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CE QU'I-ST LE TRAVAIL A ENTREPRENDRE

Dans le conflit de doctrines réciproquement impuissantes, entre les oscillations révolutionnaires ou rétrogrades, en l'absence d'aucune initiative véritable, une grande et impérieuse tache surgit pour tous ceux qui ne veulent plus, ne peuvent plus avoir deux symboles contradictoires, l'un pour la spéculation de la science, l'autre pour le régime de l'humanité. Les termes abstraits sont nécessaires quand il s'agit de caractériser, dans sa généralité, une pensée spécula^ tive. N'avoir pas deux symboles contradictoires, l'un pour la science, l'autre pour l'ordre social ,

c'est rompre la dernière cloison qui sépare la science proprement dite et l'histoire, et ranger le développement humain dans la catégorie des autres phénomènes naturels. Il est des esprits qui ne doutent pas de la régularité des lois en astronomie, en physique, en chimie, en biologie, ' et puis qui admettent un gouvernement providentiel de l'histoire et de la société. Soit ; mais nous qui ne scindons pas ainsi le monde et l'intelligence^ nous avons à faire voir en tout et partout l'évolution régulière, et à éliminer de ce doniaineles interventions transcendantes comme elles ont été éliminées du reste des choses.

Nous ne pouvons plus être de ces philosophes sans doute sincères, mais empêchés, par le milieu oii ils vécurent, d'apercevoir la portée de leurs œuvres ; nous ne pouvons plus être de ces l)hilosophes qui, détruisant pièce à pièce l'ancien édifice des connaissances et y substituant des pièces nouvelles, croyaient agir innocemment ei n'apporter aucun changement radical dans

les idées, les religions et les politiques du genre humain. Prouver Finanité de l'hypothèse primordiale dans les cas particuliers, . c'était, vu l'homogénéité nécessaire des choses, en préparer pour l'avenir la ruine générale. Quoi ! celui-ci montre, contre la croyance universelle, que la terre tourne autour du soleil et n'est qu'une planète, humble portion d'un monde qui luimême n'est qu'une parcelle perdue dans l'univers ; celui-là nous apprend que les mouvements rapides et compliqués des corps célestes s'expliquent par une seule propriété de la matière; cet autre enseigne, par des expériences irrécusables, <{ue ce qui dans l'ambre frotté attire un brin de paille est la foudre qui tonne au haut des airs; un autre met sous les yeux surpris toute la chimie de la nature, et son éternel et immense laboratoire; un autre rattache aux tissus vivants les qualités qui leur sont spéciales et qui expliquent les conditions de la vie, sous la réserve de ne pas plus s'enquérir de l'essence de la vie que

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de celle de la pesanteur, du calorique ou de l'électricité , et de prendre toutes ces propriétés pour dernier terme, pour fait irréductible; enfin , quand tout est achevé, et justement parce que tout est achevé, Auguste Comte aperçoit que Thistoire, capricieuse en apparence, a pourtant sa marche, son évolution, sa loi; et on ne voudrait pas que des parties aussi bien préparées courussent les unes au-devant des autres et se conjoignissent pour former un ensemble qui prend de soi-même la place de l'ancien ensemble hypothétique! Comment cet ancien ensemble, • trouvé faible dans chacune de ses parties, garderait-il sa consistance en sa totalité! C'est dans l'origine qu'il fallait arrêter de dangereuses découvertes. L'éphore avait raison , de couper les cordes de la lyre ; mais, heureusement, ce qui était possible sur l'étroit théâtre d'une petite république grecque ne l'était pas sur le vaste théâtre de l'humanité ; el les cordes de la science, quelquefois menacées du couteau, furent défen-

dues par Tintérêt simultané du vrai , qui charmait bi pensée; de l'utile, qui s'appuyait sur le vrai.

Heureusement, ai-je dit; en effet, bien qu'il n'y ait pas lieu de comparer la satisfaction intérieure qu'éprouvent des populations appartenant à des phases différentes, chacune étant conforme au^ milieu où elle vit et ne pouvant se sentir à l'aise que dans ce milieu, il est pourtant certain que les générations successives, dans les races les mieux douées, font effort vers cette •évolution, qu'elles la procurent insciemment <l'abord, puis sciemment, et que celles-là seules ne s'acheminent pas qui en deviennent incapables par leur faute ou par celle deiS circonstances. Elles y vont comme l'enfance à la jeunesse ,

comme la jeunesse à la virilité. Une même nécessité en est la cause; mais il est beau de Ja concevoir, de la sentir, dé s'y associer et de prendre en main les rênes de ce coursier qui ne peut pas ^tre arrêté. Le caractère de cette évolution ayant

