‹ Paroles devant la vieChapitre 1 sur 2 · A MADAME LEONE R · texte numérisé non relu

A MADAME LEONE R

Hommage respectueux.

P ABOLI i BVANT1 A FIB

Pour Eugène Figuière.

N'est-il point singulier qu'un même mot exprime deux concepts absolument différents ?

La Vie!

Quel lien y a-t-il entre ce mystère impénétrable en vertu duquel, sinon tout, du moins une grande partie de l'Univers est douée de perception, et les diverses circonstances qui accompagnent, de la naissance à la mort, ce qui est investi du pouvoir de sentir.

Quel rapport peut-on établir entre ce principe insaisissable, dont au moins deux des règnes de la nature tirent l'élément interne auquel ils doivent leur signification intégrale,

quel rapport entre la vie, d'une unité absolue, d'une identité permanente, et ce drame à un millier d'actes, de scènes, de péripéties contraires ou parallèles, ennemies ou amies, mais nullement originelles ? Quel rapport entre l'existence àcauses et à effets infiniment variés, à buts infiniment autres, et cette force occulte qui se retrouve la même sous toutes les latitudes, dans tous les temps, possède en soi son commencement et sa fin, a toujours le même point de départ et le même point d'arrivée, ne peut être déformée ou détournée de sa courbe par aucune contingence ?

Est-ce par une métaphore audacieuse mais déplacée, par une ellipse acrobatique qu'on est parvenu à confondre sous une même appellation deux idées aussi nettement divergentes ?

L'ancienne gardant le sens primitif qu'elle n aurait jamais dû perdre, une nouvelle expression est nécessaire pour caractériser la durée de notre passage ici-bas.

Qu'on ne dise pas que cette distinction est vaine. Nous croyons à l'envoûtement des mots. Nés d'images et d'idées, ils s'en rendent possesseurs et les engendrent à leur tour. Ils agissent sur les hommes non plus en esclaves, mais en maîtres de leurs maîtres. Ils tiennent d'ailleurs des uns et des autres et, par là, sont extrêmement dangereux. Esclaves, ils savent se soumettre et ramper. Ils ne capitulent pas. Ils ont la patience du temps et sa ruse. Ils s'insinuent par le défaut de la cuirasse, choisissent la bonne place. Ils attendent votre lassitude, guettent l'heure de votre paresse, flattent votre lâcheté, font la cour à vos sentiments favoris et, soudain maîtres, commandent et se t'ont obéir.

Nous nous intéressons longuement à l'ombre. Quand nous revenons à nous, la proie lâchée ust loin. Elle ne reviendra plus.

C'est sur l'essence même de l'être, sur sa cause première que nous comptons disserter ici, sur ce que, faute d'expression plus exacte, nous nommerons le fluide vital.

Nous prenons ce nom dans l'acception la plus large, la plus générale possible, dans celle où l'entendent les savants avec la vie organique ou vésiculaire1, la vie puissance organico-vitale — je m'excuse de ces affreux vocables que je n'emploierai plus. Nous laisserons donc de côté, pour les étudier mieux plus tard, la vie

i. Pour ne créer aucune confusion, nous dirons succinctement, mais nettement, ce que nous comprenons dans les quatre catégories de forces :

La matière comme force — et même composé de forces : mécaniques, chimiques, physiques — agit continuellement, c'est-à-dire vit éternellement. Elle est donc douée de vie inorganique, condition de toute existence investie d'une vie quelle qu'elle soit.

La vie organique, qui repose sur la vie moléculaire, est impressionnable, mais inconsciente.

La vie animique ou psychique est sensible et réagit.

La vie métaphysique ou de l'esprit est celle de la conscience, de la pensée, de la volition.

inorganique ou moléculaire, la vie sensible ou psychique, la vie spirituelle, intellectuelle ou métaphysique — formes diverses des énergies de la nature déclanchées par la vie, ce qui ne nous autorise pas à les confondre avec elle — force immuable, d'une continuité indivisible, qui projette les autres dans l'espace, comme la lumière fixe de la lampe projette sur un écran les ligures changeantes d'un film cinématographique.

Certes, nous ne pensons point nous étendre avantageusement sur ce sujet, n'étant point biologue, et ne voulant pas, en main quelque manuel, rapprocher des systèmes, parler physiologie, nous enfoncer dans le jargon des docteurs ou des métaphysiciens, opposer le mécanisme ou le dynamisme à l'animisme ou au vitalisme, les confronter au fînalisme ou à la loi évolutive, prendre parti entre le réalisme et l'idéalisme, le monisme et le pluralisme.

De notre point de vue tout poétique, qu'au-

rions-nous à gagner en ces promenades au milieu des ronces et des épines de la science ?

Rien 1

Notre sagesse naît d'autres préoccupations, d'autres volontés. Nos méditations s'accommodent mal de ces hypothèses toutes sèches, tout intellectuelles, que ne dore aucun soleil de lyrisme, que ne rajeunit aucune intuition.

Par ailleurs, elles ne sauraient se contenter d'hymnes où Ton verrait bien quelque effet, quelque manifestation extérieure de notre sujet, mais rien de notre sujet lui-même.

A la vérité, est-il un mystère plus impénétrable que ce père des mystères ? Certes non, puisque le jour où il nous livrerait son secret, du même coup il nous donnerait la clef de tous les autres, et nous fournirait le moyen de lire dans

l'univers aussi clairement que dans un livre. Aussi bien, en est-il un de moins impénétrable que celui qui nous requiert aujourd'hui ?

Base de tout ce qui est, devient, cesse d'être conformément aux décisions d'une loi intérieure, la vie est l'agent prodigue et indispensable, le promoteur inéluctable de tous nos problèmes ; c'est par elle que nous avons sensation de toute angoisse, connaissance de tout phénomène, curiosité de toute cause.

Or, depuis sans doute l'infini des temps qu'il y a de la matière et qui vit, que savons-nous de la vie, sinon qu'elle est la vie, c'est-à-dire le moteur de tout ce qui naît, croît, engendre, meurt ?

Après avoir scruté et le ciel et la terre, et Téther et les eaux, qu'ont découvert de plus les sages ?

Après avoir disséqué les hommes et les bètes. qu'ont trouvé les anatomistes et les physiologistes ?

Après avoir jeté au creuset toutes les substances et les avoir fondues, dissociées, réassociées, que nous ont livré les chimistes ?

Après avoir sondé les arcanes de la chimie et del'hyperchimie, de la physique et de l'hyperphysique, interrogé les génies et les démons, chiffré des grimoires, essayé toutes les formules, recréé un monde à leur image, qu'ont solutionné les alchimistes ?

Après avoir calculé, mesuré, posé des équations, imposé des postulats, construit dans l'absolu, approché l'infini, qu'ont résolu les géomètres ?

Après avoir étudié l'individu, dépecé les sociétés, maçonné les bases d'humanités futures, qu'ont découvert les sociologues ?

Après avoir creusé les siècles et les races, l'humanité et l'animalité, réinventé le passé, fait ressurgir tout ce qui a disparu, à quoi ont abouti les historiens et les naturalistes ?

Après avoir supplié dieux et Dieu, imploré la bonté suprême et gagné pour eux le paradis temporaire de la certitude fidéiste, qu'ont obtenu les saints et les mystiques ?

Que nous a-t-il servi de cueillir le fruit de l'Arbre de Science ?

Que nous a valu de sacrifier aux cultes ?

Quelques aspects, des effets de causes secondaires, des mouvements extérieurs, des apparences, des réalités objectives, quelques lois mécaniques, des représentations psychologiques ou corporelles, voilà tout le butin de recherches acharnées, d'hypothèses ingénieuses, de combats épiques, de menées patientes, d'analyses minutieuses, de synthèses audacieuses ; voilà tout le bilan des prétentions les plusjustifîées.

Mais sur le point de départ, sur la prime impulsion, c'est-à-dire sur sa natui" et sa raison, l'amibe, le microphyte, la

brute la moins douée en savent autant que le savant.

Nous sommes sur un chemin troublant.

A droite, à gauche s'étendent des jardins attirants. Ici et là, voyageurs d'une heure, nous pouvons nous arrêter et jouir de ce qui s'offre. Mais, derrière nous et devant nous règne l'obscurité la plus noire. Nous ne savons qui nous mène et vers quoi, ni ce que va déchaîner sur nous et sur le monde chacun de nos gestes, et tout le reste nous semble vanité, rien que vanité des vanités.

Vanités et choses vaines que toute chose de l'existence, alors que nous ignorons quelle puissance la tient ; quel désir, quel vœu, quelle volonté, quelle loi ou quel hasard la guide.

Que pouvons-nous fonder sur elle ne la connaissant pas ? N'étant pas instruit de son

sens et de sa destinée — les nôtres — ■ comment ne pas la contrarier ?

Nous savons du corps et la forme et la contexture, et les besoins et les caprices. Nous savons sa fortune depuis son départ de l'inorganique jusqu'à son retour à l'inorganique. Nous avons appris le fonctionnement et la fonction de tout ce qui le compose . Nous pouvons dessiner tous ses os, ses moindres cellules, mesurer ses nerfs les plus subtils, calculer ce que ses veines capillaires reçoivent de globules rouges dans n'importe quel laps de temps, déterminer la force de ses muscles, prédire ses réflexes. Nous suivons le processus de toutes ses variations, communiquons avec le quartier général et les retranchements particuliers detoutesses perceptions, de ses instincts, de sa mémoire, de sa pensée .

Nous sentons, nous pensons et nous savons quoi. Nous parlons, agissons, créons et avons

la conscience, les causes directes de tout. Bien mieux, après avoir étudié les mouvements, établi leurs modes et leur espèce, nous pouvons, sans nous tromper, prévoir des courbes similaires, déduire leurs effets.

Nous vivons et nous ne savons pas ce qu'est la vie !

C'est qu'elle s'incorpore tellement à tout ce qu'elle anime, qu'elle en devient indiscernable, et ne peut plus rien manifester isolément.

Est-il une plus étrange faveur que celle qui lui fut accordée là d'être la loi déterminante de tout être, et de ne pouvoir rien hors de la puissance de ce qu'elle détermine. Étrange faveur, et, en même temps la plus triste qui soit, d'être ainsi inséparablement liée à ce qu'on a créé et qu'on recrée chaque minute.

La vie n'a, en effet, aucune autonomie. Elle ne saurait exister à l'exclusion de la matière qu'elle organise et élève à son rang suprême.

Elle est force abstraite et ne saurait exister dans l'abstraction. Il lui faut s'appuyer sur ce qui ne serait pas assemblé sans elle, et de telle sorte que ce soit là une condition essentielle et sans quoi non de son existence. C'est un architecte qui s'évanouit si sombre le palais que son génie édifiait. Elle est esclave du sang qu'elle fait couler, de l'air qu'elle attire dans les poumons, des organes qu'elle dispose avec méthode.

Mille instincts sont en éveil par elle. Qu'un seul s'endorme et elle n'est plus.

Elle a de toute pièce confectionné une armée. Elle en a discipliné les hommes : leurs mouvements, leur rôle, leur destination sont réglés mieux que les rouages de la machine la plus perfectionnée. Que l'un d'eux cesse d'obéir, il a plus de force à lui seul qu'elle avec tout le restant de sa troupe. A sa fantaisie, tout sera soumis. Il jettera le désarroi partout, fera

subir des pertes qu'elle sera impuissante à réparer, et entraînera à la suite de ses dérèglements la mort.

Elle est unité, et pourtant elle ne pourrait être, comme un atome, dégagée de son ambiance sans disparaître de l'empire de la nature. Elle ne saurait, comme toute autre force, se maintenir sur une parcelle isolée de l'agglomérat qu'elle agite. Elle cesse où son domaine se dissout, et il semblerait que, créée pour agir dans une direction strictement déterminée, elle eût reçu ordre de s'enfuir dès la suppression de son motif d'agir.

Pourtant sa puissance est considérable. Nous le pouvons constater en voyant comment, sans rien perdre d'elle-même dans cette débâcle de la chair, elle sauve de la désagrégation un corps qu'elle a façonné de toutes pièces et qui, ne tendant qu'à reprendre sa place dans la matière inerte dont il fut arraché, s'émiette, et perd

chaque jour par millions ses cellules. Elle nous est démontrée par sa diligence même à précipiter, sans arrêt, sur les cellules fraîches, son troupeau vorace à qui il faut chaque mois un nouvel être à dévorer.

Certes, si la vie semble parfois d'une faiblesse insigne, en revanche elle nous offre ce spectacle réconfortant d'être d'une force à défier l'univers.

Est-il permis d'en douter si l'on songe à la graine imperceptible qui l'enfermait hermétiquement et dont elle fit un pin du Chili, un baobab, un cèdre plusieurs fois séculaire, un mastodonte gigantesque ?

Pour rester dans ce que nous pouvons observer, rien de plus édifiant qu'un vieux chêne que nous avons sous les yeux. Le bûcheron, avant d'arriver à la forêt proche, essaya sur lui sa cognée. Mille parasites le rongent et le minent. Il ftssuya le feu du soleil, la

PAROLBS DBVANT LA VIE 2

fusillade de la grêle. Il s'agita comme un diable en furie sous l'ouragan barbare qui le déracina à moitié. Il subit coup sur coup des soifs d'enfer et des inondations diluviennes, il connut la neige et fut transi de froid. Même, une guerre le cribla de balles, et la foudre, un jour, le trancha de la cime au talon.

Pourtant, ridé, craquelé, meurtri, sorti de terre, mutilé, chaque année, sous la poussée de la vie, il puise dans le sol une sève jeune et miraculeuse, redresse un dos diiïorme, lance de tout côté une forêt de pousses nouvelles et éclate en une fanfare de feuilles magiques, pressées comme les galets sur la plage, mobile comme la surface de la mer.

D'une force à défier l'univers ? N'en a-t-on point la plus belle preuve dans ce vieillard ?

Sa chair a connu toutes les misères, ses muscles toutes les fatigues, ses organes toutes les maladies.

Il a supporté toutes les infortunes du corps et de l'esprit. Vingt fois sa couche le reçut agonisant. On ne sait quelle puissance malévole le tirailla, le hargoula, le ratatina, tortionna ses nerfs, tordit son squelette, noua ses membres, gonfla et dessécha ses veines, spatula ses extrémités.

Tour à tour il fut lâché par tout ce qu'il avait quatre-vingts ans protégé. Ses yeux ne reçoivent pas plus la lumière du jour que l'ombre de la nuit ; ses oreilles ne laissent plus passer le son; sa langue ne profère plus de paroles. Il n'obéit plus à sa propre volonté, si même il a encore une volonté. Peut-être n'a-t-il plus seulement de mémoire où puiser un reflet d'humanité. Rien ne le respecte plus, et devant ce désastre lamentable son intelligence a fui. Ce n'est plus un homme, c'est moins qu'un animal, moins qu'un monstre, c'est un tombeau.

Et cependant, derrière ce mur en ruine, dans

cette atmosphère ténébreuse, règne la vie, la vie sourde et fermée, mais vie quand même. Seule, elle s'est refusé à abandonner le foyer déserté. Seule elle s'obstine à une besogne mercenaire, obscure, dont les motifs nous échappent, car elle u'a jamais rien laissé pénétrer d'elle-même, mais sont certainement sublimes.

Elle soutient une masse qui n'a plus de conscience et s'abandonne, sans ressort, au courant intérieur. Elle force un organisme rouillé qui n'aspire plus qu'au dissolvant repos. Elle le meut. Il obéit mal et rechigne, mais obéit. Elle rallume en lui un tison de vague instinct qui sans cesse s'éteint. Elle gonfle et dégonfle méthodiquement, sous sa poigne invincible, des poumons qui n'acceptent qu'en geignant de maigres bouffées d'air, vicié avant de leur parvenir. Elle serre et desserre, à intervalles malaisément réguliers, un cœur coriace qui ne veut pas

envoyer jusqu'au bout un sang anémié et parcimonieux. Elle veille, inlassable, au service de quelques organes délabrés qui tomberont en poussière dès qu'elle les lâchera.

Qui dira ce qu'elle fait là et pour quel but ? Sans doute elle attend quelque chose, se soumet à quelque ordre suprême. Son œuvre ne peut être que lumineuse. Si elle résiste ainsi aux sollicitations répétées du néant, c'est qu'elle ne peut consentir à quitter un lieu électif sans de bonnes raisons. Si à d'aucuns elle est moins tenace et les fuit à la première occasion, c'est sans doute que son action est plus utile autre part et que la prédestination est sur nous. Mais que penser de cette superbe sérénité devant la tâche accomplie ! Un travail considérable la courbe sans une seconde de repos sous le joug, et jamais elle ne fait porter sur nous sa fatigue, et jamais nous n'avons sensation de son effort. Avec une souplesse prodigieuse elle s'insinue

dans tout notre corps, l'inonde, le surveille partout à la fois, répare toutes ses avaries, fait tout fonctionner, et n'exige de nous pour aide que quelques heures d'inertie et de sommeil.

L'infini semble avoir comme but, par-dessus tout, d'aboutir à la vie, sa plus sublime création, celle sans quoi il serait un grand corps inerte privé de spectateur, fût-ce lui-même. Ne semblet-il pas avoir à ce point harmonisé son formidable système que rien en lui ne la puisse anéantir, que tout, au contraire, concourt à l'épanouir?

Quel autre enseignement tirer de ces faits, a priori étranges :

Représentons-nous l'inconcevable puissance des astres. Aucune description humaine ne peut donner une idée que nous sommes impuissants à nous formuler. Mais sans aller jusqu'à

nous imaginer quelle vigueur peut lier ensemble, en sphères compactes, des myriades de mètres cubes de matière et les faire circuler avec aisance dans l'espace sans forme et sans fin, remémorons-nous quelle dure carcasse protège de la destruction les minéraux, quelle élasticité sauve les gaz et les eaux.

C'est que, sans doute, la nature les expose aux fortunes les plus diverses, et leur interdit tout autre moyen de défense contre les lois contraires qu'elle leur dépêche, toute mesure préventive contre les maux dont elle les assaille.

Pour en rester à notre modeste croûte terrestre, qu'on se représente les pressions formidables qu'elle subit.

En un mouvement vertigineux dans l'espace, il lui faut passer et repasser infiniment au milieu des planètes dont la moindre la pourrait broyer. Elle doit se conserver entre un double principe d'attraction et de répulsion qui la

devrait pulvériser. Elle reçoit des décharges électriques telles, qu'on est en droit de s'étonner qu'elle n'en soit pas foudroyée. Un feu intérieur suffisant pour la fondre comme un peu de cire, la ronge. Parfois elle en crève, crachant une mitraille d'enfer, mais ne cède pas. Que la guerre éclate dans ses entrailles, elle élève des montagnes titaniques, creuse des abîmes sans fond, se couvre de cendre et de fumée et continue, sans broncher, sa course.

