qui puissent devenir organisés; que Toxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone forment essentiellement, à eux quatre, la trame vivaïite; que quelques autres seulement s'y agrègent, tels que le. phosphore, le fer, le sodium, le
chlore, etc.; et que tout le reste est exclu du cycle de l'organisation. C'est là un caractère déterminant qui spécialise, quant à la matière, la vie déjà spécialisée quant à la propriété.
Il n'est pas moins manifeste que ce qu'on appelle vie végétative, ce qui est le tout dans les végétaux, ce qui est la base dans les animaux , consistant en un va-et-vient perpétuel de composition et de décomposition, est sous la dépendance des affinités moléculaires dites chimiques et ne peut pas en être éloigné; de sorte que la place des propriétés moléculaires est clairement désignée au-dessous de la place des propriétés organiques. Notons, ce qui est très-important, et ce qui marque une nouvelle division, un nouvel échelon, que, si, à la différence des propriétés organiques, la propriété chimique appartient à toute matière, sans exception, elle ne lui appartient que quand deux matières différentes, ôe.ux éléments sont en présence. Pour qu'elle se montre, il faut un couple, il faut un contact binaire.
C'est là un caractère déterminant qui spécialise, quant à la matière, la chimie, déjà spécialisée quant à la propriété.
Il est manifeste encore qu'au-dessous des propriétés moléculaires viennent les propriétés physiques, c'est-à-dire celles qui appartiennent à la matière considérée en masse et non plus moléculairement; ce sont la pesanteur, la chaleur, l'électricité, la lumière, l'élasticité. Elles sont plus générales, puisque, pour apparaître, elles n'ont pas besoin de Taccouplen^ent ou binarité. Les éléments isolés y suffisent : un métal pur, par exemple l'or; un métalloïde pur, par exemple le soufre; un gaz pur, par exemple l'oxygène, ne sont animés d'aucune propriété chimique et sont encore animés de toutes les propriétés physiques. C'est le troisième échelon.
Enfin, à la base de tout cela, est le nombre, l'-étendue et le temps. D'où résultent l'arithmétique, la géométrie et la mécanique , dont Yensemble constitue les mathématiques.
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Récapitulons : le nombre, l'espace et ie temps, qui sont dans les choses et dans l'esprit, constituent le premier fondement du savoir et la première science. Puis la matière considérée par masses, ou, si l'on veut une idée plus précise à l'aide des notions modernes, les éléments oflfrent les propriétés que l'on nomme physiques. Au delà, le théâtre des phénomènes se particularise ; la binarité apparaît , et avec elle les propriétés moléculaires ou chimiques. Au delà encore, le théâtre se particularise derechef : un groupe très-circonscrit d'éléments se montre seul susceptible des dernières propriétés, qui sont celles de la vie. De la sorte, j'ai exécuté un travail important, signalant avec netteté le lieu de chaque condition, le siège de chaque propriété. C'est la vérification, dans le grand ensemble cosmique, de ce qui est, dans le petit ensemble organique , la distinction de l'appareil et de la fonction. Dans l'un comme dans l'autre , tout est spécialisé, le vague disparaît; et la clarté est
vive quand se montre une relation déterminée entre la constitution matérielle du monde et la constitution dynamique, relation qui a son reflet direct dans l'histoire de l'humanité. Comment, en effet, l'esprit humain, devant ce bloc immense du ciel et de la terre, en a-t-il conçu les divisions naturelles et les subordinatîons intimes? Après avoir créé les premiers essais de mathématique et d'astronomie, son essor s'arrêta, et des difficultés insurmontables s'accumulèrent. On s'essaya dans la physique ; mais , à part quelques théorèmes élémentaires , on ne fit plus aucun pas. On s'essaya dans la biologie, à laquelle conviait l'étude si urgente et si cultivée de la médecine; mais, après de grands travaux rudimentaires, on se trouva dans une impasse, et pendant beaucoup de siècles rien ne s'ajouta à ce qui était su. On s'essaya dans la chimie, à laquelle menait l'exercice d'une foule d'arts industriels, la métallurgie, la teinture, la pharmacie; mais on né put aboutir qu'à des
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faits particuliers, bien qu'intéressants, avec Talchimie pour doctrine générale. On s'essaya dans la sociologie; décès essais, Àristote a, dans su Politique^ donné le plus mémorable, et ce fut tellement le dernier mot sur ce sujet, que, durant tout le moyen âge, les philosophes chrétiens n'eurent pas d'autre théorie politique que la sienne. Dans ce tableau si abrégé, on a l'ensemble de ce que, par anticipation, on pourrait nommer la positivité antique, mais positivité qui n'existe que rétrospectivement pour nous, et n'exista jamais pour les anciens; car Aristote lui-même n'aurait pu donner la raison qui, par des intermédiaires inévitables, lie la mathématique à la sociologie. Cette insuffisance est la cause, Ignorée de tous les historiens, mais réelle , qui fit que naquirent les diverses philosophies qui se partagèrent le domaine intellectuel. A un savoir flottant et indéterminé correspond, on le . comprend, la multiplicité des systèmes; et cette origine inférieure des systèmes montre, on le
comprend du même coup, rinanité de cet éclectisme qui, ne connaissant pas ce qu il manie, se propose la tâche insoluble de faire avec des ébauches un tout parfait.