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été d'étendre incessamment les connaissances et de les accumuler comme un trésor héréditaire, il s'en est suivi, par un enchaînement qu'explique l'organisation cérébrale de l'homme, une vue plus profonde et plus sereine du bon et du beau, et une moralité de plus en plus dégagée de l'égoïsme tant personnel que national. Mieux savoir afin de mieux vouloir est devenu le mot et le mobile de l'élite de l'humanité. Et nous, pouvons dire, nous génération placée sur ce promontoire qu'on nonune le présent, et qui est pour nous la limite de l'histoire ; nous pouvons dire, sans une vaine forfanterie, sans un optimisme oublieux des peines et des souffrances de l'évolution, et avec une claire vision des générations futures et des siècles meilleurs; nous pouvous dire que jamais l'immensité du monde ne s'est reflétée avec plus de grandeur dans l'esprit humain, que jamais le passé et l'avenir n'y ont aussi bien apparu dans leur enchaînement , et que jamais la volonté n'a mieux senti la vraio

vocation humaine et le bonheur de s'y conformer. ' . ^

On nous a objecté et on nous objectera encore : Pourquoi vous charger de ce lourd bagage que vous traînez après vous et donner pour support à votre système d'idées tout un échafaudage de sciences dont on s'est toujours passé? et pourquoi ne pas entrer de plain-pied dans la philosophie, qui pour nous est primordiale et non pas secondaire, à priori et non à posteriori, et qui construit et n'est pas construite? — Ce conseil ne peut être suivi. Entrer de plain-pied dans la philosophie, quelle faute à notre point de yue ! La commettre nous ôlerait notre raison d'être. Nous' n'apportons une véritable et puissante nouveauté que par cette condition à laquelle nous soumettons les idées, que par cette filière où nous faisons passer l'esprit. C'est ce qui nous distingue des théologies ; elles, tenant tout de révélations surnaturelles, n'ont ni besoin ni souci de ces échelons successifs à l'aide desquels

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le monde a fait sa laborieuse . ascension ; mais aussi, quand vient le moment de compter avec la science, les théologies se trouvent en désaccord , et cherchent tous les subterfuges vers une conciliation qui, n'ayant jamais été prévue, ne peut jamais être effectuée, qui pourtant , on le sent, serait indispensable, et dont la moindre et plus illusoire apparence est saisie avec une triste avidité. C'est ce qui nous distingue des métaphysiques; elles, appliquant leur système au monde et ne faisant' pas d'après le monde leur système, n'ont nul besoin d'un tel noviciat; mais aussi la science les ignore et les dédaigne; et désormais qui n'est pas capable de former la pensée générale sur toutes les pensées particulières n'est plusqu^un philosophe du passé, inutile pour ce temps-ci. C'est ce qui nous distingue des sectes politiques et socialistes qui ont surgi ; elles sont dépourvues du préliminaire qui est notre solide appui; elles ne peuvent pas l'avoir, car une préparation aussi laborieuse effraye quiconque

«est pressé d'arriver au terme ; elles ne veulent pas l'avoir, car, une fois qu'on est engagé dans la voie scientifique, le résultat est soustrait à notre volonté, il ne dépend plus de nous, il dépend de la réalité ; et cette réalité ne manquerait pas de se trouver en contradiction avec des opinions préconçues et que l'on chérit. Cela montre que nous sommes bien véritablement dans la route de la civilisation, dans le chemin de la tradition. Cela témoigne, l'histoire étant de notre bagage et l'histoire embrassant toutes les grandes directipns humaines, que nous ne sacrifions à aucune sauvage utopie ni les hautes connaissances de la science, ni les merveilleuses beautés des lettres et des arts, ni les salutaires enseignements du cœur et de la morale, et que nous ne laissons aller que ce qui est éliminé par le jugement des siècles.

Ainsi, du côté de la science, notre tâche est entière; elle ne l'est pas moins de l'autre côté. Nous sortons, il est vrai, des bornes tradition-

nelles de la philosophie; nos devanciers l'ont regardée comme une suprême satisfaction de l'individu, comme la recherche du bonheur individuel, et comme- une de ces hauteurs sereines dont parle Lucrèce; mais ils ont admis implicitement que les croyances et les institutions, l>ase de la discipline collective, étaient en dehors des systèmes et soumises à de tout au très conditions. S'il fut impossible à. la philosophie passée de ne pas laisser le gouvernement des hommes aux croyances surnaturelles et à l'empirisme social, il est impossible à la philosophie présente de ne

pas se substituer au surnaturel dans le spirituel, et à l'empirisme dans le temporel. Tout est relatif dans l'histoire. Tant qu'on ne sut pas que ce surnaturel et cet. empirisme, étroitement liés à l'un à l'autre, étaient, en réalité, unecréation de l'esprit humain, assujetti à résoudre provisoirement tous les problènies, force fut à la philosophie d'accepter «ne organisation dont elle ne pouvait pénétrer le mystère. Mais, depuis que,le

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mystère est pénétré, depuis que l'idée de lois immanentes a pris la place du surnaturel dans la conception du monde, et l'idée d'un déveloJ3pement modifiable par le savoir humain, la place de l'empirisme dans la conception de l'histoire, force est bien que tout se remodèle sur ce nouveau type, et qu'une philosophie plus compréhensive qu'il n'y en eut jamais remanie le système des croyances et des institutions. .