Elle déchaîne sur ses propres épaules des ouragans venus du ciel; elle n'en tremble pas. Du haut de ces cimes les plus élevées, elle précipite des cataractes dévastatrices et les envoie grossir l'océan agité de vagues himalayennes. Dans ses forêts elle mène paître des troupeaux d'incendies ravageurs. Elle se livre à la rage du vent, au grignotement de la grêle, à la morsure du soleil et de la glace, s'offre à l'industrie des hommes et des bêtes.

Tout ce qui la compose doit souffrir un poids écrasant, des frottements incessants, l'usure du temps, des influences corrodantes.

Egratignée, blessée, creusée, minée, quelle écorce sans faiblesse ne doit-elle pas offrir à la furie des éléments adverses afin de rester inébranlable dans la tempête.

Pour la vie, à quoi est-elle confiée ? Quelle inattaquable chrysalide a mission delà garantir du carnage universel? Quelle puissante armure en protège le bourgeon ?

Est-on mal venu de croire que l'univers luimême veille à sa conservation ? Que toutes les lois s'entre-croisent, glissent, se roulent et se déroulent avec la grâce de ne la point détruire, de ne la point endommager ? Qu'elles aident à sa procréation régulière, facilitent sa courbe normale ?

N est-on pas fondé de prétendre que quelque chose de supérieur à tout a mis en chaque

centre vital une sagesse suffisante, pour qu'il la mette lui-même à l'abri des forces antagonistes, lui choisisse un excellent milieu de développement, et la fasse rayonner sur le plus de surface possible.

Comment en pourrait-il être autrement, si sa destruction totale n'est pas encore consommée ?

Comment la vie ne serait-elle pas alors à jamais exterminée, offrant aux attaques extérieures si peu de résistance î

Enfermée dans des organes d'une délicatesse extrême, elle n'a, pour toute demeure, qu'un corps de chair, un brin d'herbe, une coquille fragile, un peu de gélatine. Quant à Vœuf minuscule qui la doit perpétuer, encore moins favorisé peut-être, il n'en est pas plus anéanti.

Si l'on considère que guettée par les mêmes périls que la matière inerte, la matière organique connaît ceux de la maladie et de la des-

traction sans cause extérieure, qu'elle est la proie d'autres êtres organisés, ne proclamerons-nous pas, n'admirerons-nous pas l'ordre du monde et le génie du Grand Guide, que la vie non seulement n'en soit pas atteinte, mais encore puise dans le danger permanent qui la menace, plus de vaillance et plus de force? Ne nous émerveillerons-nous pas du but suprême, qu'elle se multiplie où tout tenterait à l'annihiler si elle n'avait été, une fois pour toute, déterminée pour un cycle où elle court le minimum de danger partiel et le maximum d'assurance générale ?

Qui nous expliquera jamais comment la vie, une en son essence et continue dans sa fonction, peut se diviser en d'innombrables petites vies, distribuées en d'innombrables enveloppes de

tout aspect, de toute composition ! Comment peut-elle se réduire à si peu de chose, qu'elle s'infiltre dans un microbe, et s'étendre tellement, qu'une infinité -de corps géants la possèdent à la fois sans l'épuiser ?

Comment peut-elle se diminuer au point qu'un seul être, caché à notre œil, la pourrait contenir toute si tous les autres disparaissaient de la création, et demeurer à ce point extensible qu'elle pourrait partir de lui et pulluler de nouveau jusqu'à couvrir le monde ?

Le plus beau miracle n'est-il pas là, qu'un individu — plante, animal, homme — qui ne semble pas avoir trop d'existence pour lui seul puisse, sans en être amoindri, s'en dépouiller au profit de fils qui,àleurtour,s'en dépouillent, se multiplient, deviennent des forêts, des races, des nations, et ne laissent pas de contenir individuellement la même quantité de vie que leur premier père !

Est-ce à dire que tout individu en possède un surcroît qu'il doive dépenser ? Il n'est point d'exemple que ceux qui sont morts sans descendance en aient subi quelque dommage. Et ceux dont le lignage est nombreux ne se sont point trouvés différents.

D'où peut venir toute cette vie qui, partie d'une invisible monère, se jette à l'assaut de tout, se glisse partout et, jamais satisfaite, ne prépare qu'accroissement de son domaine?

Ici, au milieu des plaines et des forêts, nous sommes vraiment étreints par sa profondeur, sa puissance, son besoin d'envahissemeat.

Un bourdonnement magique nous charme, que l'on distingue parfaitement des manifestations extérieures de la matière : vent, bruit des feuilles, crissement confus des insectes, chants divers des bêtes et des choses.

Venues de partout, des ondes que la nature tangible serait impuissante à créer nous

parcourent. Un courant sympathique s'établit entre la terre et notre âme, et ce ne sont ni les formes, ni les couleurs qui le dirigent.

Nous avons l'intuition d'un mystère.

Une hantise est en nous et n'a point d'objet précis. Quelque chose de chaud et de voluptueux nous saisit de toute part et nous traverse. C'est qu'une sève ardente monte en tout. La vie partout se manifeste insatiable et radieuse. Pressée, serrée, compacte, elle craint de manquer de place pour se déployer, et s'empare de tout ce qui s'offre à elle. Elle grimpe dans les arbres et s'établit dans une feuille avec autant d'énergie que dans un tronc. Elle se faufile dans des milliards d'herbes qui s'emmêlent, s'entre-croisent, se bousculent. Elle se suspend à des fruits, respire dans des fleurs, se donne au champignon, couve dans la mousse et dans la fougère, accole des parasites les uns aux autres, s'écrase sous tous les poids.

Empruntant toutes les conformations, toutes les compositions, toutes les teintes, elle escalade les nues sous les espèces de l'oiseau et rampe sur le sol sous celles du reptile. Elle a des poissons, même pour les abysses de l'océan, et des insectes pour le tréfonds de la terre. D'une richesse inépuisable, elle tient en réserve dans son sein une force permanente qu'elle déchaînera au moment propice. Elle fleurit au soleil, à l'ombre, dans la vase, sous les pierres, promène dans l'air des œufs d'où elle sortira quand il lui plaira. Elle a des représentants qui veillent le jour et d'autres la nuit. Elle a des attachés dans les endroits les plus sordides, ne répugne pas à habiter les ondes croupies, les détritus, la pourriture.

Dans les villes, elle serre les hommes les uns contre les autres, comme dans la plaine les herbes.

Elle s'insinue dans les caves et les moisit,

grimpe sur le faîte des maisons et les verdit. Partout où elle le peut, malgré la pierre aride, le bitume, l'atmosphère méphitique, les éléments mortels, elle germe dans des plantes et des arbres, entretient des animaux, préside à toute chose.

Une pareille exubérance, un tel acharnement condamne à jamais le lieu commun de la vieille métaphysique, ce principium par cimoniœ, en vertu duquel la nature serait sensée n'entreprendre que les strictes actions nécessaires.

D'où vient toute cette vie qu'elle dispense avec tant de prodigalité ?

Qui la contient en si grande quantité qu'elle va sans cesse s'accroissant, et que l'œuvre constante de la mort elle-même ne lui peut faire aucun mal.

Comme les antiques hylozoïstes, devons-nous -croire que la vie est infinie et que tout l'univers

est une masse où elle est dans tous les interstices delà matière, matrice en perpétuelle gestation ?

Des myriades d'êtres avides, sous l'influence d'une chimie propice, la sucent, s'en enivrent, la libèrent de l'inerte, remplacent son énergie automatique par une énergie volontaire, lui donnent une raison d'être comme mise en valeur de la sensibilité, et procréent des fils qui suivront leur magnifique exemple. Si ce n'est point là l'interprétation qu'on puisse faire d'un Straton de Lampsaque, c'est une de celles que la nature elle-même nous inspire.

L'air, la terre, l'eau ne semblent-ils pas vivants?

Qu'on se retrace le merveilleux cycle de la vie, et l'on doutera si une simple transformation de forces, au cours d'une lutte où association et dissociation emplissent tous les rôles, suffit à expliquer quelque chose. En vain quelque incré-

dule proclamera-t-il, comme Broussais pour l'âme : « J'ai beaucoup disséqué la nature, je n'y ai jamais trouvé la vie ! » Nous pourrons nous en tenir à l'idée qui nous plaira le plus. Quelle que soit la puissance qui nous anime, il faut bien admettre qu'elle nous vient de quelque part où elle reste comme un poids mort et non constatable, jusqu'à ce que, en vertu de certaine loi supérieure, elle réalise ses possibilités, acquiert toute sa valeur en passant du règne minéral au règne végétal ou animal, de l'inorganique à l'organique.

Comme nous l'avons dit plus haut, intimement liée à ce qu'elle accomplit, c'est en fomentant un système d'échange éternel entre les diverses substances, qu'elle peut traverser leurs différents états et perpétrer une opération qui n'a pas d'autre but que de la développer elle-même en développant ce dont elle use. Rien de plus admirable que ce mouvement

perpétuel grâce auquel, puisant à même le sein qui lui est offert, elle organise en un bouquet merveilleux les mille éléments de la nature, et en fait un monde inédit, ayant notion de ce qu'il est et de ce qui se passe autour de lui.

Bornons-nous à regarder notre globe terrestre. Quel splendide et prodigieux spectacle il nous livre.

Ici, ce sont des monts orgueilleux coupés d'abîmes profonds. Là, ce sont des vallées immenses ou des océans insondables. Partout coulent des ruisseaux et des rivières, veines gonflées d'une sève bouillonnante.

Il renferme d'inestimables trésors en combinaisons incalculables.

Le soleil audacieux lui envoie ses cavales indomptables. Elles le visitent, boivent et emportent vers les cieux ses eaux. De leurs sabots, avant de partir;elles ont fendillé la glèbe. Elles enfuies, le froid s'abat et s'acharne à

ses membres friables. Il introduit partout des aiguilles de glace et fait plus larges les fissures commencées par les chevaux de feu. Il part à son tour, la foudre se précipite sur ses pas. L'ouragan souffle, inexorable. Les plus hautes cimes frémissent. Des combats épiques se livrent entre le ciel et la terre. Les eaux dérobées redescendent en cataractes épouvantables. Elles s'unissent en fleuves qui dégringolent des montagnes et courent vers la mer, chargés de riches butins : sels amassés par les pluies dans l'espace, sables et poussières laissés par les roches dans la bataille des éléments, morceaux hétéroclites arrachés aux flancs des rives. En route, ils s'infiltrent dans les terrains avoisinants. Ils s'étendent en nappes souterraines qui désagrègent et dissolvent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, y joignent les charges traînées depuis la montagne, s'en saturent comme d'une succulente nourriture.

Au-dessus d'elles veillaient des armées de jeunes graines dont les ancêtres furent fécondés par les ancêtres des eaux et tout ce qu'elles charriaient. Elles s'insinuent vers le milieu du globe par de timides et frêles ramifications qui ne tardent pas, sous l'action bienfaisante du sol humide, à devenir des racines vigoureuses selon Ja nécessité. Et voici que des pousses s'élèvent vers le ciel. Chaque plante devient un centre vers lequel convergent tous les bienfaits de l'univers. L'air la traverse et dépose en elle ce qu'il a de meilleur. Le soleil lui décoche des rayons chauds qui caressent son feuillage, le colorent, le pénètrent, l'enivrent comme un alcool substantiel, le comblent de vertus.

La terre, se pressant à son pied, lui prépare un suc merveilleux. Ce qui venait par la pluie de l'espace, ce qui venait par les ondes de la montagne, des rives usées, des contrées traversées, tout, pierres, métaux, sels, aide à

composer l'onguent délectable qui, déjà, montant dans les rameaux, nourrit des branches, se gonfle en fruits, se condense en gemmes.

Et voici que des animaux de toutes espèces, dont les ancêtres furent fécondés parles ancêtres des eaux avec tout ce qu'elles charriaient, et développés par les ancêtres des végétaux, se jettent sur les plantes qui rayonnent en reines de la nature et les dévorent. Et voici que l'homme se jette sur les uns et sur les autres et les dévore, car l'univers s'acharne contre ses forces particulières au profit de ses forces générales. Et toutes ses forces-vies s'entretiennent les unes avec les autres, se nourrissent mutuellement de leurs dépouilles réciproques, s'exercent à tour de rôle, en une métamorphose continuelle, dans les corps les plus différents.

Nous respirons, et l'air que nous renvoyons

-a ramassé dans nos usines intérieures un poison

que nous chassons. La flore, gourmande, s'en

empare, y puise de la richesse, et du même coup, en un mouvement parallèle aux nôtres, purifie sans cesse notre atmosphère et la parfume. Nous la dévorons, mais morts, notre dépouille estmise.pnr un peuple de radicules, au pillage.

La cendre d'un des nôtres, scellée depuis deux mille ans dans une urne romaine, est apte à insulller de la vie dans un tronc jeune ou vieilli, à faire germer un grain de blé endormi depuis quatre mille ans dans un sarcophage d'Egypte, et par suite à animer une série d'êtres nouveaux.

Pour nous, d'ailleurs, il semble bien que rien ne puisse nous assouvir. Notre appétit hâte encore la rotation naturelle des choses. Non seulement nous survitalisons tout ce qui nous entoure en jetant en pâture aux bouches voraces des monceaux de choses toniques, mais encore nous faisons venir des contrées les plus lointaines du monde tout ce que nous pouvons absorber.

Nous nous trouvons de cette sorte puiser ou fabriquer de la vie avec des éléments venus de

plusieurs milliers de lieues.

Ainsi, en un cycle harmonieux la vie entraîne avec elle la matière. Par elle, fondant comme un peu de neige, l'or et le fer, le cuivre et le charbon, les eaux et les pierres, l'immensité, avec tout ce qu'elle contient, atteignent le plus haut degré de la hiérarchie des forces en devenant sensibles et sciemment agissants. Pourtant ils sont loin de se laisser entraîner dans cette ronde magique comme un fétu dans le vent. Persistant et tenace, leur caractère primitif se retrouve en nous, et c'est lui qui nous détermine.

Homme, animal, plante, zoophyte, nous sommes attaché à notre sol par des liens solides et que nul ne peut trancher. Aussi,est-ce surtout dans le sein terrestre qu'il faut chercher les lois d'où nous vient la diversité fabuleuse

des hôtes de notre planète. C'est en lui qu'on trouvera la source la plus sûre des tempéraments et des inclinations. C'est lui qui abreuve les passions, nuance les sentiments, distribue les facultés, commande à la pensée et mène, ingrat, jusqu'à la mort, la vie qui l'avait vivifié. C'est la terre que nous retrouverons toujours en nous, la terre esclave elle-même de quelque chose de plus profond : la grande loi ou le principe absolu.

C'est sur ordre de celui-ci, mais d'après des aptitudes personnelles, qu'elle a, une fois pour toutes, réglé ses rapports avec la vie au mieux de leurs possibilités réciproques, et organisé cette confondante gradation des appétits sans laquelle, placés tous sur le même plan, les êtres vivants auraient été réduits à grouiller sans aucun moyen d'évasion dans les bas-fonds de la nature.

Rien de plus admirable que cette sagesse où

chacun ici-bas fut nanti d'une mission spéciale et qu'il accomplira au profit de la vie, de la vie dans sa manifestation la plus haute et la plus intelligente, la vie humaine.

Que deviendrions-nous s'il nous fallait arracher nous-mêmes de l'inorganique les particules de notre corps.

Peut-on se représenter l'homme, vautré, plongeant dans le sol des suçoirs ; extrayant de la terre, pour éliminer les autres, ses principes nutritifs; courant dans la montagne détacher les rochers et les minerais, afin de les broyer entre ses dents ; ravissant aux entrailles terrestres la substance brute pour en faire directement des chyles. Combien nous devons nous réjouir de porter en nous des racines subtiles et raffinées, qui, sans que nous soyons attachés à la Qflèbe et livrés à un labeur infernal, s'emparent d'une nourriture toute préparée. Certes, il faut louer l'Harmonie du monde que

la vie soit si variée, et féconde des êtres qui organisent pour elle, pour nous, en une synthèse magnifique, toutes les forces régnant dans l'absolu.

Une synthèse de toutes les forces, voilà indéniablement ce que nous sommes, grâce à la vie. Par elle, nous empruntons à l'univers ses attributs les plus disparates, de ses matériaux divers aux lois qui les gouvernent, et nous les coordonnons à notre service. Il est comme un engrais somptueux d'où nous nous soutirons nous-mêmes parmi l'écheveau inextricable de ses merveilles. Il n'y a rien que nous lui sachions sans nous en emparer. En nous il passe entièrement. Ce que nous ne lui dérobons pas avec la bouche, nous le prenons avec les }Teux, avec le nez, avec les oreilles, avec les mains, avec tous les atomes de notre? peau. Chacun de nos

pores est une ventouse qui l'attire, le sasse, le happe par parcelles, pour le recomposer en nous sous une face plus belle et plus sublime. Rien n'est plus pauvrement restrictif que notre titre d'homme. Il semble nous donner comme seule mère la terre, et c'est de tout que jaillit la riche source de la vie, et c'est partout que nous nous abreuvons.

Partout, même dans la mort. Pour se fortifier, la vie semble condamnée à devoir s'assassiner, à n'avoir pas de plus impardonnable ennemie qu'elle-même. Elle s'acharne à se détruire en faisant absorber par chacune de ses unités un grand nombre d'autres unités, ou en leur faisant véhiculer de tout côté des germes mortels. Mais, superbe revanche, c'est la mort qui se charge d'entretenir et de développer partout la vie. N'est-ce point de cellules mortes que nous nous nourrissons? N'est-ce point d'inorganique, un instant imprégné d'existence, saturé de suc

vital, puis replongé dans le néant, que nous nous bâtissons une enveloppe corporelle, abri indispensable de la vie !

Et cet échange continuel de vie et de mortr cet état constant d'agrégation et de désagrégation, n'est-ce point la condition essentielle de l'existence ?

Notre vie individuelle s'étend sans solution de continuité de notre naissance à notre trépas, et nul n'en pourrait interrompre le cours, sauf pour l'anéantir à jamais.

Pourtant, que de fois nous rêverions de dormir d'un vrai sommeil, et qui nous retrouverait à l'abdication aussi jeune, mais plus noble qu'à son avènement.