Pendant ces essais,.r esprit humain s'était fortifié, les conditions sociales avaient cheminé, les mathématiques s'étaient perfectionnées; c'était cela qu'attendait le génie de l'humanité. Une fois que, comme un autre Hermès, il eut cette clef en main, il pénétra dans l'astronomie dynamique, qui devint l'étude grandiose de la pesanteur. Il se lança dans les phénomènes merveilleux de la physique; et, sa capacité grandissant avec les moyens de résoudre des problèmes plus compliqués, il créa les théories chimique, biologique, sociologique; car la doctrine de la vie se dédoubla devant son regard en doctrine de la vie individuelle ou biologie, et doctrine de la vie collective ou histoire. De la sorte s'explique la coïncidence fondamentale du développement subjectif avec l'ordre du monde objectif, aussi bien
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que les anomalies contingentes que ce développement présente.
Tant que la raison humaine n'est employée qu'à la satisfaction des besoins et des sentiments presque aussi impérieux que les besoins , c'est Fère des ébauches d'une industrie primitive ^t d'une religion rudimentaire. Mais, quand cette même raison, se dégageant des préoccupations absorbantes, trouve, grâce aux travaux préparatoires, du loisir pour se livrer à son penchant désintéressé pour le vrai, c'est l'ère des ébaùches d'une science frêle et d'une spéculation bornée; science si frêle et spéculation si bornée,, que reconnaître les propriétés du cercle ou du
te
triangle transporte afors une âme d'autant de joie que Newton en éprouva, vérijSant que la lune, en décrivant son orbite, tombe véritablement d'une quantité déterminée par la loi de la gravitation . Une fois commencée , cette œuvre abstraite captiva toujours quelques esprits curieux et inspira toujours un certain respect 9ux
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gouvernements et aux foules; si bien qu'elle s'étendit , èe consolida , conquit de proche on proche des domàiùes de plus en plus élevés, suscita, pour sa gloire, de splendides génies , ravit par sa beauté, et, grossissant dans sa marche comme la neige qui roule, devint une puissance là où elle n'avait été d'abord qu'une curiosité. Ces pures clartés portèrent leur influence bien au delà du cercle qui les circonscrivait : elles introduisirent, suivant les temps et suivant les lieux, la théorie dans l'industrie, le goût dans l'art, la suprême équité dans la morale.
En cette conception du monde envisagé selon la hiérarchie des propriétés qui y sont immanentes, en cette évolution parallèle de la pensée qui chemine du plus général au plus particulier, il est un point capital qui devient le nœud de vie de la philosophie et change tout l'esprit de la spéculation. Je veux parler du système établi entre des parties qui, sortant de leur isolement antique et préliminaire, prennent solidarité et
connexion. Ce fut une illumination du génie que d'apercevoir te plan général de ce qui semblait développé au gré d'influences fortuites, disséminé dans l'histoire, et clos dans des théories spéciales. Les sciences, en tant que sciences particulières, restaient séparées l'une de l'autre, sans se savoir parentes, sans avoir idée de leur unité, et sans se souciar d'une incorporation. La métaphysique, dont la fonction était de généraliser, voulut remplir cette tâche; mais elle n'y réussit pas, ne pouvant pénétrer dans l'intimité et ne créant jamais qu'un lien extérieur et artificiel. Il a été donné à une meilleure intelligence des choses de rompre les épaisses cloisons qui séparaient les compartiments de la connaissance générale et d'ouvrir à la pensée enfin victorieuse les portes et les chemins. Cette puissante percée établit les communications. Désormais on peut également, avec une pleine sûreté, ou bien partir du point le plus bas pour arriver de degré en degré jusqu'au sommet, ou descendre du som-
met et atteindre par un chemin inverse le point le plus bas. Faire de chaque science particulière un membre de lascience générale est une grande révolution spéculative. Ainsi au pouvoir de réalité qui a toujours appartenu à la science particulière, s'est joint le pouvoir de généralité qui ne lui avait jamais appartenu.
Être arrivé assez haut pour transformer les sciences en une science dont l'ensemble représente, liés nécessairement entre eux, le système du monde et le système de la pensée, serait beaucoup quand même ce serait tout. Mais cela n'est qu'un échelon, et il s'agit de développer les conséquences qui sont incluses. Si la philosophie positive était plus familière aux esprits, je ne m'inquiéterais pas de mettre en relief ce qu'elle est par rapport à l'histoire. Il serait clair que l'histoire en est une partie intégrante sans laquelle la-philosophie positive n'existerait même pas. Mais on est si peu habitué à rattacher l'histoire aux sciences particulières et à en concevoir
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la place dans la science générale, qu'un mot ici n'est pas superflu. L'histoire est un développement déterminé par les conditions de la nature cérébrale de l'homme et par la manière d'être du monde. Ce qui se passe dans l'évolution de l'individu est la racine de ce qui se passe dans l'évolution de l'être collectif. Reconnaître comment l'évolution de l'individu se transforme pour devenir l'évolution de l'humanité, quelle part de la vie individuelle s'efiface comme inutile
à la vie collective, et comment des fonctions qu'on me permettra de nommer, privées et personnelles prennent le caractère impersonnel et général, telle est la tâche de l'histoire. De la sorte disparaît ce qu'on appelle le hasard ; ce qu'on appelle providence disparaît également; il ne reste plus que ce qui se nomme, en science, une loi, c'est-à-dire une condition dernière, un fait primordial au delà duquel on ne peut^aller. La comparaison que j'ai faitede la vie collective avec la vie individuelle classe, sans hésitation possi-
ble, l'histoire à la suite de la biologie et impose la nécessité de connaître celle-ci pour connaître celle-là. Cette même comparaison met à néant le reproche de quelques esprits qui, ne pouvant concevoir ce qu'est une loi, prétendent que ce développement, étant nécessaire, supprime la liberté de l'individu qui y concourt. Autant vaudi^ait dire que le passage de Tenfance à l'âge adulte et à la vieillesse, qui constitue la vie individuelle et qui est nécessaire et soustrait à toute volonté personnelle, supprime le libre arbitre de chacun de nous. Notre libre arbitre reste ce qu'il est en soi, soumis seulement à la condition inévitable dépasser parles âges de la vie; de même, dans l'être collectif, il demeure propre à chacun de nous, soumis seulement à la condition de s'exercer sous l'influence des phases successives ., de l'histoire. Cela est assez montré par les efforts d'hommes puissants qui, voulant faire rétrograder leur société, travaillèrent avec leur plein arbitre à cette tâche malfaisante, nuisirent, entra-
vèrent, mais n'arrêtèrent rien d'une façon définitive. Enfin, pour dernier trait de notre comparaison entre la vie individuelle et la vie collective, on apprécie, dans sa vérité, ce qu'il faut entendre par l'optimisme de la théorie évolutive : c'est aussi un passage d'un âge inférieur à un âge supérieur; mais, pas plus dans un cas que dans l'autre, ne sont éliminées les maladies, les perturbations, les dérangements, en un mot tous les accidents iqui interviennent dans le fonctionnement de chaque loi, et qui sont d'autant plus fréquents et plus graves que la loi dont il s'agit gouverne des rapports plus compliqués et plus élevés. Or, dans ce que nous connaissons, il n'y a rien de plus compliqué ni de plus élevé que l'être collectif humanité.