Le sort des destinées sociales et celui de Ja science sont désormais unis indissolublement ; et cette union est, de fait, la philosophie totale, si bien qu'on ne peut plus donner une définition satisfaisante de l'ordre des sociétés sans y faire entrer la science, ni se faire une idée juste de la science sans savoir en quoi consistent l'ordre et le développement des sociétés. Si l'on considère l'ordre social sans la science, c'est un phénomène sans support, et qu'il faut ou rapporter à une action providentielle, ou laisser flotter au gré du hasard et des atomes. Si l'on considère la

science sans Tordre social, c'est un tronc qui n'a pas de tête, un contentement de quelques esprits solitaires, une espèce de parasite qu'on peut toujours écarter.

Chaque science particulière est un échelon indispensable pour monter a la sociologie ; c'est dans la sociologie que la spéculation est le plus difiBcile, et l'on ne doit pas s'y hasarder sans s'être préparé sérieusement dans les degrés inférieurs. A ce point de vue, la sociologie ou histoire se présente à son tour comme une science particulière qui est la plus élevée, et qui couronne l'œuvre. Dès lors, enfoncez plus avant, étudiez cette sociologie dont vous commencez à entrevoir les faits fondamentaux; suivez cette histoire qui se déroule, et vous voyez' que ce qui fait la trame est d'abord la satisfaction des besoins et l'exploitation de l'utile, puis la religion et la morale, troisièmettient la culture du Beau , et finalement la science. Quand vous touchez à ces périodes où la science commence, considérez la

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suite de l'évolution, et bientôt apparaissent dans l'ordre de leur complication les sciences particulières; si bien que, historiquement, on rencontre encore au dernier échelon la sociologie, que, abstraitement, on y avait déjà rencontrée en formant le système hiérarchique des sciences.

Dans l'esquisse de^éVeloppement que je viens de tracer, j'ai noté comme quatre degrés successifs : le besoin, qui est le degré inférieur et premier ; le moral, qui est le second ; le sens et la culture du beau, qui est le troisième; et la science, qui est le quatrième. J'anticipe ici sur un travail qui m'occupe depuis longtemps et que je n'ai pas encore publié. On voit aussitôt que je n'ai pas suivi Auguste Comte dans sa série sociologique. Lui l'a définie en disant que les conceptions passait par trois états : l'état théologique , l'état métaphysique et l'état positif. Cette loi, car c'en est une, fut heureuaiQDfient trouvée.; elle détermina le sens de l'évolution et fonda la sociologie. Mais elle est empirique en

ce sens qu'elle est seulement l'expression abstraite du fait lui-même; Auguste Comte a constaté par l'histoireque nos conceptions subissaient cette évolution ; et, transformant en principe le fait, il y a établi la loi de l'histoire ; fondement définitif si les recherches ultérieures ne vont pas au delà, provisoire si sous cette assise elles en mettent à nu une autre. Je m'explique par un exemple : on n'a jamais rencontré d'homme qui ne marchât sur les deux pieds ; on en tira la loi empirique que jamais les hommes n'ont marché à quatre pattes; mais, si l'on démontre anatomiquement que le trou occipital, placé chez l'homme autrement que chez les quadrupèdes, ne permet pas qu'il ait jamais eu une autre marche, la loi, d'empirique, devient rationnelle. L'avantage logique de cette transformation est évident; car, dans le premier cas, il était seulement infiniment probable qu'il n'y avait jamais eu des hommes marchant à quati e pattes ;

lîins le second cas c'est absolument certain. Une

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loi empirique rend d'incontestables services; souvent elle est le dernier terme auquel on puisse atteindre ; mais, à cause de la défectuosité qui y est inhérente, elle est une excitation continuelle à trouver la loi rationnelle qui y correspond. C'est ce que j'ai fait, je veux dire c^est ce que j'ai cherché à faire. Pensant que le développement collectif devait reproduire dans ses traits essentiels le développement individuel, j'ai été frappé qu'il n'y eût aucune concordance entre l'analyse mentale dont Auguste Comte a emprunté les bases à Gall, et la loi empirique qu'il avait découverte en sociologie. J'ai donc conçu d'un tout autre point de vue cette même analyse men* taie, et, la posant comme point de départ de l'analyse sociologique*, j'ai été amené à une loi rationnelle qui , sans toucher à la réalité de la loi empirique d'Auguste Comte, va au delà, Fex-

plique et en fait un cas particulier. Donc il me semble que l'histoire se partage en quatre âges fondamentaux : le plus ancien est celui oîi Thu-

manité est sous l'empire prépondérant des besoins; le plus ancien ensuite, ou âge des religions, est celui oîila morale, se développant, suscite les premières créations civiles et religieuses; le troisième, ou âge de Fart, est celui où le sens du beau, devenu^ à son tour, capable de satisfactions, enfante les constructions et les poëmes ; enfin, le quati'ième, ou âge de la science, est celui où Fa raison, cessant d'être employée exclusivement à l'accgniprissement des trois fonctions précédentes, travaille pour elle-même et procède à la recherche de la vérité abstraite. Le point que je touche ici est important; j'y appelle l'attention de ceux qui méditent sur l'histoire. Aussi n'ai-je pas hésité à donner de ma tentative un aperçu qui servira du moins d'indication et de jalcm.