Que ne gagnerions-nous pas à des morts temporaires, où nous prendrions des leçons de gravité et de sagesse ? Que d'abimes traversés

sans choir, que de poussées mauvaises refrénées ! Que de déplorables actions non perpétrées, que de stupides coups de boutoir du destin, que de catastrophes évités. Malheureusement, nous proposons sans disposer.

Nous sommes lancés dans l'existence comme une boule sur une pente rapide et nous ne pouvons revenir sur nos pas. Tant pis pour qui, d'un coup d'œil, ne sait pas voir tous les périls, tous les traquenards de la route, reconnaître les abris possibles, tant pis pour lui et pour tous les hommes qui lui sont solidaires, car dans la nature tout est solidaire.

La vie éternelle, prodigue et large, ne séjourne en nous qu'une second-e et ne nous anime que dans le sens où nous sommes. Sa misson s'arrête là. Génie ou sot, sage ou fou, criminel ou saint, elle apporte en tout homme, avec la même perfection, le même germe. Son pouvoir finissant où commence celui de l'être

qu'elle vivifie, elle ne se préoccupe pas de ce qui en résultera.

Comme la vapeur ne fait fonctionner une machine qu'en raison d'un mécanisme qu'elle ne peut changer, et la fait bondir sur des rails qu'elle n'a point établis, la vie imprime un mouvement à des êtres conformément à leur espèce et ne se soucie de rien de plus. De l'infusoire au vertébré supérieur, du microphyte à l'arbre le plus altier, tout est imprégné d'elle, mais selon des possibilités qu'il ne lui appartient pas de modifier. Faut-il magnifier la vie de se répandre ainsi en tout venant, sans discernement, mais en vertu d'une justice supérieure à la nôtre, ou regretter la cécité des forces directrices ?

Faut-il, en tant qu'unité de l'univers, admirer que la moelle la plus pure du monde soit ainsi prodiguée ; ou, en tant qu'homme, nous lamenter qu'une entité aussi sublime ne soit

pas le don rare et meilleur au plus harmonieux assemblage de lois?

Faut-il pleurer sur ce que, sacrée, elle ne soit pas réservée aux élus, ou nous taire avec humilité dans l'ignorance de la destinée ?

Aucune lumière ne nous éclaire, il convient de ne pas rendre de jugement.

Contentons-nous de nous extasier à la pensée que, dans l'indescriptible et terrifiante splendeur mondiale, il y ait place pour la perfection de cette vie minuscule et immense. Qu'ayant orchestré la symphonie harmonieuse des astres avec tout le prodigieux qu'ils comportent, la souveraine Loi ait apporté le même soin minutieux à accorder à l'unisson notre évolution. Qu'ayant ordonné une masse infinie de matière, discipliné un monde de forces occultes, elle les mette à la disposition de la vie, de notre vie ! Qu'ayant créé un spectacle grandiose, au maintien duquel elle doit

veiller sans arrêt sous menace de le voir s'anéantir dans un écrasement sans nom, elle nous ait permis, à nous spectateurs infîmes, de nous en repaître comme des dieux. Réjouissons-nous de ce que, ayant enchaîné à jamais le monde, l'ayant courbé sur une tâche dont il ne peut bouger, l'ayant mis dans un chemin dont il ne peut s'écarter, elle ait accordé à la vie de nous rendre libre et indépendant selon notre nature, et dans la mesure où le rendait possible l'esclavage ambiant.

PAROLRS DRVANT LA VŒ

Paroles devant le Poète

Pour Han Ryner.

Nous devons admettre qu'un pacte a été passé entre la nature et le poète. Où elle ne nous donne à contempler qu'un visage, multiple et grandiose sans doute, mais méfiant et fermé, elle lui révèle un cœur rayonnant.

C'est qu'il possède le don magique de la voyance et le sûr sésame du lyrisme.

Il eût été vain de lui vouloir cacher la lumière, son cœur étant le foyer de la perpétuelle clarté, et son corps le lieu électif de la sublime flamme. Son premier aïeul, dressé sur le monde encore embrasé, n'en avait-il pas déjà dérobé le secret, et déjà ne l'avait-il pas versé au sein de son

immortelle lignée ? La parole n'étant point encore à la bouche des hommes, l'héroïque larcin ne fut point dénoncé, et lorsqu'elle monta de leur ventre à leurs lèvres, le feu ne pouvait plus s'éteindre. Même, il brillait d'un éclat si vif, que certains, éblouis, le prirent pour phare intérieur. Et, dans la tribu, ils furent ceux des hommes dont, déjà, la route d'une vie embarrassée par la matière s'éclairait de place en place»

Depuis, au cours des siècles et des peuples, plusieurs fois, devant la glaciale nudité d'une existence menée pour le seul appétit de la chair,, il sembla que, découragée de n'arriver point à dessiller des yeux d'aveugles, la lumière se fût à jamais enclose dans l'ombre consolante où rien ne souffre. Mais soudain, un jour semblable à tous les jours — ou plutôt une nuit — pour une minute éternelle, la flamme divine s'éleva et brilla : un nouveau poète était né.

Le fait se reproduisit.

Le destin seul savait pourquoi, un étrange caprice présidait à ces réveils. Ils avaient lieu tantôt à l'aurore d'une race ou d'une cité, tantôt à leur déclin, tantôt parmi les barbares nomades, tantôt parmi les nations attachées au sol natal. La lumière apparaissait au milieu des batailles ou dans la paix d'un temple, au sommet de la montagne ou dans la chaumine obscure d'un village de la plaine ; elle brûlait l'âme diabolique d'une mine noire, charmait une ville de pierre et d'acier, obombrait le seul habitant d'une forêt mystérieuse, tourbillonnait entre les sillons réguliers que traçait le laboureur de terre, ou dans ceux fantasques de la mer ; c'était dans la demeure du riche ou dans la masure du pauvre, dans un pays débrouillard ou de soleil, c'était n'importe où : quelque chose rongeait le corps d'un enfant malingre, gonflait la poitrine vigoureuse

d'un géant, asservissait un roi, libérait un esclave, et voici que, tous égaux, ils chantaient eomme une lyre ; alors un feu clair allumait les villes et les champs, irisait le cœur d'une étoile ou la prunelle de la rosée, illuminait diversement l'âme à facettes des hommes de toute couleur.

Un poète était né, autant dire un enchanteur. Il suffisait qu'il eût parlé pour que toutes choses eussent un langage particulier, compréhensible pour chacun.

Un bourdonnement était dans Fécorce des arbres ; les cailloux inertes n'étaient pas étrangers à un chant montant du sol. Nul ne pouvait nier les paroles de la brise, le frôlement, soyeux des nuages, la voix cristalline des astres.

Enfermé dans le tombeau le plus sourd, nous eussions perçu les plaintes d'un océan lointain, le hôlement grondeur des roches de la montagne,

le rythme des blés, le ferraillement des rayons solaires.

Il y avait mieux. Les saisons passaient, et, contrairement à ce qu'on avait cru jusque-là, elles étaient autre chose que des transformations climatériques.

Au printemps la sève n'était pas perceptible dans les seuls canaux des arbres. Le laboureur de terre la sentait couler sous sa paume dans les poignées de sa charrue, le bûcheron dans le manche de sa cognée. Un fluide reliait le grand corps terrestre à ses fils les hommes, comme une racine llexible fixerait un buisson. Partout où il y avait du bois, des craquements annonçaient l'ère nouvelle. Chez le boulanger le pétrin, chez le boucher l'étal, chez le fruitier les longues tablettes communiquaient à la nourriture une saveur enivrante. Dans le creux des maisons, les meubles se racontaient de semblables temps, jadis dans la forêt parfumée

d'herbes et de violettes. Les tables et les chaises avaient des rameaux souples et invisibles qui vous pénétraient de mille frissons, venus de tous les points de l'espace, et vous laissaient rêveurs et indolents. Et même au large, les bateaux des pêcheurs, séparés de la grande nourrice par cent mille pieds d'eau, rajeunissaient, et dansaient follement sur les flots sous la cornette de leurs voiles. Une ivresse gagnait par la voie du ciel l'humanité pleine d'allégresse et d'amour.

Nous sentions aussi le sang de nos veines, il était ardent et joyeux. Lorsque nous touchions un objet, fût-ce le plus usuel, des pulsations identiques aux nôtres venaient de lui et l'animaient. Il n'y avait rien d'inerte, rien de silencieux. Tout conversait familièrement avec nous. Une caresse était dans les choses. Un même esprit courait sur la nature, rendant tout solidaire. Nous étions étroitement étreints par

l'espace. Nul n'aurait pu se soustraire aux influences de l'infini, nous faisions bloc avec les siècles et l'étendue.

C'était une de nos membranes que nous avions pétrifiée autour de nous en guise de demeure, et c'est nous qui recevions ses sensations.

Nous allions beaucoup plus loin, une de nos cellules planétaires, morte depuis plusieurs siècles, communiquait une clarté délicate à la partie sensible, mais éphémère de notre moi.

Nous ne pouvions nous désintéresser d'aucune action, aussi minime fût-elle. Nous avions conscience de l'épanouissement des bourgeons de nos plantes et de la pousse vigoureuse de nos milliards de feuilles au bout de la forêt de membres de nos arbres.

Dans la fleur à peine entr'ouverte, déjà filtrait notre chair pour s'épanouir en fruit savoureux : aux butinements des abeilles, nous tendions

sur des calices multicolores les pulpes d'or du miel, et les abeilles le savaient, qui nous livreraient sans combat le gâteau des dieux.

En été pouvions-nous nier que le soleil jaillît de notre peau comme un duvet moelleux et brûlant : n'avions-nous pas connaissance de notre mission en mûrissant les récoltes ? Si nous en étions parfois maussades, refusionsnous longtemps à nos campagnes notre pluie bienfaisante ? Si tour à tour nous épousions, et le ressentiment de la nature sous l'excès de la chaleur, et sa mélancolique tristesse sous l'averse du ciel, si nous frémissions de l'épiderme de nos ruisseaux, si nous nous écoutions dans la mélodie des oiseaux, si nous nous enveloppions, le jour d'un fluide réseau de lumière, la nuit d'un extensible costume d'ombre, c'est que nous n'étions qu'une même chose en ses aspects infinis.

En automne, les plus sceptiques devaient

avouer, devant les blessures pourpres de la treille, que notre sang circulait en effet dans le sein vivant de la terre. Nous étions comme la nature au crépuscule. Nous portions un si lourd poids de fatigue que le moindre effort nous lassait. Nous nous dépouillions du fardeau pourtant léger de nos feuilles et laissions s'anéantir nos branches. Nous fauchions les longues chevelures de nos prés et de nos champs.

Notre mémoire ne conservait pas sans douleur le souvenir du passé glorieux que nous abandonnions derrière nous, sans avoir la force de ne pas nous retourner, mais une douceur naissait à la certitude du repos prochain où nous nous referions un organisme neuf pour un nouveau jeu de saisons. Sûrs de retrouver une terre vierge et forte au prochain printemps, nous laissions choir une avalanche de graines. Pour les plus précieuses semences,

nous les avions soigneusement abritées dans des greniers où nous leur ferions passer les jours les plus durs.

Puis lentement, sans secousse, ou parfois brusquement, nous déchaînions notre hiver sur une grande partie de notre flanc terrestre. Recouverts de neige jusqu'au toit de nos demeures nous nous endormions de presque toute notre nature. Retirés dans nos carapaces de pierre, nous nous détachions de notre corps universel, pour ne plus nous contempler solitaires que dans la tiédeur de la chambre. Nous étions bien en rapport avec le bruit de la ville où mugissaient cent mille mécaniques d'enfer, mais nos sensations extérieures étaient ouatées. Le foyer, des livres, quelques menus objets suffisaient à notre existence. Cependant notre vie intérieure devenait si concentrée que nous pouvions en quelques minutes ranimer devant nous toutes les saisons mortes.

PAROLES DEVANT LE POETE 7t

Il n'y avait à ce panthéisme aucun sortilège. La nature a passé un pacte avec le poète, mais le poète a passé un pacte avec les hommes. Elle se livre à lui pour qu'il nous la livre. Initié par quelque esprit suprême que lui-même ne connaît pas, il a reçu mission d'initiateur. C'est lui qui doit servir de médiateur entre ia grande âme universelle et la nôtre qui, vivant séparée d'elle, sans lui ne l'aurait jamais comprise.

Nous allions par notre chemin, distincts de tout ce quinous entourait. Des symboles étaient partout que nous ne pouvions déchiffrer : astres, éléments, formes, sons, couleurs. Nous avions un nom pour tout, mais nous n'en avions pas pour en exprimer la signification.

« Pourquoi ? » questionnaient anxieusement les meilleurs d'entre nous.

Des sages faisaient des hypothèses, et les sages étaient des fous, car nous voulions la

vérité. Des savants découvraient des vérités, mais cela multipliait l'énigme, car nous voulions la vérité. D'ailleurs, il fallait faire tellement de détours, s'enfoncer dans tant de calculs, détruire une si grande quantité de palais pour atteindre à ces vagues vérités subalternes, que la plupart d'entre nous devaient, dès les premiers pas, renoncer à tout espoir de solution.

« Pourquoi ? » questionnions-nous. Les savants nous expliquaient comment, et cela nous importait très peu.

Mais voici que le poète apparut. D'un coup d'œil il avait pénétré le secret et le tenait, palpitant, sous le joug unique de son verbe. Rien n'était plus simple pour lui que de nous le faire toucher, pour lui qui, par une image, pouvait donner la place exacte d'une planète, noter une vibration^ imperceptible, établir un rapport de son, de forme, de couleur, démêler une loi sans jamais se tromper.

Gomment pourrait-il se méprendre lui qui habite le sein même de l'harmonie ! Le monde, c'est lui qui le crée en le recréant à notre ressemblance la plus hautaine. Il l'épure, le vivifie, l'émancipé de sa gangue matérielle qui le cachait à nos regards, et nous le livre frémissant, et sans mensonge. Et nous-mêmes il nous délivre de la Bête et nous purifie.

Sous sa domination libératrice, en nous l'homme cesse et Dieu commence. Notre chair semble alors se fondre, iluidique, et nous exultons,directement liés à la grande corde symphonique de l'infini. Et voici soudain que nous ne sommes plus distants de rien. Nous sommes tout ce qui se meut, tout ce qui sent, tout ce qui pense et tout ce qui agit entre l'orgueilleuse parure du ciel et le riche manteau de la terre. Nous sommes contemporains de tout, nous sommes tous les temps et tous les espaces.

Nous étions esclaves de la Nature, le poète

PAROLBS DEVANT LA VIB 5

nous a pris sous son charme, et a fait de nous pour l'éternité des hommes libres, comme lui.

Nous n'entendions pas dans nos pensées et il nous y fit entendre. C'est qu'il nous manquait des mots et des valeurs de mots pour aller à nos idées, et que lui, recevant directement les communications du mystère, les possédait tous, et avait le privilège de pouvoir nous les faire écouter.

Miracle ! Nos propres et plus anciennes paroles acquéraient un sens inconnu à nos oreilles, s'emparaient d'un empire surnaturel, et chacune d'elles contenait dès lors en puissance l'essence sublime de l'univers. Certes, toutle monde se sert de mots, mais ce ne sont que de pauvres signes humains, simples et sans grands retentissements. Seul le poète connaît les divins vocables à la lumière desquels les nôtres s'éclairent de tout côté et prennent leur essor intégral. Tout le monde se

sert d'un langage, mais ce langage, venant des sens et des muscles, part de la bouche pour aller aux sens et aux muscles. Seul le poète sait trouver celui de son cœur et de son esprit, et le communiquer aux nôtres comme une musique suave et suprême. Aussi ne s'adresset-il qu'à la parcelle de Dieu que chacun de nous possède en soi à l'état d'attente, et qui s'éveille à mesure que nous saisissons le sens mystique de la Parole, et lui seul peut nous l'enseigner.

Miraculeux enseignement au gré duquel tous les sons se transforment, et se perçoivent comme un orchestre agissant sur toutes nos facultés à la fois.

H semblerait que tous eussent été morts avant qu'il s'en fût servi et qu'il vient de leur insufller une vie nouvelle, vie intense, fantastique, emportée, magnétique, qui met à feu et à sang les quatre coins de l'horizon, ou vie calme, religieuse et méditative, épique, lyrique, ou sereine et apai-

santé. A peine sont-ils, ces sons magiques, insérés dans une phrase, que celle-ci flambe et se tord en tourbillons de feu dévorateur, coule comme un beau fleuve clair, ou s'étend comme une prairie constellée de fleurs.

Venue de l'au delà des lèvres, la parole du poète est bien le Verbe. Il n'est point de pouvoir plus souverain, que de la posséder, pas même celui des mages, pas même celui des prophètes, qui ne nous embrasent point dans tout ce que la vie nous octroie. Toute d'explosion, de mouvement, scintillant de mille feux divers, la voix du poète emprunte à la nature l'infinie variété. Chacune de ses modulations correspondant à une corde de notre âme, nous ouvre une porte lumineuse sur la vérité du Grand Tout.

Par sa vertu, nous avons enfin une explication rationnelle des choses et de leurs manifestations. Nous connaissons le devenir et sa

PAnOLKS DEVANT LE POETE 77

raison. Connaissance intuitive si profonde et si sérieuse, que jamais nous ne l'oublierons. Nous ne circulerons plus dès lors qu'avec elle. Elle nous suivra dans nos pérégrinations et dans notre évolution, ou plutôt nous précédera afin de poser partout son flambeau. Nos yeux garderont le pouvoir de concentrer au fond de leur lointaine caverne les plus occultes harmonies intérieures qui créent les apparences matérielles. Dans les plus sombres ténèbres de la nuit la plus noire, la paupière hermétiquement close, déjà nous sommes illuminés par une clarté si ténue, si fluide, si vive, que notre âme en est éblouie.