On voit les pas : la philosophie positive ne s*est faite que parce que l'histoire est une évolution naturelle, et la sociologie une science. Elle contient la raison des choses dans leurs rapports avec l'esprit, et la raison. de. l'esprit dans
ses rapports avec les choses. Coupant ainsi la métaphysique par le milieu, elle ne lui laisse que deux tronçons désormais sans vertu, les causes premières et les causes finales. Je ne feindrai pas de le dire : montrer présentement que causes premières et causes finales sont placées en dehors de la portée de l'esprit humain, et que la recherchei^n doit être abandonnée, est un lieu commun. L'expérience en témoigne: depuis tant de siècles que les génies les plus profonds agitent ces insolubles questions, elles n'ont pas fait un pas, et le fond même est toujours en débat comme le premier jour ; or, c'est le plus sûr indice de l'inanité de la recherche que de voir, dans une controverse séculaire qui n'avance pas, le fond controversé. La théorie n'en témoigne pas moins, puisque ni la méthode objective ni la méthode subjective, seules voies de connaître la vérité, n'y peuvent rien, l'une n'arrivant jamais par l'expérience à une appréciation quelconque des causes premières ou finales, l'autre ne réus-
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sissant jamais à former une conception ti priori qui puisse cadrer avec le monde tel qu'il est, et en donner une explication le moins du monde supportable. La méthode objective bu expérience, de quelque manière que Ton combine le& résultats obtenus, ne parvient qu'à des lois; c'est son suprême effort; pour que les causes premières et les causes finales fussent rencontrées,, il faudrait qu'elles tombassent dans son do^ maine : or, le nom seul l'indique, ce qui est commencement ou fin des choses ne tombe pas sous l'expérience humaine. De son côté, la conception mentale, formant un type de gouvernement du monde ou de providence, peut, il est vrai, le constituer comme elle veut; mais elle échoue toujours contre l'une ou l'autre de ce« impossibilités: ou bien son type, reculant à leurs^ dernières limites les plus sublimes qualités de la nature humaine, n'a plus rien de commun avec les fatalités rigoureuses qui font le monde ce qu'il est; ou bien, rendant de plus en plus im-
BE PHILOSOPHIE POSITIVE. t9
personnelle Tidée de providence, il va se perdre, d'une façon plus ou moins confuse, dans Timmanence des lois qui régissent les choses.
La science générale, qui a tranché dans la métaphysique, ne tranche pas moins dans la théologie,. ne lui laissant non plus que les causes premières et les causes finales. A vrai dire, la théologie n'est qu'un cas particulier dans la religion ; cela est important et veut une explication. Ici nous sommes, s'il est permis d'emprunter une image à la géologie, sur un terrain bien autrement ancien que celui de la métaphysique et d'une nature toute différente : la religion plonge plus avant dans les origines de l'humanité, et elle a ses racines plutô. dans la partie morale que dans la partie rationnelle de l'être humain. Aussi a-t-elle de longues annales, et ce sont ces annales mêmes qui, la montrant sous les aspects les plus divers et dans des conditions successives, nous apprennent à connaître quelle
en est l'essence. Aux yeux de l'histoire, il n'y a
•iO PAROLES
imnt de fausse religion, il n'y a que des religions incomplètes qui cheminent dans le temps et qui se perfectionnent. Jamais cette imperfection relative ne se manifesta mieux que quand on vit les chrétiens prendre pour , des démons les dieux des gentils. Quoi i eux des démons, ce>s dieux de Rome et de la Grèce, de la Germanie et de l'Inde, de l'Assyrie et de l'Egypte, tout ce polythéisme qui présida au développement de grandes et belles sociétés! Ils n'étaient rien autre que la transformation brillante et bienfaisante d'un culte plus ancien et plus grossier ; et ils avaient leur raison d'être dans le cœur et l'esprit de ces nations intermédiaires entre une antiquité plus reculée et le moyen âge chrétien. La définition de la religion se tire de son office, qui est : mettre l'éducation, et par conséquent la vie morale, en rapport avec la conception du monde à chacune des phases de l'humanité. Quiconque examinera cette définition verra qu'elle satisfait à toutes les conditions de la religion, soit dans le
passé, soit dans le présent, soit dans Favenir. On y reconnaît que la théologie n'est pas inhérente à ridée religieuse. Elle ne Ta pas toujours été dans le passé ; car on ne peut attribuer le nom de théologie au fétichisme primordial qui adresse son culte aux objets voisins,^ni à ces religions qui adorent les agents naturels, tels que Tair, lèvent, la nuit, l'aurore ; c'est avec le polythéisme que la théologie commence. Quant à l'avenir, la science générale, concevant le monde autrement que ne le concevaient les hommes sous le règne des religions successives, prend un office équivalent à l'office religieux, et elle a, à son tour, à mettre l'éducation et la vie morale en accord avec l'unîver&tel qu'il nous apparaît.