Tandis jqu'on étudie toute la science, jusqu'à celle des corps vivants inclusivement, pour devenir apte à comprendre la sociologie, on étudie la sociologie pour comprendre la cause et le but

de toutes ces sciences préliminaires qui ont été autant d'affluents successifs dans le courant total de l'histoire. Ce circuit est de grand enseignement.

Vous y avez ]a conception générale de tous les phénomènes tant objectifs que subjectifs, tant cosmiques que sociaux. Vous y avez même la conception de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique , tandis que ces deux ne peuvent donner aucune raison plausible de la philosophie positive. Ces deux, aux yeux de la philosophie positive, ont leur origine dans les conditions essentielles de la psychologie collective et de l'évolution historique; elles ne sont ni une déviation, ni un caprice, ni une erreur ; et leur justification est entière dans les voies du genre humain. Mais, inversement, à leurs yeux, la philosophie positive ou, si vous voulez, toutes les tendances qui y mènent, étant directement et absolument contraires à la vérité, n'ont d'autre explication qu'une perversion de l'esprit qui

s'égare on lïe sait pourquoi, ou une permission de la Providence dont le jugement est impénétrable. Dans les deux cas, l'ascendant croissant de la doctrine expérimentale n'a ni antécédent ni conséquent, et l'histoire subit une solution de continuité, ce qui, pour tout ce qui pense, n'est plus admissible.

La science qui fait la théorie du corps social a, par là, droit à une intervention que l'empirisme ne peut décliner. Si vous demandez comment on entend que de telles spéculations exerceront une influence sur le régime de l'humanité et comment sera comblé l'intervalle si vaste qui paraît exister entre la pensée abstraite et les institutions; si vous prétendez que la vie civile est tout à fait indépendante des systèmes et desphilosophies et que c'est chimère de songer à la modifier par ce côté ; si enfin vous ajoutez que ceux-là seuls connaissent les choses humaines qui entreprennent directement sur le gouvernement ; voici comment nous répondrons, non

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pas certes pour toutes les philosophies , mais pour la nôtre ; voici comment nous ferons voir que se comble l'intervalle apparent; voici comment nous indiquerons quelle est la véritable action pour modifier intimement les institutions, la vie civile, les gouvernements.

Il est indubitable que le progrès du savoir humain a été de substityer les lois naturelles aux volontés surnaturelles. Mais que contienl cette expression abstraite, sinon : la conception du monde est changée ? Or, avec la conception du monde change l'office religieux.

L'éducation fut subordonnée à la conception théologique du monde ; c'est seulement en des temps révolutionnaires comme les nôtres qu'on en a distrait une part en faveur de sciences irrévocablement émancipées. Aujourd'hui elle doit mettre l'intelligence et le cœur en relation avec la constitution et les lois de cet univers dont nous faisons partie. Nous ne prévoyons ici rien que l'histoire ne nous autorise à prévoir. L'univers,

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l'infini, de quelque ixom qu'on veuille le nommer, a avec nous des rapports dont nous ne pouvons nous détacher et qui forment la base de tout enseignement intellectuel et moral. Nos aïeux y conformèrent leur éducation ; et nous, nous y conformerons la nôtre; eux et nous, suivant les croyances que le progrès de l'humanité a successivement imprimées à eux et à nous.

La morale suit même condition. Elle aussi s'étend, se développe et s'améliore. 11 n'y a rien à changer aux bases qui ont été posées par le paganisme d'abord, ensuite par le christianisme. Mais des bases veulent lin couronnement. Déjà la .tendance au perfectionnement se laisse apercevoir dans ces manifestations éclatantes où la morale du monde se montre supérieure à la morale des Églises et où la conscience publique se soulève contre la conscience théologique ; je veux parler surtout de la tolérance. Notable renversement qui témoigne combien la société a dépassé ceux qui furent jadis ses éducateurs, et le

seraient encore, si un antagonisme n'avait pas surgi entre Ja conception surnaturelle du monde et la conception naturelle. Mais le point cardinal de l'évolution est ceci : tous les membres de la cité étant devenus libres, et tous les privilèges ayant été éteints, il s'ouvre une ère de morale sociale où les différentes classes seront traitées dans la vie politique comme les membres de la famille le sont dans la vie domestique.

Ainsi fonction religieuse, éducation et morale sont profondément modifiées par le changement de la conception du monde. Maintenant, que ces modifications intellectuelles et morales amènent à leur suite des modifications sociales, nous ne 'voulons pas le nier ; loin de là, nous l'afiSrmons, et nous en avons pour témoin l'histoire où de pareils changements ont toujours été corrélatifs. Mais c'est l'affaire des sociétés et de leurs gouvernements de se conformer aux nécessités mentales qui surgissent d'époque en époque,