L'erreur des chercheurs avait été de détruire le monde pour en trouver les raisons. Le poète, lui, se maria à l'univers pour en dissiper l'obscurité. Ainsi en pénétra -t-il les arcanes, en solutionna-t-il les mystères, et non point comme un savant qui dissèque et atrophie, mais comme

un héros qui guide une armée vers la beauté des victoires, comme un roi dont la pompe rejaillit sur le royaume, comme un saint qui sanctifie, comme un époux qui fertilise, comme un Prométhée qui vivifie l'homme et lui ajoute ce qui lui manquait pour atteindre jusqu'à l'univers. Même ne serait-ce point plutôt le majestueux univers qu'il forcerait à venir à nous, et à s'agenouiller devant notre orgueil ? Demandera-t-il ce qu'est la terre, quelle est sa dimension, sa place et sa raison d'être dans l'espace, celui qui aura connu sur les bords de l'Euphrate Militta, à Éphèse Diane, Astarté en Phénicie, Cybèle en Phrygie ou Déméter en Grèce ? Ne connaîtra-t-il pas le soleil, celui qui aura contemplé Phré au temple de Karnak, ou le disque ailé de Denderah ? Aura-t-il besoin de passer des années dans un rigide et froid observatoire, celui qui aura vu Souria aux quatre mains semer des roses aux riches

couleurs à l'orée du levant et du couchant ? Ne nous sufïira-t-il pas d'avoir aperçu une fuis un bas-relief sur le colfre de Cypselus pour comprendre le mystère de la Nuit, mère du Sommeil et de la Mort ?

Saturne à tête de singe, Jupiter à triple tête de vautour, de coq et de dragon, Mercure à tête de Verrat, Lunus et sa vache blanche, Vénus et sa couronne à sept pointes, Mars et son fouet de fer, Castor et Pollux, T Aurore poursuivant Céphale, Zeus assembleur de nuages, les Nymphes et les Sirènes, ne nous donnent-ils pas une représentation exacte de la nature et de tous les drames qu'elle se joue, qu'elle nous joue !

Nous savons tous quels dieux déchus cachent les animaux, pourquoi se lamentent les fontaines, et sont insensibles les pierres. La Fable a peuplé l'Olympe de tous les faits de l'univers, et le poète a su la dévoiler à nos regards surpris .

Une brique chargée de caractères, quelques phrases sur un papyrus rongé des vers, les ruines d'un temple, une stèle sculptée, un débris de vase amoureusement colorié, une statuette brisée, un morceau de cuir repoussé, un bijou harmonieusement ciselé, un lambeau d'étoffe brodée, un tombeau couvert d'hiéroglyphes presque effacés, et tout à coup, après mille ans, l'âme d'un poète anonyme surgit devant nos yeux, et sous ses pas des nations revivent, nos pères nous parlent et nous émeuvent, la beauté nous étreint et nous grandit.

Ah ! que resterait-il de ce brillant passé s'il n'avait eu que ses guerres glorieuses et ses riches négoces ? Pas même le plus léger souvenir. Seul, le poète magnifie sa race et immor-

talise sa nation en lui donnant son unique titre à notre admiration et à notre reconnaissance.

Et comme s'il était appelé à être vraiment le seul sauveur du monde, c'est à ses fils qu'il confie la mission de réédifier dans notre mémoire ses œuvres, livrées au pillage et à la destruction.

Argos, Athènes, Corinthe, Sicyone, où sont les miracles d'art dont de divins tailleurs de pierre vous avaient peuplés ?

Rêves audacieux de poètes : Jupiter, d'Olympie, jardins de Babylone, mausolée do Carie, phare d'Alexandrie, temple d'Ephèse, colosse solaire de Rhodes, que subsiste-t-il de vous ? Un peu de poussière sur l'aile de tous les vents... et un tressaillement profond, germé dans notre cerveau, sous le feu du souvenir ravivé par d'autres poètes, pour notre splendeur morale. Des sept merveilles, seules, symboles

majestueux, se dressent encore dans toute leur force les pyramides, merveille grandiose et sereine dédiée au royaume de la Mort.

Sans doute tout le monde n'est point digne d'écouter le poète, et ceux qui l'écoutent ne l'entendent pas tous. Le vulgaire n'a même pas la plus petite notion de ce qu'il représente. Alors que la nature, avare, n'en a pas produit cinq cents, des milliers d'usurpateurs se revêtent du titre sublime. La foule, ignorante, s'éloigne longtemps de ses vrais apôtres pour courir vers des danseurs de corde, et l'effigie des génies ressort du livre de la gloire comme sur les pages d'un martyrologe.

Qu'importe au créateur ? Illuminé, il chante pour chanter. Et si son chant, comme celui du

cygne, annonce dès les premières modulations sa mort, il annonce aussi sa survie. Sa voix, obéissant à des lois supérieures, autoritaires jusqu'à la tyrannie, range à son appel les privilégiés qui, vibrant aux accords libres et infinis de l'éther, la doivent comprendre, et le bienfait céleste circule en eux et se répandra sur la terre comme une bénédiction.

Le poète ajoute à l'univers ce qui lui manquait à notre regard : l'humain, et nous conquiert ce qui nous manquait à son regard : le divin.

A proportion qu'il nous divinise, Dieu, par lui, s'humanise, nous absorbe, et voici que nous avons une foi.

Nous tâtonnions dans les ténèbres et gémissions. Nous avons maintenant le sens de la vie et nous marchons en pleine clarté.

Notre existence était passive, depuis que

nous avons appris à la recréer, elle est active et nous élève.

Le poète est le cœur des cœurs et nous ressentons en notre poitrine chacune de ses pulsations.

Aux coups de son aile magique, tout s'agite et vit.

Il parle, ses phrases se transmuent en vivante sagesse, en vivante beauté, et le temporaire devient définitif, l'éphémère immortel.

Il passe, et chaque seconde acquiert la force de l'éternité.

Il y a des fleurs si merveilleuses, dont les tons sont si riches et les parfums si rares, qu'il semble qu'elles aient puisé en elles la quintessence harmonieuse des éléments. Ainsi le poète, dès sa naissance, a baigné dans une atmosphère pénétrante qui l'imprégna de

souple musicalité. Saturé de puissance, il est comme un vivant radium qui ne prend qu'en soi ce qu'il éploie à l'entour. En lui a passé tout l'espace avec ce qui le peuple et le grandit, et il est maintenant la subtile moelle du monde, le rayonnant centre du monde.

Spectateur profond, il est devenu lui-même un spectacle grandiose et magnifique. Tout est gravé sur la table d'or de son cœur, et il pourrait être aveugle qu'il y verrait quand même, car sa vue est en arrière de sa prunelle et sa vision bien plus loin que ses sens.

Avec quelques mots sinueux, une ligne peinte ou sculptée, une note sur une portée, il évoque pour nous plus de décors que n'en peuvent, sur uue montagne, posséder nos yeux attentifs. Il tend devant nous un écran merveilleux sur lequel vient se refléter toute son âme, tour à tour tourmentée et sereine, grave et riante, amoureuse ou sanglante, épique,

vagabonde, mais toujours mélodieuse et toujours infinie. Et ainsi nous trouvons-nous exprimés dans ce que nous avons de plus secret, de plus intime, de plus particulier, et à la fois de plus général, de plus universel. Son œuvre est tellement pure et dépouillée de mensonge, que nous la sentons toujours comme une confidence, confidence musicale et parfumée, si insinuante et si persuasive, qu'il nous semble vraiment que c'est nous qui nous confessons, qui confessons nos impressions devant l'immensité, et nos sentiments devant ses lois.

Car en s'interprétant lui-même, c'est de nous et de tout l'univers qu'il s'est fait l'interprète. Interprète pénétrant qui ne voit pas en bloc les multitudes, mais va trouver chacun en particulier, l'explore en ses cavernes les plus sombres et les plus reculées et soudain l'emplit d'une lumière diffuse.

Ne fûmes-nous maintes fois surpris de cette perspicacité à s'exprimer sur nos propres amours et nos propres bontés que nous ne nous étions jamais avisés de découvrir nous-mêmes ? Qui ne s'est point étonné de se sentir soudain tout autre que ce qu'il s'était cru jusque-là ? Eprouvàmes-nousjamais bonheurplus grandque celui de ces révélations inattendues, au cours desquelles nous dûmes dépouiller le vieil homme incompris — ou mal compris — abandonner d'anciennes aspirations, d'anciennes contraintes plutôt, pour, enfin ! nous trouver nous-mêmes, vêtus de nos plus splendides vêtements !

Avec quelques signes dérobés palpitants au sein même de l'occulte et du mystère, le poète nous libère si bien de la matière ambiante, il nous dégage si bien des lois arbitraires, que l'esprit devient maître. Et l'esprit est connaissance. Le temps et l'espace, sous sa tutelle, n'ont plus d'obstacle à nous offrir. Plus rapides

c8 PAROLES DEVANT LA VIE

que la flèche d'or d'Abaris, plus invisibles que la pierre Ophtalmus, plus prolifiques que la corne de la chèvre Araalthée, nos pensées partent à la conquête du monde. Par elles nous passons sans transition par tous les états possibles de Tinfîni.

A leur suite nous voyons défiler les races des hommes avec leurs femmes, leurs enfants, leurs prêtres, leurs vieillards, leurs paysans et leurs patriciens, leurs soldats et leurs tyrans, leurs malades et leurs morts ; nous entendons piétiner les races des bêtes avec leurs milliards d'espèces.

De grands combats revivent, des ouragans se déchaînent, des volcans irruptent; l'enfer nous apparaît avec tous ses supplices ; les dieux sont debout sur l'Olympe et croulent dans un fracas de tonnerre, engloutissant des villes et des civilisations ; des incendies allument le globe, des religions multiples apparaissent et

disparaissent, le ciel s'ouvre et étale des trésors d'astres splendides ; la clarté et les ombres nous noient tour à tour; nous pénétrons à la fois dans cent demeures, dans mille cerveaux. Nous trébuchons dans le chaos du premier jour et périssons dans le palais branlant de l'humanité mourant de vieillesse. Nous assistons avec terreur au combat formidable des planètes précipitées front contre front et saisissons la palpitation des amants, des oiseaux, des feuilles et le murmure des atomes.

Un mot surpris par le poète au grand livre de la Chimie, et nous résolvons sans effort tous les problèmes.

C'est que le poète est avant tout un transfigurateur. Loin de se plier à la volonté de la nature, il plie la nature à sa volonté et la mène où il veut. Tout se qu'il imagine est vrai, parce qu'ici-bas le rêve est Dieu et que le poète est son prophète. Nous connaissons des choses

l'idée que nous nous en faisons, et tout ce que nous imaginons est ou sera, comme furent toutes les découvertes rêvées par des hommes depuis qu'ils sont hommes, et qu'ils rêvent, de celles des nouveaux continents et des nouvelles planètes, de celles des nouveaux peuples du ciel, de la terre ou des eaux, à celles qui nous ont fait dompter les éléments et leurs forces. Il n'y a rien entre les multiples extrêmes de l'infini que ce que nous rêvons et construisons. La mesure d'intérêt d'un astre incommensurable ou d'un insecte imperceptible est à celle du rêve qu'ils nous permettent, comme la valeur d'un être pensant se mesure à celle du rêve qu'il fait et de la fantaisie qui le mène.

Le poète est l'homme dont le rêve est si vaste qu'il le dépasse, se transmue en rêve cosmique et plane assez haut pour être perçu de tout le globe habité, et ainsi changer complètement la face du monde. Aussi mérite-t-il

le titre d'ordonnateur du rêve, d'annonciateur du royaume du rêve, c'est-à-dire de prospecteur de la réalité, de protagoniste du drame universel.

Sa puissance est telle que, pour être grand, il ne s'agira pas pour lui exclusivement de vouer son chant à l'univers. Tel aura autant fait pour changer notre sensibilité et avec elle notre conception totale de tout, en nous offrant dans son poème une plainte de douleur intime, une joie personnelle, qu'en chantant comme Ovide les métamorphoses, comme Lucrèce la nature des choses. Tel nous fera aussi bien comprendre l'éternel destin en nous contant sa vie, qu'Homère avec l Iliade et V Odyssée ; ou nous enseignera sur l'implacable Fatum par une complainte de pauvre homme, aussi bien que Sophocle avec le Roi Œdipe. Un paysan né dans la terre, un enfant blessé, un gueux sans feu ni loi égaleront soudain

Hamlet et Faust, peut-être bien frères. Les uns pataugeront dans les minables et féroces sentiments humains, les autres chercheront la stabilité mondiale, ils se rejoindront par la profondeur de leur chant angoissé, par l'exaltation de leur lyrisme, par l'audace de leur vol et de leur affirmation. Ils se rejoindront par tout ce qui les unit à nous, dont ils sont la conscience supérieure, la seule raison d'être au milieu de la terrifiante splendeur de l'infini.

Paroles devant la Fiancée

« Qu'il n'épouse pas une tille. . . qui porte le nom d'une constellation, d'un arbre, d'une rivière, d'un peuple barbare, d'un oiseau, d un serpent ».

« Qu'il prenne une femme bien faite, dont le nom soit agréable, qui ait la démarche gracieuse oVun cygne, dont les cheveux soient lins, les dents

Setites et les membres d'une ouceur charmante. »

Lois de Manon, liv. III, 9 et 10.

Ton nom aura la clarté des constellations et comme elles sera vaste et harmonieux; il signifiera l'arbre par l'évocation des rameaux et des fruits que seront nos fils, et aussi par la prudence, la fraîcheur, la sérénité chantante et mélancolique de la forêt; il sera fluide comme

la rivière, comme elle il reflétera le ciel et les aspects riants et divers des rives ; il rappellera la gravité majestueuse de la montagne qui jamais n'abaissa une cime couronnée de neige ; il évoquera la naïveté et l'héroïsme, mais aussi l'âpre passion des peuples barbares; il sera léger, vif, joyeux comme l'oiseau, souple et brillant comme le serpent.

Ton nom sera multiple et chatoyant, soyeux et changeant,car il aura son sens intégral bien au delà de ses syllabes et épousera les infinies variations de mes rêves. Choisi par le destin parmi tous ceux qui fleurissent dans le mystère et le silence, il retentira bien plus loin que dans la caverne sonore de mes oreilles, et sera comme le voile d'Isis que seuls les initiés pouvaient soulever. Il sera plus qu'une musique pour la chair, il sera le murmure révélateur de ton âme, l'appel irrésistible de tes forces secrètes, et mon cœur seul pourra l'entendre.

Humble disciple d'Hermès, fragile jouet de l'occulte, je suis comme l'alchimiste inquiet, penché sur un grimoire indéchiffrable. Et lumineuse, soudain la page où tu figures apparaît à mes yeux éblouis. La prédestination est inscrite au-dessus de ta tête, et ton nom la grave profondément sur la table de mon âme. Je t'appelle, et déjà le ton mélodieux de ta voix est dans la mienne, par le son que je viens de prononcer selon la confidence du Grand Livre.

Auras-tu la perfection corporelle d'Antinous ou de Cléopâtre ? le charme de Sémiramis ? l'intelligence de Laïs ou de Leontium ?

Ta démarche aura certainement la grâce radieuse de tes vertus, toi dont la beauté profonde resplendira à ma vue pour en illuminer mes sens. Tes dents auront l'éclat éblouissant

de ton sourire, et tes membres la douceur charmante de ta bonté.

Jamais encore, je l'avoue, je n'ai rêvé tes yeux ou tes cheveux; ton visage est en moi mouvant comme le nuage et comme lui insaisissable. Et pourtant, ô Toi, je te connais depuis que je me suis pénétré moi-même. Je t'aime depuis que je suis né, la volonté qui déchaîne la vie nous ayant, depuis la base des temps, destinés l'un à l'autre, et pour accomplir la tâche la plus propre à l'honorer.

Je t'attends depuis la création des jours et ne vis que parce que, quelque part, pour moi seul, tu es, toi qui seras, jusqu'à notre rencontre, dans l'attente anxieuse de la révélation.

Je n'ai jamais pensé à ton visage, et pourtant n'est-ce point toi ainsi :

Ton front est le temple élevé pour ma dévotion à l'univers, ton corps est le principe de ma vie et le tabernacle de ma race, race de

mes pères et de mes frères, race de tous les hommes dont il plut au monde de se peupler, et dont tu seras une des plus précieuses racines.

Peut-être ne seras-tu pas la plus belle entre les belles, la meilleure entre les meilleures, et assurément pas la plus riche entre les riches, mais tu auras l'amabilité de Rachel, la sagesse de Rébecca, la fidélité de Sara; tu seras l'unique, et ta présence régnera sur tout mon empire, puisque toi seule m'auras été désignée pour l'indissoluble union.

Certes j'ai rencontrédes femmes quiportaient, comme une gloire divine, leur splendeur charnelle ou leur esprit magnifique.

J'en ai côtoyées d'une telle humilité, d'une telle discrétion que personne ne les avait remarquées.

D'aucunes étaient si nobles ou si autoritaires qu'il fallait bien les approcher comme des reines, avec un peu de crainte et beaucoup de respect.

Certaines semblaient, dans leur chair torturée et violente, avoir incarné toutes les passions et tous les vices.

D'autres, tout ce qu'il existe de pur, de virginal, de mystique.

D'aucunes étaient vibrantes, enthousiastes, ardentes, sensuelles, et d'autres comme un foyer éteint, douces, indolentes, ou fermées et énigmatiques.

J'ai vu des femmes de toute couleur et de tout tempérament. Pourtant, jusqu'ici, nulle appréhension ne vint heurter à la voûte de ma poitrine, nul trouble ne colora ma joue, nul songe fixe ne fut un écho au fond de mes méditations, nulle inquiétude ne m'habita. Ma main toujours se tendit sans trembler. Mes

paupières ne battirent pas sous une lumière trop brusque. Ma voix obéit toujours à ma volonté, car j'avais l'assurance formelle que toi seule devais venir, et que j'en serais averti par quelque onde dont nous tressaillerions ensemble.

Aveugle englué dans les limbes hier encore, je ne suis sorti aujourd'hui de mon inconscience que pour parcourir sans en trouver l'issue, l'inextricable labyrinthe de la vie.

D'épaisses ténèbres sont partout, malheur à qui veut les percer avec ses seules forces ! La paupière sanglante, la chair déchirée, l'àme meurtrie, c'est ainsi qu'il se trouvera dans le chemin suivi.

Nouvelle Ariane, voici que tu viendras me tendre le fil de l'amour, et tu auras fait le beau miracle de me diriger, sans heurt, vers

la lumière. Mes doutes et mes incertitudes, mes angoisses et mes douleurs, Minotaure à cent tètes, je vous aurai vaincus.