Ainsi, ce qu'on nomme philosophie positive se compose de trois termes qui s'enchaînent et forment un tout indivisible. Ces trois termes sont : histoire, science générale, conception du monde. L'histoire n'est ni gouvernée par des interventions surnaturelles, ni livrée aux voton-
3i PAROLES DE PHILOSOPHIE POSITIVE.
tés individuelles ; elle a une loi qui lui est propre et qui en détermine l'évolution : elle devient une science au même titre que la biologie, et se place à côté des autres sciences à son rang. La science générale est constituée par la série hiérarchique des sciences particulières dont le lien est dévoilé pour la première fois : par la cosmologie, elle tient le monde inorganique ; par la biologie, elle renferme l'ordre de la vie; par l'histoire, elle embrasse les religions et les métaphysiques dont elle note la cause et la naissance; à ce point la science générale est la philosophie. La conception du monde se conforme nécessairement à l'histoire et à la science générale ; des lois seules s'y montrent ; il faut les connaître tant pour s'y subordonner que pour les modifier les unes par les autres; maintenant c'est aux destinées sociales à se conformer à la conception du monde .
CE QU'£ST AUJOURD HUl LE MILIEU SOCIAL.
Peu à peu se découvrent tous les points de vuc' qui appartiennent à la science générale ; ou, pour mieux dire et pour délaisser définitivement ces expressions qui, purement scolastiques, ne répondent pas à la grandeur des choses, les impulsions spontanées aboutissent et concourent; une plus intime union s'établit entre le sentiment et la raison, union qui est le triomphe suprême de la moralité. Le sentiment s'est réalisé dans l'office religieux; la raison s'est réalisée dans la science. Partie de régions distinctes dans la nature hu-
maine, nos aussi à des époques dififérentes de J'humanité, ces deux grands fleuves, qui se sont constamment rapprochés, touchent aU point oii leur confluent est marqué. Si j'ai su présenter avec quelque netteté Tenchainement, si mon langage n'est pas resté au-dessous du sujet, le lecteur aperçoit maintenant la déduction de l'histoire; le monde apparaissant tout autrèà l'homme moderne qu'il n'avait apparu à l'homme ancien, les hautes notions changent, les anciennes se décomposent, les nouvelles se forment; et, de la sorte, une autre éducation, une autre vie morale, une autre société sont en enfantement. C'est
cet enfantement qu'on nomme une phase ou une révolution.
Peut-être quelques-uns diront : Pourquoi ne pas laisser aller, comme par le passé, chaque science dans sa voie isolée, et pourquoi cette ambitieuse prétention de les confondre en une seule science qui soit la régulatrice et la vraie philosophie? Et surtout, si, à toute extrémité, on accorde
DE PHILOSOPHIE POSITIVE. 3o
cette coordination dans le savoir et cette solidarité entre toutes ses parties, pourquoi vouloir introduire une telle conception dans l'éducation, dans la morale, dans la politique? Complaisezvous, puisqu'il en est ainsi, dans la contemplation de l'immense enchaînement ; usez-en, s'il le faut, dans les opérations distinctes qu'exigent 1« conduite et le progrès des sciences; mais ne songez pas à faire descendre parmi les foules un tel système; elles ont le lien qui leur vient d'une tradition révérée ; ne les troublez pas dans leur repos d'esprit; concevez, cela vous est loisible, le monde comme le montre le résultat des recherches poursuivies par de grands génies; elles le conçoivent, elles, et cela leur suflSt, comme le voyait la civilisation théologique. C'est cette conception qui a plané sur tout le moyen âge et sous laquelle se sont développés et les sciences et l'ordre politique de l'Europe moderne. Ayez respect pour elle; elle a eu, sous une forme ou sous une autre , le passé ; ne lui disputez pas un pré-
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sent qui sans elle n'aurait pas été possible. A cette double question double rëpoiise. La vue qui, par Auguste Comte, a feit des sciences particulières, multiples et hétérogènes, une science homogène, une et générale, est de l'ordre decellesqui, par Bichat, ont constitué la biologie ; par Lavoisîer, la chimie? par Newton, le système du monde; par Descartes, la géométrie générale. Mais, en raison de là phase actuelle de l'humanité, elle a une portée bien autrement grande; ou, si Ton veut, celles-ci sont les affluents sans lesquels celle-là n'aurait jamais apparu. Elle estk fille du temps, l'effet nécessaire de l'ensemble qui l'a précédée. Il était aussi iiiévita^ble que quelque géniç supérieur la saisît et la dévoilât, qu'il l'était qu'un Newton, successeur de Kepler, de Galilée et de Descartes , et , par eux, de tout le passé humain, fit de la pesanteur ragent universel de la dynamique céleste. Maintenant, voyez et jugez : une doctrine qui, arrivant à son temps marqué par Thistoire, change
la conceptioa du monde, ne peut pas ne pas se substituer partout à l'ancienne doctrine. Elle n'est plus séparable de la philosophie dans le domaine abstrait, de l'office religieux dans le domaine moral, de la politique dans le domaine social. C'est une partiale et chétive connaissance de l'histoire qui fait croire que les découvertes successives qui modifient Tétat mental sont une sorte d'engins concertés pour la ruine de quoi <luecesoit, dogmes, croyances, institutions. Le vrai est une lumière d'abord bien faible, bien lointaine et bien vacillante; mais, quand il a grandi, il ne peut luire dans les régions de la science, sans que tout le reste en soit éclairé. Dès lors survient une critique spontanée de l'ordre soci|il, surviennent les agitations mentales , les mutations religieuses , les révolutions politiques, en un mot les phases de l'humanité.