A diverses reprises, la philosophie positive a

été attaquée. Sans doute ceux qui ont pris ce soin, et q^i étaient au point de vue théologique ou métaphysique, se sont rendu un compte exact de ce qu'ils voulaient. Us entendaient beaucoup plus prémunir un lecteur qui leur appartenait d'avance, que réfuter des sectaires placés sur un autre terrain. Leur polémique était préventive et couvrait de son égide les esprits demeurés fidèles. Présentant avec ardeur les arguments reçus et familiers, elle persuadait des gens déjà tout persuadés, leur assurait avec pleine autorité qu'ils auraient tort de se troubler, et leur montrait, dans l'enchaînement du raisonnement traditionnel, la garantie de leur conviction. Nous n'avons rien à objecter contre ce procédé; il est naturel et il est bon. Mais de croire qu'il s'adresse aussi à nous, et que nous devons être touchés de ce qui touche des esprits façonnés par l'éducation et l'habitude, quel moyen? C'est peine bien employée quant à ceux dans l'âme de qui peu de doute ou point de doute n'a pénétré;

mais, quant à nous, c'est peine perdue. Ce qui a été écrit pour démontrer la théologie surnaturelle ou la théologie naturelle, nous le connaissons; rien de nouveau n'a été ajouté ; c'est un cercle d'arguments qui est clos. Or, Ce cercle, nous l'avons franchi. On a de nous trop mauvaise opinion, et l'on se méprend dans la polémique, si l'on s'imagine que nous avons omis l'indispensable condition de savoir ce que la théologie et la métaphysique disent en leur faveur. Notre croyance n'est point de celles qui naissent dans le cerveau et qui, de plein saut, arrivent à une affirmation ou à une négation. La philosophie positive exige une préparation trop prolongée et trop graduelle pour que rien d'essentiel ait été laissé de côté dans notre éducation. II faut le dire, puisque cela est vrai : nous sommes les seuls qui embrassions, d'une façon systématique, l'ensemble des connaissances abstraites; les seuls qui ne passions à un degré supérieur qu'après nous être assurés du degré inférieur;

les seuls qui n'abordions les sciences compliquées qu'après nous être familiarisés avec les sciences simples; les seuls qui ne voulions être philosophes qu'à la sévère condition d'un noviciat régulièrement composé de stages successifs. Nous savons qu'il est habituel, et nous ajoutons qu'il est facile d'entrer de plain-pied dans la philosophie, sans autre préparation qu'une éducation littéraire, sans autre preuve que de l'habileté à combiner les idées à priori. Nous repoussons cette habitude et cette facilité. Non, on n'arrive pas à la philosophie de plain-pied. Désormais, avant d'y spéculer d'une façon sérieuse, il faut avoir passé sous la rude loi d'apprendre et s'être discipliné à la réalité dans l'ascension simultanée des phénomènes et de la pensée. Nous n'avons aucune difficulté à confesser que, parmi ceux qui nous sont contraires, il en est d'éminents pour qui nous avons toute sorte d'admiration, et en qui nous reconnaissons toute sorte de supériorité. Mais cela ne nous empêche pas de dire que, sur

le terrain de la philosophie, nous ne pouvons écouter que ceux qui ont fait, ou qui auront fait les mêmes études que nous.

Nous convions donc nos adversaires à ne pas nous abandonner cette prérogative. Mais, tant qu elle nous demeurera, nous aurons peu à nous soucier de ce qui nous est objecté. Ce qui nous est objecté n'est pas autre qu'un thème que nous avons dépassé et laissé derrière nous, que nous avons soumis à toute la succession des épreuves durant le trajet d'une science à l'autre, et qui, ayant été impuissant à nous arrêter, est encore plus impuissant à nous ramener.

A nos amis nous ne tenons pas un autre langage. Telle est la disposition où le temps a conduit les choses, que plusieurs sont spontanément enclins à nous croire sans avoir subi eux-mêmes le noviciat qui seul fait la force et la confiance de la doctrine. C'est justement ainsi que les gens croient que la terre tourne autour du soleil, et que la gravitation agit en raison inverse du carrt^

des distances, sans être capables de vérifier ce que valent ces deux propositions. Mais les études spéciales des hommes qui les affirment^ la justesse avec laquelle, sur ces données, on calcule, au su et au vu de tout le monde, les éclipses et les autres phénomènes célestes, et l'habitude qu'on a dans ce siècle, avec la désuétude des explications théologiques, de se fier aux expUcations scientifiques, font qu'on s'en rapporte ; et le fait est que tout confirme et rien ne dément cette confiance. C'est un titre de même genre qui crée notre autorité. Mais pour la justifier et la garder, il importe que ceux qui parmi nous prennent sur eux le grave office d'écrire et d'enseigner, satisfassent aux conditions de préparation, ou du moins s'en rapprochent autant que le permet l'état rudimentaire et fragmentaire de l'instruction présente.