D'autres que moi, peut-être, eussent pu t'apporter en plus grande abondance l'or et les honneurs. Mon épée, invincible, n'a point, soutenue par une armée vaillante, combattu des peuples et décimé des nations. Si j'ai visité quelques terres lointaines, je ne les ai point sillonnées de caravanes chargées de trafiquer pour moi. Mes galères ne foulent pas les flots. Je n'ai point pourfendu des montagnes pour en voir couler, résine sanglante et généreuse, quelque pactole-dieu. Je ne possède point de province. Mes charrues n'ont pas de soc. Mes troupeaux ne rasent pas de pâturages gras et salés. Je ne connais point de mottes de terre

PAKOLtb DEVANT LA FIANCEE 103

que les grands distributeurs m'aient octroyées dans leur partage. Si j'ai quelques fermes et quelques châteaux, je n'en ai pas entendu parler. Je n'ai rien de vaillant au soleil. J'ai planté des arbres, mes petits-enfants n'en hériteront pas. J'ai aidé à construire des maisons, nous ne nous endormirons pas au ronron de leur foyer. Je marche : j'emprunte la chaussée d'autrui. Je respire : c'est qu'on veut bien me prêter de l'air, je n'en ai pas un cube à moi. Je me mets à l'ombre : je dérobe à autrui le fruit de son feuillage. Si je reçois la pluie du ciel, les rayons du soleil, qui du moins ne sont à personne, c'est dans un lieu où je suis, comme un vagabond, de passage.

Voici mes mains : elles sont vides.

Je n'ai à moi que ma faim et ma soif,et mon feu intérieur, et le k froid qui vient de l'espace de Dieu et de l'espace des hommes.

Voici mes yeux: ils sont clairs.

Les paysages qu'ils reflètent parfois ne sont point mien et j'en fruste leur maître. Mais mes prunelles ont pour elles leur couleur naturelle, et cette clarté venant d'une âme que j'ai la prétention de croire à moi.

Mon bagage est modeste, mais je t'offre la richesse d'un cœur sans crainte et sans reproche, qui bat sous l'assaut d'un sang jeune et vigoureux.

Ma chevelure n'est point ceinte du diadème impérial ou de la tiare papale. Ma tête est fière et ne s'est courbée que pour l'adoration des choses nobles.

J'avoue que je ne me suis guère préoccupé d'amasser des biens matériels que l'on peut perdre, je connaissais des biens spirituels dont la possession me paraissait plus enviable que les plus grandes fortunes. J'ai rêvé de les acquérir et m'y suis essayé .

Que celui qui s'élance au combat mercantile

avant d'avoir assuré son esprit contre les assauts des tentations viles, se voit glorifier pendant la suite des siècles s'il n'a perdu, au cours de la mêlée, les purs joyaux des plus grands sentiments, des plus altières passions.

Quant à moi, il m'a fallu marcher avec circonspection, vivre de longues années de solitude, subir les coups du sort, expérimenter ma persévérance devant la félonie, la sottise, la rage stupides des hommes.

Pour se mêler sans souillure à la tourbe, il faut être non seulement de la race des héros, mais de celle des saints et des géants. Je ne suis ni des uns ni des autres, mais je possède la puissance de persister dans ma voie lorsque je la crois droite. J'ai acquis le mépris des voies obliques et élargi mon horizon» J'ai beaucoup cherché, et si je n'ai pu arriver encore à l'être absolu, si je me débats encore entre des actions de divers degrés, j'ai du moins creusé quelques

mines, résolu quelques problèmes. Mes trésors en valent d'autres parmi les meilleurs. Le vulgaire ne les prisera peut-être pas à leur mérite, le vulgaire pèse peu dans la balance du sage, et je sais que du moins je me suis préparé à te recevoir dignement, et que tu m'accueilleras ainsi.

Maintenant je puis aller à toi avec mon visage d'enfant, tu me reconnaîtras selon ce que tu as en toi d'identique et de fraternel.

Maintenant je puis te recevoir dans ma demeure, car elle est purifiée. La lampe d'or illumine le sanctuaire où je veille et j'attends.

Ta venue sera l'inauguration de mon existence. N'est-ce pas dans l'amour — l'amour sans lequel l'univers n'est qu'un désert de glace, la réalité un squelette sans chair — n'est-ce pas dans l'amour que nous puisons la première conscience de la vie ?

Tout de suite glissera à ton doigt l'anneau, par la vertu duquel nous serons l'un et l'autre en perpétuelle communication.

Il sera la quadrature de nos courbes morales et opérera notre transmigration réciproque pour la fusion de notre âme. Cet anneau toujours égal, à jamais et irrémédiablement fermé, nous ne le quitterons plus désormais que pour la couronne de la mort. Par sa grâce, nous serons inséparables au point de nous sentir isolément comme l'ombre de l'être que nous ne pourrons plus être qu'ensemble. Il sera le lien symbolique qui maintiendra notre fusion, sans laquelle nous serions des corps sans âme.

Nouées nos fiançailles, il nous apparaîtra que nous venons de trouver enfin notre point d'appui et notre raison d'être dans l'infini.

Et soudain, dansnotre existence concentrique,

une perfection semblera nous venir qu'attestera l'équilibre attendu.

Nous nous serons rencontrés pour nous développer l'un par l'autre, et c'est bien là le rôle supérieur de l'amour dont si peu savent résoudre l'énigme.

Paroles devant la Femme enceinte

Toi, qui tends ton flanc comme la branche le fruit dont la pulpe éclatera tout à l'heure, sous la poussée du dedans, afin de laisser choir à terre la graine d'une descendance,

en vérité, tu es le fruit lui-même que dore le soleil. Lorsque les mois nourriciers auront déposé sur toi leur transparente trame, tu entr'ouvriras la pulpe de ta chair, et laisseras choir dans la vie une conscience de plus, dans la vie et pour la mort .

En vérité, tu es aussi une voile gonflée par le vent, et qui pousse vers le large, le coutre au ventre bombé. Ne portes-tu pas, vers le large du destin, Tarcane suprême du plus grand des mystères !

Ainsi donc, hier, tu étais le désert. La stérilité était sur toi comme un reproche de la loi vitale. Et voici que tu es une riche et vivante oasis, fertile en promesses.

Dans la caverne profonde de ton être, dans les limbes d'ombre de ton être, un invisible rayon de lumière a filtré. Ton corps a tressailli dans ses fibres obscures comme au choctorride du soleil. Tu as reçu en toi le messager qu'élisait le sort, et Tas nourri d'une lumière puissante et divine dont il s'est accru.

Qui dira jamais le travail que tu mènes pour sortir, d'un petit grain de néant, un faisceau de vigueur et de vie!

Je ne le dirai pas quant à moi, mais je te salue

et te loue, ô incarnation du monde, et je te nomme :

Vestale, gardienne du feu sacré,

et toi-même, Feu, feu-principe,

air-principe,

limon des eaux,

et toi-même, Eau, eau-principe,

œuf d'or, matrice de Brahma,

Maia, l'illusion,

Unitié de la matière, reine des quatre éléments,,

Clef de voûte de l'édifice humain.

Le Verbe s'est fait chair et il habite en toi, afin d'être parmi nous et que tu sois chantée pendant la suite des temps.

Quoi qu'il arrive, tu n'encourras plus désormais la réprobation de l'homme, puisque tu acceptas jusqu'où il dépendait de toi, le grand devoir qu'il exigeait.

Au sort de conduire à destination le divin, mais lourd chargement qu'il t'a confié, déjà la bénédiction de tous doit s'étendre sur ton toit et sur ta terre.

Que le ciel protège celle qui est la substance d'un peuple et le nid du futur. L'avenir d'une race grouille en toi qui contiens un monde et portes le poids gigantesque de ses conséquences. N'en as-tu pas déjà la prescience? L'angoisse du problème d'hier, ne la sens-tu pas plus pesante d'être ajoutée à celle du problème d'aujourd'hui, que tu laisseras sans solution, sans doute ?

Tu n'avais pas résolu ta propre équation, que tu eus le courage d'en lancer une nouvelle en défi à la terre.

Ah ! que ton cœur en surabonde de joie ! Marche fièrement sur la route, tu peux rivaliser avec les héros les plus purs. Ils donnent des raisons d'être à notre vie déjà ancienne, mais

toi tu dotes notre chaîne d'un maillon nouveau, tu livres un frère à l'humanité, une existence neuve à notre existence et parallèle à la nôtre. Tu n'auras pas été un cep inutile, puisque te voilà des ramifications, ô vigne qui ploie sous la grappe lumineuse.

Naguère, je te jugeais comme l'oiseau aux plumes multicolores ; il jette son chant mélodieux et passe.

Ce front, plus doré de lumière qu'un nuage par un matin d'été ; ces yeux, golfes d'ombre ou torrents d'azur ; ces lèvres où rit tout un printemps; et la forêt impénétrable de ta chevelure, et les cent mystères odorants de ton corps, qu'avais-je vu en eux de plus que le rayonnement de la beauté humaine ?

Maintenant je sais que ta prunelle s'emplit de clartés, et ton oreille de sons harmonieux, et ta narine de parfums, et toute ta chair de volup-

tés, pour faire converger vers ta taille le bouquet merveilleux de la quintessence universelle.

Tes sens sont des rets subtils que tu tends sur toute la surface de l'horizon pour prendre, et drainer vers toi, la moelle la meilleure du monde, afin d'en pétrir l'être que tu caches aux yeux de tous.

Et, tout à coup, le sentiment de ta grandeur m'est apparu ; — voici que je suis confus de mon erreur d'hier et rempli du respect de l'acte qui te proclame à mes yeux aujourd'hui.

Dorénavant, femme, je songerai toujours devant toi, que tu es une mère en puissance...

Les manifestations du monde sont énormes. Des milliards de points de l'espace accourent des ondes tumultueuses et invisibles. En avalanche le feu descend du soleil ; des montagnes et des océans accourent des tempêtes ; la terre frémit sous l'agitation volcanique ; la nuit et le jour se partagent tour à tour l'empire du

globe ; tout hurle et tout gémit ; nous sommes entourés de sensations si multiples et si ténues que nos sens ne les discernent plus. Ah ï des chocs viennent de si loin qu'un million de siècles les accompagne.

Ici, tout tremble. La ville trépide. L'homme livre des combats homériques à tout ce qu'il a créé. Ce qu'il tourmente félit comme un ouragan en furie. Les éléments nous chargent de toutes parts et nous traquent dans les impasses les plus reculées. Notre peau est criblée de heurts qui nous irritent et nous usent. Chaque cellule de notre corps est convoitée par quelque chose de goulu. Nous sommes la proie dune infinité d'actions et les passions voraces nous agitent et nous sillonnent sans arrêt. Poussés, tirés, ballottés, tantôt sur la cime d'une vague, et tantôt dans le fond de l'abîme, nous sommes des bouchons dans un ressac. Xous sommes si profondément secoués, qu'il nous semble qu.\

dans l'univers, il n'est pas la moindre petite île paisible. Cependant, toi, tu offres au torrent inéluctable de la vie la digue légère de ton pelvis. Et voici que tout se brise contre lui comme sur le roc inébranlable des côtes marines, et se rejette en arrière, impuissant à franchir l'obstacle.

Derrière ce mur fragile régnent l'ombre et le silence. Un être s'y écoute naître avec la sérénité parfaite de l'inconscience, et s'élabore lentement pour la résistance future.

0 enfant ! puisqu'un autre supporte pour toi l'assaut des éléments irascibles, soit bienheureux dans la chrysalide amoureuse.

Tu ne sais encore rien et ne désires rien savoir. Bientôt tu ne goûteras plus une pareille paix, que dans le sein vaste et glacé de la terre. Dois-je te souhaiter de n'aller pas toi-même

tracer le sillon profond où te coucher et dormir ? Je ne sais, je ne sais ! Je ne serai point le mauvais augure qui, sur la mère, prophétise le destin du fils, mais j'envie ce repos si parfait, que ne hante aucun souveuir, que ne bouscule aucune perception.

Ah ! porte ton flanc, Femme! avec la noblesse des canéphores à porter jadis à Gérés la corbeille du sacrifice. Porte-le comme un reliquaire, comme le trône souverain du ciel. Qu'il soit l'exemplaire glorieux, ainsi que ce tabernacle que Dieu montrait à Moïse sur le mont Sinaï, car il possède le trésor légué par nos aïeux. Ce sont eux, c'est nous qui t'avons confié notre charge la plus sacrée, la mission divine de notre existence, et par là t'avons purifiée.

Tes péchés se sont effacés si jamais tu en commis, ton passé fut oublié si tu méritas

l'opprobre ; te voilà digne de notre confiance.

En revanche, tu ne t'appartiens plus ; tout à coup tu es devenue la base de toi-même. Songe au nombre de siècles qui avaient préparé cet événement, et dis-toi : « Il faut que quelque chose, inconnu de nous tous, y ait quelque part un intérêt. » Ainsi auras-tu conscience de ta responsabilité.

As-tu bien pris garde d'œuvrer dans la pureté, dans la sagesse, dans lajoie ? J'entends dans cette joie grave de l'être éclairé sur la vie et sur son devenir.

Que ta pensée soit un beau vallon. Le soleil y paît, mais l'ombre odorante est répandue là, dans le sang auguste des arbres. Un ruisseau y roule, et tout y mène le lent'travail chantant, qui rend la terre meilleure et fait l'homme doux et bon. C'est là la paix et la sérénité, et ce que je veux dire par la joie grave.

Si je me tiens debout devant toi et te salue,

ô, c'est que tu es cette femme consciente de son geste d'amour, et prête au grand sacrifice, n'est-ce pas? Et tu mériteras bientôt le saint nom de Mère, c'est-à-dire de volontaire de la maternité.

J'ai vu des laboureurs aux pas égaux. Ils marchaient avec une telle force qu'ils semblaient vouloir eux-mêmes s'enfoncer dans la glèbe où pousse le blé. Silencieux, ou parfois poussant un cri, ils suivaient les bœufs roux et traaquilles qui laissaient derrière eux le sein de la plaine, ouvert comme par une blessure sérieuse et bienfaisante. D'autres fois, dans un geste ample et magnifique, ils déchaînaient du poing une pluie de grains où déjà s'éveillait la future moisson.

Aux pentes de la montagne, des patres paissaient leurs troupeaux. Durant que leurs yeux

doux suivaient le déplacement lent des bêtes, ils chantaient un air mélancolique et grand dont tressaillaient les herbes et les roches. Ils connaissaient des choses que beaucoup ignorent, ils lisaientla carte du ciel, savaient la vertu des simples et des amulettes, et comment on lance ou prévient le mauvais regard.

Ailleurs, des hommes plus noirs que leur brûle-gueule sondaient et creusaient en tous sens le sol. D'autres avaient la couleur des briques et la sécheresse des vieilles branches mortes. Par eux montaient au jour le charbon et la pierre, et tout ce dont est faite la formidable carcasse des villes.

Des forgerons d'airain ancraient, dans la chair vive du métal, leur volonté dominatrice.

Dans la forêt, le bûcheron attaquait la majesté superbe des arbres.

Des chemins se déplovaient, longs rubans gris, sous les pioches et les pelles.

Des matelots, aux torses roulants, voguent nuit et jour sur les flots, cavales indomptables. Ils soutiennent avec la tempête, les trombes, les maëlstroms des corps à corps perpétuels ; d'aucuns n'en reviennent jamais.

En haut d'un phare, lugubre et seul, quelqu'un veille que désespère l'ouragan.

Fendant l'obscurité d'une campagne silencieuse, un train tumultueux siffle et file, passif sous la poigne de son conducteur.

Dans les villes, les usines regorgent d'êtres fondus dans leur tâche. De hautes maisons s'édifient sur l'épaule des maçons.

Et tous ces hommes, et tous les hommes déplacent un peuple admirable de muscles. Leur chair a la dureté du granit et la douceur d'un duvet. Leur ossature est de force à mouvoir les étoiles, leurs mains peuvent broyer le fer. Dans leurs veines bout un sang violent et généreux, prêt à tous les combats. Leur esprit est tendu

vers toutes les conquêtes, et leur cœur insondable et bon affronte les dangers.

Lorsque, après la journée magnifique de travail, ils entrent chez eux, ils ont la sérénité des dieux et leur front s'auréole de lumière.

Pardonne-moi, Femme. Mais te voyant gracieuse et faible, les formes molles et lâches, parée pour quelque fête, ou tranquille et menue occupée des travaux domestiques, j'ai souvent pensé que tu ne porterais jamais une race noble et forte.

J'ai souhaité que l'enfant fût agrippé au flanc dur et rugueux du mâle aux chairs de bronze.

A la femme, disais-je, ne devrait-il pas être dévolu la charge de la femme, mais pour Thomme, qu'il soit confié à l'homme qui avance dans l'espace une carène étroite, mais puissante et sans crainte.

Quelle énergie n'aurait-il pas, celui qu'aurait bercé le flot sur la mer, ou le déhanchement

invariable du paysan sur la glèbe. Oh ! le corps assoupli par les gestes cadencés du forgeron frappant son enclume, le germe développé au milieu des forêts chantantes, sur la pente sauvage de la montagne, dans la vertigineuse course du train, n'aurait-il pas cent qualités inattendues ? Ne faudrait-il pas demander des pensées profondes à celui qu'aurait conçu le carrier mordant la pierre, le maçon au haut de son échelle ou le guerrier au milieu des batailles ?

C'est par toi, homme de la montagne, frère de celui qui est dans la plaine, frère de celui qui est sur l'océan, frère de celui qui bâtit dans la ville que j'aurais voulu voir le jour.

Mais, Femme ! je viens de t'apercevoir soutenant la maturité de ton fruit, et j'ai compris que c'est toi seule qu'il fallait pour la tâche créatrice.

Le berceau de ta hanche, quand tu marches,

lentement se balance. Déjà, dans ta poitrine, une source miraculeuse se forme et murmure une romance de toi seule entendue. Tes bras se collent à ton corps, pour être plus près de lui sans doute 1 Ton geste s'arrondit ; il prévoit le temps où tes membres seront une citadelle autour de l'enfant-roi. Ta face se tire, tes regards deviennent intérieurs et creusent ton front. Tu n'as plus d'existence que pour cette matrice où s'élabore de l'avenir, et tu te figes dans l'attitude hiératique qui commande le respect.

En toi, tout a reçu Tordre du silence et de la paix, afin qu'il naisse dans l'action harmonieuse.

Quoique tu accomplisses dans ta chair la souffrance, ta tendresse ne connaît pas de borne. Tu gardes ta placidité morale, et ta douleur t'inonde d'une lumière interne.

C'est que tu n'as plus cette inquiétude de

mourir sans descendance — seul celui qui n'a pas semé sait qu'il ne récoltera que le néant et souffre de l'idée de la mort.

Toi, tu as déjà ta récompense; la vie ne peut plus te rejeter entièrement. Tu pourras disparaître, tu sais que tu te perpétueras, ô archée bénie par la Nature. N'est-ce pas ta moelle qui nourrira ses os? C'est ton sang qui suivra le canal de ses veines pour alimenter chez lui et chez ses fils les propres cellules dont tu te dépouillas. N'espères-tu point retrouver sous la coupole de son crâne des idées, dans ses sens des goûts qui te furent chers ?