La réponse à la première question implique la
• réponse à la seconde, du moins pour ceux qui
apprécient les connexions historiques. Quoi! il
se pourrait que, depuis la Renaissance surtout ^ la science eût grandi progressivement, se fût emparée de toute la partie positive de l'éducation et eût captivé le public par d'éclatantes merveilles, sans que rien transpirât, pour ainsi dire, au dehors et sans que les esprits même les plus étrangers au travail qui s'opérait en ressentis- -sent aucune influence! Non, cela n'était pas possible et n'a pas été. Il s'est fait dans toutes les couches de la société une décomposition des anciennes croyanœs, décomposition très-variable quant au degré, mais analogue quant au fond.
Sans parler du protestantisme, des sectes turbulentes de la révolution anglaise et de l'athéisme de la révolution française, une désuétude lente atteint les opinions théologiques tantôt par rimmensité de l'univers et la fixité du cours des étoiles, tantôt par l'âge de la terre, tantôt par les périodes géologiques et la succession des espèces, tantôt par la confiance en la régularité du travail industriel, régularité iiluiçoire si les
miracles pouvaient y suppléer ou la détruire , tantôt par la différence des races humaines et de leur langage, tantôt par la conscience moderne qui répugne à Téternité des peines; quesais-je, enfin, par toutes les incompatibilités qui surgissent à r improviste de chaque recoin dé la science. Donc, à vrai dire, ce n'est pas une place occupée qu'on usurpe; c'est une place à demi vacante et vide, une place devenant graduellement plus vacante et plus .vide, sur laquelle il importe, pour le bien commun, de mettre enfin le pied. On ne fait aucun outrage à l'ancienne doctrine, dont le passé est glorieux et vénérable ; mais il y a dorénavant un public pour qui elle est lettre" morte ; et c'est à ce public qu'on s adresse, pour ce public qu'on travaille.
Une démonstration, qui est souvent inaperçue parce qu'elle est familière, indique précisément où l'on en est à cet égard. Il est manifeste que , tous les ans, à mesure que chaque génération avance dans la vie, un certain nombre d'indivi-
dus, nombre impossible à évaluer, mais considérable assurément, échappe aux croyances théologiques et passe dans le camp de ceux qu'on nomme libres penseurs, ancienne dénomination qui suffit à mon dessein. Cette mutation mentale n'est pas limitée à une classe particulière ; elle se voit parmi les savants comme parmi les ignorants, parmi les esprits légers comme parmi les esprits sérieux, dans les rangs inférieurs comme dans les rangs supérieurs, dans le parti conservateur comme dans le parti révolutionnaire. La signification en est encore rehaussée par une circonstance bien digne de remarque, c'est que, de tous ces individus qui à un moment donné quittent les doctrines théologiques, il n'en est pas un qui n'ait été élevé strictement dans ces mêmes doctrines. Ce n'est point de séminaires d'incrédulité que sortent tous ces gens-là ; de tels séminaires n'existent point; ces gens ont passé par l'enseignement théologique que l'Eglise donne à tous les enfants des villes et de^^
campagnes. Pourtant il est arrivé un moment où le désaccord a surgi ; et, malgré eux, on peut le dire, mais- entraînés par les instincts modernes, ils sont entrés dans l'autre chemin; malgré eux, car ils ont eu à lutter contre leiir éducation et contre les souvenirs toujours si chers de l'enfance; malgré eux, car leur changement trouble souvent leurs relations avec la famille et avec l'entourage, leur crée de la défaveur, leur ferme des carrières, et, dans bien des pays, les expose à de sérieux dangers. Néanmoins le changement s'opère, tant il y a de puissance effective dans le milieu pour conformer les esprits suivant sa nature, en dépit des obstacles qu'y met une éducation toute réglée pour un autre but.