M. Louis Reybaud, de l'Académie des sciences morales et politiques, dans un rapport considérable qu'il a présenté à sa compagnie, sur la

condition des ouvriers en soie , dit : « 11 ne me » reste qu'à ajouter un dernier trait, pour faire «comprendre jusqu'où rimagination desouvriers » peut les conduire. Tout récemment, il est » mort à Paris un homme qui, nourri des scien- » ces exactes, a essayé de les introduire dans les » sujets qui s'y prêtent le moins, et d'asseoir » une religion à lui sur des fondements mathé- » matiques. C'est Auguste Comte, dont notre » Confrère, M. Franck, a raconté dans une sa- » vante analyse, et avec une grande sûreté de » jugement, la vie et les travaux. Sa religion » était la religion positive, ou le positivisme^ » pour employer le mot dont il se servait, un » mot assorti à l'idée et barbare au même degré. » Il était à croire que cette religion n'avait pas j> franchi le petit cercle d'adeptes dont cet homme * était entouré, qu'elle avait tout au plus agi » sur cette classe de demi-savants que tourmen- » tent les idées fixes, et qui, à force de vouloir » être logiques, arrivent le plus naturellement

» du monde à l'absurdité. Qu'on juge de ma sur- » prise, lorsqu'un jour, dans le cours d'une \i- » sîte, ce mot sortit de la bouche d'un ouvrier. » Je lui demandais si, dans la fabrique, les prin- » cipes religieux étaient le fait dominant :

» — Nous^ monsieur, me dit-il, nous sommes po- » sitivistes. J'avoue que je ne le compris pas » d'abord ; on aurait fort à faire si l'on voulait » se tenir au courant de tous les dérèglements » du cerveau et des mille formes que revêt la » folie humaine. Et comme j'insistais : — Nous » sommes positivistes, me répét^'t-il, nous croyons » au positivisme. Puis il vint au secours de mon » ignorance, et s'efforça de me prouver que ce « » culte était le seul dont les hommes raisonnables » pussent s'accommoder. J'épargne à l'Académie » les divagations auxquelles il se livra, et ses » commentaires fort étendus sur la religion posi- » tive. Ce qu'il y eut de plus positif pour moi, j> c'est qu'il répétait une leçon apprise, et qu'il » n'avait pas la conviction des impiétés qu'il dé-

» bitait. Ainsi, cet homme que le travail tenait » assujetti, et qui, plus d'une fois, devait être » aux prises avec les besoins de l'existence, avait » trouvé le moyen et le temps de se composer » non-seulement une économie politique et une » politique à son usage, mais encore une reli- » gion. Cette dernière était évidemment un ob- » jet de luxe; il aurait dû s'en tenir à celle qui, » dans ses jeunes années, avait'ému son cœur » et pénétré son esprit. » {Journal des économisa teSy mai 1858, p. 209.) Le ton de discussion que la gravité du sujet m'a imposé ne me permet pas d'user des facilités et des tentations que me donne cette page de M. Louis Reybaud, ni de rechercher comment on ju^esi aisément ce qu'on avoue connaître à peine de nom,. ni de demander quelle fraction de savant on est, quand ne sont que des demi-savants ceux qui se soumettent à la laborieuse préparation dont j'ai parlé. Je me contente de constater, par son témoignage, que des hommes assujettis par le travail et aux prises

avec les besoins de F existence ^ ont accepté de confiance un enseignement qui leur advenait ainsi recommandé.

Notre force n'est pas en nous. Outre les auxiliaires avoués qui sont en petit nombre , nous avons les auxiliaires latents et involontaires qui sont en grand nombre. Il ne se fait pas une découverte dans la science ou dans l'histoire; il ne se fait pas une consolidation dans la situation moderne; il ne se fait pas un avancement dans l'évolution commune qui ne lïous vienne en aide. Dans ce labeur de tous, imniense et continu , notre fonction à nous est clairement déterminée; c'est de signaler la convergence des tendances particulières, c'est d'indiquer la place des matériaux qui s'accumulent, c'est de rendre visible le but invisible des choses sociales. Si nous remplissons notre tâche ; si nous usons de l'instrument qui nous a été remis par notre maître,* nous n'aurons pas inutilement parcouru la carrière qui peut nous être donnée, et nous aurons

payé en services réels l'appui que nous prête l'esprit du temps. En quoi consiste précisément cet appui, une comparaison le fera comprendre. Qu'on nous suppose occupés à prêcher l'avénement d'un ordre social fondé sur les lois du monde et de l'histoire dans la Turquie et dans l'Inde, pays où le surnaturel règne sans conteste, certes notre prédication serait bien vaine; et, tous les intermédiaires manquant d'eux à nous , il n'y aurait aucune prise de nous à eux. Mais , quand c'est en Europe et parmi les peuples issus de l'Europe que nous tenons notre langage , alors tous ceux qui, par le fait de la civilisation graduelle , nient ou restreignent le surnaturel , prêtent l'oreille et se demandent si la doctrine qu'ils entendent ne satisferait pas à leurs plus intimes et meilleurs penchants et ne les conduirait pas, de la négation stérile où ils se tiennent, aux joies véritables d'une régénération en cœur et en esprit.

Donc nous rencontrons dès l'abord une multi-

tude d'esprits tout préparés, et nous avons, si je puis ainsi parler, des intelligences dans la place. Autrement, que serions-nous et que ferions-nous? Ce que nous tentons n'a pas à compter sur les surprises de l'imagination, l'attrait du merveilleux, l'étonnement des miracles, Jes entraînements de là foule. Nous ne pouvons , nous ne devons poursuivre que l'extension graduelle des conditions mentales qui sont la base de tout l'ordre moderne, ordre qui, étant la désuétude des conceptions théologiques, est l'habitude des conceptions positives. Mais désuétude et habitude disent longueur de temps. Que de labeurs pour que la raison de l'humanité devienne la raison et le guide de l'individu ! Quelle recherche des points de contact entre la science particulière qui est l'orgueil de notre âge, et la science générale qui est l'espoir de l'avenir! Quelle observation des prises qu'offrent les esprits dans leurs contradictions partielles avec les hypothèses théologiques et métaphysi-

ques, dans leurs asseatiments non moins partiels à la doctrine positive des lois du monde et de l'histoire ! Temps, labeur, recherche, observation, tout cela est exigé; car le terme est non pas conversion, mais conviction.