Déjà ton esprit le façonne. Il est beau et fort selon ta conception du beau et du fort. Il a la pureté de l'eau des glaciers , Tu lui prévois des vertus, les vertus. Il sera heureux et son bonheur rayonnera sur le monde. Il sera pour ses proches et la santé morale et la santé physique.

128 PAROLES DtVAXT LA VIE

Car, n'est-ce pas, tu ne t'es déterminée qu'après des années de réflexion. Tu n'acceptas de donner à l'homme un nouveau fils, que parce que tu sentais qu'il manquait un être au monde et que tu devais le fournir.

Tu sais à quoi tu viens de t'engager et mèneras à bon port ta barque, la sienne.

Mais oui, n'est-ce pas, tu as réfléchi à tout cela, sans quoi ton front n'aurait pas ce calme ; ton cœur serait secoué par la tourmente de l'incertitude ; un feu secret brûlerait ta poitrine et, sous la torture d'une cruelle prescience, tes yeux ne seraient pas assez grands pour verser toutes les larmes de ta douleur.

Ta sérénité vient de ce que vraiment tu fus, entre toutes, choisie pour honorer les nations et les rois de ta lumineuse fécondation.

Et c'est pourquoi je me tiens devant toi, et te salue, terre bienheureuse, fertile, et riche du fils de l'homme, du fruit souverain du monde.

ÎI

Un Jeune Homme. — On dit qu'elle sera mère bientôt.

Les Impubères :

Nous n'irons plus aux bois, les lauriers sont coupés,

Les garçons dans les choux, les fiU's dans les rosiers.

Entrez dans la danse.

Un Jouvenceau. — Ce n'est certainement point dans les fleurs, j'en ai maintes et maintes preuves. Mais alors comment cela pourrait-il être ? Il y a un mystère, il y a un mystère !

Première Jeune Fille. — Et saint Michel Archange est-il né dans une rose ?

Deuxième Jeune Fille. — îl y a un mystère, il y a un mystère 1

Les Impubères :

Les lauriers sont coupés.

Un Jouvenceau. — Les filles sont jolies et combien leurs joues sont douces ! Je ne peux plus danser avec elles, le frôlement de leurs doigts fait palpiter mon cœur comme si je venais de courir. Mais quoi leur prétexter... Leurs yeux me font rougir jusque sous les cheveux. Qu'ai-je depuis ce printemps ? Un malaise me gagne la nuit et mes rêves sont troublés. Elles viennent me chuchoter je ne sais quoi dans les dents, ou feignent de vouloir me parler afin de m'efïïeurer l'oreille de leurs lèvres, puis elles s'enfuient en badinant. Elfride est blonde, Galsuinte est noire... Eva aux prunelles de topaze, Raphaëline à la peau d'or! Comment n'avais-je pas remarqué cela qui, maintenant, m'enivre comme un vin trop généreux. J'ai la fièvre et je souffre. Parlerai-je au médecin de ces vapeurs ? Elles viennent du fond de mon être et m'apportent je ne sais quelle mélancolie. Les caresses de ma mère

nembarrassent depuis que je me suis avisé l'y trouver je ne sais quelle plaisir étrange. St ses baisers me font mal... ou peut-être... îe dois-je point fuir sa poitrine, mon ancien efuge lors de toutes peines! Je brûle, je suis naudit.

Les Impubères :

Sautez !

Dansez !

Embrassez qui vous voudrez !

Chacune des Jeunes Filles. — Je ne peux )lus embrasser. J'ai honte de moi-même. Il me semble que cela se voit.

Première Jeune Fille. — Paul ressemble à

Michel Archange, j'aurais dû me dire plus t<H

e qu'une voix criait au fond de moi. Mais je ne

voulais pas entendre. Pourquoi, puisque cela

n'a pas d'importance?

Deuxième Jeune Fille. — Il y a un mystère, il y a un mystère!

Les Impubères. — La vie est très simple, il suffit de jouer du matin jusqu'au soir pour mieux dormir ensuite. Ah ! que la vie est amusante quand il y a du soleil l

Chacune des Jeunes Filles. — Quel trouble me possède ! Je deviens d'une timidité ridicule et me sens toute bête. J'ai bien envie de pleurer pour un oui ou pour un non, et souvent je ris sans raison. Mon Dieu! que mes bras me gênent! Mes genoux ne se cognent-ils pas? Dans la rue chacun ne se moque-t-il pas de ma démarche? Oh! cela doit se voir, cela doit se voir! C'est depuis cet étrange accident. Dieu m'est témoin pourtant que je n'avais rien fait de mal. Oserai-je jamais avouer à ma mère? Ce sang, voilà deux fois que je le cache. Je croyais que ce serait fini. Mais j'ai peur, j'ai bien peur.. . ce malaise. .. il me semble que ça va recommencer... Je ne suis pas heureuse, non je ne suis pas heureuse et je voudrais mourir.

Les Satyres, aux jeunes hommes. — Fi, fi, les timides. Laissons cela aux fillettes ! Courezleur sus, courez-leur sus. La vie n'a qu'un temps, les printemps sont brefs ! Baisez par ci, baisez par là, hop..., hop..., sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.

Une Jeune Fille. — Ma cuisse se duvette comme une pêche. La lune rousse me produit un indéfinissable elfet. .. Ah! je voudrais mourir.

Un Jeune Homme. — Baiser par ci, baiser par là ! ont-ils remarqué mon trouble ? Je ne puis même plus les regarder dans les yeux...

Les Impubères :

... Embrassez qui vous voudrez !

Le Jeune Homme. — Prenons l'air coutumier, et baisons-la à pleine bouche.

Elle. — Grâce, grâce, tu me fais mal, tu me fais mal !

Lui. — Ah! il me faudra renoncer... Je n'ai pu donner ce baiser comme je voulais... Ce n'est plus la même chose. Ma lèvre devient humide comme une herbe sous la rosée. Ma bouche craint d'effleurer sa joue qui fuit.

Chœur des Vieillards au loin.— Plus tard, plus tard, il ne sera plus temps...

Les Jeunes Filles, entre elles. — As-tu remarqué comme sa moustache est fine...

... Comme il tremblait...

... Il était plus rouge que moi...

... Ce n'est plus la même chose...

Les Impubères :

... Les filles dans les rosiers...

Un Vieillard. — Cette jeunesse est d'une pétulance !

Un autre Vieillard. — De mon temps la

jeunesse...

Premier Vieillard. — Les temps ont bien changé !

L'autre Vieillard. — On ne peut pas encore être quand on a déjà été.

Premier Vieillard. — Ce n'est pas là ce que je veux dire !

L'Autre. — Il faut bien que jeunesse se passe !

Troisième Vieillard. — Ce n'est pas le plus beau de l'histoire !

Les Jeunes Filles. — Je suis assez grande pour qu'on ne me mette plus de jupes courtes. J'ai honte de mes jambes, où les cacher quand ils regardent !

Une Jeune Fille, à une autre, — Ma chère, tu es ma meilleure amie. Il faut que je t'avoue tout. Oh! surtout, ne le dis à personne ; si tu savais, cela est si infiniment ridicule...

L'Autre. — Dis vite, dis vite. Mon cœur s'arrête de battre. Qu'as-tu à m'apprendre. Je

ne sais pas, il me semble que c'est la même chose que moi ! J'ai aussi des confidences à te a faire... Dis vite... J'ai toujours tardé moi- \\ à même... Mon Dieu ! quelle angoisse !

Première Jeune Fille. — Je crois que je suis possédée. Le malin m'habite...

La Femme stérile. — J'aime le jeu divin des éphèbes, l'eurythmie ardente de leurs ébats, sur le sable plus doux que la cuisse d'un enfant.

Le Mari de la femme stérile, à un autre. — Elle ne marche pas. Elle glisse. Regardezla ! Sa croupe s'abaisse et s'élève alternativement, semblable à la vague au jeu égal. Voyez ses gestes : comme ceux de sa mère, ils sont rapides, incertains, intérieurs, mais elle leur ajoute quelque chose de félin et de volup tueux. Sa lèvre est épaisse et ses yeux sont câlins, mais son bassin est étroit, et sa poitrine n'offre qu'à peine la légère proéminence des minuscules fruits d'amour.

La Femme stérile. — Pourquoi m'a-t-elie dit que pour elle l'amour avait toujours été un devoir ? C'est pour moi le plus parfait des plaisirs. Je ne suis pas des champs que l'on ensemence, et qui ne se livrent que dans la vision des récoltes futures.

La Femme féconde, à son mari. — Tu es l'arbre viril autour duquel tourne l'univers.

Lorsque tu me serres dans tes bras, je sais que je suis élue pour porter le poids de ta lignée. Ta descendance doit s'étendre sur la terre comme les feuilles sur la forêt.

Tu es un tronc si vigoureux, que je me sens la plus timide des terres. Ta force est telle, ô Seul! que de ton souffle, du Nadir au Zénith, tremble tout l'édifice et hurle l'onde infinie de l'espace. Mais, moi, je n'ai pas peur, car je sais que ta bonté est grande comme ta force.

En secouant la tête tu pourrais, si tu le voulais, faire choir les astres comme autant de

pellicules légères. C'est en gonflant tes poumons que tu donnas à la nue la forme sphérique de ta poitrine, mais, moi, je n'ai pas peur, car je sais que ta bonté est grande comme ta force.

Tu possèdes l'audace de la forêt, la prudence des ténèbres, la sobriété de la clarté lunaire, la voyance du destin, la sagesse de mes mamelles, la sûreté de la sève.

Le Mari de la femme féconde. — Ton ventre est l'apothéose de mon corps comme le feuillage est celui du tronc de l'arbre. Comme le feuillage, il est lumineux de soleil, ténébreux de mystère, frissonnant et craintif, divers et unique. Il s'endort dès que s'endort ma racine et meurt dès que je ne le nourris plus. Bénie soit celle qui protège en sa demeure mes fils, comme le feuillage protège les fruits.

Ton ventre est l'alambic dans lequel s'élabore le travail de l'avenir. En lui est le suc d'une

race qui doit s'étendre sur la nature, comme un manteau vivant.

Bénie soit celle qui protège en sa demeure mes fils, comme le feuillage protège les fruits.

Le jour où tes seins tariraient on verrait dépérir les hommes comme des fleurs sans lumière, et s'éteindre la race anémiée, et le plus pur de mon sang serait impuissant à la ranimer.

Ta faiblesse est si puissante, ma douce qu'une caresse de toi réincarne l'ardeur déchue, redresse l'épaule courbée, lance l'arc-en-ciel au travers de la pluie, apaise la tempête et prolonge la vie.

Le Mari de la femme stérile. — Ton ventre est un lac subtil où s'abreuve le troupeau de mes désirs.

C'est comme un navire surchargé, qui pousse vers sa carène toute sa cargaison. C'est là qu'il me faut la chercher.

Au-dessous du vallon merveilleux de tes seins, s'étend la plaine immense de ton corps. Un feu y brûle nuit et jour, et je suis un fleuve insensé qui n'éteindra jamais ce feu.

L\ Femme stérile. — Il y a plus de désirs dans mes veines que de cailloux dans la mer, et sous leur manture déchaînée, les tiens iront mourant comme l'herbe sous le soleil d'été.

La Femme enceinte. — Quand je marche dans la rue, alentissant mon pas pour ne pas le heurter, soudain il s'agite comme si quelque allégresse le possédait du soleil dont s'imbibe ma chair, de l'air que je bois jusqu'au fond de moi.

Je le couve avec précaution, et la nuit je m'éveille transie de la crainte de l'étouffer.

Je n'y crois pas toujours, et je doute parfois que ce soit moi qui le contienne, et si je songe que je suis bien ce que je suis, un bonheur est en moi, fiévreux et enivrant. Des bouffées de

joie montent vers mon cœur et vers ma tête, et je suis envahie pour toute chose d'une grande tendresse et d'une grande pitié. Lorsque je sens tressaillir mes entrailles, je suis pénétrée d'une colère inattendue et folle de ne pouvoir saisir cela qui est en moi, et le calmer devant ma vue.

Un changement s'est opéré dans mon cœur et j'ai par moment la crainte que mes sens perçoivent quelque chose d'impur, et qui souille le trésor jalousement tapi dans ma poitrine.

Lorsqu'il appuie, aux parois de mon sein, ses pieds et ses mains, j'ai peur tout à coup de n'avoir pas assez de place pour le garder jusqu'au bout.

Je souhaite qu'il repousse soudain les murs de ma chair, afin de faire de moi une demeure immense, et que je sente davantage la valeur de ma tâche. Et, craignant de n'avoir pas suffisamment d'existence pour deux, je voudrais m'arrêter de vivre, et qu'il me prenne toute ma vie.

Paroles devant la Mère

i Je vous conjure de marcher d'une manière digne de l'état auquel vous avez été appelé. »

(Eph., IV)

» Fortes creantur Jortibus et bonis. »

Horace

Voilà que tu t'es ouverte comme le bourgeon, mais s'il s'épanouit, lui, dans la joie du baiser solaire, toi c'est dans la douleur, et répandant vers le ciel tour à tour des imprécations et des murmures de bénédiction.

Une tige est sortie de toi, et, bourgeon de souffrance et de joie déjà, tu es tout autre... nul ne te reconnaît plus.

Par l'acte souverain que tu viens d'accomplir,

par la large blessure de ton ventre, tu es maintenant élevée à la dignité de femme : il est juste que chacun se découvre et salue en toi l'être nouveau.

Afin que tu sois offerte entre toutes à la reconnaissance de l'homme, les stigmates vénérables de la maternité sont inscrits sur ta chair, fatiguée comme l'herbe fauchée.

Une lassitude est en toi, tapie sous chacun de tes membres, guettant tes moindres gestes,, mais fleurissant tes yeux d'un éclat plus vivant. Une tendresse profonde anime ta face blessée, et ton rayonnant amour pénètre de respect les âmes les plus froides.

Bientôt toute marque extérieure abandonnera ta face. Nous passerons à tes côtés insouciants ou graves, mais éloignés de toi comme si tu ne méritais plus rien des hommes.

Pourtant, terminée, ta tâche ne fait que commencer. Qu'as-tu fait jusqu'à présent,

sinon de préparer l'avènement de ta géniture ?

Sur tous les points du globe, des arbres ouvrent en automne des fruits ; des fleurs se dessèchent sur leur pied. Partout une riche moisson de graines est répandue. Regarde-les un instant. On dirait des larmes qu'arrête le bord de la paupière. Elles hésitent un moment puis tombent dru ou, au gré du vent, elles se balancent,se détachent de la branche, et partent. Elles s'arrêteront n'importe où, et se poseront.

La mère en a déjà perdu le souvenir, et frileusement s'endort pour ne pas sentir l'effrayante froidure de l'hiver.

Elle ne fit point un geste pour essayer de retenir et de grouper autour d'elle ce qui sera sa lignée, et elle ne pensera pas plus à ceux de ses fils qui écloront à ses pieds, qu'à ceux portés par la brise jusqu'aux confins du monde .

Le printemps la trouvera coquette et parée

pour de nouvelles amours. Elle se couvrira de jeunes feuilles et fécondera des fleurs magnifiques, pour le bonheur d'obéir à la loi vitale dans l'atour le plus riche et le plus attirant.

Si la plante ne se soucie pas du grain qu'emporte le vent, bien certaine qu'il n'en peut rien germer de mauvais, tu es, toi, plante humaine, fruit entre les fruits les plus beaux, plus haut degré de la hiérarchie des forces, bien moins favorisée que la plus obscure des herbes.

Avec respect tu portas plusieurs mois à l'intérieur de ton corps un lourd fardeau vivant.

Il té fallut gravir un calvaire plus douloureux que celui d'aucun être. Navire battu par la tempête, une houle de sentiments ennemis te bouscula. Mille idées contraires t'assaillirent de toute part, te harcelèrent, te menèrent une guerre hypocrite, et ne t'élevèrent parfois sur une cime éclatante de joie dyonisiaque, que

pour te laisser choir plus profondément dans l'abîme du doute et de la désolation.

Tu connus le bonheur de sentir quelque chose qui, Remplissant hermétiquement, saturait ton sein de sang et de vie, et presque aussitôt après l'angoisse du vide, l'atroce perception qu'il n'y avait en toi que l'engourdissement invincible.

Tu te crus tour à tour sacrée et maudite, infernale et divine, immense et minuscule, admirable et indigne.

Tu doutais s'il valait mieux procréer la vie ou la mort, et plus d'une fois, dans le silence affolant de ton âme torturée, le besoin d'uc total anéantissement te rongeait.

Tu luttas et fus noble, tu fus héroïque et sublime. L'humilité et l'abnégation te possédaient. Alors, tu ne vécus plus que pour ce petit inconnu dont tu ne savais rien encore, hors son action malévole.

Enfin, tu enfantas dans la douleur !

Tandis que la plante, après avoir conçu sans inquiétude selon sa nature, continuera de vivre dans le bonheur et la sérénité, la récompense de ta courageuse couvaison aura peut-être été d'avoir fait souche d'un nœud de vipères. Quelle lugubre et morfondante vision :

Les fils de tes fils s'étendront sur la terre comme un pullulement de bêtes malfaisantes. Couverts de la maladie ou du péché comme de moisissures désolantes, ils seront la pierre du scandale, l'antre de l'opprobre, le fleuve de la honte et de la désolation.

Quelle lugubre et morfondante vision !

Qui a déposé la tare secrète dans le giron de celle dont est sortie la race des mauvais hommes? Quel ancêtre répugnant, venu luimême de quelle mère abominable, revit ainsi dans les corps lointains de sa lointaine descendance? Créatrice ou simple esclave du mal, le lignage

des Caïns aboie dans ton sein, et c'est sur toi que retombera tous ses crimes.

L'iniquité de tes enfants s'élèvera au-dessus de ta tête comme une couronne de ronces qui ensanglantera ton front et te percera jusqu'au cœur.

Tu portes le fardeau de leur responsabilité jusque sous la pierre du tombeau, à moins que l'un d'eux n'ait à ce point mérité des hommes, que soient effacées à tout jamais les taches familiales.

La terre sera lourde à ton cœur figé dans la paix troublée du sépulcre, comme elle aura été lourde à ton talon actif au temps de la vie. Tu auras emporté avec toi la malédiction des hommes, et tes os blanchis en tressailleront de douleur.