Une telle situation est à point pour la philosophie. positive, non primitif de ce que j'appelle souvent ici conception moderne du monde. Elle dispense de toute polémique offensive. Le xviii" siècle se chargea, sous des formes diverses, de vulgariser les résultats de la spéculation supé-
ii PAROLES
rieure. Ce qui se cachait, ce qui se disait à voix basse, ce qui était Tenlretien de quelques coteries hardies et émancipées fut dit hautement et à la face du soleil. L'attaque fut vive, et le succès assez décisif pour que, le libre examen étant devenu incompressible, la guerre régulière contre l'ancienne doctrine, guerre qui naquit des nécessités sociales, ait cessé spontanément. Aujourd'hui, en vertu des antécédents, la besogne d'alors se fait, on peut le dire, de soi-même, et les esprits émancipés germent incessamment dans le terrain qui est préparé. Il serait puéril de recommencer Voltaire, Diderot et les encyclopédistes. Les influences naturelles du temps sont bien assez dissolvantes; poussons donc nos desseins plus avant. Une polémique n^ativeest sans issue, et ne peut jamais être qu'nne préparation et un déblaiement. L'époque de la préparation est passée. Ce qui presse, ce qui est aussi utile qu'urgent , c'est de fournir à tous ces esprits déclassés un point de ralliement. Ils flot-
ttmt au hasard de leurs opinions individuelles , sans doctrine qui les unisse, sans giron qui les reçoive. Celte doctrine, ce giron, la philosophie positive le leur présente ; là est leur refuge ; ils s'y reconnaîtront, ils s'^y grouperont. Un grand service aura été rendu à eux et à la société; à eux^ car ils retrouveront ce qui leur manque , Tunité dans une doctrine vivifiante; à la société, car des actions dispersives auront été contenues, et un arrêt puissant mis à la désorganisation mentale.
Je parle sans hésitation et avec fermeté de la doctrine qui, s' appuyant sur la conception positive du monde , tend à renouveler toutes les conceptions secondaires. Je parlerais avec moins d'assurance, et, je l'avoue, le cœur me battrait et la main me tremblerait, si je produisais ici quelque système qui fut né de mes méditations , qui provint de mon fonds, et que je dusse dire mon œuvre. Je craindrais trop en moi l'illusion de l'amour-propre , la préoccupation, l'aveugle-
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ment, pour me laisser aller en sécurité à la convicJtion qui m'aurait saisi. Je me jugerais inhabile à décider si mon esprit est assez libre et assez impartial pour apprécier ce qu'il aurait créé. Mais la qualité de disciple dispense d'un tel souci; s'il on coûte de se faire disciple à un âge où ce n'est guère l'habitude de le devenir, du moins cela garantit qu'on n'est pas dupe de quelque séduction de soi par soi-même. Ce n'est pas tout : aux diverses épreuves, soit personnelles, soit sociales, qui sont survenues, le point de vue ayant changé, l'examen complet et rigoureux a recommencé, et chaque fois l'examen a confirmé la persuasion oïl une première et longue étude m'avait placé. Surtout, ce qui a singulièrement facilité ma tache et rassuré ma raison obligée de se décider , c'est que j'ai vu qu'au fond une moitié seule était nouvelle, celle qui organise; l'autre moitié, celle qui nie, est l'œuvre du temps, des plus grands génies, de la science, de la société tout entière. Que si l'on ajoutait, car je me le suis dit aussi :
DE PHILOSOPHIE POSITIVE. i5
« Pourquoi inquiéter des âmes paisibles à qui les croyances antiques sont chères? » je rëpon-. drais qu'à cet égard je n'entre pas en scrupule. Cet écrit ne leur est pas destiné; le péché en sera sur leur conscience, si elles le lisent et en sont troublées. Dans le cas où elles passeraient outre, c'est qu'elles $eraient déjà livrées aux suggestions qui relâchent peu à peu , et de tous les côtés, les liens théologiques. Cet écrit, je le répète, est destiné aux esprits qui, s'étant dégagés de ces liens, bien loin de courir aucun risque d'être troublés, ont grandement besoin des ouvertures de la philosophie positive.
Confronter l'avéneinentd'un nouveau symbole avec les phénomènes concomitants qui en signalent l'approche, ne peut être ici qu'une esquisse; mais encore cette esquisse doit-elle être donnée. Je la borne à trois signes principaux : le socialisme de notre temps, l'athéisme du xviii* siècle et de la Révolution française, et le panthéisme allemand du xix*".
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Un célèbre philosophe anglais, M. Mill, a dit dans une phrase sentie et qui mérite d'être retenue, que Téconomie politique, scienee qu'il cultive, serait un vain jeu de l'esprit et une curiosité stérile, si elle ne triomphait pas des duretés que Tétat social impose pré^ntement aux classes laborieuses, et si elle n'améliorait pas dignement leur situation. Le fait est que, de nos jours, le peuple (pour me servir de ce mot au second sens qu'il a dans notre 4angue) a ressenti, sinon plu^ vivement, du moins autrement, le poids des inégalités. Non pas plus vivement sans doute ', car l'histoire est semée d'insurrections populaires : les guerres serviles sous les Romains; les gens de l'Évangile éternel au xiir siècle, les Jacques au
xiv% les anabaptistes au xvi% et tant d'autres collisions plu6 ou moins considérables. Quand une intolérable oppression avait été momentanément vengée par d'intolérables violences, une anarchie inévitable ramenait un besoin impérieux de l'ordre ; les supérieurs reprenaient l'antique
autorité, sauf le travail leat des idées et des mœurs, qui ruinait l'esclavmge, abolissait le servage, accroissait l'ascendant de l'industrie et préparait les phases sociales. Mais aujourd'hui que la dernière de ces préparations est en voie d'accomplissement, le peuple s'est fait, sous le nom de socialisme, une doctrine qu'il a mise en face des doctrines traditionnelles ou officielles, n est certain que sa doctrine nie vaut ni plus ni moins que les utopies des philosophes, desquelles d'ailleurs elle dérive ; il est certain aussi que l'empirisme poliliquegarde une légitime prépondérance. Toujours est-il qu'un fait considérable est advenu : la conscience populaire subit ellemême les transformations que tout le reste subit ; religieuse dans le socialisme du xvi* siècle, elle devient philosophique dans le socialisme du XIX*. Elle ne naet plus ses réclamations et ses aspirations sous le couvert de la théologie ; elle les met sous le couvert d^une politique métaphysique. Tout eôt donc à l'unisson entre les di-
verses couches de la société, et un même courant d'idées les pénètre et les travaille. La situation mérite qu'on y pense; ce qui la caractérise, c'est que la source qui alimente la pensée populaire est devenue homogène à ce qui semblait le plus propre aux classes lettrées et gouvernantes. Cela ne pourrait être si, là aussi, l'ancien régime des intelligences ne s'était modifié, et si la conception théologique du monde avait gardé sa prépondérance dans ce milieu. Le socialisme, quelque forme qu'il revête, indique à qui sait y lire (et c'est ce qui en feit l'importance), jusqu'àquel degré est parvenue,* dans le sein des classes laborieuses^, la dissolution de ce qui était la force et le lien des sociétés du moyen âge et de l'antiquité.