Justement parce que tel est l'état de la société; justement parce qu'est puissante, mais graduelle l'impression d'un ordre cosmique oii de jour en jour on connaît davantage, on prévoit davantage, on peut davantage; justement, parce qu'il est impossible de cheminer autrement qu'avec Fap- , pui de la science particulière qui découvre, de la civilisation qui se consolide et dû milieu social qui se conforme; justement, dîs-je, pour ces raisons, la rénovation qui se prépare n'est encore tracée que dans ses linéaments généraux. Aller plus avant est interdit présentement. Une corrélation entre les conditions actuelles et les premières lueurs de la conception nouvelle ne permet pas qu'on anticipe de loin sur l'avenir. Aux plus hautes prétentions du moment il suffit de

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suivre le mouvement spontané avec assez d'attention et de sagacité pour en faire tourner tous les incidents au profit de la doctrine rénovatrice, qui est le but secret de ce mouvement et lé but avoué de nos efforts. C'est une sorte d'échange continu entre la société qui apprend ce dont elle n'a pas conscience, c'est-à-dire vers quel terme elle gravite, et la doctrine qui apprend ce qu'elle ne sait pas encore, c'est-à-dire par quels moyens elle s'adapte à la société.

Ici intervient une explication. Nous sommes disciples d'Auguste Comte; nous le proclamons aussi haut qu'il est possible. C'est à lui que nous rapportons ce que nous sommes, si nous sommes quelque chose, ce que nous pouvons, si nous pouvons quelque chose. Nous avons pour lui admiration et reconnaissance. Pourtant cette admiration et cette reconnaissance, je ne dirai point ne nous empêchent pas, mais je dirai nous , font un devoir de signaler dès à présent nos restrictions à notre assentiment. Auguste Comte

non-seulement a cru (ceci est du commencement de sa vie) qu'il avait trouvé les principes, tracé les linéaments, fourni la méthode, mais encore il a cru (ceci €st de la fin de sa vie) qu'il avait anticipé sur le travail des générations futures, tiré les conséquences et construit l'édifice religieux et social de l'avenir. C'est dans cette second© partie que nous faisons des réserves, déclarant en même temps que nous prenons en héritage la première partie, que grande est la tâche d'une telle succession, et que, si nos forces nous trahissent, il ne faudra pas imputer au maître ce qui n'est imputable qu'à la faiblesse des disciples.

Quiconque pense que l'histoire suit un développement soumis à une loi naturelle (pour les autres domaines, il n'y a plus de conteste, et les sciences ne sont sciences que parce qu'il en est ainsi); quiconque pense que tout ce qui y gst advenu s'est produit en vertu d'un enchaînement de causes et d'effets; quiconque pense que

Torigine (tes sociétés, rétablissement ou la mutation des religions, la fondation des cités et des empires, les castes privilégiées, les aristocraties, les gouvernements, les oracles, les prophéties, les divinations, les révélations, la théologie, l'invention des arts et des sciences, que tout cela provient des facultés de l'homme et de la société, facultés exercées sous l'empire des différents milieux ; quiconque, dis-je, accède à cette vue, a pleinement accompli le cycle de l'émancipation mentale. Il peut être, s'il veut,

notre collaborateur. Cela admis , bientôt ses

études et ses réflexions feront le reste. Du moment qu'on ne laisse aucune place aux volontés surnaturelles, ni dans le monde inorganique, ni dans le monde organique, ni parmi les phénomènes cosmiques, ni parmi ceux de l'histoire, on est nécessairement des nôtres. Nous ne prétopdons qu'une chose , c'est que notre terre et notre ciel, notre espace et notre temps ne voient rien que le fonctionnement régulier des lois

immanentes. Ce qui est au delà de notre terre et de notre ciel, de notre espace et de notre temps, nous étant inaccessible et inconnu, ne nous est, par la même raison, d'aucun usage.

La démonstration d'une loi dans l'histoire a été l'œuvre d'Auguste Comte et est devenue, entre ses mains, la sociologie, et, par la sociologie, la philosophie générale, puis, suivant le point de vue d'où on l'envisage : un idéal, une religion, une éducation, une morale, une politique. Deux écrivains ont expressément rendu justice à cette œuvre, miss Martineau en Angleterre (1), M. de Blignières en France (2) ; tous deux l'ont fait avec un succès qui, en profitant à'ia réputation des auteurs, a justifié Tentreprise et témoigné

(1 ) The positive philosophy of A uguste Comte, freely trans^ lated and eondensedyhy Harriet Martineau. Londres, 1853, 2 vol. in-8. John Chapman.