Et moi-même, comment te nommerai-je autrement que marâtre, toi que voilà devant ma vue, si tu n'as point préparé ta demeure pour y

recevoir, comme dans le sanctuaire le plus pur et le plus somptueux, l'hôte des hommes.

A quel animal rampant te comparerai-je, toi qu'aucune prescience n'aura avertie ? Quel nom te choisirai-je parmi ceux des êtres les plus damnés, toi qui n'auras pas compris le solennel devoir que tu exécutais, le solennel, mystérieux mais bienheureux devoir que tu exécutais.

Ah! prends garde, prends garde à cet enfant qui est tien par des racines superficielles, mais appartient au monde par quelque chose de plus secret et de plus grand, qui le déchaînera tout à coup. Si tu n'as pas su le conduire, malheur à toi, femme imprudente, qui auras fait un cuivre vil de l'or qu'on t'avait confié.

Si tu n'as rien prévu, hâte-toi, peut-être est-il temps encore de réparer ta lourde faute.

Vide ton corps de tout instinct nuisible. Absterge-toi de tout vice, et sois à tel point

nette de souillure et d'iniquité, qu'une fleur même ne te sois pas comparable.

Les justes engendreront des enfants dignes d'être bénis par Dieu.

Une jeune fille doit pouvoir pénétrer chez toi à l'improviste sans risquer d'en être intimidée.

Que ton âme possède la candeur des oiseaux, soit lumineuse comme le soleil, heureuse comme l'azur, d'un bonheur sans raison, profond et radiant.

Alors seulement tu mériteras de te soumettre à la grande tâche, plus grande même que celle d'avoir conçu : mener à bien ton fruit.

Alors seulement tu mériteras d'être désignée sous le saint titre de Mère qui veut dire vase d'élection, arche du témoignage, terre de Chanaan, pierre fondamentale de l'édifice humain.

De l'antre des ténèbres II est monté à la lumière.

Tu as enfanté dans la douleur, que maintenant tout te soit pardonné.

Tu as enfanté dans la douleur, que déjà beaucoup lui soit pardonné.

Tu as enfanté dans la douleur, que maintenant une belle gravité imprègne ton corps.

Tu as enfanté dans la douleur, que déjà une belle gravité imprègne son corps.

Que vous soyez Tun et l'autre dans la même innocence, et qu'il garde toute sa vie, avec la force du lion et l'intelligence de l'homme, la candeur de l'enfant.

Toi-même, vêts-toi de son ignorance des choses. Qu'il soit la bonne bouture greffée sur l'arbre rongé déjà parle mal, et qu'il te régénère.

Pénètre jusqu'au fond de son esprit. Que les

cavernes les plus sombres et les plus impénétrables de sa conscience soient celles que tu visites le plus souvent. Que pas un coin, pas un recoin de son sens intime ne demeure sans lumière à tes yeux. Qu'il soit pour toi un palais de cristal. Promène-toi chez lui comme dans un parterre dont tu aurais fait pousser amoureusement les fleurs, après l'avoir mis à l'abri des intempéries et des mauvaises herbes.

A son tour emmène-le dans la plus épaisse solitude de ton âme et tu lui parleras longuement au cœur.

Fasse avant tout que son être soit rempli d'amour jusqu'à en déborder sur le monde.

Qu'ainsi il ne reçoive rien avec indifférence, ni la clarté du jour, ni l'ombre de la nuit, ni l'approche des hommes, ni ce qui lui viendra de la glèbe ou du ciel, ni ce qui lui viendra du mystère de la nature, ni ce qu'il approchera de sa bouche, ni ce qu'il éloignera de ses

mains. Seule la passion peut ancrer dans la chair les verbes de la vie, et déposer au fond de l'être le ferment vivant de toute chose. Par elle l'homme communique avec le Grand Etre, saisit la signification du monde et peut atteindre jusqu'à l'hymne universel.

Que ton enfant entende les mots seuls qui sont musique et ne risquent pas de déformer en lui le sens d'une parole intérieure que tu ne pourrais lui enseigner. Une intuition sacrée germe en son cerveau, herbe délicate et fragile par laquelle il recevra des ordres occultes que tu ne peux plus entendre.

C'est de la lumière, des ténèbres, du chant des étoiles ou de l'air, c'est du bruit et du silence, du temps et de l'espace qu'il tirera les meilleures révélations. N'interviens qu'avec la plus respectueuse des prudences. Ne cherche à l'éclairer que sur ce que tu es toi-même éclairée. Ne trouble pas un discernement profond plus

sûr que ton expérience. Sache trier en lui le bon grain de l'ivraie. N'oublie pas qu'à chaque terrain importent une culture et un produit, qu'aucune terre n'est indifférente à ce qu'on sème en ses sillons.

Possède donc ton fils d'un antipode à l'autre, comprends son sens et développe-le dans sa nature et non dans la tienne.

Chaque pore de sa peau lui apportant quelque chose qui déjà s'empare de son inconscient, veille à ce qu'il ne reçoive que les rayons de la pure beauté. Mais méfie-toi de tes propres goûts : ils peuvent t'abuser et te jeter dans l'erreur. Souviens-toi que sur bien des points un insecte en sait plus que toi.

Place son esprit dans les choses nobles, règle bien sa marche afin qu'il ne puisse errer par les voies obliques, mais laisse-le concevoir les aspects du monde selon la volonté impérative qui ne lui vient pas de nous.

Qu'il reçoive de toi la notion dubien, mais qu'il choisisse lui-même le chemin qui le conduira le plus vite au but selon ses forces et sa tendance.

Si ton sein l'a conçu pour la vie matérielle, il fut secondé puissamment par la nature ellemême. Ton cœur va maintenant le concevoir pour la vie spirituelle, laisse son propre cœur l'aider dans la mesure où il obéit à une impulsion centrale .

Tu le portas neuf mois dans la nuit de tes entrailles, mais c'est plusieurs siècles que tu dois aspirer maintenant à le porter dans la lumière du jour. La tache la plus malaisée reste à remplir. Sans doute, il devra plus tard dire comme saint Augustin de sa mère : c< Elle a plus souffert pour m'engendrer à la vérité et à la vertu que pour me mettre au monde. »

Engendrer un être à la clarté de la vie sublime, c'est la mission la plus noble qu'il soit, et elle vient de t'ètre confiée.

Fixe tes yeux sur le soleil et n'aspire qu'aux cimes célestes. Qu'il ne te trouve que baignée dans une atmosphère limpide et sereine, afin d'en être pénétré lui-même.

Femme, en toi tout est coordonné à ta race, la nôtre, et le fils de ta chair est à l'univers dont il empruntera la moelle; tu l'achemines pas à pas vers nous, et bientôt il appartiendra aux hommes dont il sera un peu de la lumière.

Mène-le par le chemin de ses frères, pour qu'il en apprenne le grand rôle dont la destinée l'investit dans le drame imposant du monde.

Qu'il tâche de se hausser au plus haut degré de notre échelle, car il aura une parole qu'on écoutera, et il dirigera des esprits.

Fasse que ton fils ne persévère que dans notre beauté, qu'il soit meilleur que nous et

qu'il le soit avec une telle force, une telle volonté, que jamais les exemples odieux dont il sera entouré, les traquenards tendus devant ses pieds, les déplorables actions dont il sera le témoin ou même la victime, n'altèrent sa foi, n'entament son courage.

Le temps n'est-il point encore venu, où une génération, bénéficiant des efforts moraux de vingt millénaires, ne se continuera que dans ce qu'a apporté l'élite ?

Est-il donc si difficile de passer l'ombre de nos jours terrestres dans la volupté d'être parfaits. Ne serons-nous pas bientôt autre chose que des animaux stupides et vils, plus rampants que le ver, plus traîtres que le serpent, plus féroces que le tigre, plus épais que l'ours, plus répugnants que l'hyène, plus rusés que le renard, plus batailleurs que le loup affamé, plus venimeux que le scorpion ?

O hommes, mes frères! quel beau spectacle

nous offririons, si nous voulions faire, en chacun de nous, un bouquet de tout ce que nous avons de fleurs magnifiques et parfumées î Quel édifiant spectacle nous serions, si nous savions accorder, en un orchestre mondial, les merveilleuses harmonies dont nous vibrons.

Quel bonheur olympien nous envahira le jour où nous mettrons notre ambition à nous surpasser les uns les autres en valeur morale, à vouloir vaincre notre prochain en noblesse et en bonté ; où nous dirigerons notre instinct combatif contre ceux de nos sentiments qui peuvent blesser autrui dans sa fierté et son génie, où nous ne voudrions être riches que pour créer partout la vie, dominer que pour rendre libre.

Femme, convaincs bien ton fils jusque dans les dernières fibres de sa chair, que l'humanité ne peut se glorifier que dans ses génies, ses apôtres, ses héros, ses saints. Qu'il n'ait

point d'autres modèles et ne détourne pas d'eux son regard avant d'en avoir pris tout ce qu'ils peuvent enseigner. Qu'il sache garder pour le héros le plus obscur, la vénération qu'on doit aux dieux. Qu'il admire les hommes et les aime suivant leur valeur, et sache, quelle que soit leur autorité, les haïr et les mépriser selon leur indignité.

Un cœur vaillant doit savoir fuir ceux que jamais rien ne convaincra d'être des frères. Le fourbe doit vivre avec le fourbe et l'homme juste avec l'homme juste.

C'est parce qu'elle ne suit pas le conseil de l'affinité élective que l'humanité patauge encore, depuis vingt mille ans, dans la boue, et que le bon est la proie du mauvais.

C'est à toi, Mère, qu'il incombe de préparer une lignée belle, saine, forte, homogène, digne de lever vers le ciel un visage d'homme.

Paroles devant la Mort

Pour Paul Fort.

Nous l'aimions tellement qu'il n'avait pas le droit de mourir.

Sa disparition nous aurait semblé devoir plonger la terre dans un insondable cataclysme : notre pilier moral n'était-il pas celui de toute la sphère ?

Il était bon, loyal, simple jusqu'au sublime. Quelqu'un aurait-il pu pénétrer une lois dans son humble et calme intérieur, entendre sortir de sa bouche une parole — toujours grave car

les âmes d'élite portent la gravité même dans leur sourire — sans être à sa dévotion ?

Il connaissait l'amer pain de l'héroïsme quotidien, lui qu'avait nourri, chaque jour que la nuit fait, la fatalité d'être pour la douleur.

Tu éprouvas ce que le destin réserve à la vie pure et noble des apôtres ! 0 toi dont la sensibilité avait la profondeur d'un monde, dont le cœur vibrait comme un ruisselant soleil.

Quoiqu'il fût vertueux, il ne maudissait pas le vice . Ne savait-il pas que nous ne régissons pas notre loi, celui à qui le sort avait dévolu, à défaut du bonheur des justes, la munificence de leur âme ! Tout échappe à notre volonté puisque le déterminisme est notre loi.

Il était comme un vivant exemple de sacrifié qui ne maudit point la disgrâce, et nous empruntions à son contact une force qui nous grandissait.

Si les hommes t'avaient laissé venir à eux,

PAHOLES DhVANT LA MORT 167

Tu serais allé vers eux tous, et ils auraient compris qu'il fallait, pour l'éternité, Ta présence de consolation. Pour nous, au cœur de gui Tu étais apparu avec ton visage d'enfant, oh! pour nous, tu ne devais pas mourir !

Pourtant, brutalement, nous apprîmes sa disparition.

Le voile du temple ne s'était pas déchiré en deux. La nue ne s'était pas entr'ouverte. Le globe ne s'était pas précipité de front contre les planètes. Rien n'avait rien dit. Nous avions ri ce jour-là, et si ce n'avait pas été jusqu'au fond de notre cœur, c'est parce que notre rire ne connaît pas encore Tau delà de nos lèvres. Mais dès que nous sûmes la mort. Nous eûmes la prescience de l'imminente catastrophe cosmique. Ce fut, au creux de la poitrine, la dissociation sauvage des éléments. Quelques-uns d'entre nous sentirent se fondre leurs yeux en grosses larmes ; d'autres étaient si atterrés, que

la pensée de douleur elle-même les déserta. Je tendis dans le vide un poing désespéré et dus nVincliner bientôt sous le poids du morne àquoi-bon...

Pour la puissance de notre attachement, un nouveau Christ venait de mourir. Pourtant, dans la ville énorme, pas un rouage ne s'était arrêté. Les pendules marquaient l'heure. Le deuil n'était pas au seuil des portes. Des théâtres annonçaient pour le soir le spectacle de la joie multiple, et l'on chantait sur les places. Avec sa face coutumière, chacun courait vers les mille tracas qui cachent au vulgaire le grand but sans but. La cathédrale ne frémissait pas dans chacune de ses pierres, du terrifiant De Frofundis.

Accroupie, l'île sphinge, qu'il avait toujours habitée, ne livrait aucune soulfrance. La vague lui caressait doucement le flanc et fuyait plus loin s'amuser d'un bouchon. Seule, laj^sirène

d'un remorqueur lamenta lugubrement, m'emplissant la moelle de moisi.

Vraiment, l'indifférence des choses était révoltante, et nos vœux appelaient sur leur iniquité la chute des astres : comment nos sanglots ne mettaient-ils pas tout l'univers en branle !...

Ce fut odieusement simple. On eût fait la même chose pour le quelconque anonyme. Des doigts pieux avaient abaissé les paupières, ramené le long du corps les bras et passé le linceul. Des mains indifférentes firent le reste. Le cadavre — ce n'était plus qu'un cadavre déjà! — fut revêtu de son cercueil et mené quelque part, en province.

Oh ! pourquoi, pourquoi n as-tu pas attendu ? Certes, la terre était lourde à Ton talon, et Tes épaules de faible Atlas pliaient sous VOuranos de Ton front. Mais, quelque jour, sans doute, elle fût venue vers Toi, la très rare, très sainte

et très douce mère, amante et sœur ! Elle fût venue qui, sous l'ècorce de r arbre, eût découvert la générosité de la sève divine. Elle fût venue et Ton corps, oint de la paix religieuse d'une âme céleste, n'eût plus senti sa fatigue. Et nous-mêmes qui Te serrions à plein cœur, ne T avions-nous pas apporté depuis longtemps la couronne pure dune rare admiration ? — la seule vraie gloire, celle que ri a pas salie de sa ratification la foule, la foule immonde et stupide qui ne laure que ses pitres et ses bourreaux...

Et maintenant, dans un coin de silence, quelque part en province, il dormira tout seul, indifférent à tout, même à l'amour... Nous ne verrons plus son front meilleur d'abriter le g-énie, ni ses yeux si doux d'apercevoir jusqu'au fond tant de pauvres sentiments d'hommes. Nous ne lirons plus aux pages mêmes de sa vie tout ce que nous avons dans notre propre vie,

et que nous n'aurions jamais vu, si son cœur ne l'avait pas trouvé. Nous ne lirons plus, pourtant nous n'avions pas fini de lire... et déjà le livre était déchiré !

Ah ! nous avions le droit de nous révolter à la fin contre la bête féroce qui, depuis que nous tournons en rond, sur la planète, n'a cessé de nous jouer l'atroce farce du mal et de la mort ! Puisque, brutes inférieures, nous n'avions pas encore trouvé le moyen de ressusciter le troisième jour les élus promus au rang suprême de prêtres de la vie — ceux-là qui peuvent nous faire croire à quelque chose — il fallait du moins d'exemplaires et grandioses manifestations. Il nous appartenait de susciter le soulèvement des élites, mécontentes du destin — pourceau stupide — afin qu'elles joignent, à notre clameur, leur clameur de malédiction au ciel dont nous ne voulions plus ; faire dresser, dans tous les temples, des catafalques et sonner le glas

de tous les clochers. Il fallait porter sur quelque Himalaya, par un chemin que borderait le fleuve impétueux des races, le cher cadavre, effigie de tous ceux qu'on nous a tués depuis les temps ; élever sur Lui — sur Eux ! — une Babel infinie de fleurs, puis nous retirer dans des ravins sans issues, crier comme les Godoméniens le nom du fondateur de leur ordre, notre douleur jusqu'à extinction totale de la vie ! Il fallait... Il fallait...

Ah ! faites silence... il est mort...

Tu as fini la série de tes actes intentionnels et créé ta dernière position individuelle dans l'espace, en réglant la rigidité de ton corps.

FAItOLES DEVANT LA MORT 173

Glissé vers la paix favorable où posséder, enfin ! l'empire uniforme du silence, tu t'es fixé où règne l'équilibre, et ta tête pourra désormais reposer sous le seul toit de la concorde.

Strictement circonscrit à la périphérie de ta chair, tu n'irradieras plus sous la poussée de ton instinct, la puissance de ton cœur, la volonté de ton esprit.

Jadis, buisson miraculeux, tu érigeais vers le ciel un front bourdonnant au chant d'un peuple de feuilles et d'oiseaux, mais ton pied n'était pas rivé au flanc tyrannique de la mère. Un talon conquérant te conduisait à travers les secrets du domaine à trois dimensions, et maintenant... Ah! maintenant...! Parallèle à la surface de l'eau dormante, tu seras condamne à ne plus sortir de ton plan. Les jambes à jamais fermées, le pas à jamais tu, te voici scrutant de tes yeux vides la seule image de ta paupière gonflée par l'énorme cube de sa nuit...

i\insi, c'était à cet épouvantable spectacle que te préparait la multiple vision d'un splendide univers ! Ainsi, c'était pour cet épouvantable spectacle que tu marchais dans la lumière parmi les hommes et leurs idées, parmi les choses et leurs promesses, inquiet de ce que tu trouverais au bout du chemin... : l'énorme cube de la nuit...

Mon Dieu ! combien nous nous serons démenés ici-bas, pour parcourir sans trop d'encombre le long rayon qui sépare six pieds sur terre de six pieds sous terre !

Était-ce donc bien utile d'avoir si minutieusement ajouté au nombre des nombres ? Regarde, oh ! le résultat est négatif ! Quel lugubre sorcier noir se fait donc un jeu de soustraire ainsi où nous additionnions avec patience ? Sans doute ne le sais-tu pas toi-même, mais, du moins, tu connais ce que pas un vivant, avec toute sa science, avec toutes ses conjectures,

n'a pu parvenir à deviner : les deux extrémités de ce fil magique qui relie chacun de nous à la ligne superficielle du globe, de six pieds audessus à six pieds au-dessous, et nous plonge dans l'incertitude la plus angoissante î

Pour moi, il me sembla en avoir la prescience une fois et (n'approcher de sa sérénité. C'était par une claire nuit d'hiver. Après une montée terrible et nue, arrivé sur la cime d'un coteau, j'aperçus d'un bloc, inattendue, une vaste plaine stérile et sans bruit sous la neige...