L'athéisme raisonné fut propre au xviiie siècle et à la révolution française. Une métaphysique hardie, s'appuyant tant bien que mal sur les incompatibilités <iui se révélaient entre la théologie et la science, hâta les conclusions et en-
traîna les esprits qui étaient sur la pente; si bien qu'un inpment tout christianisme fut aboli en France, et l'athéisme -en tint la place. En dé- ()it dé quelques apparences, la philosopliie positive n'accepte pas l'athéisme. A Iç bien prendre, Ttithée n'est point un esprit véritablement émancipé; c'est encore, à sa manière, un théologien ; il a son explication de l'essence des choses ; il sait comment elles ont commencé; c'est en vertu (le la rencontre des atomes ou bien par une |)uissance occulte nommée par lui nature, que le monde s'est fait. La philosophie positive ne sait rien de tout cela; elle ignore et les atomes producteurs et la nature créatrice ou ordonna- Irice. Car ceci est un^ explication de ce qu'on nomme causes premières; or, pour elle, toute explication de ce genre, étant une pure hypothèse, est désormais réduite à ne plus valoir que comme hypothèse. Elle ne voit pas de meilleur œil le caractère moral de Tàthâsme; non qu'elle
ait aucune aversion de sectaire pour une doc-
trine qui a tenu sa place dans les œuvres de l'esprit humain et dans les événements politiques, non qu'elle ignore que plus d'un athée connu dans Thistoiœ a laissé d'irrécusables témoignages de haute vertu, sans compter d'autres d'une condition plus humble , que chacun de nous a pu voir et à qui nous ne préférerions pas les meilleurs d'entre les croyants. Mais il faut distinguer ce qui vient des impulsions innées et de la nature humaine, et les tendances propres à une doctrine. Or, les philosophes du dernier siècle ont tiré la conséquence directe et vraie de l'athéisme ; c'est la morale de l'intérêt personnel. Cette piorale, qui est aussi celle des théologies proposant une récompense infinie au fidèle et une punition infinie à l'infidèle, ne traite pas comme il convient les meilleures facultés de l'homme et est insuffisante pour l'avenir qui se prépare.
Le panthéisme a été la forme allemande de l'incrédulité. Advenu dans le xix* siècle, il s'est
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montré avec un tout autre appareil d'érudition, avec un respect sérieux de J'histoire, avec un usage habile de la critique. Mais ces avantages n*en peuvent dissimuler rimpuissance réelle. Je n*âi pas besoin de faire remarqueir que, pour bien des conséquences, le panthéisme revient au •même que Tathéisme : ainsi il importe peu que Torigine de l'individu soit un concours d'atomes, comme le veut l'athée, ou une incorporation de l'esprit général , inconscient en tant qu'universel, comme le veut le panthéiste; il importe peu que sa fin soit une résolution en atomes comme le veut l'athée, ou, comme le veut le panthéisme, une absorption dans la substance spirituelle où toute personnalité se perd. Je n'ai pas besoin non plus de faire remarquer que ce système est encore pleinement théologique, et qu'à ce titre il appartient, malgré ses prétentions,fà l'ancien parti dont il n'est qu'une modification, et non au parti nouveau avec lequel il est en dissentiment sur la base même et le point
de départ. Quaat aux conclusions pratiques, elles sont stériles , aboutissant à une accommodation entre le panthéismeet le christianisme, et faisant du panthéistne, pour les intelligences plus éclairées, une explication transcendante des dogmes qui suffisent aux intelligences vulgaires. Mais c'est une chimère de prétendre avoir en haut une croyance et en bas une autre; Icî^ communications sont trop directes pour que rien de pareil soit possible. L'unité qui existait sous le paganisme et sous la catholicité a été brisée, et l'on ne saurait ni s'en passer, ni la rétablir par de simples accomaiodations.
Encore qu'il ne puisse rester aucun doute sur ce qu'il faut penser des causes premières et fioa-
les; et que*le lecteur soit en mesure de conclure sans peine et par lui-même, pourtant, dans une matièresi sérieuse et si décisive, il importe d'être explicite et de ne pas laisser d'accès aux fausses interprétations. Ceux qui croiraient que la. philosophie positive nie ou affirme quoi que ce soit
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là-dessus se tromperaient : elle ne nie rien, n'affirme rien; car nier ou affirmer ce serait déclarer que l'on a une connaissance quelconque de l'origine des êtres et de leur fin. Ce qu'il y a d'établi présentement, c'est que les deux bouts des choses nous sont inaccessibles et que le milieu seul, ce que l'on appelle en style d'école le relatifs nous appartient. Nous ne savons rien sur la cause de l'univers et des habitants qu'il renferme; ce qu'on en raconte ou imagine est idée, conjecture, manière de voir, suggérées spontanément à l'esprit par le premier aspect. Ce fut là l'hyothèse primordiale, début de toute civilisation et de toute science. Mais peu à peu te science et la civilisation ont trouvé aux choses un second aspect. La philosophie positive ne s'occupe donc ni des commencements de l'univers, si l'univers a des commencements, ni de ce qui arrive aux êtres vivants, plantes, animaux, hommes, après leur mort ou à la consommation
dessiècles, s'ily a une consommation des siècles.