(2) Exposition abrégée et populaire de la philosophie et de la religion positives, par Célestin de Blignières, ancien élève de VÉcole polytechnique de Paris, 1857, un vol. in- 12. Chamerot.

des affinités entre l'esprit actuel et les enseignements de la philosophie positive.

Ayant ainsi exposé l'origine et les vues, il est bien clair que nous ne sommes d'aucun pays, et que nous ne parlons à aucune nation en particulier. Nous nous adressons à ce que Auguste Comte a nommé l'Occident, c'est-à-dire à l'Europe chrétienne avec ses appendices d'Amérique. La rénovation, qui est commencée, n'est ni locale ni nationale, ni anglaise ni française, ni allemande ni italienne, ni espagnole ; elle est le besoin et l'œuvre de ces cinq groupes qui constituent présentement l'élite de l'humanité. Par la même raison, il est clair aussi que nous ne sommes ni conservateurs ni révolutionnaires, voulant le progrès autrement que les révolutionnaires, et l'ordre autrement que les conservateurs. Je ne puis mieux exprimer notre position que par cette phrase d'Auguste Comte, écrite il y a dix-huit ans et pensée longtemps avant :

« Dans les douloureuses collisions que nous

» prépare nécessairement Tanarchie actuelle, » les philosophes, qui les auront prévues, seront » déjà préparés à y faire convenablement res- » sortir les grandes leçons sociales qu'elles doi- » vent offrir à tous. »

Les croyances théologiques, étant en opposition, sont en hostilité avec nous. C'est notre condition, et nous ne la décHnons pas. Mais<;eux que leur situation met plus haut et oblige à ne se faire les instruments d'aucune doctrine, quelque puissante et quelque respectée qu'elle soit, verront peut-être sans défaveur active une philosophie qui, émanée de la science et de l'histoire, tente de soumettre à une discipHne des éléments jusqu'à présent mal disciplinés. Tous les désordres sont solidaires, comme le sont toutes les disciplines. Cest donc essayer de rendre un service social qu'essayer d'amener sous une même croyance tant d'esprits qui n'en ont aucune, je veux dire qui n'en ont que d'arbitraires, de subjectives, de fortuites.

Toutes les époques, celles d'agitation comme celles de calme, ont leur part de conditions favorables. Le temps présent est de calme et de tranquillité. Les débats politiques ont cessé, excepté en Angleterre, où la liberté de discussion est d'ancienne date, et dans quelques Etats secondaires où elle n'a non plus qu'une secondaire importance. Tout appartient à la paix, à l'industrie, aux affaires. Aussi, un plus grand loisir est fait aux intelligences, et un attrait renaît pour les hautes questions de science générale, de philosophie, de religion, d'histoire, d'ordre social. La hardiesse de la pensée ne déplaît ni ne messied à des esprits qui ne sont pas distraits par les soucis publics, et qui ne veulent pourtant pas déchoir ni laisser périmer en eux l'initiative et l'indépendanrîe. J'ai dit que nous avions, dans les tendances de l'esprit moderne, des points de contact et d'appui qui nous servent; mais cet appui est général et lointain. Du reste, nous sommes sans

secours, sans autre récompense que notre travail, sans autre encouragement que notre but. Si, dans le labeur que cette philosophie nous impose, il y a q^ielque chose de tentant pour l'intelligence, il y a, dans les sacrifices qu'elle nous demandé, quelque chose de tentant pour le dévouement.

Un court résumé sera la fin.

Au fonds trou^^é chez Auguste Comte, j'ai ajouté quelques idées dérivées qu'il n'est pas hors de propos de iioter.

Parallèlement à la grande série abstraite découverte par Auguste Comte, et qui est la classification des sciences, j'ai montré qu'il y avait une série objective qui classait les choses du monde, et que la matière avait ses groupes d'autant plus restreints^ que les propriétés en étaient d'un ordre plus compliqué et plus élevé.

J'ai retracé, sous la forme la plus générale et pourtant la plus facile à saisir, le résultat de la civilisation et le sens de la philosophie positive : à savoir, un changement dans la conception du monde.

J'ai signalé la gravité et les conséquences d'un changement dans la conception du monde.

J'ai donné la définition de l'office religieux de la philosophie positive : l'ensemble de dogmes et d'institutions qui conforment à la conception du monde l'éducation et la n^rale.

Auguste Comte n'ayant établi que d'une façon empirique la série historique ou succession des phases de la civilisation, j'ai essayé de rendre rationnelle cette série, en rapportant la constitution mentale de l'humanité à la constitution mentale de l'individu.

Puis je suis venu au moment présent, aux délibérations et aux œuvres.

J'ai rappelé quelle espèce d'appui nous fournit l'esprit moderne, que toute là science et tout

le travail industriel écartent graduellement de la conception surnaturelle du monde.

Finalement, je me suis efforcé de montrer comment on devait tirer parti de cet appui spontané, et se tenir aussi près que possible de l'esprit moderne ainsi préparé, pour profiter de ses inclinations, pour le conseiller dans ses épreuves, pour l'éclairer sur la vraie signification de ce qu'il veut et de caqu'il fait.

Novembre 1858.

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