La mort, nous l'avons tous entre les dents : ne nous précipitons-nous pas vers notre tâche à tombeau ouvert ? Mais de nous, toi seul as fermé sur elle la bouche et goûté à sa pulpe inquiétante, alors que nous ne connaissons que l'écorce amère dont elle pare notre existence.

Naguère encore bouillonnait en toi la vie chaude et tumultueuse, et chantait la sève pour

la substantation de ta pensée; pourtant, te voilà déshabité, chambre close, sans souvenir. Rentré en toi-même, soudain tu ne te retrouvas plus. Tout de suite les ténèbres s'étaient précipitées au fond de ton être indifférent à toute victoire, et t'avaient rempli jusqu'au bord, ainsi que la poussière anonyme se moule hermétiquement à la paroi de l'urne cinéraire.

Te demandes-tu de quoi sert la clarté, toi en qui l'ombre s'est assise, éternelle et plus douce que la tiédeur d'un berceau d'enfant-reine ? Mais non, tu as fondu au creuset du trépas jusqu'à la dernière molécule d'or de ton âme; les faits sont devenus pour toi des signes obscurs, et voici : tu n'auras plus conscience de leur corrélation ; tu n'apercevras plus leurs rapports avec ce qu'ils représentent; ta haute sagesse ne rompra plus la perfection de ton immobilité morale ! Car, si tu viens à nouveau de naître, c'est dans le sein de Bouddha où les

sens ne retentissent pas de la sonorité des choses.

Nous enfoncerons ton cercueil comme un glaive dans la blessure saignante de la glèbe. Nous jetterons sur lui les premières mottes, et nous prononcerons les paroles de la conjuration :

« Terre, ne sois pas légère à la dépouille de terre qui, présentement, gît ici sans poids, mais fut lourde à l'esprit qu'elle enfermait il n'y a pas longtemps.

» Terre, ne sois pas légère à celui que voici débarrassé d'essentiel, puisque tu pesas sans pitié à ses épaules dressées formidablement par la vie, il n'y a pas longtemps.

» Terre, maintenant, sois comme un puissant géant, serre de tes bras vigoureux contre ton torse fauve ces quatre étroites planches, afin

qu'elles se disjoignent, éclatent et s'émiettenU

» Alors, terre, applique à chacun des membres du mort mille ventouses, et aspire-le doucement.

» Aspire, cellule par cellule, toute cette chair inutile et pares-en tes fleurs.

» Souffle, souffle, bon musicien aphone par la flûte de ses os : que ses dernières gouttes de moelle perlent comme une rosée, et suintent dans le suc des herbes et des plantes.

» Qu'elles deviennent le parfum et la couleur; qu'elles soient dans la brise qui passe et chante dans les feuillages; qu'elles roulent parmi les fleuves que tu formes en ta poitrine, comme un sang pur et abondant .

» Et que, nourries de ces voyages, elles soient quelque jour dans l'aliment d'un homme, et suscitent un tressaillement intérieur et mystérieux de son corps,

» Afin qu'il se souvienne qu'il doit se préparer à son tour pour un avenir de paix. »

Ayant conjuré la terre, nous établirons sur toi ton simulacre : l'épaisse dalle de pierre figée dans la sourde et muette insensibilité.

Nous poserons la palme, béatitude du Nirvanah.

Une couronne affirmera que la fin a rejoint le commencement et que ton cycle est achevé, une couronne par laquelle sera écrite l'indissoluble union de ton cœur avec celui de l'univers, une couronne qui marquera que pour toi tout est à égale distance de tout, depuis que tu gis dans l'unité immatérielle.

Nous élèverons pieusement la croix — tu habites le Seigneur — mains croisées indicatrices des quatre chemins de toutes directions sans direction et qui s'enchaînent.

Si tu es maintenant comme la racine attachée au sol et seulement ainsi en apparence, en vérité tu es encore un arbre miraculeux ; dans notre mémoire bourdonne le chant d'un peuple

de feuilles et d'oiseaux, et éclosent les fleurs qui sont l'indéniable trace d'une ancienne présence toujours réelle.

Aussi planterons-nous l'arbre au-dessus de ta tête.

Par là se trouveront ordonnés tes derniers rapports corporels avec les hommes.

Alors notre cœur sonnera le glas et entonnera le De profundis ; alors notre cœur répandra la prière et portera le deuil, mais nos yeux ne te pleureront pas ; non, ils ne te pleureront pas.

Nous penserons à toi avec une telle puissance que nous te revivrons. Nous aurons la mélancolie de te vivre d'une vie lointaine et sans espoir, mais nous ne te pleurerons pas !

Pourquoi nous lamenterions-nous de ce que le juste a quitté l'éphémère pour l'éternel, le limité pour l'infini ? N'aurons-nous pas, dorénavant, plus entière ta possession ? Certes, jamais nous ne t'aurons eu davantage. Etant

assurés que tu ne viendras plus jamais à nous, nous irons plus fréquemment à toi.

Et voilà que, déjà, pour la première fois, dès ta disparition du monde matériel, nous éprouvâmes le désir de te connaître à fond. Ne devionsnous pas savoir qui nous allions recevoir dans notre demeure ? Et nous te repassâmes entièrement.

Or, nous fûmes étonnés de ce que nous découvrîmes. Qui nous avait fourni sur toi tant de documents ? Comment s'étaient-ils groupés dans notre cerveau, en si bon ordre que nous te voyions surgir petit à petit ? Et lorsque tu te fus dressé intégralement devant nous comme sur un écran intérieur, nous nous aperçûmes que nous ne te reconnaissions pas, nous commencions seulement à te connaître. Nous dûmes nous avouer, avec honte, que, auparavant, la forme seule et non point le sens profond de ton être nous avait arrêtés.

Jadis, il y avait souvent contradiction entre le geste qui t'exposait physiquement, et ton être en soi qui t'exposait en ton essence, et il nous arrivait de t'interpréter faussement.

Mais depuis que tu manques à nos sens, notre esprit a bien su apprécier ta juste signification. Ton départ fut ton meilleur argument et ta preuve souveraine de non-absence.

Et, maintenant,nous nous demandons si c'est bien toi qui a disparu dans ce trépas. N'est-ce point plutôt nous qui avons trépassé en toi ? Ne sommes-nous pas la conscience de ton état actuel ? C'est nous qui portons ta mort, tandis que toi, tu persistes en nous, et par cela même restes indubitablement vivant.

Ta mort, elle ne te concerne pas, elle t'indiffère ; c'est nous qu'elle concerne, nous qui mènerons comme une flotte nos pensées sur le calme océan de ta mémoire.

Fus -tu en effet jamais plus véritablement

en vie, n'ayant plus la trompeuse apparence de la vie ?

Pour n'avoir pas persévéré dans ton image transitoire, ne nous as-tu pas plus abondamment pourvus de ta représentation décisive ?

Jadis, incertains de l'avenir, nous n'étions point sûrs de te retrouver, d'une heure à Fautre, identique à toi-même, tel que nous t'avions défini.

Un nouveau toi, qui n'aurait plus été toi pour notre conception, aurait pu détruire l'ancien et éveiller en nous la confusion de plusieurs âmes diverses et, pis est, antagonistes.

Mais de tes sentiments épars nous avons fait un seul faisceau, afin de te maintenir mieux à notre vue.

Dorénavant, tu seras tellement mêlé à notre esprit, que tu n'évolueras plus que dans notre sens et selon nos fluctuations.

Je te vois t'élever hautement dans ta forme spirituelle, harmonieuse et absolue.

Qui donc m'a dit l'avoir connu avec telle face et telle attitude ?

Celui-là ne t'avait pas connu !

Ton vrai visage n'était pas celui que pouvaient voiries yeux; il n'y en a pas un de nous qui ait conservé son vrai visage ! Nous portons le masque des hommes sur une figure profonde et mystérieuse qu'il est donné aux seuls initiés de pénétrer; or, les initiés sont ceux qui possèdent l'amour dans leur cœur!

Pourrions-nous étaler devant la prunelle de Jean qui rit la prairie de notre gravité ?

Faire entendre au meunier sans oreilles la musique grandiose de notre parole ?

Evoquer devant le badaud admirateur des pitres, l'action des héros, des saints, des apôtres et des dieux ?

Les rois ne peuvent être appréciés que par

des rois ; cachons précieusement l'indice de notre royauté aux prunelles sans regard des valets. Serait-il bien plus sage de tourner le dos à la vie ?

Tu n'es plus !... tu n'es plus... Et cependant, oserais-je soutenir que tu n'es plus, alors que j'entends encore la sonorité de ta voix ?

Voici que ta parole agite en moi des ondes de clarté. Tes mots n'étaient que des graines, et les voilà germées. Tes actes n'étaient que des fleurs et les voilà des fruits. Mon âme se rafraîchit à eux comme à une source invisible.

Lorsque, las et désespéré, tu me disais avec Titus : « N'ayant pas fait le bien, j'ai perdu ma journée », je répondais : « Crois-tu qu'il y ait du temps perdu pour celui qui ne commit pas le mal ! Le juste fait chaque jour sa provision, et s'il ne la dépense pas aujourd'hui, elle sera

double pour le présent de demain. Cherche bien, es-tu sûr de n'avoir pas acquis quelque expérience nouvelle ?

As-tu bien fait la somme des sensations que tu accumulas dans ta journée, que ton inconscient économe, prévoyant et discret, accumula sans ton avis pour la soif que ta lèvre, sans lui, ne pourrait plus tard étancher ?

Et quand il n'y aurait que cette tristesse qui s'épanche en ton front et qui fleurira ton verbe d'une gravité de plus, dont s'ennoblira ton

ame

Tu avais raison de reprendre : « Apporte, chaque seconde de ton existence, une pierre à l'édifice ; il faut une si grande somme de bien pour annihiler tout le mal que fait une très petite somme de mal ! Et si ta journée de demain peut contenir une double provision, ta journée d'hier pouvait la contenir aussi. Tu as donc mal employé ton temps et forfait à ton devoir.

Crois-moi, tu n'auras pas assez de tes yeux pour pleurer ton passé gaspillé... Puis, une noble joie n'est-elle pas aussi grave qu'une belle douleur ? Ne se valent-elles pas au livre de la Sagesse? Arrange ton existence pour n'avoir rien à regretter de ce que ta volonté fit, car les heures de regret sont des heures gâchées. »

Certes, je vois le vice de mes réponses, et c'est seulement depuis que tu L'as épousée, que je sais ce que j'aurais dû te dire, à toi qui n'avais tout de même pas perdu ta journée, puisque tu venais de franchir une étape de plus vers la mort.

« Pourquoi », demandas-tu à une famille éplorée de la perte d'un fils, pourquoi gémir : « Depuis le malheur qui le frappa... la triste fin.. . le lugubre départ... ?

» Souvenez-vous que nos ancêtres célébraient par des glas la naissance, et par des chants la mort. V Ecclèsiaste les eût-il désapprouvés, lui qui déclarait : « Le jour de la mort vaut » mieux que le jour de la naissance ! »

» Où commença le malheur? Quelle fut la plus triste fin ? De quel lugubre départ voulezvous parler ? Est-ce de ce retour ? Il y a longtemps que notre vraie existence n'est plus ! Nous sommes des mimes obstinés, grimés à notre image; nous suivons de l'alpha à l'oméga notre propre convoi funéraire, dans cette vallée de Josaphat !

» Qui pourrait s'y tromper ? Ne savons-nous pas quel habit nous portons et que notre visage est la grimace du néant ?

» Réjouissons-nous de ceux qui partent, c'est qu'ils n'avaient plus leur place au soleil. »

« Cette mort, qui vient nous saisir au

moment où l'on s'y attend le moins », disait-on une fois en ta présence.

Tu répondis :

« Gomment peut-on s'y attendre le moins ! Il faut s'y attendre le plus, au contraire l « Il est » incertain où la mort nous attend, attendons-la » partout », recommandait sagement Montaigne. Et Pythagore: « Tenez toujours vos » paquets prêts », car à toute heure la mort est prête.

» Insensé celui qui n'a pas fait dans sa vie la part de la mort, elle qui a commencé son œuvre dès la fondation de notre première cellule ! A-t-il donc oublié l'antique inscription : Vulnerant omnes ultima necal ? Oui, toutes les heures blessent; elles jouent avec nous comme le carnassier avec sa proie ; elles semblent d'abord posséder la faiblesse de l'enfant, mais elles acquièrent des forces dans leur parcoure, tant qu'elles finissent par nous dévorer.

» Il me souvient d'avoir lu dans la première épître de Sénèque à Lucilius : a Nous regar- » dons la mort comme venant de loin; toutefois » la plus grande partie en est déjà passée. Elle » tient en son pouvoir tout le temps qui est » derrière nous. »

» Maîtresse de tout le domaine de notre passé, elle s'empare déjà du temps que nous vivons, le retient pour l'éternité, alors que nous n'avons pu l'arrêter même un millionième de seconde. Ainsi, qui peut bien ne pas compter avec elle et sur elle dans chacun de ses calculs ?

» Il n'est sûr pour personne qu'il faille vivre, mais il est évident pour chacun qu'il faut mourir, et cela seul est immuable.

» Alors, pourquoi se reposer sur le fugitif et l'incertain, et ne point penser à l'inéluctable ? Tu peux tromper, éluder la vie. mais la mort?

» Arcésilas disait, avec raison, que la mort était de tous les maux, celui-là seul dont il

n'était pas d'exemple que quelqu'un en eût été incommodé, sinon par son absence. Ne te défie donc point d'elle, défie-toi bien plutôt de la vie ; elle seule est la grande traîtresse.

» Fais-toi tout petit pour la vie », disais-tu encore, « mais fais-toi grand pour la mort. »

Ici, c'est la maison de celui qui attend la mort. Rien ne la distingue des autres maisons, en vérité, car toutes les maisons sont bien les salles d'attente de la mort.

La terre nous a vaincus déjà; nous sommes gros de ses œuvres. Nous possédons ses traces dans les moelles de notre ossature, dans les ventricules de notre cœur, dans les lobes de notre cerveau, dans la cavité de notre estomac. La terre, c'est elle qui embourbe les canaux de nos veines ; c'est elle qui gronde dans nos

artères. Comme les vagues déferlent de proche en proche, chargées de galets qui heurteront la falaise, ton sang, chargé de la terre, vient frapper le rocher de tes tempes. La terre, elle est couleur de tes yeux et de ta chair, qui porte comme elle des sillons ; elle est couleur de tes cheveux et se colle déjà entre tes doigts. Elle charge ton sommeil, et, le matin, tes paupières en sont épaisses et ta bouche en a gardé le goût fade.

Aussi, que n'as-tu pas tenté pour te garer de son attouchement ! Tu as pavé de pierres et de bois tes routes et l'as chassée de tes villes, puis, plutôt que d'étendre sur elle le troupeau de tes maisons, tu parquas les étages sur les étages et montas vers le ciel. Et, pourtant, tu ne Tas pas fuie, la terre. Elle a gagné les bonnes ondes complices de l'air et pénètre chez toi par tous les joints. Elle se dépose dans les coins, sur tes meubles, dans tes rideaux, au pli de tes

tentures et à la surface de tes murs. Et si tu parviens à t'enclore hermétiquement chez toi au risque de manquer d'air, stupeur, tu verras que tout ce qui t'entoure s'use et s'émiette lentement, et dépose partout la terre, que tu avais cru chasser en en construisant ta demeure. La terre, que veux-tu, elle s'est prêtée au jeu de ton âme et lui donna une forme tangible ; mais pourquoi ne reprendrait-elle pas ce qui lui appartient, lorsque tu ne sais plus t'en servir et en laisses partir le fluide vital?

Ta maison, elle est comme toutes les maisons. C'est un immense cube percé de trous bien réguliers. Et pourtant ! et pourtant!...

Les maçons qui ont accumulé les uns sur les autres les paquets de carcasses de la pierre, ils sont morts depuis bien des siècles. Les menuisiers qui firent de ces carcasses d'arbres tes meubles, ils sont morts depuis bien longtemps.

Et tous ceux-là qui travaillèrent à ce qui t'entoure, ils sont morts pour la plupart. Les autres, ils ont employé là des jours, des énergies qui ne sont plus. Ils y ont laissé du sang et des muscles, et pour toi ils faisaient de leur présent, et d'une partie de leur avenir, du passé ; c'est à la source des morts que tu abreuves ton esprit dans cette bibliothèque, et tu pais ton estomac de cadavres. Ne sens-tu pas, dans tout ce qui t'entoure, l'odeur de la mort ?

Cela m'alourdit parfois cette atmosphère de trépas, et de me dire que chacune de mes cellules représente le sacrifice de milliers d'êtres, j'ai sur le cœur le poids énorme de tant de meurtres et ma conscience est chargée du remords de vivre.

Tout est mort de ce qui est autour de toi. Ramasse avec soin, chaque jour, la lente

poussière de destruction. Elle est partout, cette poussière de mort . Ramasse-la avec soin, car elle s'accroche à tes vêtements, et c'est toi qui sens leur mort.

Nul ne doit frapper à ma porte, car c'est la maison de celui qui attend la mort et ne peut recevoir d'autres visites .

Le temps, ministre de la mort, penserais-tu donc le vaincre en te multipliant? Dans cette armoire d'érable, il ronronne, il ronronne. Le vieux coucou qui te sonnait les heures, tu as pu lui tordre le cou ; son cœur, t'aperçois-tu qu'il bat quand même. Il bat sa mesure, par habitude uniquement, puisque le cadran n'a plus ses aiguilles à découper le temps.

Va, tu pus les casser les vieilles aiguilles à découper le temps, et tu pus enfermer dans la boîte d'érable le cœur de la durée! Le temps

s'en ira bien sans permission et il t'emportera, et il t'emporte tout doucement. Ne l'entends-tu pas ? Il s'éloigne sans se presser ; il arrivera tout de même, constate qu'il a déjà fait un chemin que tu n'attendais pas de lui.

Il a traversé l'armoire d'érable qui reçoit les ordres de la terre. Il glisse le long des murs, il lèche les boiseries et les tentures. Il s'attarde dans les coins et y trouble les vieux nids de poussière, de la poussière de destruction.

Puis, remplissant bien les quatre points de l'espace, il s'avance vers toi à pas de laine, il t'entoure, il te pénètre de toute part, et déjà tu sens la cendre de la mort...

Saintes-Paris-Monlreuil -sur-Mer, 19i0-19t2 .

Confession d'un homme du siècle

Page 1