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Permis à chacun de se figurer cela comme il voudra ; aucun obstacle n'empêche celui qui s'y complaît de rêver surce passé et sur cet avenir. Mais, quoi qu'on pense de ce qui est par delà le temps et l'espace^ quelque solution individuelle que l'on donne aux insolubles questions d'origine et de fin, le fait est que l'univers nous apparaît présentement comme un ensemble ayant ses causes en lui-même, causes que nous nommons ses lois. Le long conflit entre l'immanence et la transcen^Jance touche à son terme ; la transcendance, c'est la théologie ou la métaphysique, expliquant l'univers par des causes qui sont en dehors de lui ; l'immanence, c'est la science expliquant l'univers par des causes qui sont en lui.
Autrefois, et jusqu^à nos jours, la croyance qui faisait vivre et réglait les sociétés était celle du gouvernement du monde par des volontés ou par une volonté ; il n'y avait que des opinions individuelles et renfermées dans le for intérieur
DE FHILOSOPHIB POSITIVE. 55
qui admissent une autre conception. La marche progressive de la civilisation amène maintenant un état où ce rapport se renverse : c'est l'individu qui croira, si bon lui semble, ce que les théologiens racontent, ce que les métaphysiciens construisent; cela tend à rentrer dans le domaine du foi* intérieur ; mais c'est la société qui passe, pour ses dogmes, ses mœurs et ses institutions, sous la doctrine des lois immanentes. L'immanence seule est véritablement humaine et directement infinie; humaine, car elle ne dissocie pas l'histoire des hommes pour les partager en réprouvés et en élus ; directement infinie, car, laissant les types et les figures, elle nous met, sans intermédiaire, en rapport avec les éternels meteurs d'un univers illimité, et découvre à la pensée stupéfaite et ravie les mondes portés sur l'abîmede l'espace et la vie portée sur l'abîme du temps. .
L'humanité, dans son enfance et sa jeunesse, a été régie par les lois de la transcendance ; elle
le sera, dans sa maturité, par les lois de l'immanence. Assurer Tascendant de rhomnae sur la nature, étendre son empire sur la planète et déterminer l'équité sociale, tel est son rôle.
Les anciennes unités^ont étédétruites spontanément par la croissance naturelle de l'humanité ; et elles ne se détruisent pas, remarquez-le, là.seulenient où il n'y a plus de croissance, témoin l'Inde et la Chine. L'unité nouvelle ne sau-^ rait être rétrouvée que sous la direction de la science. Transformer la science de manière qu'elle ait cette fonction est toute la philosophie positive. L'ancienne doctrine ne peut reprendre le sceptre; ce n'est pas une défaite matérielle, c'est une défaite intellectuelle qu'elle a essuyée. En vain a-t-elle poursuivi par le fer et le feu les novateurs, armée qu'elle était de toute la puissance séculière ; après de longues et cruelles luttes, il lui a fallu céder et passer sous le joug de la tolérance, qu'elle porte impatiemment, mais qu'elle ne peut secouer. La force de la situa-
tion lui a imposé, ce qui est le plus répugnant pour des autorités qui se croient d'origine divine, l'obligation de tolérer et d'être tolérée. Si bien qu'à son côté vivent, ayant droit à la protection des mêmes lois, les protestants, les déistes, les rationalistes de toute espèce, les athées, les panthéistes. Par une correspondance inévitable, on a, en politique, les libéraux, les républicains, les radicaux, les socialistes. Ceci est ce qu'on regarde ordinairement comme le côté essentiellement révolutionnaire. La révolution est plus haut : elle est dans le doute général qui s'est glissé peu à peu touchant la conception théologique du monde.
Si l'ancienne doctrine n'est plus une solution, la Révolution n'en est pas encore une ; cela se voit de reste, puisque les deux advei*saires se partagentle champ et se tiennent dans un certain équihbre. La Révolution, malgré ses prétentions et ses haines, a trop du passé catholico-féodal dont elle émane, pour ne pas être entachée de
beaucoup d'iacompatibUités avec les véritables tendances de l'esprit moderne. Elle n'a poiat, sur le terrain spéculatif, de dogme qui lui soit propre, puisqu'elle peut renfermer et renferme 'en eflfet des catholiques, des protestants et des rationalistes, de§ déistes, des athées et des pan-' théistes. Sur le terrain social, die n'a pas, non plus, de dogme; car elle se fractionne en toutes sortes de sectes, et clracune de ces sectes a un système qui provient non du passé humain judicieusement apprécié et corrigé, mais d'une volonté subjective et systématique. Pendant ce tempSjle terrain se dérobe sous les pieds des combattants, et tout converge vers la conception positive du monde. Là seulement, dans le déclin de l'autorité surnaturelle, est une nouvelle autorité qui n'est ni en contradiction avec les choses comme la théologie, ni arbitraire et systématique comme laRévolutiôn. Autour d'elle tout serange, tout se classe, tout se subordonne.